ISBN 2-85653-017-6
MÉMOIRES
DU
MUSÉUM NATIONAL
D’HISTOIRE NATURELLE
NOUVELLE SÉRIE
Série A, Zoologie
TOME C
H. Y. VALLOIS
P. MARQUER
Directeur Honoraire du Musée de l’Homme Chargée de Recherche au C.N.R.S.
Membre de l’Académie de Médecine
LES PYGMÉES BAKA DU CAMEROUN :
ANTHROPOLOGIE ET ETHNOGRAPHIE
AVEC UNE ANNEXE DÉMOGRAPHIQUE
PARIS
ÉDITIONS DU MUSEUM
38, rue Geoffroy-Saint-Hilaire (V e )
1976
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
MÉMOIRES DU MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
Série A, Zoologie, Tome C
LES PYGMEES BAKA DU CAMEROUN :
ANTHROPOLOGIE ET ETHNOGRAPHIE
AVEC UNE ANNEXE DÉMOGRAPHIQUE
par
H. V. VALLOIS et P. MARQUER
SOMMAIRE
Pages
PRÉFACE. 5
INTRODUCTION. 7
PREMIÈRE PARTIE. - ANTHROPOLOGIE. 11
CHAPITRE I. - MATÉRIEL ET TECHNIQUES. 14
I. — Enquête personnelle. 14
II. — Matériel de comparaison. 15
A. Pygmées occidentaux. 16
B. Pygmées orientaux. 19
C. Noirs. 20
III. — Techniques statistiques. 21
A. Analyse morphologique. 21
B. Analyse de variance. 21
C. Tests de différenciation entre Pygmées et Noirs. 22
CHAPITRE II. - ANALYSE MORPHOLOGIQUE : CARACTÈRES GÉNÉRAUX. 23
I. — Sexe et âge. 23
II. — Aspect général. 23
III. — Pigmentation. 24
IV. — Pilosité. 26
V. — Pouls et force dynamométrique. 27
VI. — Mutilations et tatouages. 29
2
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
CHAPITRE ni. - ANALYSE MORPHOLOGIQUE : TÊTE. 30
I. — Périmètre, longueur, largeur et indice céphalique. 30
II. — Hauteur et indices verticaux. 33
III. — Forme du front et indice fronto-pariétal. 36
IV. — Prognathisme et dimensions générales de la face. 39
A. Prognathisme. 39
B. Dimensions générales de la face. 39
V. — Rapports du crâne et.de la face. 45
VI. — Œil et largeurs bipalpébrales. 48
VII. — Forme du nez et indice nasal. 51
A. Forme du nez. 51
B. Dimensions et indices du nez. 52
VIII. — Lèvres et région avoisinante. 55
A. Forme des lèvres et du menton. 55
B. Dimensions et indices de la bouche. 56
IX. — Oreille et indice auriculaire. 58
CHAPITRE IV. - ANALYSE MORPHOLOGIQUE : STATURE, TRONC ET MEMBRES. 61
I. — Stature, taille assis et indice cormique.. 62
A. Étude de la série masculine (groupes de Messaména-Lomié et Yokadouma-Moloundou). 62
B. Étude de la stature des hommes et des femmes dans deux séries de la subdivision de
Yokadouma-Moloundou. 63
C. Données comparatives. 65
II. — Épaules et hanches : dimensions absolues et indices. 65
III. — Thorax : dimensions absolues et indice. 70
IV. — Membre supérieur : dimensions absolues et proportions des divers segments. 72
V. — Membre inférieur : dimensions absolues et proportions des divers segments. 76
Chapitre V. - HOMOGÉNÉITÉ OU HÉTÉROGÉNÉITÉ DU TYPE PHYSIQUE DES PYGMÉES
AFRICAINS. 83
I. — Comparaison des caractères descriptifs. 83
A. Pigmentation. 84
B. Pilosité. 84
C. Caractères descriptifs de la face. 84
II. — Comparaison des caractères métriques par les profils graphiques. 85
A. Tête. 85
B. Stature, tronc et membres. 87
III. — Analyse de variance. 89
CHAPITRE VI. - PYGMÉES D’AFRIQUE ET MÉLANO-AFRICAINS. 91
I. — Comparaison des caractères descriptifs. 91
II. — Comparaison des caractères métriques par les profils graphiques. 94
A. Tête. 94
B. Stature, tronc et membres. 98
III. — Comparaison des Pygmées et des Noirs par les coefficients de similitude de Penrose. 101
A. Coefficient de similitude globale (Ch ). 102
B. Coefficients de format (Cq ) et de forme (Cf). 103
RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS. 106
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN 3
DEUXIÈME PARTIE. - ETHNOGRAPHIE. 109
CHAPITRE I. - ORGANISATION GÉNÉRALE, GROUPES DE CHASSE, CLANS. 112
I. — Groupe de chasse. 112
A. Composition et nombre. 112
B. Instabilité. 114
C. Mobilité. 114
D. Territoire de chasse. 118
E. Chefferie. 118
U. - Clan. 119
CHAPITRE II. - HABITATIONS ET CAMPEMENTS. 122
I. — Campements instables à huttes rondes. 122
A. Lieu et accès des campements. 122
B. La hutte des Pygmées. 124
II. — Campements stables à cases rectangulaires. 126
CHAPITRE III. - VIE INDIVIDUELLE ET FAMILIALE. 128
I. — Naissance, enfance, adolescence. 128
II. — Mariage. 129
A. Monogamie et exogamie. 129
B. Polygamie. 131
C. Mariage avec les Noirs. 132
III. — Vie journalière. 134
IV. — Hygiène et maladie. 135
V. — Mort. 135
CHAPITRE IV. - VÊTEMENTS, PARURES, SOINS CORPORELS ET MUTILATIONS. 138
I. — Vêtements et parures. 138
II. — Soins corporels. 140
III. — Tatouages. 140
IV. — Mutilations des lèvres et des oreilles. 141
V. — Mutilations des dents. 142
VI. — Circoncision. 146
CHAPITRE V. - VIE ÉCONOMIQUE ET TECHNIQUES DOMESTIQUES. 147
I. — Objets domestiques. 147
A. Sacoche à briquet. 147
B. Hache. 149
C. Seau en écorce. 150
D. Panier à miel. 151
E. Esso. 152
F. Corbeilles et autres objets. 153
II. — Techniques domestiques. 155
A. Fabrication du'pagne. 155
B. Production du feu. 156
III. — L’agriculture et la cueillette. 156
IV. — Animaux domestiques. 158
V. — Cuisine. 158
Source : MNHN, Paris
4 H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
CHAPITRE VI. - LES ARMES ET LA CHASSE; RÉCOLTE DU MIEL; PÊCHE. 160
I. — Les armes. 160
II. — La chasse. 162
A. La petite chasse. 163
B. La grande chasse ou chasse à l’éléphant. 163
III. — La récolte du miel. 165
IV. — La pêche. 167
CHAPITRE VII. - LES JEUX, LA MUSIQUE ET LA DANSE. 169
I. — Les jeux. 169
II. — Les instruments de musique. 169
III. — La danse. 172
CHAPITRE VIII. - MENTALITÉ, COMMERCE, RELIGION ET LINGUISTIQUE. 176
I. — Mentalité. 176
II. — Commerce avec les Noirs. 177
III. — Religion et rites magiques. 177
IV. — Linguistique. 178
ANNEXE DÉMOGRAPHIQUE. 179
BIBLIOGRAPHIE. 191
PLANCHES. 197
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
5
PRÉFACE
Il est bien connu que déjà, 450 ans avant notre ère, Hérodote signalait l’existence de Pygmées
au sud des sources du Nil, et nous possédons des représentations des anciens Grecs figurant les com¬
bats de ces petits hommes contre des grues aussi hautes qu’eux-mêmes. Toutes ces notions furent
traitées de fables jusqu’au moment où presque simultanément deux explorateurs, du Chaillu au Gabon
(1867) et Schweinfurth au Congo oriental (1872), signalaient effectivement la présence, dans ces parties
de la grande forêt équatoriale, de groupes d’hommes qui, sans avoir la stature exagérément basse que
leur prêtaient les Grecs, se distinguaient cependant nettement des Noirs de la savane soudanaise par
leur très faible taille et plusieurs autres caractères. L’attention étant ainsi attirée sur eux, on consta¬
tait qu’il en existait tout au long de la forêt équatoriale, de l’Atlantique jusqu’aux grands lacs et même
au-delà de ceux-ci dans les galeries forestières de plus de 2 000 m d’altitude du plateau du Ruanda, à
l’Est des grands lacs.
Leur présence est maintenant connue dans le Gabon, la Guinée espagnole, le Cameroun, la Répu¬
blique Centrafricaine, le Congo-Brazza, le Zaïre et le Ruanda.
Bien que relativement négligés par les chercheurs, sans doute en raison de la difficulté d’accès
des régions qu’ils habitent, les Pygmées africains (race négrille de l’anthropologie classique) ont cepen¬
dant donné lieu à un certain nombre de travaux ethnographiques. Le point de vue anthropologique, par
contre, a été très peu envisagé et, en 1946, on ne pouvait encore citer, à côté de quelques recherches
secondaires, que la monographie de Poutrin (1910-11-12) sur les Babinga de l’Oubangui-Chari et, sur¬
tout, les deux travaux de Schebesta (1933) et de Gusinde (1942) sur les Pygmées de l’Ituri.
Un fait qui m’avait alors frappé était que, jusque-là, le Cameroun avait été presque complètement
laissé de côté. Alors que la majeure partie de la bande méridionale de ce pays est incluse dans la grande
forêt équatoriale, seules quelques données anthropologiques, par ailleurs très discutables, avaient été
fournies pour un petit groupe de la côte. Du point de vue ethnographique, on n’était guère mieux ren¬
seigné, et une carte aussi soigneusement établie que celle publiée par Montandon (1933) laissait presque
complètement en blanc cette vaste région, longue de 700 km, qui s’étend de l’Oubangui à l’Atlantique.
Frappé de cette carence et ayant appris par le Dr. Kock, médecin des troupes coloniales, qu’en
fait il y avait des Pygmées dans la majeure partie du Sud-Cameroun, je décidai d’aller sur place pro¬
céder à une étude exhaustive de cette population jusque-là inconnue. Nanti d’une Mission du Centre
National de la Recherche Coloniale (actuellement Office de la Recherche scientifique des Territoires
d’Outre-Mer : O.R.S.T.O.M.), je me rendis dans le Cameroun pendant la saison sèche 1947-48, soit
de la fin de l’automne au début du printemps. Je pus ainsi constater qu’il y avait là trois groupes bien
séparés et d’importance très inégale. C’est sur le plus grand de ces groupes, celui des Bakâ, qui
occupe tout l’Est et le Centre de la forêt, qu’ont porté mes recherches qui, d’abord seulement anthro¬
pologiques, se sont ensuite étendues à l’ethnographie.
Du point de vue comparatif, j’ai pu enfin, au cours d’une seconde mission (1954), examiner
rapidement les Pygmées du Ruanda et de l’Ituri et procéder, dans l’ancien Congo français, à une enquête
ethnographique sommaire sur ceux de cette région.
Très pris par différentes fonctions, je n’avais pu encore jusqu’ici publier les résultats de cet
ensemble de recherches. Celles-ci n’ont cependant rien perdu de leur intérêt, bien au contraire. Si, à la
suite des nouvelles conditions politiques qui régissent maintenant le Cameroun, les Pygmées de ce pays
ont encore relativement peu changé du point de vue anthropologique, leur mode de vie, en revanche.
Source : MNHN, Paris
6
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
et par contre-coup leurs caractères ethnographiques, se sont profondément modifiés. La deuxième partie
de ce travail prend ainsi une valeur historique inattendue.
Mademoiselle P. Marquer, que ses importantes recherches sur l’ostéologie des Pygmées africains
avaient déjà largement familiarisée avec l’anthropologie de ceux-ci, a bien voulu collaborer avec moi à
la rédaction de ce volume. Dans celui-ci, elle s’est avant tout occupée de l’interprétation des données
anthropométriques avec les nombreux calculs statistiques qu’elles nécessitent, mais l’interpénétration
des faits anthropologiques proprement dits avec ceux d’ordre ethnographique a eu comme conséquence
que l’un et l’autre d’entre nous ont participé à l’élaboration des différents chapitres. Ce volume doit
donc être considéré comme le résultat d’une collaboration complète.
Une difficulté secondaire s’est présentée au cours de la rédaction de ce mémoire : le changement
de nom de trois des pays où se rencontrent les Pygmées africains, le Congo français devenu Congo-
Brazza, l’Oubangui-Chari devenu la République Centrafricaine, et le Congo belge devenu Congo-Léo
puis Congo Kinshasa et enfin Zaïre. Sans méconnaître la valeur de ces nouveaux noms, j’ai cru plus
logique de conserver — du moins le plus fréquemment — les anciens puisque c’est sous leur appellation
que se trouvent désignées les contrées dont parlent les auteurs auxquels j’aurai souvent à faire appel.
Qu’il me soit permis, en terminant, de remercier tous ceux qui m’ont aidé dans l’accomplisse¬
ment d’une tâche qui n’était pas toujours aisée, et plus particulièrement M. le Gouverneur Général
Delavignette, qui a mis à ma disposition des moyens de transport et un interprète, M. le Médecin
Général Lafitte, qui m’a fourni un important matériel, M. le Médecin Commandant Kock dont les don¬
nées sur la région de Messaména, qu’il avait administrée l’année précédente, m’ont été très précieuses,
et enfin Madame I. Dugast, Directrice du Centre I.F.A.N. du Cameroun, dont les renseignements m’ont
été non moins utiles.
Je dois enfin une gratitude spéciale à Mademoiselle Suzanne de Félice pour son aide dévouée et
sa compréhension scientifique dans la mise au point et l’illustration d’un certain nombre de chapitres
ethnographiques de ce mémoire.
H. V. VALLOIS, 1975.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
INTRODUCTION
Tous les Pygmées africains habitent la grande forêt équatoriale ou, tout au moins, ses vestiges.
Ceux du Cameroun n’échappent pas à cette règle. Située dans la partie la plus méridionale de ce pays,
la forêt y forme une longue bande qui s’étend approximativement entre le 2 e et le 4 e parallèles Nord
et vient se terminer contre l’Atlantique. Sa longueur est d’environ 700 km et sa largeur 250 à 350 km.
Au Sud, la forêt camerounaise se continue par celles de la Guinée espagnole, du Gabon et de l’ancien
Congo français (Moyen-Congo), frontières politiques purement artificielles. A l’Est, elle se prolonge par
la forêt de la partie nord de ce Congo et, plus au Nord, par celle de l’Oubangui-Chari (République
Centrafricaine) ; le cours de la Sangha marque en partie cette frontière. Sa limite septentrionale est
d’autant plus difficile à préciser que celle-ci, dès les temps historiques, a été progressivement refoulée
vers le Sud par les défrichements des Noirs. En outre, la zone de transition entre la forêt dense et la
savane est parfois considérable. Des galeries forestières existent qui, en maints endroits, la font remon¬
ter plus ou moins vers le Nord. Parfois aussi, on rencontre en pleine savane et jusqu’au 5 e (à l’Est) et
7 e (à l’Ouest) degrés de latitude Nord certains îlots boisés souvent considérés comme les derniers ves¬
tiges de la forêt primitive. L’un de ceux-ci, celui de Mbam au Nord-Est de Bafia, est particulièrement
intéressant comme on va le voir plus bas.
Loin d’être aussi rares qu’on l’avait cru pendant longtemps, les Pygmées de la forêt camerou¬
naise sont en faits nombreux. Ils peuvent être répartis en trois groupes d’importance très inégale
(Kg- 1)-
1° Groupe Central ou du Dja-Sangha. Il occupe une zone irrégulièrement quadrilatère dont le
côté Sud s’appuie sur la frontière de l’ancien Congo français et du Gabon un peu au-delà d’Akoafin, le
côté Est s’appuie sur la frontière du même Congo et de l’Oubangui-Chari, jusqu’à la Kadéi. Le côté
septentrional passe au Sud de Batouri, au Nord de Doumé et d’Abong-M’Bang. Le côté Ouest descend
à l’Ouest de Messaména et de Djoum. Toute cette région correspond essentiellement à la portion de
la grande forêt nommée par Letouzey « forêt congolaise ». Administrativement, les régions intéressées
sont celles de Batouri (essentiellement subdivisions de Yokadouma et de Moloundou) 1 , d’Abong-M’Bang
(essentiellement subdivisions de Messaména et de Lomié) et d’Ebolowa.
Les Pygmées de ce groupe sont nommés par les Noirs Baya ou Bi-Baya ou encore Bi-Bayaka.
Mais ils n’acceptent pas ces termes qu’ils considèrent comme méprisants. Eux-mêmes se nomment
Bakâ ce qui, dans leur langue, signifie simplement « les hommes ». Sans considération des limites poli¬
tiques conventionnelles, iis se relient directement à leurs voisins du Gabon, du Congo et de l’Oubangui-
Chari auxquels il est classique de donner le nom de Babinga, ce qui signifie « les hommes de la lance » 2 .
Le nombre approximatif des Bakâ du Cameroun est de 10 à 12 000. Les campements les plus nombreux
et les plus denses sont à l’Est, le long de la piste Yokadouma-Moloundou, ainsi que sur les pistes Mad-
joué-Ngatto et Nolo-Lomié. Plus à l’Ouest, il y a aussi beaucoup de campements le long des pistes
Abong-M’Bang-Souanké (à partir de Mindourou), Lomié-Djoum et Djaposten-Alouma.
Dans toute la forêt équatoriale et ceci vaut aussi, naturellement, pour le Cameroun, les Pygmées
1. Ces deux subdivisions venaient d’être, au moment de notre enquête, réunies en une seule.
2. Nom donné par les Noirs ; le terme primitif était Ba-Mpenga et ce sont les Européens qui l’ont ensuite converti en Ba-Mbenga
et finalement Ba-Binga. Mais les Pygmées de l'Oubangui-Chari s’appellent eux-mêmes, en Basse-Sangha tout au moins, Bakâ et Bayaka
(Lalouel, 1950).
Source : MNHN, Paris
i
Réparti tic
10
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
sont plus ou moins liés aux tribus noires dans le territoire desquelles ils vivent. En ce qui concerne le
Groupe Central, les Bakâ sont ainsi liés à 17 tribus dont celles qui sont indiquées en italique sont en
rapport avec un nombre particulièrement grand de campements : Bangantou, Konabembé, Bidjouki,
Mbimou, Yangbere, Boumboum , Medjimé, Kaka, Bakoum, Maka, Poumpoum, Djem, Dzimou, Zaman,
Boulou, Badjoué, Fang.
2° Groupe Sud-Ouest ou de la Côte. Beaucoup moins étendu, il occupe également un quadrila¬
tère qui s’appuie sur la côte, de l’embouchure du Nyong à la frontière de la Guinée espagnole, est
limité au Sud par cette frontière, au Nord par le Nyong et à l’Est dépasse à peine le 11 e degré de
longitude. La forêt dans cette zone est d’un type différent du précédent et nommée par Letouzey
« forêt biafréenne ». Ce territoire correspond presque exclusivement à la région administrative de
Kribi ; il empiète en outre légèrement sur celles d’Ebolowa et d’Edéa.
Les Pygmées de ce groupe sont appelés par les Noirs Bagielli (ou Boyaelî) ; eux aussi consi¬
dèrent ces noms comme des termes de mépris ; eux-mêmes se nomment Bakola, ce qui, dans leur
langue et comme pour les Bakâ, signifie « les hommes ». Au Sud, ils se relient aux quelques Pygmées
qui subsistent encore dans la zone montagneuse de la Guinée espagnole, les Bengiel (ou Benkwell),
mais sont séparés des Bakâ de l’Est-Cameroun par une large bande de plus de 100 km, d’Ebolowa
à Sangmelina. Cette séparation correspondrait-elle à la nature différente de la forêt? Il est difficile de
répondre. Le nombre des Bakola ne semble guère dépasser 1 000 à 1 500 2 '; ils sont surtout localisés
dans le pays ngoumba, autour de la route Bipindi-Lolodorf. Quelques-uns ont franchi le Nyong et
montent jusqu’à Bidjoka. Sur la côte même, qu’ils ont certainement fréquenté autrefois, il n’y en a
plus que quelques-uns.
Les tribus noires avec lesquelles ils sont en rapport sont les Fang, Boulou , Ngoumba , Evuzok,
Bakoko, Basa, Mabea, Batanga, Bané, Ntoumou.
3° Groupe de la Savane ou du Mbam. Dans la subdivision de Yoka (massif du Mbam), en pleine
savane mais habitant de petits îlots forestiers (du type semi-decidue de Letouzey) qui ont échappé au
recul de la grande forêt, vivent 2 à 300 Pygmées au maximum, répartis en petits campements, essen¬
tiellement au voisinage des villages de Ga, Ngambé, Ditam, Nianzom et Boko. Arrivant jusque près du
6 e degré de latitude Nord, ce sont les plus septentrionaux de tous les Pygmées africains. Issus sans
doute du grand groupe Bakâ, ils n’ont plus aucun contact avec ceux-ci dont les sépare une distance
de près de deux cents kilomètres. On ne sait rien de positif sur leur origine.
Les tribus noires avec lesquelles ils sont en rapport sont les : Tikar, Balom.
La recherche effectuée en 1947-1948 avait à son origine pour but, l’étude de l’ensemble des
Pygmées du Cameroun ; mais la reconnaissance des trois groupes très différents, dont l’existence avait
échappé jusque-là, a contraint à limiter l’enquête aux seuls Bakâ. Une tentative avait été faite d’exa¬
miner le groupe de la Savane qui, d’après un camerounais qui avait eu l’occasion d’en voir un campe¬
ment, se serait beaucoup métissé avec les Noirs et, en pleine désagrégation culturelle, aurait abandonné
la lance pour l’arc. Mais des crues de rivières nous en ont rendu l’accès impraticable ; il a fallu y renon¬
cer. Quant au groupe Sud-Ouest, les quelques recherches — presque uniquement ethnographiques —
effectuées sur lui semblent montrer qu’il est identique au groupe des Bakâ.
Limitée ainsi au groupe Central, notre étude a porté sur les trois régions principales que sont
celles de Messaména, de Lomié et de Yokadouma-Moloundou. Circonscrite tout d’abord à la seule
anthropologie physique, elle s’est très vite étendue à l’ethnographie, d’où les deux parties de ce mémoire
que termine une courte annexe démographique.
2.' D’après un article de Letouzey paru après la rédaction de l’introduction de cet ouvrage (1975), le nombre des Bagielli serait
un peu plus important que celui de notre estimation : 2000 it 3 000 individus au lieu de 1 000 à 1 500. Cet auteur signale par ailleurs
que leur civilisation a maintenant beaucoup évolué.
Source : MNHN, Paris
PREMIÈRE PARTIE
ANTHROPOLOGIE
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
13
L’objet principal de la mission effectuée par l’un d’entre nous en 1947-48 au Cameroun était
l’étude anthropologique des Pygmées de ce pays, sur lesquels nous ne possédions, à cette époque,
qu’un petit nombre de renseignements ethnographiques parfois accompagnés de vagues notations sur
le type physique.
Comme il a été dit dans l’introduction, ce sont essentiellement les Bakâ du groupe central qui cons¬
tituent l’échantillonnage anthropométrique. L’examen a porté sur les principales mensurations du corps
et sur de nombreux caractères descriptifs, dont le détail sera précisé au chapitre I. Il avait été prévu
de recueillir aussi les groupes sanguins, mais les conditions matérielles dans lesquelles s’est déroulée
l’enquête ne l’ont pas permis 3 .
L’analyse morphologique qui va suivre aura pour but non seulement de donner le signalement
anthropologique complet de ces Pygmées du Cameroun encore pratiquement inconnus sous cet angle,
mais aussi de les replacer dans l’ensemble des Pygmées africains. A cet effet, nous comparerons les
Bakâ d’une part à tous les autres groupes connus situés comme eux à l’Ouest de la boucle du Congo,
parmi lesquels les plus anciennement et les mieux étudiés sont les Babinga de la République Centrafri¬
caine et du Congo-Brazza, d’autre part aux divers groupes de l'Ituri qui, sous le nom de Bambuti que
leur a attribué Schebesta, constituent les éléments les plus représentatifs des Pygmées vivant à l’Est de
la boucle du Congo.
À partir de ces confrontations, il sera possible d’aborder les deux questions qui apparaissent
comme primordiales dans la connaissance anthropologique de cette petite population, si particularisée
dans le complexe des peuples équatoriaux : homogénéité ou hétérogénéité du type physique des divers
groupements ; relations entre les Pygmées africains et les Noirs qui occupent les mêmes régions.
3. Les sérums emportés en vue d’une investigation sérologique se sont rapidement détériorés et les premières tentatives de
détermination des groupes A B O ont donné des résultats si aberrants qu’elles ont dû être abandonnées.
Source : MNHN, Paris
14
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
CHAPITRE I
MATÉRIEL ET TECHNIQUES
I. - ENQUÊTE PERSONNELLE
La série des Bakâ du Cameroun étudiée ici se compose de 115 sujets masculins dont 44 pro¬
viennent de la subdivision de Messaména, 15 de celle de Lomié et 55 de celle de Yokadouma-Moloun-
dou. Les lieux d’examen sont : Dimpan, Alouma, Djouo, Mintoum, Maleoleu, Nkoé, Elandjo, Nkol-
nyengue, Ngoulminanga pour la première ; Djébé, Djenou pour la seconde ; Parni, Andoulkou, Mbaleko,
Djembé, Konjo, Ntime, Madjoué, Biwala pour la troisième (Cartes des figures 49, 50 et 51).
La liste des caractères descriptifs et métriques qui ont été relevés pour chaque sujet est donnée
sur les figures 2 et 3 qui représentent une fiche d’examen recto et verso. Les mesures ont été prises
suivant la technique de Martin; l’observation des éléments descriptifs a été faite à partir d’échelles
(pigmentation) ou suivant des codifications qui seront précisées plus loin.
Sur les 115 Bakâ, 15 n’ont pu être examinés que pour les dimensions céphaliques; ce sont géné-
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
15
râlement des adolescents dont la croissance n’était pas terminée ou, plus rarement, des adultes sur
lesquels il n’a pas été possible de prendre toutes les mesures corporelles. Ces fiches incomplètes con¬
cernent 13 sujets du groupe de Messaména et 2 sujets du groupe de Yokadouma-Moloundou. Il en
résulte dans les tableaux de chiffres une légère diminution de l’échantillonnage global quand on passe
de l’étude de la tête (N = 115) à celle du reste du corps (N = 100).
D’autre part, en raison de l’extrême timidité des femmes Bakâ et pour ne pas compromettre la
récolte des documents sur les hommes, il a paru préférable de renoncer à l’examen du sexe féminin 4 .
Des observations sommaires sur un certain nombre de femmes ont pu cependant être recueillies dans
divers villages de la piste qui va de Yokadouma à Moloundou : stature de 396 femmes sur 243 desquelles
la couleur de la peau et la forme du nez ont été également notées. Dans les mêmes villages, la taille a
été mesurée pour 369 hommes, dont 225 ont été examinés pour la couleur de la peau et la forme du
nez. Ces données s’ajoutent k celles de la série masculine étudiée en détail et la complètent surtout
pour le caractère important qu’est la stature.
II. - MATÉRIEL DE COMPARAISON
Les documents de comparaison comprennent d’une part l’ensemble des Pygmées africains dits
occidentaux que l’on trouve d’abord au Cameroun puis dans la République Centrafricaine, le Gabon
et le Congo-Brazza et qui sont plus ou moins connus du point de vue anthropologique, d’autre part
les Bambuti de l’Ituri dans le Zaïre, principaux représentants des Pygmées dits orientaux, enfin
quelques groupes de Noirs de savane et de forêt.
4. Quelques mois avant notre enquête, un médecin attaché au Service de Santé avait recueilli des mesures sur une série de sujets
qui comportait des femmes. Il en était résulté de la part de celles-ci des réactions défavorables aux examens anthropologiques et ces
réactions s’étaient répercutées sur l’ensemble des groupes.
Source : MNHN, Paris
16
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
A. - PYGMÉES OCCIDENTAUX.
La répartition géographique des Pygmées occidentaux est donnée sur la carte de la figure 4.
1) Cameroun.
— Bakola (Bagielli) des environs de Lolodorf dans le pays des Ngumba (J. Seiwert, 1926). D’un séjour
chez les Ngumba, de 1906 à 1914, le Père Seiwert ramène quelques renseignements très super¬
ficiels sur le type physique des Bakola et des mesures de la taille, prises sur plusieurs centaines
d’individus mais qui sont particulièrement sujettes à caution, tant en ce qui concerne la tech¬
nique que sous le rapport de l’appartenance vraiment pygmée des sujets.
— Babinga (Bakâ) de Mindourou et Ngoak dans la région de Lomié (Millous in H. V. Vallois, 1940) :
12 hommes et 5 femmes mesurés pour la stature, la taille assis, le poids', les dimensions des
indices céphalique et nasal.
— Babinga (Bakâ) du Haut-Nyong entre Djaposten et Doumé (M. Bertaut, 1943). Comme les Bakola de
Seiwert, ces Babinga ne sont décrits que d’une façon très sommaire, la moyenne staturale étant
indiquée pour 22 hommes et les tailles individuelles pour 3 femmes.
— Babinga (Bakâ) de Doumé et Yokadouma (Aujoulat in G. Olivier, 1950) : comprenant 41 sujets mas¬
culins et 32 sujets féminins, cette série, recueillie peu de temps avant la nôtre (1945) et dans la
même région, est une des seules à nous apporter un signalement anthropologique à peu près com¬
plet sur les Pygmées du Cameroun puisque les principales dimensions de la tête et du corps y
figurent. Malheureusement, un certain nombre de mesures ont été prises avec des instruments
et suivant une technique assez fantaisistes, ce qui rend délicate son utilisation en tant qu’élément
de comparaison. Comme c’est cependant l’unique source de confrontation dont nous disposons
et comme nous possédons pour chaque caractère les mesures individuelles ainsi que des préci¬
sions sur la manière dont elles ont été prises, cette documentation sera citée chaque fois que
possible en particulier pour les mensurations céphaliques moins sujettes à caution que les don¬
nées corporelles.
— Bagielli (Bakola) de Lolodorf (M. Chabeuf, in G. Olivier, 1950) : 8 hommes ont été examinés de
manière assez complète, mais on doit faire à leur sujet les mêmes critiques qu’à la série d’Au-
joulat.
2) Gabon.
— Babongo des environs de Franceville (Anderson, 1939) : stature de 31 hommes et 28 femmes.
— Babongo de Bounguia près de Franceville (J. Castex in H. V. Vallois, 1940) : 13 hommes et 10 femmes
mesurés pour la stature, la taille assis et les dimensions céphaliques essentielles.
— Babinga de Mékambo (A. Fleuriot, 1942) : 26 hommes et 27 femmes mesurés pour la stature, la
taille assis, le périmètre thoracique, la grande envergure et le poids.
3) République Centrafricaine.
— Babinga de la région d’Ouesso à la frontière du Cameroun, de la République Centrafricaine et du
Congo-Brazza (Poutrin 1910-11-12) : 49 hommes et 16 femmes étudiés pour les principales
dimensions de la tête, du tronc et des membres ; la série masculine est divisée en deux groupes,
le premier renfermant 21 sujets de la Lobaye, Ngali et Ouesso, le second 28 sujets de N’Gongo,
M’Bio et Gandicolo ; les femmes viennent de la Lobaye, de N’Gali et de M’Bio. Cette documen¬
tation, la première qui nous ait fait connaître les Pygmées africains du point de vue anthropolo-
Source : MNHN, Paris
18
H.V. VALLOIS ET P. MARQUER
gique, forme une bonne base de comparaison, les techniques de mensuration étant, à quelques
exceptions près, identiques aux nôtres. Cependant seules les moyennes sont fournies, l’écart type
n’étant pas calculé à l’époque de Poutrin, et encore ces moyennes sont-elles celles des indices,
la majorité des mesures absolues n’ayant pas été publiées par l’auteur. Ces restrictions diminuent
la portée des confrontations qui pourront être établies à partir de ce travail.
— Babinga de la Moyenne Sangha (Ph. Kuhn, 1914) : stature et indice céphalique de 31 hommes et
37 femmes.
— Babinga de M’Baïki (L. Pales, 1938) : stature, poids, périmètre thoracique, pigmentation de
33 hommes et 19 femmes. D’après l’auteur, ces Pygmées ne seraient pas purs mais déjà assez
métissés avec les Noirs M’Bati et M’Bakâ au milieu desquels ils vivent.
— Babinga des environs d’Ouesso (R. Hartweg, 1961) : une investigation anthropologique assez com¬
plète sur une série de Pygmées de la région a été menée en 1947, mais en dehors de brèves
notations sur la stature, quelques indices de la tête et un certain nombre de caractères descrip¬
tifs indiqués dans un ouvrage de vulgarisation sur « La vie secrète des Pygmées », il n’y a pas
encore de publication anthropologique sur ces Babinga.
— Babinga de Bilolo dans la province de Nola (M. Cresta, 1965) : 87 hommes et 56 femmes étudiés
pour les principales mensurations corporelles. Il n’est fait mention d’aucun caractère descriptif,
mais, en ce qui concerne les données métriques, c’est le seul article sur les Pygmées occidentaux
qui donne des paramètres (écart type et coefficient de variation) nécessaires pour l’établissement
des comparaisons statistiques.
4) Congo-Brazza.
— Babinga (Bakâ et Bayaka) du Bas-Oubangui dans le district de Dongou (J. Lalouel, 1950) : 200 hommes
et 200 femmes représentés dans chaque série par 100 Bakâ de l’Ibenga et 100 Bayaka de l’Ilobi-
Motaba. Ces sujets sont étudiés pour les principales mesures corporelles, la stature étant prise
sur un plus grand nombre d’individus (1 050 sexes réunis), mais, suivant les caractères, l’impor¬
tance numérique des échantillonnages varie et, de plus, la publication de Lalouel ne fait état que
des moyennes, celles-ci ne concernant même parfois que les mensurations relatives. Bien qu’il
s’agisse d’une des documentations les plus complètes sur les Pygmées occidentaux, les carences
relevées ci-dessus rendent son utilisation assez délicate à des fins comparatives.
— Babinga (Bakwa) du Bas-Oubangui dans le voisinage de Mokindo et de Bâti (B. Auteroche, 1961) :
stature, taille assis, longueurs des membres et quelques caractères descriptifs sur 50 hommes
et 50 femmes. Comme pour les précédents, nous ne disposons que des moyennes et les mêmes
réserves sont à faire.
Sur ces quinze séries (5 pour le Cameroun, 3 pour le Gabon, 5 pour la République Centrafri¬
caine, 2 pour le Congo-Brazza) qui représentent la totalité de la documentation anthropologique sur les
Pygmées occidentaux, toutes n’ont pas la même valeur. Certaines ne fournissent qu’un très vague signa¬
lement du type physique et n’ont plus qu’une valeur historique dans la mesure où elles constituent les
premières approches qui ont permis d’apprécier la répartition géographique des Pygmées dans les
régions considérées. D’autres apportent des documents anthropométriques plus détaülés, mais ou les
techniques de mensurations ne sont pas classiques, ou les calculs des paramètres de base se montrent
insuffisants, ou même les résultats n’ont pas encore été publiés in extenso. Presque toutes seront
néanmoins intégrées dans la première partie de l’analyse morphologique comparative avec les restric¬
tions qui s’imposent en fonction de telle ou telle de leurs carences ; deux d’entre elles seulement,
notre documentation personnelle sur les Bakâ du Cameroun et celle de Cresta sur les Babinga de la
République Centrafricaine, seront susceptibles de rester en lice quand il faudra aborder des compa¬
raisons statistiques plus fines avec les Pygmées orientaux et les Noirs.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
19
B. - Pygmées orientaux.
Les Pygmées localisés à l’Est de la boucle du Congo, parmi lesquels ceux de l’Ituri ont habi¬
tuellement été considérés comme des représentants typiques du groupe, sont aussi connus par des
travaux plus nombreux et plus anciens que ceux concernant les Pygmées occidentaux. Négligeant les
Batwa des lacs Kivu et Tanganyika, dont certains, en particulier les Batwa-potiers devenus séden¬
taires, ont perdu par mal de leurs traits spécifiques tant du point de vue culturel que somatique, nous
limiterons les comparaisons aux Bambuti ituriens. Parmi les diverses publications qui ont été consacrés
à ces derniers, nous retiendrons en premier celles de Schebesta et de ses collaborateurs. Trois séries
de Bambuti seront utilisées (carte de la figure 5) :
Fie. 5. — Répartition de quatre groupes de Bambuti de l’Ituri représentant les principaux types de Pygmées vivant à l’Est de la boucle
du Congo.
— Efé du Nord-Est de la forêt iturienne (98 hommes, 60 femmes) ;
— Basua de la région méridionale de l’Ituri (50 hommes, 18 femmes) ;
— Bakango de la partie occidentale de l’Ituri (102 hommes, 65 femmes).
Composé de plusieurs échantillons importants, étudié d’après les techniques de Martin et publié
par Schebesta et Lebzelter (1933) avec des annexes comportant toutes les données individuelles, ce
matériel constitue une bonne base de comparaison pour tester les ressemblances et les différences
susceptibles d’exister entre Pygmées occidentaux et orientaux. Malheureusement, si les mensurations
céphaliques sont très complètes, celles du reste du corps se limitent à la stature, au périmètre thora¬
cique et à quelques circonférences du bras, de la cuisse et de la jambe. Aussi, pour aborder l’examen
comparatif du tronc et des membres, devrons-nous avoir recours à une autre documentation, celle de
Gusinde (1948).
Source : MNHN, Paris
20
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
La série de Gusinde comprend 510 sujets masculins qui se décomposent en 310 Efé, 130 Basua
et 70 Aka. Une partie des Efé et des Basua concerne très vraisemblablement les mêmes individus que
ceux de Schebesta et Lebzelter car c’est avec le premier, en 1934-35, que l’auteur a commencé ses
enquêtes chez les Pygmées de l’Ituri. La publication donne toutes les mensurations corporelles, y com¬
pris celle des membres, mais il n’y a pas de tableaux des données individuelles et seuls figurent les
moyennes, les mini ma et les maxima.
C. - NOIRS.
Le choix des données permettant de montrer les relations anthropologiques entre les Pygmées
et les Noirs est délicat. L’idéal serait de comparer chaque groupe de Pygmées à chacune des tribus
noires auprès desquelles ils vivent et avec lesquelles ils pratiquent des échanges commerciaux plus ou
moins actifs. Ce n’est pas toujours possible, les documentations utilisables accusant trop souvent de
sérieuses carences en ce qui concerne soit l’éloignement géographique, soit l’étendue des échantillon¬
nages, soit encore le nombre des mesures ou la similitude des techniques. En tenant compte des exi¬
gences de base pour une confrontation valable, nous n’avons pu sélectionner que 5 séries de Noirs.
Ce sont :
— 50 Badjoué situés au-dessus de la boucle du Dja dans le Sud-Cameroun (H. V. Vallois, 1950).
— 116 Fali de Tinguelin, localisés au Nord de Caroua (J. Huizinga et B. Reijnders, 1974).
— 139 M’Bimou de la région de Nola dans la République Centrafricaine (M. Cresta, 1965).
— 178 Bira de la forêt localisés dans l’Ituri, Zaïre (J. Sporcq, 1972).
— 200 Bira de la savane, Ituri, Zaïre (J. Sporcq, 1972).
Les Badjoué étudiés par l’un d’entre nous en même temps que les Bakâ constituent par rapport
à ceux-ci une bonne base de comparaison. Ce sont des Noirs sylvestres qui vivent dans le même milieu
que les Bakâ dont ils aiment à se dire les « patrons » et avec lesquels Us pratiquent depuis longtemps
des échanges commerciaux (cf. chapitre 8 de la partie ethnographique p. 177). Eux-mêmes se consi¬
dèrent comme venus secondairement dans la forêt qu’habitaient seuls avant eux les Pygmées. La publi¬
cation de 1950 ne donne que les moyennes, mais comme nous détenons les fiches individuelles, U a été
facile de calculer les autres paramètres statistiques. Si les données céphaliques sont complètes, les
mensurations du reste du corps se réduisent malheureusement à la stature et à la taille assis.
Les Fali sont des montagnards du Nord-Cameroun qui vivent dans une zone de savane sèche et
humide. Ce sont les seuls Noirs de savane étudiés de manière à peu près complète que nous puissions
comparer aux Pygmées occidentaux.
Les M’Bimou, localisés dans la région de Nolà, auprès des Babinga de Bilolo, à la frontière de
la République Centrafricaine et du Congo-Brazza, peuvent être confrontés avec les Pygmées de ces
pays. Ils ont été examinés pour les principaux caractères de la tête, la stature et les mesures du tronc,
mais il n’y a rien sur les membres et seules les moyennes ont été publiées.
Les Bira représentent un groupe de Noirs au milieu desquels se répartissent les divers Bambuti
de l’Ituri. Ils sont partagés en deux groupes de même origine dont l’un a gardé son lieu d’habitat en
forêt tandis que l’autre a émigré en savane. Les Bira de la forêt ont, suivant Sporcq, des contacts assez
fréquents avec les Efé et les Basua. Leur étude métrique a été faite de façon très détaillée et les para¬
mètres essentiels sont indiqués.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
21
III. - TECHNIQUES STATISTIQUES
Le choix des techniques statistiques susceptibles d’être utilisées pour l’étude anthropologique est
fonction des carences plus ou moins importantes qui ont été relevées à propos du matériel de compa¬
raison. Afin de ne négliger aucune des sources d’information — encore bien clairsemées — sur les Pyg¬
mées africains, nous nous efforcerons à employer plusieurs méthodes dont les unes ne s’appuieront que
sur des tests élémentaires tandis que les autres viseront à une élaboration statistique plus fine. Les pre¬
mières permettront d’envisager de manière succincte la grande majorité des documentations ; les
secondes s’appliqueront aux séries sur lesquelles nous détenons des renseignements suffisamment com¬
plets pour effectuer les calculs nécessaires.
A. - Analyse morphologique.
L’analyse morphologique sera effectuée, caractère par caractère et d’après les méthodes de
l’anthropologie classique, pour les Bakâ et pour l’ensemble des séries comparatives de Pygmées que
nous possédons. Les paramètres usuels, moyenne (M), sigma (O), coefficient de variation (V%) et erreur
de la moyenne (<TM) seront établis chaque fois que les renseignements de la littérature nous le per¬
mettront. Dans cette première approche du travail, la comparaison des moyennes métriques des diverses
populations reposera sur le test t (t = ^^2 _|_ 2) ’ ce ^ e des pourcentages pour les caractères
(Oi — Ci) 2
descriptifs sur le X 2 (X 2 = £ v ^ —' , Oi étant les fréquences observées et Ci les fréquences cal¬
culées) ; là aussi, seules certaines des documentations précédemment indiquées pourront entrer en ligne
de compte. Afin de pallier à cette carence, nous établirons un profil graphique de Mollison sur lequel
figureront la plupart des séries comparatives dont les différences seront testées en les rapportant à
l’écart type des Bakâ considérés comme la population de référence suivant la formule —- ^
L’ensemble de ces opérations, qui se rapporteront aux dimensions absolues comme aux indices,
feront l’objet des chapitres II (caractères généraux), III (tête) et IV (stature, tronc et membres). Elles
permettront de situer les Bakâ dans le contexte anthropologique des Pygmées d’Afrique, en soulignant
les ressemblances ou les différences qui les rapprochent ou les éloignent de telle ou telle autre série
des deux principaux groupes. En revanche, il ne sera pas encore question de leur confrontation avec
les Noirs, cette dernière faisant l’objet d’un chapitre ultérieur.
B. - Analyse de variance.
Le degré d’homogénéité des divers Pygmées sera envisagé à partir d’une analyse de variance
faite caractère par caractère sur les principales dimensions absolues. Là encore — et plus même que
pour l’estimation des différences de moyennes par le t ou le X 2 — il ne sera pas possible d’utiliser la
totalité des séries de Pygmées africains que nous avons énumérées au paragraphe IIA et B. Un choix s’im¬
pose dû toujours au fait que certaines séries sont incomplètes en ce qui concerne les mensurations
effectuées ou bien insuffisantes sous l’angle du nombre de sujets mesurés. Nous nous efforcerons donc
de sélectionner seulement une ou deux des séries les plus représentatives pour le groupe occidental et
pour l’oriental.
Ce test doit nous permettre de montrer si les différences métriques constatées à l’intérieur de
chaque grand groupe de Pygmées et celles qui séparent les Pygmées occidentaux des Pygmées orien-
Source : MNHN, Paris
22
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
taux peuvent être attribuées à de simples fluctuations liées au hasard des échantillonnages ou si, au
contraire, les différences sont trop grandes et traduisent nécessairement des divergences prouvant qu’on
ne peut maintenir l’hypothèse d’une même population d’origine pour l’ensemble des Pygmées d’Afrique.,
Cette question fera l’objet du chapitre V.
C. - Tests de différenciation entre Pygmées et Noirs.
La mesure des divergences métriques entre les Pygmées africains et les Noirs reposera sur
deux méthodes qui se compléteront l’une par l’autre.
En un premier temps, nous établirons la comparaison Pygmées-Noirs par un simple graphique
de Mollison tel qu’il a été défini au paragraphe A (p- 21). Ce dernier a l’avantage de permettre l’uti¬
lisation de toutes les données sur les Noirs que nous avons pu recueillir dans la littérature. Ces der¬
nières ne sont pas en effet ni si nombreuses, ni si exhaustives que nous puissions en négliger aucune.
C’est un procédé simple qui ne tient évidemment pas compte de l’interdépendance plus ou moins mar¬
quée existant entre la plupart des caractères, mais qui, en visualisant les tendances différentielles
importantes, donne un aperçu global de la distance morphologique séparant les populations envisagées.
Dans un deuxième temps, nous utiliserons les coefficients de similitude de Penrose (1954) basés
sur des calculs qui expriment les différences entre les moyennes en unités d’écart type. Le Ch (dis¬
tance globale), avec ses deux compartiments, le C 2 (distance de format) et le Cz (distance de forme),
ont été choisis comme mesure de distance entre les Pygmées et les Noirs parce qu’ils sont susceptibles
d’apporter des résultats intéressants dans la confrontation des différences de format et de forme et de
montrer si oui ou non le Pygmée ne serait qu’un modèle réduit de Noir.
Voici leurs formules :
Ch = (d , 2 + d 2 2 + d 2 + . + d 2 )/m
Cq = [(d, + d 2 + d 3 + . + dm)/m] 2
C 2 z = (C 2 - C 2 ) m/ (m - 1)
Les termes d, d 2 d 3 .... dm sont les différences entre les moyennes pour les divers caractères
envisagés, exprimées en unités d’écart-type et m le nombre de mesures.
Dans cette comparaison entre les Pygmées et les Noirs, qui fera l’objet du chapitre VI, il faut
aussi examiner les différences des principaux caractères descriptifs. Ceux-ci ont très souvent une grande
importance pour définir la diagnose propre à chaque groupe et, en particulier, pour déceler des traces
possibles de métissage. Mais ces caractères sont généralement négligés par les auteurs ou relevés de
façon très fantaisiste, suivant des codifications qu’il est malaisé d’homologuer. Aussi paraît-il difficile
de parler à ce sujet de test de signification des différences. Dans le présent travail, seuls les Badjoué
pourront être confrontés aux Bakâ sous cet angle et c’est le X 2 qui servira à apprécier les divergences
constatées.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
23
CHAPITRE II
ANALYSE MORPHOLOGIQUE : CARACTÈRES GÉNÉRAUX
La morphologie des Bakâ est étudiée sur la série complète des adultes masculins provenant des
subdivisions de Messaména, Lomié et Yokadouma-Moloundou. Dans l’analyse des Bakâ proprement dits,
afin de détecter d’éventuelles variations géographiques, l’échantillon sera scindé en deux sous-séries
comprenant l’une les sujets de Messaména réunis à ceux de Lomié (N = 60 pour la tête, 47 pour le
reste du corps), l’autre les sujets de Yokadouma-Moloundou (N = 55 pour la tête, 53 pour le reste du
corps). Dans la confrontation avec les autres Pygmées africains, ce sera l’ensemble des Bakâ qui sera
d’abord utilisé, l’examen des sous-séries n’étant repris qu'ultérieurement dans les comparaisons par les
profils graphiques, l’analyse de variance et les calculs de distance.
Le groupement Messaména-Lomié opposé à l’ensemble Yokadouma-Moloundou ne correspond pas
seulement à un critère géographique mais aussi et surtout à un critère culturel. Le premier représente
les Bakâ de la partie occidentale du groupe central, ceux chez lesquels sont encore très bien conservés
les éléments les plus typiques de la culture des Pygmées camerounais. Le second comprend les Bakâ
de la partie orientale qui, dans maints aspects de leur vie technique et économique, accusent une évo¬
lution plus marquée, avec notamment des emprunts plus fréquents aux Noirs sylvestres. Il est donc
intéressant de voir si ces changements ethnographiques, encore peu prononcés, sont susceptibles d’avoir
provoqué déjà des modifications morphologiques.
Sous le nom de caractères généraux, nous rassemblons, outre des traits signalétiques relatifs au
sexe et à l’âge, certains caractères descriptifs qu’ils concernent la tête ou le reste du corps ainsi que
des éléments assez disparates, dont les uns (pouls et force dynamométrique) rentrent à peu près dans
le domaine de la physiologie, tandis que les autres (mutilations et tatouages) sont à la frontière de
l’anthropologie et de l’ethnographie.
I. - SEXE ET ÂGE
Tous nos Bakâ sont de sexe masculin, les femmes ayant toujours montré une certaine réticence
à se plier à l’examen anthropométrique (cf. note 4 de la p. 15). C’est seulement dans la région plus
évoluée de Yokadouma-Moloundou qu’il a été possible de faire une enquête très sommaire (stature,
couleur peau, forme nez) sur un certain nombre de femmes. À l’exception des caractères indiqués
ci-dessus, ces dernières ne figureront dans les tableaux de mensurations que pour les données compa¬
ratives recueillies dans la littérature.
II. - ASPECT GÉNÉRAL
L’aspect général a été noté au coup d’œil suivant trois rubriques : élancé, moyen, trapu, ce qui
correspond sensiblement aux types longiligne, médioligne et bréviligne.
Chez les Bakâ, ce sont les médiolignes qui dominent (65%), suivis par les longilignes (30%), mais
les brévilignes (5%) ne sont que très faiblement représentés. Du fait de sa petite taille et des propor-
Source : MNHN, Paris
24
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
tions assez particulières du tronc et des membres, le Pygmée ne paraît pas franchement élancé et,
malgré une bonne robustesse de sa charpente osseuse, il ne donne presque jamais non plus l’impres¬
sion d’un type trapu.
Peu d’auteurs se sont intéressés à cette question, mais on retrouve chez les Bambuti de Sche-
besta des pourcentages sensiblement identiques de médiolignes (Efé : 70%). Il convient seulement de
signaler que les Pygmées de l’Est ont tendance à avoir une morphologie plus gracile que ceux de
l’Ouest, ce qui a déjà été signalé par l’un d’entre nous (P. Marquer, 1971).
À côté de cette apparence globale du corps, on a relevé, presque uniquement d’après les carac¬
tères céphaliques, les sujets qui accusaient un faciès vraiment pygmée (80%) tel qu’il a été défini par
Poutrin (1911-12) et ceux qui présentaient quelques traces négroïdes (20%). Ces 20% de sujets à ten¬
dance négroïde sont majoritaires dans le groupe de Yokadouma-Moloundou, à propos duquel nous avons
déjà souligné une évolution ethnique plus avancée que dans le groupe Messaména-Lomié.
Dans les séries de Pygmées occidentaux étudiées, il est souvent parlé, entre autres par Lalouel
et Pales chez les Babinga du Bas-Oubangui et de M’Baïki, de caractères plus ou moins négroïdes qui
sont toujours interprétés comme des séquelles de métissages. Ce n’est toutefois qu’aux Bambuti de
l’Ituri que nous pouvons réellement comparer les Bakâ. En se basant sur les mêmes caractères cépha¬
liques que nous, Lebzelter a trouvé 82% du type pygmée et 18% du type négroïde parmi les Basua,
ce qui rapproche singulièrement ces derniers des Bakâ de Messaména-Lomié. Les Bakango (67% de
Pygmées) et les Efé (62%) semblent au contraire, comme les Bakâ de Yokadouma-Moloundou, avoir
subi une influence négroïde un peu plus marquée.
III. - PIGMENTATION
A. - Peau.
La couleur de la peau a été relevée, avec l’échelle de von Luschan, en trois endroits : front,
sternum, omoplate. Les numéros rencontrés chez les Bakâ vont de 22 à 31, les teintes les plus cou¬
rantes étant représentées par les numéros 25, 27 et 30. Ceci indique pour les Bakâ une peau moyen¬
nement foncée, mais il faut noter que très fréquemment il existe des reflets jaunâtres ou cuivrés qui
ne sont pas visibles par l’échelle de von Luschan.
Tableau l
Pigmentation de la peau chez les Bakâ
(d’après l’échelle de von Luschan).
Numéros
échelle
de von
lie s s aména-Lomié
N - 60
front : Sternum
Yokadouma-Moloundou
N - 55
Luschan
N
% ;
r opla r ; »
% !
omoplate
N %
22 - 25
_
_ i
_
- ! 15
27.3:
1
1,8
24 - 25
50
50,Oj
2
3,3 : 35
63.6.
16
29,1
26 - 2?
22'
36,7!
18
30,0! 5
9.Ü
27
49,0
28 - 29
4
6,6Î
15
25,0| -
- ;
5
9,1
30 - 31
4
6,6:
25
41,?: -
- »
6
10,9
Total
60
99,9:
60
100,oi 55
100,0:
55
99,9
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKA DU CAMEROUN
25
D’après les chiffres du tableau 1, dans lequel les numéros de référence ont été sériés deux par
deux, on voit qu’il y a des différences suivant la localisation et suivant le groupe.
La pigmentation au front est toujours d’une teinte plus claire que celle du sternum ou de l’omo¬
plate, avec des différences toujours significatives. Cet éclaircissement sur le front par rapport au tronc
se traduit généralement par une différence de deux à trois numéros ; chez quelques sujets cependant,
environ une dizaine, les teintes sont identiques.
La comparaison des deux groupes montre un léger noircissement de la peau quand on passe de
la région Yokadouma-Moloundou à celle de Messaména-Lomié. Dans la première, la dominance se
marque au niveau des numéros 24 et 25, tandis que la seconde, surtout en ce qui concerne le tronc,
atteint des pourcentages importants pour les teintes plus foncées 30 et 31 : cette différence est signi¬
ficative (X 2 = 30,1 — p = 0,001 — 3 degrés de liberté). Les Bakâ de Yokadouma étant du point de
vue ethnographique un peu plus évolués, un peu plus proches des Noirs sylvestres que ceux de Messa-
ména, on aurait pu s’attendre à des résultats opposés, le Pygmée étant classiquement considéré comme
ayant une peau plus claire que le Noir. Suivant la même optique, on peut rechercher si les sujets
plus petits ont aussi une peau plus claire : il ne semble pas en être ainsi chez les Bakâ, pour lesquels
nous n’avons trouvé aucune corrélation entre la réduction de la stature et l’éclaircissement de la peau.
La documentation comparative sur ce caractère qualitatif manque singulièrement de précision.
En effet, la plupart des séries occidentales ont été testées avec l’échelle de Broca, dont ni l’aspect ni
l’ordination ne présentent un rapport quelconque avec l’échelle de von Luschan. Aussi faut-il transcrire
les notations numériques en impressions visuelles de la couleur et cette méthode n’est pas sans danger.
Disons donc simplement que, chez tous les Babinga, on trouve une coloration du visage moins foncée
que celle du corps, une peau plus claire du côté féminin, une tendance à l’éclaircissement de la pig¬
mentation par rapport aux Noirs de la forêt eux-mêmes moins sombres que ceux de la savane, enfin
une certaine fréquence de ces reflets rougeâtres qui n’apparaissent que rarement chez les Noirs. Des
observations identiques ont été faites pour les Bambuti de l’Ituri. Cette question de la couleur de la
peau sera reprise aux chapitres V et VI.
B. - YEUX.
Relevée par simple appréciation visuelle, la couleur des yeux des Baka n’accuse pas de grandes
variations ni en fonction du sexe ni en fonction du groupe. L’iris est marron ou brun assez clair, jamais
très foncé ; quant à la sclérotique, elle présente une teinte le plus souvent blanchâtre, parfois cependant
jaunâtre, dans les deux cas fréquemment injectée de sang. Nous n’avons jamais rencontré une couleur
franchement claire des yeux, ni les tonalités très sombres des bruns ou des noirs.
Compte tenu des restrictions déjà faites pour la couleur de la peau et valables aussi pour les
yeux, à savoir le manque des précisions des notations à partir d’échelles non concordantes, il semble
que la majorité des groupes de Pygmées occidentaux possèdent des yeux moyennement foncés, dans
la gamme des marrons ou des bruns atténués. C’est le cas des Babinga de Poutrin qui ont en grande
proportion des yeux marron très clair (n os 3 et 4 de l’échelle de Broca). En revanche, chez les Bakâ
de Yokadouma examinés par Aujoulat, il existerait suivant ce dernier une certaine tendance à l’assom¬
brissement de l’iris (63% de brun foncé d’après G. Olivier).
Ni Schebesta, ni Lebzelter ne parlent de la couleur des yeux chez les Bambuti.
C. - Cheveux.
La couleur des cheveux n’a pas été relevée. Contrairement à ce qui a été signalé par Poutrin
sur les Babinga, les Bakâ ne font subir à leur chevelure aucun traitement susceptible d’en altérer ou
d’en dénaturer la teinte, mais, dans l’ensemble, on peut dire qu’il n’y a pas à proprement parler de
différences importantes dans la pigmentation des cheveux. Disons seulement qu’elle est généralement
très foncée, comme l’avait déjà remarqué le même Poutrin chez les Babinga d’Ouesso. Olivier seul
note que les Bakâ d’Aujoulat n’ont pas toujours des cheveux franchement noirs, certains présentant
Source : MNHN, Paris
26
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
une chevelure qui tire sur le châtain. Aucun renseignement ne nous est fourni à ce sujet pour les
Pygmées orientaux.
La calvitie paraît très rare ; elle n’a été observée que sur deux sujets, très légère sur l’un, un
peu plus accentuée sur l’autre. Dans les deux cas, il s’agissait d’individus visiblement âgés par rap¬
port aux autres, approchant autant qu’on en puisse juger de la soixantaine.
IV. - PILOSITÉ
Le degré de pilosité du corps a été défini par quatre types : type O ou absolument glabre ;
type I, caractérisé par la présence de poils sur la jambe, type II, avec pilosité jambière plus forte et
pilosité sur l’avant-bras ; type III, pilosité plus prononcée, envahissant aussi la cuisse et le tronc. Leur
répartition chez les Bakâ est indiquée dans le tableau 2.
Tableau 2
Pilosité corporelle chez les Bakâ.
Types
Messaména-
N - 60
N
Lomié *
% 1
okadouma-Mo1oundou
N » 55
N %
0
4
6,6 J
5
9,1
I
13
21,7 |
18
32,7
II
25
41,7 !
22
-fï
o
o
III
18
30,0 ;
10
18,2
L'absence de pilosité est rare chez les Bakâ, une forte proportion de sujets se rangeant dans les
types I, II (60 à 70%) ou III (18 à 30%). Les pourcentages du tableau 2 révèlent à ce sujet des diffé¬
rences entre les deux groupes : les Pygmées de Yokadouma ont un système pileux légèrement moins
développé que ceux de Messaména, ce qui se traduit chez eux par une élévation des taux du type I
jointe à une diminution des taux du type III, mais la différence n’est pas significative. Contrairement
à ce qui se passait pour la couleur de la peau, c’est bien ici le groupe le plus spécifiquement pygmée
qui accuse une pilosité corporelle plus fournie. Il n’y a pas à proprement parler de corrélation entre
la pilosité et la stature, mais il existe une tendance à ce que les sujets les plus glabres soient aussi
les plus petits, ce qui là encore est opposé à ce qu’on aurait pu s’attendre.
L’accentuation de la pilosité corporelle a été signalée par tous les auteurs qui ont étudié les
Pygmées occidentaux et ce caractère est généralement considéré comme un bon critère de distinction
vis-à-vis des Noirs de la forêt, ces derniers ayant déjà un système pileux plus fourni que les Noirs
de la savane. Autant qu’on en puisse juger d’après les quelques, remarques faites par Schebesta sur
ce caractère pour les Bambuti, il semble que la pilosité de ceux-ci soit moins marquée que celle des
Pygmées occidentaux.
Les cheveux, toujours crépus, sont le plus souvent abondants. Les moustaches et la barbe, absentes
sur environ la moitié des individus, apparaissent dans l’autre moitié, généralement avec des poils assez
clairsemés, sauf chez une dizaine d’individus du groupe de Messaména qui présentent une barbe et plus
rarement des moustaches assez fournies. Ces résultats s’accordent avec ceux qui ont été trouvés par
Aujoulat pour les Bakâ de Yokadouma et de Doumé et par divers autres auteurs pour les Babinga de
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
27
la République centrafricaine et du Congo-Brazza. Nous ne sommes pas très renseignés à ce sujet sur
les Pygmées de l’Ituri, mais les nombreuses photographies publiées par Schebesta montrent que le port
d’une barbiche, allongée en pointe et peu épaisse, est relativement courant chez eux.
V. - POULS ET FORCE DYNAMOMÉTRIQUE
Les deux caractères réunis dans ce paragraphe ne rentrent pas à proprement parler dans le
cadre d’une analyse morphologique, mais ce sont les seuls renseignements physiologiques qui ont pu
être recueillis et, vu la rareté de ce genre de documents sur des populations non européennes, il a
semblé intéressant d’en fournir les résultats en les assimilant à des caractères généraux.
A.
- POULS.
La fréquence du pouls a été relevée sur 112 sujets, mais on doit faire des réserves sur la valeur
des chiffres obtenus. On a signalé en effet à plusieurs reprises dans ce travail l’extrême impressionna¬
bilité des Pygmées que leur examen sur une place publique et l’application sur eux d’instruments
divers qu’ils pensaient susceptibles de leur jeter un sort, terrorisaient visiblement. Tous transpiraient
abondamment et certains, même parmi ceux qui paraissaient les plus hardis, ne pouvaient retenir un
tremblement émotif. Il en résultait chez la plupart une tachycardie importante qui persistait même
une ou deux heures après leur arrivée au lieu d’examen. Tout ceci jette plus qu’un doute sur la valeur
des résultats obtenus.
Compte tenu de ces restrictions, voici la répartition globale des fréquences du pouls :
60 à 69 pulsations à la minute
70 à 79
80 à 89 « «
90 à 99
sup. à 100 « «
18 sujets
38 «
20 «
25 «
11 «
La moyenne de fréquence est de 81 pour la première série de 57 sujets (min. 60, max. 104) et
de 79 pour la seconde série de 55 sujets (min. 60, max. 102). La légère diminution de la fréquence
du pouls dans cette dernière tient sans doute au fait que les Pygmées de la région de Yokadouma
étaient certainement moins émotifs. C’est ainsi, par exemple, qu’à Madjoué où les Pygmées se sont
montrés très en confiance avec l’observateur, la fréquence moyenne de 23 sujets ne dépassait pas 76.
On notera d’ailleurs que, dans l’ensemble de l’échantillonnage, et malgré la tachycardie signalée plus
haut, 18 des Pygmées avaient un pouls inférieur à 70, 8 de ceux-ci ne dépassant pas 60-62.
B. - Force dynamométrique.
Le dynamomètre utilisé était celui de Collin et la technique suivie celle de Broca. Celle-ci con¬
siste à faire serrer le dynamomètre par le sujet qui place son bras dans l’attitude paraissant la plus
favorable en vue de l’effort demandé.
Faire comprendre aux Pygmées ce qu’on attendait d’eux quand on leur mettait le dynamomètre
dans la main n’a pas toujours été facile. Néanmoins, après quelques essais pratiqués devant eux par
plusieurs personnes, ils finissaient par suivre et il existait alors une sorte d’émulation qui donnait de
bons résultats.
On sait par les recherches déjà anciennes de Manouvrier (1884) sur des Français que la force
musculaire indiquée par le degré de pression varie non seulement en fonction du sujet et de la main,
mais aussi en fonction de la manière dont on tient l’instrument, du nombre d’essais pratiqués et de
l’émulation qui se manifeste entre les sujets. Ce sont des constatations dont on a pu reconnaître l’exac¬
titude chez les Bakâ.
Les résultats sont consignés sur le tableau 3.
Source : MNHN, Paris
28
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Tableau 3
Force au dynamomètre chez les Bakâ.
Groupe s
Main
N
M
Min.
Max.
Messaména-
d
49
43,9
20
70
Lomié
g
47
41,3
20
68
Yokadouma-
d
51
40,1
15
58
Moloundou
g
50
40,0
15
60
Ensemble
d
100
42,0
15
70
g
97
40,6
15
68
d+g
197
41,3
15
70
La moyenne globale des deux séries donne 42 pour la main droite, 40,6 pour la main gauche,
41,3 pour les mains réunies. Bien qu’on ait très peu de données comparatives sur les peuples africains,
ce sont des chiffres assez élevés qui témoignent de la puissance musculaire des Pygmées du Cameroun.
Comme dans la plupart des populations, les résultats de l’ensemble des Bakâ montrent que la main
droite accuse un développement musculaire plus marqué que la main gauche.
La comparaison des groupes permet deux constatations : les Bakâ de Yokadouma possèdent une
force musculaire moindre que ceux de Messaména ; ils présentent aussi une certaine tendance à la
senestrie, avec des moyennes pratiquement égales à droite et à gauche.
Pour la première constatation, l’examen dynamométrique ne fait que confirmer l’impression de
moindre robustesse déjà donnée par les Pygmées de la région de Yokadouma-Moloundou au simple
coup d’œil. Et ceci s’explique facilement par la différence des genres de vie : comparés aux Pygmées
de Messaména-Lomié, leur vie est moins rude et surtout ils ont un entraînement moins intensif à la
chasse du gros gibier qui exige précisément des efforts musculaires très poussés.
La deuxième constatation est précisée par les résultats individuels réunis ci-dessous :
d = g
9 sujets
19,1%
Messaména-Lomié
d > g
29 «
61,7%
g > d
9 «
19,1%
d = g
23 «
46. %
Yokadouma-Moloundou
d > g
14 «
28 %
g > d
13 «
26 %
L’égalité des moyennes pour les deux mains dans le groupe de Yokadouma est confirmée par les
comparaisons de chaque sujet, avec presque la moitié des individus ayant sensiblement la même force
musculaire à droite et à gauche, tandis que l’autre moitié se partage à peu près également entre ceux
qui ont plus de force à droite (28%) ou à gauche (26%). Cette relative fréquence des cas de sénestrie
est curieuse et c’est vraisemblablement la raison pour laquelle la diminution de la puissance musculaire
du groupe de Yokadouma par rapport à celui de Messaména est plus accentuée dans la comparaison
des mains droites. L’absence de données similaires chez d’autres Pygmées occidentaux, chez les Pygmées
orientaux et chez la plupart des Noirs de la forêt empêche d’établir des confrontations plus appro¬
fondies.
Source : MNHN, Paris
LES
BAKÂ DU CAMEROUN
29
VI. - MUTILATIONS ET TATOUAGES
Les mutilations et les tatouages, d’une grande fréquence parmi les Bakâ du Cameroun, sont
cités ici parce que ces coutumes appartiennent en partie au domaine de l’anthropologie dans la mesure
où elles provoquent des modifications morphologiques plus ou moins importantes. Mais, par les facteurs
socio-psychologiques qui les conditionnent, elles appartiennent encore plus au domaine de l’ethno¬
graphie et c’est pourquoi elles ont été traitées en détail dans la deuxième partie de ce travail (cf.
ch. IV, p. 140).
Source : MNHN, Paris
30
H.V. VALLOIS ET P. MARQUER
CHAPITRE III
ANALYSE MORPHOLOGIQUE : TÊTE
L’étude descriptive et métrique de la tête est faite sur la série complète des Bakâ mesurés
(115 hommes) et les tableaux renfermant les principaux paramètres statistiques indiquent les diffé¬
rences entre le premier groupe (Messaména-Lomié) et le second groupe (Yokadouma-Moloundou). Parmi
les données comparatives, nous utiliserons toutes celles qui offrent un minimum de garanties, mais
nous serons obligés d’en éliminer beaucoup tantôt pour un caractère, tantôt pour un autre, ou — ce
qui arrivera en particulier à propos du travail de Poutrin sur les Babinga d’Ouesso — de signaler que,
sans en posséder de preuves certaines, nous soupçonnons qu’il puisse y avoir des divergences de tech¬
niques. Les tests de signification (t et X 2 ) ne seront calculés que dans les cas où les conditions d’une
confrontation valable seront remplies.
Fie. 6. — Répartition de l’indice céphalique.
I. - PÉRIMÈTRE, LONGUEUR, LARGEUR ET INDICE CÉPHALIQUE
Les dimensions générales de la tête sont rassemblées sur le tableau 4.
Les Bakâ ont un périmètre horizontal moyen de 544,1 mm, sans différence appréciable entre
les deux groupes. Leur tête est assez longue (183,9 mm) et moyennement large (145,3 mm), ce qui
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
31
leur attribue une franche mésocéphalie avec un indice de 79, chiffre relativement proche de la limite
inférieure de la catégorie brachycéphale. Le groupe de Messaména par rapport à celui de Yokadouma
possède une tête moins longue (différence non significative) et surtout plus large (t = 2,1 — p = 0,05),
avec un indice plus élevé (79,6 contre 78,4) dont l’écart n’atteint cependant pas le seuil de significa¬
tion. Cette tendance à l’élargissement de la boîte crânienne se traduit par une nette augmentation du
nombre des brachycéphales chez les Bakâ de Messaména (28,3%) en comparaison de ceux de Yoka¬
douma (10,9%); elle est aussi visible sur la courbe de la figure 6, dont les deux points culminants se
situent à 78 et 80, ces deux chiffres correspondant sensiblement aux indices moyens de chaque groupe.
En revanche, les dolichocéphales, très peu représentés à Messaména (5%) deviennent nettement plus
nombreux à Yokadouma (14,5%).
Tableau 4
Dimensions générales de la tête (en mm) et indice céphalique.
N
M
- (S m
Min.
Max.
<s
V %
Périmètre
orizont
al.
MESSAMENA-LOMIE
4?
545,9
0,26
496
576
1,77
5,27
YOKA DOUMA-MOLOUNDOU
53
544,5
0,24
510
598
1,78
5,26
Ensemble Bakâ
100
544,1
0,17
496
598
1,77
3,25
Long
ueur.
MESSAMENA-LOMIE
60
185,6
0,79
171
201
6,18
3,37
Y QKADOUMA-MOLOUNDOU
55
184,2
0,71
172
198
5,35'
2,9
Ensemble Baka
115
185,9
0,53
171
201
5,77
3,14
Larg
eur.
MESSAMENA-LOMIE
60
146,2
0,57
135
158
4,45
3,04
Y0KAD0UMA-M0L0UND0U
55
144,5
0,57
131
154
4,3
2,97
Ensemble Bakâ
115
145,3
0,41
131
158
4,44
3,05
Indi
ce céphalique
MESSAMENA-LOMIE
60
■ 79,6
0,51
74,5
85,3
2,45
3,06
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
78,4
0,28
74,5
85,8
2,11
2,69
Ensemble Bakâ
115
79
0,22
74,5
85,5
2,56
2,98
Répartit
ion de
l'indice céphalique (%).
N
LOLICHOCEPHA-
MESOCEPHAIES.
BRACHYCEPHALES.
IES.
71 -
75,9
76 -
80,9
81
- 85,4
MESSAMENA-LOMIE
60
5
66,6
28,3
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
14,5
74,5
10,9
Ensemble Baka
115
9
5
70,4
20
La mésocéphalie à tendance brachycéphale, classiquement considérée comme caractéristique de
la tête du Pygmée africain, se trouve donc ici pleinement confirmée, puisque c’est dans la série où les
Pygmées ont le mieux conservé la culture traditionnelle des petits hommes de la forêt qu’on trouve
un arrondissement plus marqué de la tête.
Sur le tableau 5, l’ensemble des Bakâ est comparé d’une part aux autres Pygmées occidentaux,
d’autre part aux Pygmées orientaux.
Source : MNHN, Paris
32
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Tableau 5
Comparaison des dimensions générales de la tête chez les Pygmées africains.
GROUPES
LOCALISATION
Auteurs
K
LONGUEUR
LARGEUR
I.CKKîA'iilQurf
Pygmées
Occidentaux
M
CT
U
C
M
(T
CAMEROUN j
Messaména-
Vallois,Mar-
115
183,9
5,77
145,5
4,44
79
2,36
Yokadouma
quer, 1975
Bakâ'"
Mindqurou-
Millous in
12
180 -
-
148,1
-
82,3
-
Ngôak
Vallois,1940
Bakâ
Yokadouma-
Aujoulat in
41
181,7
5,15
140,9
5,95
77,4
3,01
Doumé
Olivier,1950
GABON :
Babongo
Bo unguia
Caste'x in
Vallois,1940
15
183,7
145,5
‘
79,1
REPUBLI¬
QUE CENTRA¬
FRICAINE :
Babinga
Diesso
Poutrin,
1911-12
49
-
“
"
79,5
■
Babinga
Bilolo .
Cresta,1965
87
182,2
5,29
145,1
4,45
78,7
3,58
CONGO-
BRAZZAVILLE
Babinga
Ibenga
Laloue1,1950
130
-
-
-
-
79,2
-
Pygmées
Orientaux
ZAÏRE •.
Efé
N.E. Ituri
Schebesta,
Lebzelter,
1955
98
181,5
4,24
143,9
2-, 95
79,5
2,08
Basua
S. Ituri
"
50
182,4
5,60
142,e
4,09
78,2
1,81
Bakango
0. Ituri
■
102
179,5
5,70
144,8
5,09
80,7
1,63
On trouve des différences assez sensibles entre les trois groupes de Bakâ du Cameroun. Si l’on
s’en tient aux deux séries possédant un nombre suffisant de sujets pour que le sigma ait pu être cal¬
culé, la nôtre et celle d’Aujoulat, les différences se montrent significatives pour les mesures absolues
et pour l’indice : les Bakâ d’Aujoulat ont une tête moins longue (t = 2,3 — P = 0,05) et surtout bien plus
étroite (t = 4,3 — p = 0,001), d’où un indice de 77,4 plus faible que celui de nos Bakâ (79) et dont
l’écart est significatif (t = 3,1 — p = 0,01). Nous avons indiqué au chapitre I les réserves qu’il conve¬
nait de faire à propos de la série d’Aujoulat ; il est certain que celles-ci diminuent la valeur de la com¬
paraison ci-dessus. Cependant, il semble bien que l’on puisse effectivement attribuer aux Bakâ d’Au¬
joulat, qui proviennent, rappelons-le, des régions de Yokadouma et Doumé, une tendance vers la doli-
chocéphalie qui n’apparaît pas dans l’ensemble de nos Bakâ mais qui se manifeste aussi, en plus atté¬
nuée, dans une partie de ces derniers, ceux du groupe de Yokadouma-Moloundou. En effet, la con¬
frontation des Bakâ d’Aujoulat avec ceux de notre second groupe diminue l’ampleur de la différence
(77,4 contre 78,4) qui subsiste mais n’atteint plus le seuil de signification. La réduction de la largeur
de la tête entraînant une plus faible mésocéphalie chez les Pygmées de Yokadouma est donc confirmée
par les résultats des deux documentations.
Source : MNHN, Paris
LES PYCMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
33
Par rapport aux autres Pygmées occidentaux, les Bakâ ne présentent pratiquement pas de diffé¬
rences dans les dimensions générales de la boîte crânienne. Ils sont quasi identiques aux Babongo de
Castex, aux Babinga de Poutrin et de Lalouel ; les seuls dont ils s’écartent légèrement sont les Babinga
de Cresta qui ont une tête moins longue et moins large, ce qui ne retentit pas sur l’indice céphalique.
Avec les séries de Pygmées orientaux, on constate en revanche des différences plus nettes qui
varient d’une série à l’autre et qui, en gros, touchent plus les mesures absolues que l’indice. Les Bakâ
ont une tête plus longue que les Pygmées de l’Ituri, les écarts se révélant significatifs avec les Basua
(t = 2,1 — p = 0,05), les Efé (t = 3,5 — p = 0,001) et surtout les Bakango (t = 7,1 — p = 0,001).
Ils ont aussi une plus grande largeur céphalique et, là, ce sont les Efé (t = 2,7 — p = 0,01) et les
Basua (t = 3,5 — p = 0,001) dont ils s’éloignent le plus. Ces différences se répercutent sur les indices,
sauf en ce qui concerne les Efé qui présentent à peu près la même mésocéphalie (79,3) que les Bakâ (79).
En revanche les Basua par rapport aux Bakâ accusent une réduction de l’indice qui est significative
(t = 2,4 — P = 0,05) et les Bakango une augmentation plus importante (t = 6,2 — p = 0,001).
Les Pygmées d’Afrique montrent donc d’une série à l’autre des modifications des dimensions géné¬
rales de la boîte crânienne qui affectent tantôt la longueur, tantôt la largeur et qui provoquent de ce
fait des différences dans l’indice céphalique. Ces dernières cependant ne sont jamais très élevées puisque
tous les groupes examinés ont dans l’ensemble une franche mésocéphalie proche de la brachycéphalie.
La dolichocéphalie plus marquée des Pygmées orientaux, parfois avancée par quelques auteurs, ne paraît
pas ici,'dans les documentations rassemblées, s’affirmer vraiment. Elle ne se manifeste que chez les
Basua, où elle se traduit non seulement par la réduction de l’indice mais aussi par une augmentation
du nombre des dolichocéphales (25,4%). Mais les Bakango sont au contraire plus brachycéphales que
les Bakâ du Cameroun et que tous les autres Pygmées occidentaux.
II. - HAUTEUR ET INDICES VERTICAUX
La hauteur de la tête, mesurée avec l’aiguille de Schlaginhaufen, est précisée dans le tableau 6
avec les trois indices verticaux.
Les Bakâ possèdent une tête de hauteur moyenne (127,4 mm) qui les place cependant dans la
catégorie des crânes hauts par rapport à la longueur (69,3) et à la largeur (87,6).
Tableau 6
Hauteur de la tête (en mm) et indices verticaux.
N
ri
± (T m
iiin.
;tec.
CT
vx
Hauteui
MESSAMENA-LOMIE
60
128,3
0,92
115
150
7,18
5,59
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
126,4
0,94
114
147
7,05
5,57
Ensemble Bakâ
115
127,4
0,66
115
150
7,15
5,61
Indice de
hauteur - longueur.
MESSAMENA-LOMIE
60
69,9
0,45
62,7
76,4
5,48
4,98
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
71,5
0,51
59,5
79,5
5,77
5,28
Ensemble Baka
115
69,5
0,54
59,5
79,5
5,69
'5,52
Indice de
hauteur - largeur.
MESSAMENA-LOMIE
60
87,7
0,56
77,9
98,6
4,40
5,01
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
87,5
0,66
77,7
102,7
4,96
5,66
Ensemble Bakâ
115
87,6
0,43
77,7
ice,7
4,68
5,54
Indice moyen de hauteur
MESSAMENA-LOMIE
60
77,9
0,46
69,5
85,7
5,63
4,66
Y OKADOUMA-MOLOUNDOU
55
76,8
0,54
68
89,6
4,01
5,21
Ensemble Baka
115
77,4
0,55
68
89,6
5,85
4,98
Source : MNHN, Paris
34
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Ceux de Messaména ont une tête un peu plus élevée (128,3 mm) que ceux de Yokadouma
(126,4 mm), mais l’écart n’est pas significatif. Cette différence ne se répercute ni sur l’indice de
hauteur-largeur, pratiquement identique dans les deux séries, ni sur l’indice moyen de hauteur qui,
bien qu’un peu moins élevé à Yokadouma, ne présente pas une divergence suffisante pour atteindre
le seuil de signification. Il y a en revanche une modification plus sensible de l’indice de hauteur-lon¬
gueur, dont la valeur s’abaisse significativement (t = 2 - p = 0,05) dans le premier groupe (69,9)
par rapport au second (71,3) : l’un et l’autre n’en restent pas moins dans la catégorie des crânes
hauts par rapport à leur longueur.
Ces résultats sont visualisés sur les figures 7, 8 et 9. Ils sont aussi complétés par les pourcen¬
tages de répartition en catégories du tableau 7.
La bonne hauteur de la tête des Bakâ se traduit par l’absence ou le très faible pourcentage des
chamaecéphales et des tapinocéphales. Ce sont de loin les acrocéphales et surtout les hypsicéphales
qui dominent très largement.
Les données comparatives pour ce caractère sont malheureusement presque inexistantes. La hau¬
teur de la tête a bien été prise par Aujoulat sur les Bakâ de Yokadouma-Doumé, mais nous ignorons
par quelle technique et les résultats indiciels sont si aberrants que nous avons préféré ne pas en tenir
compte. Pour les Pygmées occidentaux, le seul groupe que nous puissions confronter avec nos Bakâ
est celui des Babinga de Poutrin, qui ont des indices moyens de hauteur-longueur et de hauteur-lar¬
geur atteignant respectivement 69,2 et 87,6 : ces chiffres, très voisins de ceux que nous avons obtenus
pour les Bakâ, montrent que les Babinga possèdent également une tête haute par rapport à sa longueur
comme à sa largeur. Des résultats identiques avaient été obtenus par l’un d’entre nous (P. Marquer,
1972) sur une petite série de crânes comprenant divers Pygmées occidentaux, qui se caractérisaient
également par une forte dominance des hypsicrânes et des acrocrânes.
Quant aux Pygmées orientaux, Lebzelter ne fournit à ce sujet que de vagues appréciations sur
Source : MNHN, Paris
LES PYCMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
35
la hauteur de leur tête. Selon cet auteur, les groupes de l’Ituri se partageraient en pourcentages égaux
(50%) de sujets à tête haute ou basse. Il est regrettable que nous ne puissions disposer de mesures
précises, car, dans le travail ostéométrique cité ci-dessus, il avait été reconnu que les Pygmées orien¬
taux se distinguaient des occidentaux par un crâne nettement moins élevé. Le fait que Lebzelter, sur
une estimation à vue de la hauteur céphalique, considère qu’environ la moitié des individus ont une
tête basse, alors que presque tous les Bakâ ont au contraire une tête haute, semble confirmer la diffé¬
rence entrevue par l’étude du crâne sec, sans qu’il soit possible de l’estimer avec exactitude.
NOMBRE DE SUJETS
Tableau 7
Répartition par catégories des indices de hauteur (%).
Indice
de hauteur - longueur.
Ghamaecéphales
Orthocéphales
Hypsicéphales
x - 57,6
57,7 - 62,5
62,6 - x
MESSA.MENA-LOMIE
60
-
100,0
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
-
5,^
94,5
Ensemble Bakâ
■15
-
2,6
97,4
Indice
de hauteur - largeur.
N
Tapinocéphale s
Métriocéphale s
Acrocéphales
x - 78,9
79 - 84,9
85 - x
messamena-lomie
60
1,6
23,3
75,0
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
1,8
30,9
67,2
Ensemble Baka
115
1,7
26,9
71,3
Source : MNHN, Paris
36
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
NOMBRE DE SUJETS
III. - FORME DU FRONT ET INDICE FRONTO-PARIÉTAL
La forme du front a été relevée suivant sept catégories qui ont été réduites aux trois princi¬
pales : front fuyant, droit, bombé. Dans l’ensemble de la série Bakâ, le front est le plus généralement
bombé (56,5%) ou un peu moins fréquemment droit (33,9%); on n’y rencontre qu’une minorité de
fronts fuyants (9,6%). Le groupe de Yokadouma se distingue de celui de Messaména par une diminu¬
tion des fronts droits (29,1% contre 38,3%) compensée par une augmentation des fronts bombés
(61,8% contre 51,6%), mais la différence n’est pas significative.
Dans la plupart des séries occidentales, les auteurs signalent aussi la prépondérance de la forme
bombée du front, sans indiquer de pourcentages. On retrouve ce même front bombé en majorité chez
les Pygmées orientaux, pour lesquels, Efé-Basua-Bakango réunis, Lebzelter donne les taux suivants :
3,2% de fronts fuyants, 61,4% de fronts bombés et 35,4% de fronts droits. Ces proportions sont sen¬
siblement similaires à celles des Bakâ et le X 2 entre les deux distributions ne révèle pas de différence
significative.
La largeur frontale minimale et l’indice fronto-pariétal sont rassemblés dans le tableau 8.
Le front des Bakâ est moyennement large en valeur absolue (105,2 mm) mais franchement large
en comparaison de la largeur de la tête, l’indice fronto-pariétal moyen (72,2) se situant dans la caté¬
gorie eurymétope. C’est dans cette catégorie que se range la grande majorité des sujets (76,4%), les
métriométopes et les sténométopes n’ayant qu’une faible représentation (15 à 7%). Ce résultat appa¬
raît aussi sur la courbe de la figure 10 qui présente des points culminants aux valeurs 70-72 et qui
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
37
s’étale ensuite largement vers les indices plus élevés traduisant une forte eurymétopie. Cette dernière
avait été également reconnue sur le crâne sec des Pygmées occidentaux dans l’étude ostéométrique
déjà signalée.
Tableau 8
Largeur du front (en mm) et indice fronto-pariétal.
S
M
± 6m
Max.
6
V %
Largei
ir frontale minimale.
MESSAMENA-LOMXE
60
106,2
0,71
95
120
5,50
5,18
Y OKA DOUMA-MOLOUNDOU
55
104,2
0,64
92
120
4,76
4,57
Ensemble Bakâ'
115
105,2
0,48
92
120
5,23
4,97
Indic
fronto-pariétal.
MESSAMENA-LOMIE
60
72,5
0,48
64,2
80,9
3,74-
5,16
Y OKADOUMA- MOLOUN DCXJ
55
71,9
0,48
63,4-
80,0
5,56
4,95
Ensemble Baka
115
72,2
0,34-
63,4-
80,9
5,66
5,07
Répartition
de l'indice fronto-pariétal
(%).
N
Sténométopes.
Métriométopes
Eurymétopes.
x - 66,9
67 -
69,9
70
X
MESSAMENA-LOMIE
60
8
5
13,5
78,3
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
7,2
18,2
74-, 5
Ensemble Baka*
115
7,8
1 ,
,7
76,4-
Les Bakâ de Yokadouma ont un front moins étendu dans le sens transversal (104,2 mm) que
ceux de Messaména (106,2 mm) et la différence est significative (t = 2,1 — p = 0,05). Ceci ne pro¬
voque chez les premiers qu’une faible diminution de l’indice qui n’est pas suffisante pour atteindre
le seuil de signification. On constate juste, dans la répartition des valeurs individuelles, une petite
réduction du nombre des eurymétopes au profit des métriométopes chez les Bakâ de Yokadouma,
mais là non plus le X 2 n’est pas significatif.
Sur le tableau 9, nous avons réuni les données de comparaison sur le front dans toutes les docu¬
mentations où elles figuraient.
Source : MNHN, Paris
H V, VAU.018 ET P. MARQUEE
TABLEAU 9
Comparaison des mesures du front chez les Pygmées africains.
GROUPES
rygmees
Occidentaux
CAMEROUN :
LOCALISATION
AUTEURS
N
LARG.
11
FRONT.
6
I.FRONTO-
U
PARIETAL
6
Baka
Messaména-
Yokadouma
Vallois,Mar¬
quer, 1975
115
105,2
5,25
72,2
3,66
Baka
REPUBLI¬
QUE CENTRA¬
FRICAINE
Yokadouma-
Doumé
Aujoulat in
Olivier,1950
41
105,4
4,67
74,8
4,21
Babinga
Ouesso
Poutrin
1911-1912
49
“
78,8
Babinga
Pygmées
Orientaux
ZAÏRE :
Bilolo
Cresta,1965
87
104,2
5,83
72,8
5*91
Efé
N.E. Ituri
Schebesta,
Lebzelter
1953
98
106,2
3,86
75,8
3,41
Basua
S. Ituri
"
50
106,8
4,35
76,3
3,97
Bakango
0. Ituri
"
102
104,7
3,65
72,3
3,35
Entre nos Bakâ et ceux d'Aujoulat, il n’y a aucune différence dans la largeur frontale minimale,
mais l’indice fronto-pariétal, dont les moyennes pour les deux séries se rangent parmi les eurymétopes,
accuse chez les Pygmées d'Aujoulat une augmentation qui se montre significative (t = 3.5 — p = 0,001)
et qui attribue à ces derniers un front nettement plus large par rapport à la largeur de la tète. Comme
on peut le constater, par la lecture simultanée des tableaux 5 et 9, cette divergence est à mettre sur
le compte d’une forte diminution de la largeur de la boîte crânienne dans la série d'Aujoulat.
Parmi les autres Pygmées occidentaux, nous pouvons comparer les Bakâ du Cameroun aux
Babinga d'Ouesso et de Bilolo dans la République Centrafricaine. Pour les premiers, nous ne connais¬
sons pas la largeur minimale du front, Poutrin n'ayant pas publié les mesures absolues; l'indice, hii.
accuse une forte élévation par rapport à celui des Bakâ ^78.8 contre 72,2), et la différence est certai¬
nement significative bien qu'on ne puisse calculer le t. Mais il ne faut vraisemblablement pas accorder
trop de crédit à et' résultat, car Poutrin spécifie que son diamètre frontal minimal a été pris « en arrière
des apophyses orbitaires externes », ce qui est bien bas. le minimum de la largeur du front était
presque toujours trouvé plus ou moins haut au-dessus des apophyses orbitaires ; il se pourrait donc que
les mesures ne soient pas comparables. Quant aux Babinga de Bilolo. ils ne présentent aucun écart
siguificaul vis-à-vis des Baka, ni dans la dimension absolue, ni dans la dimension relative du front.
Chez les Pygmées orientaux, on constate un élargissement du front pour les Efé et les Basua.
uu rétrécissement au contraire pour les Bakango. mais ce n’est qu'avec les Basua que l'écart se révèle
significati! (t = 4.7 — p = 0,001k Répercutées sur les mesures relatives, ces différences par rapport
aux Bakâ sont significatives chez les Efé |t = 3,3 - p = 0,001) et les Basua (t = 6,2 — p = 0.001),
ces deux séries présentant une plus forte eurymétopie tant par leurs valeurs indicielles moyennes que
Source : MNHN, Paris
LES PYCMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
39
par l’augmentation du nombre des individus à front large en comparaison de la largeur de leur tête
(Efé : 82,5%; Basua : 88%).
Dans l’ensemble, il paraît donc que les Pygmées orientaux tendent à avoir un front plus large
que les Pvgmées occidentaux et c’est déjà ce qui avait été trouvé sur le crâne sec. Il faut cependant
noter que cet élargissement relatif du front est dû principalement à la moindre largeur de leur tête.
IV. - PROGNATHISME ET DIMENSIONS GÉNÉRALES DE LA FACE
A. — Prognathisme.
En l’absence de critère objectif d’appréciation, le prognathisme a été évalué au jugé en distin¬
guant conventionnellement quatre catégories : prognathisme nul, faible, moyen ou fort. La répartition
des Bakâ dans ces quatre catégories est donnée sur le tableau 10.
Tableau 10
Évaluation du prognathisme.
N
NUL
PA1BIE
MOYEN
FORT
Me s aména-Lomié
60
10,0
30,0
50,0
10,0
Y okadouma-Moloundou
55
3,6
21,8
60,0
14,5
Ensemble Baka
115
6,9
26,1
54,8
12,1
Le prognathisme, bien que rarement très accusé, existe néanmoins sous une forme atténuée ou
moyenne chez plus des 2/3 des sujets. Son absence totale est rare et c'est dans la catégorie moyenne
que se rangent une large moitié des Bakâ. Ceux de Yokadouma sont légèrement plus prognathes que
ceux de Messaména mais la différence des pourcentages n'est pas suffisante pour être significative.
Comme chez de nombreux Noirs d’Afrique, ce prognathisme moyennement prononcé est limité à la
région sous-nasale.
Il est difficile de donner des comparaisons pour un caractère qui. dans la majorité des docu¬
mentations. n’a pu être calculé mais seulement relevé de manière très subjective. De nombreux auteurs
ne le signalent même pas. Pour les Pygmées occidentaux. Poutrin est un des seuls à en parler : il
indique qu'il existe chez les Babinga d'Ouesso, surtout maxillair e, en précisant qu’il est peu développé.
Nous n'avons pas de renseignements à ce sujet pour les Pygmées de lTturi. Nous préciserons donc
simplement que le prognathisme a pu être calculé par les angles des profils faciaux et l’indice gna-
thique sur les crânes secs des Pygmées africains : dans les deux grands groupes, il s’est révélé faible
ou moyen, sans différence très marquée d'un groupe à l’autre.
B. - Dimensions générales de la face.
Les mesures absolues de hauteurs et de largeurs sont rassemblées dans le tableau 11, les indices
dans le tableau 12.
Trois mensurations verticales et deux transversale:- ont été relevées sur la face. La hauteur phy-
stooomique a été prise du trichion au bord inférieur du menton, la hauteur morphologique du nasion
au bord inférieur du menton et la hauteur de la face supérieure du nasion au stomion. La localisation
de ces points de repère n'a pas présentée de difficulté particulière chez les Bakâ.
Source : MNHN, Paris
40
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Tableau 11
La face : hauteurs et largeurs (en mm).
N
-
i 6 m
Min.
Max.
6
V %
Hauteur physionomique.
MESSAMENA-LOMIE
60
176,5
1,10
159
199
8,54
4,84
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
176,1
1,49
143
197
11,06
6,28
Ensemble Baka
115
176,2
0,91
145
199
9,78
5,55
Haute
ur morphologique.
MESSAMENA-LOMIE
60
111,6
0.75
98
125
5,75
5,15
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
110,7
1,01
95
141
7,50
6,77
Ensemble Bakâ
115
111,2
0,61
95
141
6,62
5,95
Hauteur supe
rieure
(au st
jmion)
MESSAMENA-LOMIE
60
72,8
0,65
65
87
5,H
7,02
YGKADOUMA-UOLOÜNDOÜ
55
72,1
0,62
62
85
4,68
6,50
Ensemble Bakâ
115
72,4
0,44
62
87
4,90
6,77
Large
ur biz
Srgomatique.
MESSAMENA-LOMIE
60
155,4
0,75
121
149
5,75
4,23
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
156
0,68
128
148
5,05
5,71
Ensemble Bakâ
115
155,7
0,50
121
149
5,40
5,98
Large
ur big
oniaque
MESSAMENA-LOMIE
60 '
116,8
1,00
94
151
7,77
6,65
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
119,4
0,97
106
134
7,24
6,07
Ensemble Baka
115
118,1
0,70
94
134
7,60
6,43
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
41
Les hauteurs (176,2 mm — 111,2 mm — 72,4 mm) donnent à l’ensemble des Bakâ une face assez
peu élevée surtout dans sa totalité. La largeur bizygomatique (135,7 mm) souligne en revanche une
bonne extension transversale de la face dans sa partie supérieure, et le diamètre bigoniaque moyen
(118,1 mm) est aussi bien développé. Il n’y a que de très faibles différences entre les deux séries,
à l’exception de la largeur bigoniaque qui s’accroît sensiblement chez les Bakâ de Yokadouma
(119,4 mm) par rapport à ceux de Messaména (116,8 mm). Aucune de ces différences, même celle
qui concerne la largeur bigoniaque, n’atteint le seuil de signification.
Tableau 12
La face : principaux indices.
Les chiffres du tableau 12 attribuent aux Bakâ une face qui, dans toutes ses parties, est basse
par rapport à sa largeur. L’indice facial morphologique moyen (81,9) traduit l’euryprosopie et l’indice
Source : MNHN, Paris
42
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Tableau 13
Comparaison des dimensions générales de la face chez les Pygmées africains.
GROUPES
LOCALISATION
AUTEURS
HAUTEUR
LARGEUR
LARGEUR
MORPHOLO-
3IZYGQMA-
BIGONIAQUE
GIQ.UE
PIQUE
N
“
6
M
6
U
<r
Pygmées
Occidentaux
CAMEROUN :
Baka
Messaména-
Vallois,Mar-
115
111,2
6,62
135*7
5,40
118,1
6,43
Yokadouma
quer, 1975
REPUBLI¬
QUE CENTRA¬
FRICAINE :
Babinga
Bilolo
Oresta, 1965
87
109,2
6,26
154,5
4,57
98,9
6,25
GABON :
Babongo
Bounguia
Castex in
Vallois,1940
15
115,7
-
130,7
-
-
Pygmées
Orientaux
ZAÏRE :
Efé
N.E. Ituri
Schebesta, Leb- 98
105,2
5,26
132,6
4,36
98,0
6,03
Basua
S. Ituri
"
50
107,0
5,77
133,2
4,94
100,4
6,77
Bakango
0. Ituri
"
102
106,8
6,21
151,5
4,10
97,3
5,85
GROUPES
LOCALISATION
AUTEURS
I. FACIAL
I. JUGO-
MORPHOLO-
MANDIBU-
GIQUE
LA IRE
ir
M
6
M
s
pygmées
Occidentaux
CAMEROUN :
Baka"
Ifessaména-
Yokadouma
Vallois, Mar¬
quer, 1975
115
81,9
4,71
87,0
5,07
REPUBLI¬
QUE CENTRA¬
FRICAINE s
Babinga
Bilolo
Cresta, 1965
87
81,5
3,91
75,6
6,07
GABON :
Babongo
Bounguia
lastex in
Gallois, 1940
15
88,6
-
-
-
Pygmées
Orientaux
ZAÏRE :
Efé
N.E. Ituri
Schebesta,Leb-
elter, 1953
98
77,9
3,73
75,1
4,28
Basua
S. Ituri
"
50
80,9
4,75
75,4
3,84
Bakango
0. Ituri
"
102
81,1
5,51
75,8
4,55
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÀ DG CAMEROUN
43
facial supérieur (53,4) se range dans la catégorie mésène, non loin cependant de la limite supérieure
de la catégorie euryène. Ces résultats apparaissent clairement sur les courbes des figures 12 et 13,
dans lesquelles on remarque une très forte proportion de sujets localisés dans les valeurs faibles des
indices. La même constatation s’impose à la lecture des pourcentages de répartition par catégories :
plus de 73% des sujets sont euryprosopes tandis qu’a peine 9% atteignent la leptoprosopie ; dans sa
partie supérieure, la face tend cependant à devenir moins large, presque la moitié des Bakâ étant
mésènes et le taux des leptènes augmentant légèrement en comparaison de celui des leptoprosopes.
L’indice jugo-mandibulaire (fig. 14) avec une moyenne de 87 est relativement élevé. Malgré de
légères fluctuations d’une série à l’autre, on ne constate aucune divergence significative entre les Pyg¬
mées de Messaména et ceux de Yokadouma : une face large, euryprosope et mésène à tendance
euryène, demeure la règle.
La comparaison des mesures de hauteurs et de largeurs de la face chez les Pygmées africains
est faite dans le tableau 13. La partie supérieure du tableau concerne les mesures absolues, la partie
inférieure les indices. Nous n’avons pas pu inclure dans cette confrontation la hauteur de la partie
supérieure de la face, car ou les auteurs ne fournissent pas cette mesure, ou — ce qui est le cas pour
les Pygmées orientaux — elle est prise au point alvéolaire et non au stomion comme chez les Bakâ.
La hauteur morphologique de la face présente chez les Pygmées d’importantes variations d’une
série à l’autre. Dans le groupe occidental, les Bakâ se séparent des Babinga de Bilolo par une face
franchement plus élevée (t = 2,2 — p = 0,05) et des Babongo de Bounguia par une face plus basse,
sans que l’on puisse tester la valeur de la différence vu le très petit nombre de sujets mesurés par
Castex. Les écarts augmentent quand on les compare aux Pygmées orientaux : Efé, Basua et Bakango
ont tous une face très basse (105 à 107 mm) par rapport aux Bakâ (111 mm), les différences se mon¬
trant très significatives (t compris entre 5 et 7). Ce sont les Babinga de Bilolo qui se rapprochent le
plus des séries orientales, sans atteindre cependant l’extrême raccourcissement facial qui caractérise
ces derniers.
Source : MNHN, Paris
44
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
NOMME DE SUJETS
NOMBRE DE SUJETS
Les modifications de la largeur bizygomatique sont un peu moins importantes. La face des Bakâ
est plus large que celle de tous les autres Pygmées, mais c’est seulement avec les groupes orientaux
que les différences deviennent significatives (t compris entre 3 et 5).
Quant à la largeur bigoniaque, elle accuse des écarts considérables et les Bakâ se distinguent
de toutes les autres séries par une augmentation fortement significative de la largeur de la partie
aciale inférieure (118 mm contre 97 à 100 mm). Cette différence est même si conséquente que nous
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
45
nous demandons si elle ne serait pas — en partie du moins — à mettre sur le compte d’une divergence
de techniques. Le gonion n’est pas un point de repère toujours facile à localiser avec exactitude sur le
vivant et il suffit que l’angle de la mâchoire soit plus ou moins arrondi pour que des erreurs impor¬
tantes puissent se produire.
Malgré la précédente restriction, il apparaît certain que la face des Pygmées camerounais est à
la fois plus haute et légèrement plus large que celle des trois séries de Pygmées orientaux. Et ces
différences des mesures absolues se répercutent sur les dimensions relatives : toutes les moyennes de
l’indice facial morphologique sont plus basses chez les Pygmées orientaux, celle des Efé se rangeant
même dans la catégorie hypereuryprosope. Bien que, pour les raisons invoquées ci-dessus, nous
n’ayons pas pu comparer les hauteurs de la face supérieure, celle-ci présente également du côté orien¬
tal une réduction marquée ; on peut le constater par les pourcentages du tableau 14, dans lequel la
répartition par catégories tient compte de la différence des points de repère pour la mesure de hauteur.
Tableau 14
Répartition de l’indice facial supérieur chez les Pygmées africains (%).
N
stomion
prosthion
HYPER-
EURYENES.
x - 46,9
x - 42,9
EURYENES
47 - 51,9
43 - 47,9
MESENES
52 - 56,9
48 - 52,9
LEPTENES
57 - 61,9
53 - 56,9
HYPER-
LEPTENES
62 - x
57 - x
Baka
115
1,7
57,4
45,2
11,5
4,3
Efé
98
58,7
27,5
13,8
-
Basua
50
55,5
57,7
4,4
2,4
_
Bakango
102
47,2
38,4 •
15,1
1,5
-
V. - RAPPORTS DU CRÂNE ET DE LA FACE
Les rapports de largeur de la boîte crânienne et du massif facial sont exprimés par les indices
fronto-zygomatique et transverso-zygomatique sur le tableau 15.
L’indice fronto-zygomatique (jugo-frontal), qui compare la largeur du front à celle de la face,
atteint chez les Bakâ une moyenne de 77,6 qui indique un front moyennement développé par rapport
à la face. La courbe de la figure 15 montre par ailleurs que la largeur relative du front tend à aug¬
menter chez une bonne majorité de sujets, presque la moitié des Bakâ (53 sujets) se rangeant dans
la partie droite du graphique vers les valeurs élevées de l’indice, tandis que seulement 22 sujets sont
localisés dans la partie des indices plus bas que la moyenne. La largeur relative du front diminue
chez les Bakâ de Yokadouma (76,7) et la différence avec ceux de Messaména (78,4) est significative
(t = 2,5 — p = 0,02) : le diamètre bizygomatique étant presque semblable dans les deux séries,
l’élargissement constaté à Messaména est causé principalement par l’augmentation du diamètre frontal.
L’indice transverso-zygomatique, qui compare la largeur de la face à celle de la boîte crânienne,
est de 92,8, moyenne qui se range à la limite supérieure des mésopsides, non loin de la catégorie
macropside. La face des Bakâ tend donc à être large comparativement à la largeur de leur tête. Ce
résultat s’exprime nettement sur la courbe de la figure 16 et dans la répartition par catégories qui
accuse plus de 60% de faces larges contre seulement 14% de faces étroites. Là aussi, les Pygmées
de Yokadouma se séparent de ceux de Messaména par un accroissement de l’indice (94,2 contre 92,7)
qui est significatif (t = 2,2 — p = 0,05) et par une nette augmentation du nombre des macropsides
(69,1 contre 55%).
Source : MNHN, Paris
46
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
NOMBRE DE SUJETS
Tableau 15
Rapports du crâne et de la face.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
47
NOMBRE DE SUJETS
Fie. 16. — Répartition de l'indice transverso-zygomatique.
Tableau 16
Comparaison des rapports du crâne et de la face chez les Pygmées africains.
GROUPES
LOCALISATION
AUTEURS
I. FRONTO-
I. TRANSVERSO
ZYGOMATIQUE
ZYGOMATIQUE.
N
M
6
If
6
Pygmées
Occidentaux
CAMEROUN :
Messaména-
ValLois,Mar-
115
77,6
3,83
92,8
3,36
Yokadouma
quer, 1975
GABON :
Babongo
Bounguia
Castex in
Vallois,1940
15
“
"
89,9
■ _
REPUBLI¬
QUE CENTRA
FRICAINE
Babinga
Oiesso
Poutrin,
1911-12
49
89,1
-
89
~
Babinga
Bilolo
Cresta, 1965
87
77,2
4,51
93,3
-
Pygmées
Orientaux
ZAÏRE :
Efé
N.E. Ituri
Schebesta,Let
zelter, 1953
98
80,1
2,70
92,2
2,90
Basua
S. Ituri
"
50
81,6
3,16
93,5
2,91
Bakango
0. Ituri
"
102
79,5
2,85
90,9
2,18
Source : MNHN, Paris
48
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Les comparaisons du tableau 16 montrent que l’indice i'ronto-zygomatique est sensiblement iden¬
tique chez les Bakâ du Cameroun et les Babinga de Bilolo. Seuls, les Babinga d’Ouesso présentent une
forte divergence, mais nous avons souligné précédemment (cf. p. 38) que le diamètre minimal du front
avait été mesuré par Poutrin suivant une autre technique que la nôtre. Il ne fait pas de doute que
l’élargissement relatif du front constaté chez ces Babinga est surestimé. Il y a en revanche, dans les
trois séries de Pygmées orientaux, une augmentation de l’indice (79,5 à 81,6 contre 77,2 à 77,6) qui
est significative (t compris entre 3 et 7) et qui exprime un sérieux élargissement relatif du front :
celui-ci dépend à la fois des modifications qui ont été relevées sur le diamètre frontal, plus élevé du
côté oriental (cf. tableau 9) et sur le diamètre bizygomatique, plus petit du côté oriental (cf. tableau 13).
Mais, il importe de remarquer qu’il existe aussi des variations significatives à l’intérieur du groupe
oriental entre les Efé et les Basua, les Bakango et les Basua (t de 2,5 à 3,9). Toutefois, comme les
indices orientaux sont toujours plus grands que les indices occidentaux mis à part ceux des Babinga
d’Ouesso, ces différences internes ne parviennent pas à masquer la différence qui sépare le premier
groupe du second.
Les modifications de l’indice transverso-zygomatique paraissent également importantes, bien que
les moyennes se situent toujours à la limite des mésopsides et des macropsides. Du côté occidental,
malgré l’impossibilité de déterminer aucun test 6 , il ne semble pas y avoir de divergence accusée entre
les Bakâ et les Babinga de Bilolo, mais il en existe certainement entre les premiers et les Babinga
d’Ouesso, sans qu’on puisse cette fois invoquer une différence de technique. Confrontés aux Pygmées
orientaux, les Bakâ ont un indice plus fort que ceux des Efé et surtout des Bakango, plus faible que
celui des Basua : c’est uniquement vis-à-vis des Bakango que la différence se révèle significative
(t = 5,1 — p = 0,001). De surcroît, des écarts significatifs se manifestent aussi à l’intérieur du
groupe oriental entre Bakango et Basua, entre Efé et Basua (t de 2,8 à 4). Ces écarts n’étant pas
orientés en comparaison avec les Bakâ, comme c’était le cas pour l’indice fronto-zygomatique, il devient
difficile — pour ne pas dire impossible — d’exprimer le sens de la différence entre les Pygmées de
l’Ouest et ceux de l’Est.
VI. - ŒIL ET LARGEURS BIPALPÉBRALES
Les yeux sont grands, avec un regard inquiet qui a frappé tous les observateurs des autres
groupes de Pygmées africains ; sans doute cela tient-il au malaise de ceux-ci de se sentir découverts
alors qu’ils se croyaient à l’abri dans les parties profondes de la forêt. Comme chez les Européens,
ces yeux sont légèrement enfoncés dans les orbites, non à fleur de peau comme chez les Noirs. Ils ne
présentent jamais de plis palpébraux.
Les largeurs bipalpébrales (bi-angulaires) interne et externe sont rassemblées dans le tableau 17,
avec les deux indices qui les rapportent au diamètre bizygomatique.
La largeur bipalpébrale externe est de 99,1 mm sur la totalité des Bakâ et la largeur bipalpé-
brale interne de 34,9 mm. La différence entre ces mesures indique approximativement, si on la divise
par deux, la largeur de la fente oculaire : celle-ci est assez grande. L’indice bipalpébral externe, avec
une moyenne de 73, montre que les yeux des Bakâ s’étendent assez vers les côtés extérieurs de la
face, tandis que l’indice bipalpébral interne, qui est de 25,5, traduit un écartement moyen des yeux.
La courbe de répartition des valeurs individuelles de ce dernier (Fig. 17), s’étendant entre un minimum
de 20,3 et un maximum de 31,2, n’est pas très étalée et confirme ce résultat. Dans les mesures abso¬
lues comme dans les indices, on ne constate pratiquement pas de différence entre les Bakâ de Messa-
ména et ceux de Yokadouma.
Les chiffres de comparaison en ce qui concerne ces dimensions sur le vivant ne sont pas très
nombreux. Chez les Pygmées occidentaux, nous pouvons citer les Bakâ d’Aujoulat, dont les mesures
5. Cresta, qui donne généralement le sigma pour toutes les mensurations n’a pas calculé l’indice transverso-zygomatique. Celui
qui est indique pour les Babinga de Bilolo a été obtenu à partir des moyennes de la largeur bizygomatique et du diamètre transverse de
la tête. Il n’exprime donc qu’un ordre de grandeur.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
49
NOMBRE DE SUJETS
Fig. 17. — Répartition de l'indice de largeur bipalpébrale interne.
Tableau 17
Largeurs bipalpébrales (en mm) et indices.
N
“
± 6m
Min.
Max.
^
V %
Largeu
r oipal
peorale
externe.
Messaména-Lomié
60
99,2
0,85
81
112
6,48
6,53
Yokadouma-Moloundou
55
98,9
0,66
85
108
4,93
4,98
Ensemble Bakâ
115
99,1
0,53
81
112
5,77
Largeur bipalpébrale interi
îe.
Messaména-Lomié
60
5^,9
0,36
28
40
2,81
8,05
Yokadouma-Moloundou
55
34,8
0,40
28
41
2,99
8,57
Ensemble Bakâ
115
34,9
0,27
28
41
2,88
8,26
Indice de
largeui
bipalpébrale externe.
Messaména-Lomié
60
73,3
0,54
61,3
80
4,25
5,77
Yokadouma-Moloundou
55
72,7
0,51
62,5
81,6
3,85
5,27
Ensemble Bakâ
11?
73,0
0,37
61,3
81,6
4,02
5,50
In
lice de
largeur bipalpébrale
intem
3.
Mess aména-Lomié
60
25,5
0,26
21,4
31,?
2,06
8,10
Y okadouma-Moloundou
55
25,5
0,29
20,5
30,6
8,65
Ensemble Bakâ
115
25,5
0,20
20,5
31,2
2,15
8,56
semblent pouvoir être utilisées contrairement à beaucoup d’autres dimensions faciales de la série que
nous avons dû éliminer, ainsi que les Babinga de Poutrin, pour lesquels cependant nous ne possédons
que les indices. En revanche, ces dimensions ont été pr.\ s dans les trois séries de Pygmées orien¬
taux. Les données de comparaison sont rassemblées sur le tableau 18.
Source : MNHN, Paris
50
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Tableau 18
Comparaison des largeurs bipalpébrales chez les Pygmées africains.
GROUPES
AUTEURS
LARG.
BIPALFE-
LARG.
BIPALPE
BRALE EXTERNE.
BRAIE INTERNE.
N
M
6
U
6
Pygmées
Occidentaux
CAMEROUN :
Messaména-
Vallois,Mar-
115
99,1
5,77
54,9
2,88
Yokadouma
quer, 1975
Baka
Yokadouma-
Aujoulat in
41
96,5
5,50
51,7
2,32
Doumé
Olivier,1950
Pygmées
Orientaux
ZAÏRE :
Efe
N.E. Ituri
Schebesta,Leb-
zelter, 1955
98
96,6
4,83
52,5
2«35
Basua
S. Ituri
u
50
97,6
4,79
55,1
2,71
Bakango
0. Ituri
"
102
97,1
4,22
52,4
2,68
GROUPES
LOCALISATION
AUTEURS
LARGEUR
I. de
LARGEUR
BIPALP.
EXT.
BIPAU
. INT.
N
M
6
U
6
pygmées
occidentaux
CAMEROUN :
Messaména-
Vallois,Mar-
115
75,0
4,02
25,5
2,15
Yokadouma
quer, 1975
Baka
Yokadouma-
Aujoulat in
41
72,5
5,98
25,9
1,97
Doumé
Olivier, 1950
REPUBLI¬
QUE CENTRA¬
FRICAINE :
Babinga
Ouesso
Poutrin
1911-1912
49
76,9
-
26,2
-
pygmées
Orientaux
ZAÏRE :
Efe
N.E. Ituri
Schebesta,Leb-
zeiter, xyi>5
98
72,8
5,67
24,9
1,95
Basua
S. Ituri
"
50
75,2
5,59
24,8
1,99
Bakango
0. Ituri
102
75,8
5,44
25
1,97
Nos Baka ont des largeurs bipalpébrales interne et externe un peu plus élevées que celles des
Baka d’Aujoulat et les différences sont significatives (t compris entre 2,8 et 4,5). Un résultat identique
et une différence de même sens sont trouvés par rapport aux Pygmées orientaux. Ces écarts toutefois
ne se repercutent pas sur les indices qui accusent des valeurs très voisines. Seul, l’indice de largeur
bipalpébrale externe, calculé par Poutrin sur les Babinga d’Ouesso, accuse une assez forte augmenta¬
tion (76,9) par rapport à ceux de tous les autres Pygmées (72-73).
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
51
VII. - FORME DU NEZ ET INDICE NASAL
A. — FORME DU NEZ
Le nez des Pygmées camerounais présente une forme tout à fait caractéristique. Très fortement
déprimé à sa racine, très peu saillant en avant et souvent plus large que haut, il apparaît comme un
triangle plaqué au milieu du visage, que limitent latéralement deux plis nasogéniens extrêmement
accentués.
Pour apprécier cette forme très particulière qui constitue, comme on va le voir, un trait dis¬
tinctif entre les Pygmées et les Mélano-africains, nous avons distingué trois types qui sont les suivants :
— Type 1. Nez saillant avec faces latérales planes et bien séparées de la région sous-oculaire. Ce type
rappelle en plus large celui des Européens;
— Type 2. Nez moins saillant avec faces latérales soufflées en un renflement qui prolonge celui des
narines et se sépare mal de la région sous-oculaire. Cette seconde forme correspond au « nez
en entonnoir » décrit par de nombreux auteurs.
— Type 3. Nez qui n’est plus du tout saillant, le dos s’effaçant plus ou moins et prenant part au bour¬
souflement. Toute la partie de l’organe située au-dessus du renflement tend à perdre son indi¬
vidualité ; seules les narines font saillie. C’est le type dit « en tubercule ».
TABLEAU 19
Répartition des diverses formes de nez.
N
TYPE 1.
saillant et
large.
TYPE 2.
en "entonnoir"
TYPE 3.
en "tubercule
MESSAMENA-LOMIE
60
5,0
16,6
78,3
YOKADOTMA-MOLOUNDOU
55
9,1
56,3
54,5
ENSEMBLE BAKA
115
6,9
26,1
66,9
C’est de loin le type 3 « en tubercule » qui domine chez les Bakâ (66,9%); le type 2 « en
entonnoir », qui est la forme la plus fréquente qu’on rencontre chez les Noirs, n’existe que sur envi¬
ron 1/4 des sujets; quant au type 1, à tendance europoïde, il n’est que très faiblement représenté
(6,9%). U existe une différence significative entre les deux séries (X 2 = 7,3 — p = 0,02 — 2 degrés
de liberté) : le type négroïde « en entonnoir » est plus fréquent à Yokadouma (36,3%) qu’à Messaména
(16,6%) et cette augmentation se fait au détriment du type « en tubercule » qui tombe à 54,5%. Comme
pour certains autres caractères céphaliques, ce sont donc les Bakà de Messaména, restés plus tradi¬
tionnels au point de vue culturel, qui présentent la forme la plus caractéristique du nez pygmée.
Il est malheureusement très difficile de fournir des comparaisons pour ce caractère descriptif.
Chez les Pygmées occidentaux, la plupart des auteurs parlent d’un nez presque aussi large que haut
et prenant de ce fait l’aspect d’un triangle équilatéral. Ceci correspond incontestablement à la forme
que nous avons appelée « en tubercule », mais il n’y a aucune possibilité d’établir une confrontation
plus précise. La forme du nez a été mieux étudiée par Schebesta et Lebzelter sur les Pygmées orien¬
taux. En tenant compte des descriptions très minutieuses de ces auteurs, on peut reconnaître que.
Source : MNHN, Paris
52
H.V. VALLOIS ET P. MARQUER
chez les Pygmées de l’Ituri, Efé-Basua-Bakango réunis, le type 3 « en tubercule » est dominant (82,4%)
et qu’il y prend même un aspect encore plus accusé que chez les Baka. En revanche, les taux des
types 1 (5,6%) et 2 (12%) sont très faibles.
B. - Dimensions et indices du nez.
Les mesures de hauteur, largeur et profondeur du nez sont relevees sur le tableau 20.
Tableau 20
Dimensions (en mm) et indices du nez.
N
a [± <!■
Max.
6
V %
Hauteur du nez.
MESSAMENA-LOMIE
60
47,4 0,56
58
58
4,40
9,25
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
46,5| 0,55
58
57
5,97
8,55
Ensemble Baka
115
47,0 1 0,58
58
58
4,20
8,95
Largeur du nez.
MESSAMENA-LOMIE
60
46,61 0,41
59
55
5,21
6,90
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
46,6 0,60
58
59
4,45
9,54
Ensemble Baka
115
46,6> 0,54
58
59
5,84
8,23
Profondeur du nez.
MESSAMENA-LOMIE
60
17,7| 0,36
10
24
2,78
15,68
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
17,9 0,41
12
50
5,11
17,57
Ensemble Baka
115
17,81 0,27
10
50
2,95
16,45
Indice nasal.
MESSAMENA-LOMIE
60
98,5] 1,12
81,2
121
8,69
8,83
YOKA DOUMA-MOLOUNDOU
55
100,7 1,55
81,2
127,2
9,90
9,83
Ensemble Baka
115
99,4 0,87
81,2
127,2
9,56
9,41
Indice de profondeur.
MESSAMENA-LOMIE
60
58,51 0,81
20,8
51,1
6,26
16,52
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
58,9 1,01
26,6
65,2
7,55
19,54
Ensemble Baka
115
58,61 0,64
20,8
65,2
6,89
17,85
Répartition
de l'indice nasal.
N
MESORHINIENS
PLATYRHINIENS
HYPERPLATY-
RHINIENS
70 - 74,9
85 -
99,9
100 - x
MESSAMENA-LOMIE
60
YOKA DOUMA-MOLOUNDOU
55
Ensemble. Baka
115
4,5
46
,1
49i 5
Dans l’ensemble des Baka, le nez est d’une hauteur assez faihie (47 mm) mais très large (46,6 mm).
En conséquence, l’indice nasal atteint 99,4 et se range parmi les platyrhiniens, juste à la limite de l’hy-
perplatyrhinie. La courbe de la figure 18, très étalée mais avec un grand nombre de sujets dépassant
l’indice 100, confirme la très grande largeur du nez des Pygmées et la forme de triangle équilatéral
décrite par presque tous les observateurs. Dans la répartition par catégorie, on ne rencontre que de
rares mésorhiniens (4,3%) et des pourcentages sensiblement égaux de platyrhiniens (46,1%) et d’hy-
perplatyrhiniens (49,5%).
La profondeur du nez, ou distance de la pointe de l’organe à la base de la sous-cloison, est de
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
53
17,8 mm, ce qui donne un indice de saillie nasale assez peu élevé (38,6), conforme à la description
que nous avons donnée et indiquant que la pointe du nez ne fait pas vraiment saillie au-dessus de la face.
NOMBRE DE SUJETS
En ce qui concerne la comparaison des deux séries, il n’y a pour ainsi dire pas de différences
entre les Bakâ de Messaména et ceux de Yokadouma. Nous relevons seulement une légère diminution
de la hauteur nasale chez les seconds et corrélativement une élévation de l’indice, dont la moyenne se
range parmi les hyperplatyrhiniens. Cette modification provoque dans la série de Yokadouma une aug¬
mentation du nombre des hyperplatyrhiniens (58,2% contre 41,6%) au détriment des platyrhiniens
(36,3% contre 55%). La différence des indices n’est cependant pas significative.
Les données comparatives avec les autres groupes de Pygmées africains sont réunis sur le
tableau 21.
NOMBRE DE SUJETS
Source : MNHN, Paris
Tableau 21
Comparaison des dimensions du nez chez les Pygmees africains.
GROUPES
LOCALISATION
AUTEURS
: HAUT
NEZ
LARG.
NEZ
PROFOND. NEZ
N
U
U
6
M
(T
pygmées
Occidentaux
CAMEROUN :
Baka
Messaména-
Vallois,Mar-
115
47,
4,20
46,6
3,84
17,8
2,93
Yokadouma
quer, 1975
Baka
Mindourou-
Millous in
12
39,2
_
48,0
-
-
Ngoak
Vallois,1940
GABON :
Babongo
Bounguia
Castex in
Vallois,1940
13
49,4
48,2
“
"
REPUBLI¬
QUE CENTRA
FRICAINE ;
Babinga
Bilolo
Cresta,1965
87
40,6
5,7i
43,8
3,26
-
-
Pygmées
Orientaux
ZAÏRE :
Efé
N.E. ITURI
Schebesta,Leb-
zelter,1953
98
45,2
2,62
45,8
2,85
19,4
1,95
Basua
S. ITURI
"
50
40,1
5,54
44,6
2,95
19,9
1,85
Bakango
0. ITURI
"
102
45,1
3,63
43,9
2,70
20,3
1,90
GROUPES
LOCALISATION
AUTEURS
:I• NASAL.
I.de
PROFOI
I.
N
M
<S
M
(T
pygmées
Occidentaux
CAMEROUN s
Baka
Messaména-
Vallois,Mar-
115
99,4
9,36
58,6
6,26
Yokadouma
quer, 1975
Baka
Mindourou-
Millous in
12
118,1
Ngoak
Vallois,1940
GABON :
Babongo
Bounguia
Castex in
Vallois,1940
13
98,1
-
-
-
REPUBLI¬
QUE CENTRA
FRICAINE;
Babinga
Ouesso
Poutrin,
1911-1912
49
104,4
-
-
Babinga
Bilolo
Cresta,1965
87
107 ,S
9,00
CONGO-
BRAZZAVILLE
Babinga
Ibenga
Laloue 1,1950
130
103,3
-
-
_
pygmées
Orientaux
ZAÏRE s
Efé
N.E. ITURI
Schebesta,Leb-
zelter,1955
98
105,7
8,95
42,2
5,68
Basua
S. ITURI
"
50
112,1
9,59
44,4
Bakango
0. ITURI
102
96,5
9,25
46,9
5,52
i>ou ce : MNHfJ, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
55
Chez les Pygmées occidentaux, la hauteur nasale varie de 39,2 mm à 49,4 mm et la largeur de
43,8 mm à 48,2 mm. Si l’on se cantonne aux documentations possédant un nombre suffisant de sujets
et permettant l’évaluation de la divergence, on remarque que les Bakâ diffèrent très significativement
(t compris entre 8 et 9) des Babinga de Bilolo, par un nez bien plus haut tandis que sa largeur n’est
seulement qu’un peu plus grande ; l’indice des seconds passe de ce fait de la platyrhinie à l’hyperpla-
tyrhinie. Vis-à-vis des Pygmées orientaux, on peut relever une différence de même sens, aussi ces der¬
niers présentent-ils une moyenne plus fortement hyperplatyrhinienne, sauf cependant chez les Bakango,
au nez un peu moins large que les Bakâ.
La profondeur du nez et l’indice correspondant accusent également de sensibles variations qui
sont significatives entre les Pygmées des deux grands groupes : de 38,6 chez les occidentaux, il passe
à 42-47 chez les orientaux, les premiers ayant donc une saillie bien moins prononcée que les seconds.
Comme pour d’autres dimensions céphaliques et faciales, il faut noter que les dimensions nasales pré¬
sentent d’importantes modifications non seulement entre les deux grands groupes, l’occidental et l’orien¬
tal, mais aussi à l’intérieur de chacun de ces groupes.
VIII. - LÈVRES ET RÉGION AVOISINANTE
A. - Forme des lèvres et du menton.
La bouche des Bakâ présente elle aussi une forme très particulière. Bien que la face supérieure
soit relativement peu prognathe, la lèvre supérieure, vue de profil, décrit une courbe convexe en avant
très prononcée, particularité qu’avait déjà remarquée Verneau à propos des Ba-Moenga.
Tableau 22
Forme de la lèvre supérieure (%).
N
CONCAVE
DROITE
CONVEXE
MESSAMENA-LOMIE
60
-
8,3
91,6
YOKADCXJUA-MOLCUNDOU
55
5,6
27,3
69,1
ENSEMBLE BAKA
115
1,7
17,4
80,8
Les pourcentages du tableau 22 soulignent avec netteté cette convexité de la lèvre supérieure
des Pygmées qui est un des traits distinctifs les plus marqués vis-à-vis des Mélano-Africains. Tous les
auteurs sont unanimes sur ce point tant du côté occidental que du côté oriental. Chez les Bakâ, on
peut constater que ce caractère est mieux représenté à Messaména (91,6%) qu’à Yokadouma (69,1%)
et la différence est significative (X 2 = 9,4 — P = 0,01 — 1 degré de liberté) ; c’est, avec d’autres
observations identiques déjà faites, une nouvelle preuve que les Bakâ de la première région tendent
à posséder, du point de vue anthropologique comme du point de vue ethnique, un type plus spécifique¬
ment pygmée que les Bakâ de la seconde région, ces derniers ayant très certainement subi une influence
négroïde plus marquée. Sans être minces, les lèvres ne sont jamais très épaisses et surtout elles ne
présentent qu’exceptionnellernent la disposition éversée que l’on rencontre si fréquemment chez les
Noirs. De plus, leur couleur tire sur le rouge plutôt que sur le violet.
La lèvre inférieure n’accuse pas une obliquité prononcée et le sillon mento-labial n’est pas tou¬
jours bien marqué. Bien qu’on ne puisse parler d’une véritable absence de menton, celui-ci ne se sou¬
lève dans la majorité des cas qu’en une très légère saillie, comme l’indiquent les taux du tableau 23.
Source : MNHN, Paris
56
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
TABLEAU 23
Forme du menton (%).
N
SAILLANT
DROIT
FUYANT
MESS AMEN A-»LOMIE
60
5,3
25,0
71,6
Y OKA DOUMA-MOLOUNDOU
55
3,6
20
76,3
ENSEMBLE BAKA
115
3,4
22,6
73,9
Le type du menton dit « saillant » est sensiblement comparable au menton des Européens : il
est à peu près inexistant chez les Bakâ. Le menton « droit » est un menton à direction verticale, quoi¬
qu’il présente une légère surélévation de l’éminence mentonnière : on le rencontre sur environ 1/4 des
sujets. Dans le menton « fuyant », présent sur 3/4 des individus, la direction est nettement oblique en
bas et en arrière, mais il y a encore un soupçon d’éminence mentonnière. Il n’y a pas de différence
significative entre les deux séries.
Ces diverses dispositions de la bouche et du menton sont relevées par tous ceux qui ont décrit
les Pygmées africains, tant du côté occidental que du côté oriental.
B. - Dimensions et indices de la bouche.
Le tableau 24 contient les mensurations des lèvres et les indices buccaux.
La bouche des Bakâ, avec une hauteur bilabiale de 21,6 mm, est plutôt basse, les lèvres n’étant
que moyennement développées et même parfois assez minces. En revanche, elle s’élargit fortement
(58,4 mm), ce qui donne un indice buccal relativement petit (37) et un indice de largeur buccale plus
important (42,9). La hauteur de la lèvre supérieure est aussi peu élevée (9,1 mm). On remarque chez
les Bakâ de Yokadouma des lèvres légèrement plus hautes et une bouche moins large, provoquant une
augmentation significative de l’indice buccal (t = 2,8 - p = 0,02) et une diminution non significative
de l’indice de largeur buccale.
Les comparaisons des mensurations buccales (tableau 25) ne peuvent se faire qu’avec les Babinga
d’Ouesso du côté occidental et avec les trois séries orientales.
Les Bakâ ont des lèvres plus hautes que tous les autres Pygmées examinés pour ce caractère et
les différences sont toujours significatives (t compris entre 7 et 8). Ils ont aussi une bouche bien plus
large sauf vis-à-vis des Babinga d’Ouesso, ce qui leur attribue un indice buccal (37) nettement plus
élevé que ceux des Babinga (30,3) et des groupes ituriens (28,1 à 32,6). Ces différences sont toujours
hautement significatives.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKA DU CAMEROUN
57
Tableau 24
Dimensions des lèvres et indice buccal.
N
U
- 6m
Min.
Max.
6
V %
Hauteur bilabiale
MESSAMENA-LOUES
60
20,6
0,61
11
50
4,76
23,12
YOKADCUMA-MO^OUNDOU
55
22,7
0,68
12
55
5,15
22,60
Ensemble Baka
115
21,6
0,47
11
55
5,05
22,06
Hauteur de
la lèvre supérieure.
UESSAUENA-LOUES
60
8,7
0,51
4
15
2,40
27,61
YOKADOUUA- LÎOLOUNDOU
55
9,6
0,31
4
14
2,35
24,16
Ensemble Baka
115
9,1
0,22
4
15
2,40
26,27
Largeur de
la bouche.
UESSAMENA-LOUIE
60
59,0
0,56
50
71
4,43
7,51
YOKADCUMA-MOLOü DOU
55
57,8
0,57
49
69
4,31
7,46
Ensemble Baka
115
58,4
0,40
49
71
4,39
7,55
Indice buccal.
JlESSAMEHA-LOIIE
60
54,8
i,ce
19,1
52,6
7,95
22,85
YOKAi/OULlA- UOLOUNDOU
55
5;,4
1,18
19,5
58,1
8,75
22,16
Ensemble Baké
115
57,0
0,81
19,1
58,1
8,66
25,40
Indice de largeur
buccale.
UESSAMENA-LOMIE
60
45,5
0,42
57,2
55,0
3,30
7,59
YOKADOUUA-UOLOUNDOU
55
42,3
0,41
56,6
51,5
3,02
7,15
Ensemble Bakâ
115
42,9
0,30
56,6
55,0
3,22
7,51
Tableau 25
Comparaison des dimensions de la bouche chez les Pygmées africains.
GROUPES
LOCALISATION
AUTEURS
N
HAUTEUR
BILABIALE,
LARGEUR DE.
LA BOUCHE
I. BUCCAL
U
6
U
<f
U
<f
Fygmées
Occidentaux
CAMEROUN :
Baka
Messaména-
Yokadouma
Vallois,Mar¬
quer, 1975
115
21,6
5,03
58,4
4,39
37,0
8,66
REPUBLI¬
QUE CENTRA
FRICAINE ;
Babirga
CXiesso
Poutrin,
1911-1912
49
17,7
-
58,5
-
50,3
Pygmées
Orientaux
ZAÏRE :
Efé
Basua
Bakango
N. E. Ituri
S. Ituri
O. Ituri
Schebesta,Let
ZELTER,1955
98
50
102
16,1
16,0
17,0
5,25
3,98
4,32
55,9
55,7
52,3
4,56
3,92
3,40
28,4
28,1
32,6
7,08
m
Source : MNHN, Paris
58
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
NOMBRE DE SUJETS
Fie. 21. — Répartition de l’indice de largeur buccale.
IX. - OREILLE ET INDICE AURICULAIRE
L’oreille des Bakâ est bien proportionnée, avec un pavillon de forme régulière, dont l’hélix a
généralement une courbe très peu prononcée, son bord supérieur étant souvent presque horizontal.
En ce qui concerne le lobule, on remarque son absence chez 61,7% des sujets, 34,8% des autres
possédant un lobule mais toujours petit, tandis qu’une minorité (3,4%) détient le lobule dit adhérent.
Dans la série de Messaména par rapport à celle de Yokadouma, il y a une plus grande fréquence
d’absence de lobule (65% contre 58,1%) et une réduction des taux de lobule libre (28,3% contre 41,8%),
mais la différence n’est pas significative.
Source : MMHN, Paris
LES PYCMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
59
NOMBRE DE SUJETS
La présence du tubercule de Darwin a été relevée en utilisant la notation en six types de Martin,
du n° 1, qui correspond à un tubercule de Darwin très marqué et sensiblement analogue à celui des
Singes, au n° 6 qui schématise le type le plus courant des groupes humains actuels où le tubercule
s’estompe complètement. Dans l’immense majorité des cas (99,1%), l’oreille des Bakâ n’a pas de
tubercule de Darwin, un seul sujet de Yokadouma se rangeant dans la catégorie 5 indiquant l’existence
d’une très légère ébauche du tubercule.
Tableau 26
Dimensions (en mm) de l’oreille et indice auriculaire.
N
U
- 6 m
Min.
Max.
6
V %
Longueur.
MESSAMENA-LOMIE
60
55,5
0,49
49
69
3,82
6,88
Y OKA D O'JMA-MOLOUNDOT
55
55,2
0,63
48
68
Ensemble Baka
115
55,3
0,38
48
69
7,71
Largeur.
MESSAMENA-LOMIE
60
34,2
0,31
28
40
2,55
7,44
Y OKA DOUMA-MOLOUN DOU
55
32,9
0,38
27
39
2,95
Ensemble Baka
115
33,6
0,26
27
Indice auriculaire
MESSAMENA-LOMIE
60
61,8
0,52
53,6
70,9
4,07
6,58
YOKADOUMA-! IOLOUNDOU
55
60,1
0,71
50,7
79,5
5,27
Ensemble Baka
115
61,0
0,37
50,7
79,5
4,75
L’observation de ces deux caractères descriptifs se faisant généralement de manière très subjec¬
tive, il est malaisé d’établir des comparaisons avec les autres séries de Pygmées. Néanmoins les des¬
source : MNHN, Paris
60
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
criptions de Lalouel et de Poutrin pour le groupe occidental, de Lebzelter pour le groupe oriental,
aboutissent à des résultats sensiblement analogues aux nôtres : par la fréquence de l’absence du lobule,
l’oreille du Pygmée africain a conservé une disposition qu’on peut qualifier de primitive, mais en ce qui
concerne le tubercule de Darwin sa morphologie est identique à celle de la plupart des hommes actuels.
Les dimensions absolues et relatives de l’oreille figurent sur le tableau 26.
L’oreille des Bakâ est peu développée en longueur (55,3 mm) et d’une bonne largeur (33,6 mm),
ce qui donne un indice auriculaire moyen de 61, avec des valeurs extrêmes allant de 50,7 à 79,5 (Fig. 22).
Entre les deux séries, il n’y a pratiquement pas de différence dans la longueur de l’oreille, mais la lar¬
geur est significativement plus grande à Messaména (34,2 mm contre 32,9 mm ; t = 2,6 — p = 0,01)
et cette modification se retrouve dans les indices, dont l’écart présente aussi une différence significa¬
tive (t = 1,95 — p = 0,05 pour 1,96).
Les mensurations de l’oreille ayant été négligées par la plupart des auteurs, nous ne pouvons
fournir que quelques rares comparaisons. Les Bakâ d’Aujoulat ont un indice auriculaire de 67,2, fran¬
chement plus élevé que ceux de nos séries et ce résultat est dû à un élargissement combiné à un rac¬
courcissement de l’oreille. Le chiffre avancé par Poutrin pour les Babinga d’Ouesso (63) est égale¬
ment supérieur aux nôtres, mais celui de Lalouel pour les Babinga de l’Ibenga (54,3) est au contraire
nettement inférieur. Ces caractères métriques n’ont pas été étudiés chez les Bambuti de l’Ituri.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
61
CHAPITRE IV
ANALYSE MORPHOLOGIQUE : STATURE, TRONC ET MEMBRES
Les données descriptives et métriques du reste du corps ont été étudiées de la même manière
que les caractères céphaliques, mais le nombre total de sujets n’atteint plus que 100, dont 47 Baka de
Messaména-Lomié et 53 de Yokadouma-Moloundou (cf. Ch. I, p. 15). Les documents de comparaison
sont aussi les mêmes, sauf en ce qui concerne les Pygmées orientaux : les Efé-Basua-Bakango de Sche-
besta et Lebzelter n’ayant été examinés que pour la stature et quelques mesures secondaires .(péri¬
mètres du thorax et du bras, longueur et largeur de la main), nous avons dû en effet remplacer ces
séries par celle de Gusinde qui a mesuré 510 Pygmées de l’Ituri comprenant non seulement comme les
précédentes, des Efé et des Basua, mais également des Akâ. A l’exception de la stature, caractère dont
l’étude vient toujours au premier rang dès qu’il s’agit de Pygmées, les éléments de comparaison sont
moins nombreux pour l’ensemble du corps que pour la tête, d’une part parce que la plupart des
auteurs ne s’occupent généralement ni du tronc ni des membres, d’autre part en raison du fait que
ces mensurations corporelles, souvent très délicates à prendre, ont parfois été relevées sans aucune
technique, ce qui rend leurs résultats douteux.
Fie. 23. — Répartition de la stature.
Source : MNHN, Paris
62
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
I. - STATURE, TAILLE ASSIS ET INDICE CORMIQUE
A. - Etude de la série masculine
( groupes de Messaména-Lomié et Yokadouma-Moloundou).
La stature et l’indice cormique de la série masculine sont indiqués sur le tableau 27.
Tableau 27
Stature, taille assis (en cm) et indice cormique.
MESSAMENA-LOMIE
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
Ensemble Baka
MESSAMENA-LOMIE
Y OKADOUMA-MOLOUNDOÜ
Ensemble Baka
ME SSAMENA-LOMIE
Y OKADOUMA-MOLOUNDOU
Ensemble Baka
MESSAMENA-LOMIE
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
Ensemble Baka
MESSAMENA-LOMIE
Y OKADOUMA-MOLOUNDOU
Ensemble Baka
N
M
- 6m
Min.
Max.
6
V %
47
153,1
Statur
1,02
133,9
164,8
7
53
154,9
0,71
149,5
166,2
5,18
133,9
166,2
6,14
3,99
47
79,2
Taille
0,49
assis.
72,7
86,2
3,58
53
79,2
0,38
70,5
87,5
2,81
0,31
70,5
87,5
5,10
3,88
47
51,7
Indice
0,20
cormique.
48,3| 54,8
1,39
53
51,1
0,20
48,5
55,4
1,48
51,4
0,14
48,5
55,4
1,47
2,87
Répartition de
la stature (%).
4 ?
53
100
47
53
100
Chamaesomes,
1.25 - 1,59
8o,8
81,1
81,0
Mésosomes
Sous-moyennes Sur-moyenne s
1*60 - 1,64 1,65 - 1,69
19,1
17,0 1,8
18,0 | 10
Répartition de l'indice cormique
Brachycormes Métriocormes
51 - 52,9
• 50,9
27,6
45,4
36,0
53,2
49,0
51,0
Macrocormes
53 - x
19,1
7,5
13,0
,, l« ^ ÎT ' mo - ïe ™ e de 154 ' 1 ™>. Ies extrêmes te compris entre 133 cm
et 166 cm; plus des trots-quart des sujet, son. chamaesomes, 17 à 19% seulement at L J?
gorte sous-moyenne et a peme 2% parvenant à la limt.e inférieure des .ur-moy“s la^Tdonc
stature peu elevee qui, sans être aussi réduite que celle des Ramhnti / ont donc une
plus loin, traduit cependant bien leur appartenance au erouDe nvumpo ■ ■ "l™ 6 n ° US ? verrons
delà figure 23, sur laquelle on peut dilLS»dffi^ te.Te 1 wTL
Yokadouma sont plus grands que ceux de Messaména et, bien que 7 la différent nfLv' L —■a *
„ve, le fan mérite d„re soufigné car il confirme ,e car.te" £ spéc^/gméf du^te
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
63
groupe par rapport au second. C’est d’ailleurs à Yokadouma qu’on voit apparaître le seul sujet qui
atteigne la catégorie des mésosomes sur-moyens.
La taille assis a une hauteur de 79,2 cm, identique dans les deux groupes, mais, en raison de
leur plus petite stature, les Bakâ de Messaména ont un indice cormique plus élevé (51,7) que celui
des Bakâ de Yokadouma (51,1), la différence se montrant cette fois significative (t = 2,1 — p = 0,05).
Dans l’ensemble, l’allongement relatif du buste est moyen, avec 49 à 53% de métriocormes, mais on
relève aussi des proportions non négligeables de bustes courts (27 à 43%) et longs (7 à 19%), ce qui
se remarque à la fois dans la répartition par catégories et sur la courbe de la figure 24. La forte aug¬
mentation du nombre des brachycormes jointe à une diminution des macrocormes dans la série de Yoka¬
douma confirme par ailleurs le raccourcissement relatif du buste déjà mis en évidence par l’écart signi¬
ficatif des moyennes.
NOMBRE DE SUJETS
B. - ÉTUDE DE LA STATURE DES HOMMES ET DES FEMMES
DANS DEUX SÉRIES DE LA SUBDIVISION YOKADOUMA-MOLOUNDOU.
Une rapide prospection sur le seul caractère de la taille a permis de mesurer 369 hommes et
396 femmes provenant des principaux villages de la région de Moloundou. En voici les résultats :
N M Min. Max. a
Hommes 369 152,6 135 171 6,22
Femmes 396 144,1 131 161 5,93
La moyenne staturale de la série masculine est légèrement inférieure à celle des hommes du
groupe de Messaména-Lomié, mais la différence n’atteint pas le seuil de signification. En revanche la
différence avec le groupe de Yokadouma-Moloundou, qui va dans le même sens devient hautement
significative (t = 2,9 — p = 0,01).
Les femmes sont normalement plus petites que les hommes, l’écart sexuel s’élevant à 8,5 cm,
ce qui, si l’on admet la différence de 10-12 cm généralement considérée comme normale, semblerait
indiquer chez les Bakâ du Cameroun une différenciation sexuelle moindre que celle de la plupart des
autres populations. Le fait a d’ailleurs été signalé plusieurs fois par les divers auteurs qui se sont
Source : MNHN, Paris
64
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Z'fTelablê^ “ fricains P°“' «V’ü, correspondait à une réalité, nous avons rassemblé
JeS h ° mm “ " dCS femmeS d “ S W<- -este
Tableau 28
Comparaison des statures masculine et féminine chez les Pygmées africains.
GROUPES
LOCALISATIO
AUTEURS
HOMMES.
FEÜMES.
ECARTS
—
N
M
N
1 “
OCCIDENTAUX
CAMEROUN :
Baka
Moloundou
Vallois,Mar¬
quer, 1975
369
152,6
396
144,1
8,5
Baka
Yokadouma-
Doumé
Aujoulat in
Olivier ,1950
49
153,1
33
144, C
9,1
GaBQN :
Babongo
Babinga
REPUBLIQUE
CENTRAFRI¬
CAINE :
Franceville
Mékambo
Anderson ,1959
Fleuriot ,1942
31
26
157,4
158,0
28
27
145,6
148,4
11,8
9,6
Babinga
Ouesso
Poutrin,1911/
72
152,5
16
147,5
5,0
Babinga
Babinga
Babinga
CONGO-
BRAZZAVILLE:
Sangha
M'Balki
Bilolo
Kuhn, 1914
Pales, 1938
Cresta, 1965
31
33
87
154,0
155,7
152,5
37
19
56
146,0
144,2
144,8
8,0
11.5
7,5
Babinga
Ibenga¬
li obi
Lalouel, 1950
393
152,0
337
146,1
5,9
Babinga
liokindo-
Bati
Auteroche
1961
50
152,0
50
143,3
8,7
PYGMEES
ORIENTAUX
ZAÏRE :
Efé
Basua
Bakongo
Efé +, Basua
+ Aka
.E. Ituri
3. Ituri
3. Ituri
Ituri
Schebesta.Ieb-
zelter, 1953
Gusinde ,1948
98
50
102
510
142.9
144,6
143.9
144,0
60
18
65
382
134.9
136,4
136.9
137,0
8,0
8,2
7,0
7,0
variabilité du dimor-
ecar s vont d un mtnimum de 5 cm (Babinra d’Ouesso)° ccl<lental pour lesquels les
cevtlle). Du côte or,en,al, le, valeurs de Kver™1 , ‘a’ 8 ™ < Bab °"i?> da F ™-
ment de 7 cm à 82 - “• -■ d ™“
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÀ DU CAMEROUN
65
qui sont représentées par un nombre très faible de sujets et surtout de femmes, on s’aperçoit que les
chiffres extrêmes de la différence sexuelle sont ramenés à 5,9 cm (Babinga de Plbenga-Ilobi) et 8,7 cm
(Babinga de Mokindo-Bati). En fait, chez les Pygmées de l’Ouest comme chez ceux de l’Est, la stature
féminine possède une moyenne inférieure à celle de la stature masculine d’environ 7 à 8 cm. Ce résultat,
qui avait déjà été trouvé sur l’estimation de la taille à partir du squelette, confirme donc ce qui avait
été soupçonné par plusieurs chercheurs, à savoir la tendance à une moindre différenciation sexuelle
de la stature chez le Pygmée africain. On peut se demander si ceci ne serait pas en relation avec leur
très petite taille? En effet, dans les séries occidentales, on remarque que l’écart tend à s’accroître
avec l’élévation de la stature moyenne, mais alors, les Pygmées orientaux, bien plus petits, devraient
aussi accuser une plus faible différence sexuelle, ce qui n’est pas le cas.
C. - Données comparatives sur la stature et la hauteur du buste.
Les éléments de comparaison sur la stature et les proportions du tronc pour les seuls Pygmées
masculins sont contenus dans le tableau 29.
Les moyennes de la stature accusent dans le groupe occidental des variations assez importantes,
les Bakâ de Mindourou-Ngoak étant les plus petits (149 cm) et les Babinga de Mékambo les plus
grands (158 cm). Cette différence de 9 cm serait certainement significative si on pouvait calculer le
test t, mais il faut souligner que ces moyennes extrêmes n’ont vraisemblablement pas grande valeur,
car elles sont obtenues à partir de séries trop exigües. Pratiquement, en ne se basant que sur les
résultats obtenus sur des échantillons valables du point de vue numérique, il semble qu’on puisse
ramener les écarts de la stature moyenne à 152 cm pour les plus petits (Babinga de Mokindo-Bati)
et 156,2 cm pour les plus grands (Babinga de l’Ibenga-Ilobi). L’évaluation statistique de la différence
montre par ailleurs que les Bakâ de notre documentation ne se distinguent pas significativement des
Bakâ d’Aujoulat mais qu’ils diffèrent des Babinga de Cresta (t = 2,1 — p = 0,05) : dans les deux cas
le sens de la différence est le même, les Bakâ d’Aujoulat et les Babinga de Cresta étant plus petits que
ceux de notre série.
Chez les Pygmées de l’Est, la stature est nettement plus homogène, le minimum étant trouvé
chez les Efé (142,9) et le maximum chez les Basua (144,6), mais la différence entre ces extrêmes
atteint à peine le seuil de signification pour p = 0,05 (t = 1,95). Les Efé et les Bakango ne dif¬
fèrent pas de manière significative.
Entre les deux grands groupes de Pygmées africains, la simple lecture des chiffres du tableau 29
montre, sans qu’il soit besoin de calculer aucun test, que les moyennes staturales accusent des diffé¬
rences considérables, admises d’ailleurs de longue date. Les Bambuti de l’Ituri sont bien plus petits
que les Pygmées occidentaux et c’est cette considérable réduction de leur taille qui les a fait considérer
par Schebesta comme les seuls vrais Pygmées du continent africain. Pour cet auteur, les Babinga et
autres groupes de l’Ouest, ne seraient que des Pygmées métissés, dont la stature aurait augmenté
sous l’effet des croisements avec les Noirs. Nous verrons ultérieurement ce qu’il convient de penser
à propos de cette hypothèse.
IL - ÉPAULES ET HANCHES : DIMENSIONS ABSOLUES ET INDICES
Les moyennes des mensurations des épaules et des hanches sont réunies sur le tableau 30.
Les Bakâ ont des épaules larges (35,2 cm) et un bassin moyennement développé dans le sens
transversal (25,6 cm), les diamètres biacromial et bicrête étant sensiblement identiques dans les
deux séries. On ne relève pas non plus de différences dans la largeur relative du bassin, mais la lar¬
geur relative des épaules est plus grande à Messaména (23,1) qu’à Yokadouma (22,6) et cette diver¬
gence, causée par l’existence chez les sujets de la première série d’une plus faible stature conjuguée
avec un diamètre biacromial légèrement plus développé, devient significative (t = 2,1 — p = 0,05).
Source : MNHN, Paris
66
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Tableau 29
Comparaison de la stature et de l’indice cormique chez les Pygmées africains.
GROUPES
LOCALISATION
AUTEURS
N
STATURE
TAILLE
I.CORMIQUE
U
6
11
6
U
<5*
Pygmées
Occidentaux
CAMEROUN :
Baka
Messaména-
Vallois,Mar-
100
154,1
6,14
79,2
3,io
51,4
1,47
Yokadouma
quer,1975
Baka
Mindourou-
Millous in
12
149,0
-
75, C
-
50,1
-
Ngoak
Vallois,1940
Baka
Yokadouma-
Aujoulat in
41
153,1
4,79
80,1
3,27
52,3
1,45
Doumé
Olivier,1950
GABON s
Babongo
Bounguia
Castex in
Vallois,1940
13
150,8
79,1
-
52,4
-
Babongo
Franceville
Anderson,1939
31
157,4
-
-
-
-
-
Babinga
Mékambo
Fleuriot,1942
26
158,0
81,8
-
53,0
-
REPUBLI¬
QUE CENTRA'
FRICAINE
Babinga
Ouesso
Poutrin,1911/
72
152,5
-
-
53,3
-
Babinga
Sangha
Kuhn, 1914
31
154,0
_
_
_
_
Babinga
M'Balki
Pales,1938
33
155,7
-
-
-
-
-
Babinga
Bilolo
Cre sta,1965
87
152,3
5,26
78,0
3,26
51,5
2,42
CONGO-
BRAZZAVILIE:
Babinga
Ibenga-
Lalouel,
393
156,2
_
_
53,0
1950
200
Babinga
Mokindo-
Bati
Auteroche,
1961
50
152,0
-
81,0
-
53,2
-
Pygmées
Orientaux
ZAÏRE :
Efé
N.E. Ituri
Schebesta-Leb-
zelter,1933
98
142,9
5,09
-
-
-
-
Basua
S. Ituri
n
50
144,6
5,01
_
_
_
_
Bakongo
0. Ituri
"
102
143,9
4,99
_
_
_
_
Efé+Basua+
Aka
Ituri
Gusinde,
1948
510
144,0
"
70,3
-
48,8
■
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
67
Tableau 30
Les épaules et les hanches : dimensions absolues (en cm) et indices.
N
»
i 6m
Min.
Max.
6
V %
Largeur biacromiale.
MESSAMENA- LOME
47
35,3
0,27
30,4
39,5
1,84
5,22
Y OKADOUMA- tSO^OUNDOU
53
35,1
0,28
30,0
39,0
2,08
5,94
Ensemble Baka
100
35,2
0,19
30,0
39,5
1,97
5,60
Largeur bicrête.
MESSAMENA-LOUIE
47
25,6
0,17
23,2
28,4
1,18
4,60
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
53
25,7
0,16
23,1
28,5
1,16
4,51
Ensemble Baka
100
25,6
0,11
25,1
28,5
1,16
4,53
Largeur relative
es épaules.
MESSAMENA-LOMIE
47
23,1
0,16
20,8
25,2
1,15
4,99
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
53
22,6
0,17
20,3
26,9
1,23
5,45
Ensemble Baka
100
22,8
0,12
20,3
26,9
1,21
5,32
Largeur relative
es han
hes.
MESSAMENA-LOMIE
47
16,8
0,09
15,8
18,6
0,66
3,94
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
53
16,6
0,11
15,0
19,5
0,80
4,81
Ensemble Bakéf
100
16,7
0,07
15,0
19,5
0,74
4,41
Indice acr
jmio-iliaque.
MESSAMENA-LOMIE
47
72,6
0,53
64,3
81,1
3,63
5,01
Y OKADOUMA-MO^OUNDOU
53
73,2
0,51
65,4
80,6
3,70
5,05
Ensemble Baka
100
72,9
0,58
64,3
81,1
5,85
Répartition de la
largeur relative des
hanches.
N
Sténopyèles
Métriopyèles
Eurypyèles.
x - 15,9
16 -
17,9
18
- x
MESSAMENA-LOMIE
47
8
5
85,1
6,4
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
53
15
1
83,0
.,8
Ensemble Baka
100
12
0
84,0
t-,0
Rép
jrtition de 1'
ndice acromio-
iliaque.
N
Troncs tra-
Troncs in-
Troncs rectan-
pézoïdes
termédiaires
gulaires.
x - 69,9
70 -
74,9
75
- x
MESSAMENA-LOMIE
47
19
1
51,0
29,8
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
53
18
8
32,1
Ensemble Baka
100
19
0
31,0
Source : MNHN, Paris
68
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Le rapport de la largeur du bassin à celle des épaules, exprimé par l’indice acromio-iliaque, est de
72,9 pour l’échantillonnage total; il s’abaisse chez les Baka de Messamena et croit chez ceux de Yoka-
douma, ces très faibles écarts n’étant pas suffisants pour produire des modifications significatives de la
forme du tronc (Fig. 25). Dans l’ensemble, il y a donc d’une part une forte majorité de métriopyèles
(83 à 85%), encadrés par des taux minimes de bassins étroits ou larges, d’autre part une bonne moitié
de troncs intermédiaires (49 à 51%) s’accompagnant cette fois de pourcentages non négligeables de
troncs trapézoïdes (18 à 19%) et surtout de troncs rectangulaires (29 à 32%).
NOMBRE DI SUJETS
Fie. 25. - Répartition de l'indice acromio-iliaque.
Le tableau 31 donne les mensurations des épaules et des hanches dans les divers groupes de
Pygmées qui ont été étudiés pour ces caractères. Nous avons dû supprimer la série des Baka d’Au-
joulat, les largeurs des épaules et des hanches ayant été prises par cet auteur au ruban métrique et
suivant une technique très approximative qui interdit toute comparaison avec les autres documentations.
Chez les Pygmées occidentaux, nos Baka se séparent et des Babinga d’Ouesso et de ceux de
Bilolo par une largeur franchement plus grande des épaules et des hanches, les différences avec la
série de Bilolo se montrant hautement significatives (t compris entre 4 et 11) : ceci se répercute sur
l’indice acromio-iliaque qui est également plus élevé chez les Baka, qui tendent vers la forme rectan¬
gulaire du tronc, tandis que les Babinga, surtout ceux de Bilolo, ont des moyennes qui se rapprochent
de celles de la catégorie trapézoïde. On constate un résultat identique pour la largeur relative des
hanches, dont la valeur moyenne est métriopyèle chez les Baka, sténopyèle chez les Babinga, l’écart
par rapport à ceux de Bilolo dépassant largement le seuil de signification (t = 4,2 — p = 0,001).
Comme la stature ne présente que de très faibles variations entre les trois groupes, c’est uniquement
le fort élargissement du diamètre bicrête chez les Baka qui provoque la divergence.
Pour le groupe oriental, nous ne disposons que des Bambuti ituriens de Gusinde. Ceux-ci se dis¬
tinguent des Baka de la même manière que s’en distinguaient les Babinga, c’est-à-dire que, comme ces
derniers, ils possèdent des épaules et des hanches moins larges, mais, par rapport aux Baka, la diffé¬
rence est bien plus grande en ce qui concerne le diamètre biacromial que le bicrête. Compte tenu de
leur stature nettement plus basse, il s’ensuit que la largeur relative des hanches est chez eux presque
identique à celle des Baka ; en revanche, l’indice acromio-iliaque croît de façon très sensible chez les
Pygmées de l’Ituri, donnant à leur tronc cette forme rectangulaire qui ne se manifestait qu’à l’état de
tendance chez les Baka. Schebesta, qui n’a pas mesuré le tronc de ses Pygmées, avait cependant noté
de visu cette relation entre le développement des épaules et des hanches, qu’il considérait comme un
caractère typique du Pygmée africain.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
69
Tableau 31
Comparaison des dimensions des épaules et des hanches chez les Pygmées africains.
GROUPES
LOCALISATION
AUTEURS.
N
L. BIAC
U
ROMIALE
6
L. BIC
11
RET^
Pygmées
Occidentaux
CAMEROUN :
Baka
REPUBLIQUE
CENTRAFRI¬
CAINE :
Messaména-
Yokadouma
Vallois,Mar¬
quer, 1975
100
35,2
1,97
25,6
1,16
Babinga
Ouesso
Poutrin,
49
32,6
-
23,3
-
Babinga
Pygmées
Orientaux
ZAÏRE :
Bilolo
Cresta,1965
8?
34,0
1,95
23,6
1,29
Efé+Basua+
Aka'
Ituri
Gusinde,1948
510
31,5
~
23,9
-
GROUPES
Pygmées
Occidentaux
CAMEROUN :
LOCALISATION
AUTEURS.
N
Larg.
des han
M
elative
ches
(T
I. acr
iliaau
11
omio-
e
<r
Baka
REPUBLIQUE
CENTRAFRI¬
CAINE :
Messaména-
Yokadouma
Vallois, Mar¬
quer, 1950
100
16,7
0,74
72,9
3,85
Babinga
Ouesso
Poutrin,
1911/12
49
15,6
-
71,5
-
Babinga
Pygmées
Orientaux
ZAÏRE s
Bilolo
Cresta,1965
87
15,4
0,99
69,6
Efé+Basua+
Aka
Ituri
Gusinde,1948
510
16,6
'
75,8
Source : MNHN, Paris
70
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
III. - THORAX : DIMENSIONS ABSOLUES ET INDICE
Les mensurations concernant le thorax sont indiquées sur le tableau 32.
Le périmètre thoracique moyen est de 83,1 cm pour la série totale, les Bakâ de Yokadouma pos¬
sédant un per,mètre légèrement plus faible (82,5 cm) que celui des Baka de Messaména (83,6 cm). Ce
sont des chiflres indiquant une cage thoracique bien développée, ce qui est confirmé par les résultats
moyens des diamètres transversal (25,1 cm) et antéro-postérieur (17,8 cm) et par l’indice thoracique
Tableau 32
Thorax : dimensions absolues (en cm) et indice.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKA DU CAMEROUN
71
(141,4). La répartition des valeurs individuelles de ce dernier est caractérisée par une courbe très
étalée (Fig. 26) et de nombreux petits sommets, dont plusieurs se localisent dans la partie des indices
élevés, supérieurs à 150. Comme pour le périmètre, toutes ces mensurations s’avèrent plus faibles à
Yokadouma, mais aucune différence n’atteint le seuil de signification.
Dans l’ensemble des Pygmées africains, il n’y a que le périmètre qui puisse être mis en confron¬
tation, la quasi-totalité des publications ne faisant aucune mention des autres mesures du thorax.
Encore convient-il de signaler que les données sur ce périmètre, exprimées dans le tableau compara¬
tif 33, ne sont vraisemblablement pas d’une exactitude très rigoureuse. En effet, dans la plupart des
cas, nous ignorons la technique utilisée par les auteurs et nous ne savons pas si elle est identique à la
nôtre, qui donne la moyenne entre la valeur du périmètre durant une expiration calme et celle durant
une inspiration également calme.
Tableau 33
Comparaison du périmètre thoracique chez les Pygmées africains.
GROUPES
LOCALISATION
AUTEURS
N
HSRHIETRE
U
TBORAgIQUE
Pygmées
Occidentaux
CAMEROUN :
Baka
Messaména-
Vallois,Mar-
100
83,1
4,67
Baka
Yokadouma
Yokadouma-
quer, 1975
Aujoulat in
41
77,9
4,35
GABON :
Babinga
Doumé
Mékambo
Olivier,1950
Fleuriot,1942
26
83,9
REPUBLIQUE
centrafricaine:
Babinga
Ouesso
Pou trin, 1911
49
77,2
-
Babinga
M'Baïki
Pales, 1958
25
77,6
-
Pygmées
Orientaux
ZAÏRE :
Efé
N.E. Ituri
Schebesta.Leb
98
75,9
4,26
Basua
S. Ituri
zelter, 1953
50
76,1
4,94
Bakango
0. Ituri
"
ice
75,5
4,32
Efé+Basua+
Aka
Ituri
Gusinde,1948
510
76,6
-
Compte tenu de la restriction faite ci-dessus, on voit que nos Bakà ont un périmètre plus fort
que la majorité des autres Pygmées ; seuls, les Babinga de Mékambo se signalent par une cage thora¬
cique encore plus développée (83,9 cm contre 83,1 cm). Les autres groupes occidentaux et tous les
Pygmées orientaux détiennent des périmètres inférieurs et les différences se montrent invariablement
hautement significatives dépassant largement le seuil de 0,001.
Source : MNHN, Paris
72
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
IV. - MEMBRE SUPÉRIEUR : DIMENSIONS ABSOLUES
ET PROPORTIONS DES DIVERS SEGMENTS
Les tableaux 34 et 35 contiennent les mensurations absolues et relatives des divers segments du
membre supérieur.
Le membre supérieur et ses segments se définissent par des longueurs assez élevees. Conforme¬
ment à leur plus basse stature, les Bakâ de Messaména ont des longueurs inférieures à celles des
Bakâ de Yokadouma, sans que l’écart soit jamais significatif.
Tableau 34
Dimensions absolues (en cm) du membre supérieur.
N
“
Min.
Max.
6
V %
Longueur membre supérieur.
MESSAMENA- LOMXE
47
70,3
0,56
62,0
77,5
5,85
5,47
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
71,4
0,41
64,1
79,6
5,02
4,23
Ensemble Bak£
100
70,9
0,34
62,0
79,6
3,46
4,88
Longueur bras.
MESSAMENA-LOMIE
47
28,8
0,24
25,1
32,3
1,67
5,80
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
53
29,6
0,21
26,6
33,4
1,54
5,19
Ensemble Baka
100
29,3
0,16
25,1
33,4
1,65
5,62
Longueur avant-bras
MESSAMENA-LOMIE
47
24,9
0,23
21,2
28,7
1,58
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
53
25,0
0,19
21,8
28,6
1,38
5,51
Ensemble Baka
100
25,0
0,14
21,2
28,7
1,47
5,88
Longueur main.
MESSAMENA-LOMIE
47
18,5
0,17
15,8
20,9
1,16
53
18,7
0,13
16,0
20,9
0,94
Ensemble Baka
100
18,6
0,10
15,8
20,9
1,05
5,65
Largeur main
MESSAMENA-LOMIE
47
7,8
0,07
6,7
8,9
53
7,6
0,06
6,9
Ensemble Baka
100
7,7
0,04
6,7
■ 8,9
0,47
6,14
Plus intéressantes que les dimensions absolues, les valeurs des indices soulignent quelques
particularités du membre supérieur des Pygmées qu’on a souvent signalées. Par rapport à la
taille, le membre supérieur est d’une bonne longueur (46), la moyenne se situant parmi les métrio-
brachions, avec de faibles taux de membres supérieurs plus courts ou plus longs (courbe de la figure 27).
Quant à l’indice brachial, franchement élevé (85,4), il donne aux Bakâ du Cameron un avant-bras net¬
tement long par rapport au bras : plus des trois-quarts des sujets appartiennent à la catégorie des
macropichus, la représentation des brachypichus étant quasi inexistante. Aussi la courbe de cet indice
(Fig. 28) est-elle franchement plus ramassée que celle de la longueur relative du membre supérieur,
avec une accumulation des valeurs individuelles vers les chiffres très élevés du rapport (83 à 94). La
main enfin possède des proportions qui traduisent une extension transversale marquée en comparaison
de sa longueur (41,5) et, là aussi, la courbe (Fig. 29) se décale vers la droite, dans la partie des fortes
valeurs indicielles.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
73
Tableau 35
Dimensions relatives du membre supérieur.
N
-
if.
Min.
Max.
«■
v %
Longueur relative membre supérieur.
MESSAMENA-LOMIE
47
45,9
0,16
42
48,2
1,09
2,38
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
46,1
0,18
43
50,8
1,55
2,95
Ensemble Baka
100
46,0
0,13
42
50,8
1,29
2,81
Indice brachial.
MESSAMENA-LOMIE
47
86,5
0,57
75,7
95,9
5,92
4,52
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
84,5
0,55
76,6
92,3
5,90
4,63
Ensemble Baka
100
85,4
0,42
75,7
95,9
4,19
4,91
Indice main
MESSAMENA-LOMIE
47
42,3
0,31
58
48,8
2,15
5,05
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
40,8
0,26
56,5
45,0
1,94
4,75
Ensemble Baka
100
41,5
0,21
56,5
48,8
2,16
5,20
Répartition
(».
longuev
ir relative membre supérieur
BRACHY-
METRIO-
MACRO-
BRACHION
BRACHION
BRACHION
x - 44,9
45 -
46,9
47
x
MESSAMENA-LOMIE
47
17
0
72,3
10,6
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
22
6
60,4
16,9
Ensemble Baka
100
20
0
66,0
14,0
Répartition indice
brachial (%)
N
BRACHYPICHUS
METRIOPICHUS
MACROPICHUS
x -
77,9
78 -
82,9
85
x
MESSAMENA-LOMIE
47
2
,1
12,7
85,1
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
55
1
,8
28,3
69,8
Ensemble Baka
100
2
,0
21,0
77,0
La distinction des deux groupes se montre plus évidente que dans les mesures absolues et
les divergences marquent une fois de plus l’aspect pygmée plus typique des Bakâ de Messaména.
Ces derniers ont un membre supérieur à peine moins allongé que les Bakâ de Yokadouma et,
compte tenu d’une différence plus marquée dans les moyennes staturales, on peut avancer que
l’allongement de leur membre supérieur est plus net. ils possèdent aussi un avant-bras plus long
par rapport au bras, l’écart avec la série de Yokadouma devenant cette fois significatif (t = 2,8
— p = 0,01) : 85% des premiers sont macropichus contre seulement 70% des seconds. La main
est aussi plus large dans la série de Messaména (t = 3,7 — p = 0,001).
Par les proportions des trois segments du membre supérieur entre eux et vis-à-vis de la sta¬
ture, spécialement par le rapport de la longueur de l’avant-bras à celle du bras, la série Messaména-
Lomié est une nouvelle fois définie par un caractère qui lui donne une morphologie plus spécifique¬
ment pygmée que celle de la série Yokadouma-Moloundou.
Les éléments de comparaison pour le membre supérieur sont très peu nombreux. Du côté occi¬
dental, les Bakâ d’Aujoulat ayant dû être éliminés, nous ne disposons que des Babinga de Poutrin en
Source : MNHN, Paris
74
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
ce qui concerne seulement les indices et les Babinga d’Auteroche. Du côté oriental, nous ne pouvons
faire état que des Bambuti de Gusinde. Ces données sont rassemblées dans le tableau 36.
Tableau 36
Comparaison des dimensions du membre supérieur chez les Pygmées africains.
DIMENSIONS
100 BAKA
CAMEROUN
Vallois,Marquer
1975
49 BABINGA
REP.CENTRAFRI.
Poutrin
1911-1912
50 BABINGA
CONGO-BRAZZA
Auteroche
1961
510 BAMBUTI
ZAÏRE (ITURI)
Gusinde
1948
Longueur du
membre supér.
70,9
-
71,4
64,8
Longueur du
bras
29,5
-
5.0,4
28,5
Longueur de
l'avant-bras
25,0
-
25,8
21,5
Longueur rela¬
tive du membre
supérieur
46,0
46,8
46,9
45,2
Indice brachial 85,4
85,5
85
75,1
Longueur de la
main
18,6
-
-
15,2
Largeur de la
main
7,7
_
_
6,6
Indice de la
main
41,5
59,1
-
44,1
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
75
NOMBRE DE SUJETS
Source : MNHN, Paris
76
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Les longueurs du membre supérieur, du bras et de l’avant-bras chez les Bakâ du Cameroun et
les Babinga du Congo-Brazzaville sont très voisines, mais ces deux séries de Pygmées occidentaux
s’opposent aux Bambuti orientaux qui possèdent un membre supérieur bien moins long dans tous ses
segments. Cette différence ne fait que refléter la plus petite stature des seconds par rapport aux pre¬
miers.
Les chiffres qui traduisent la longueur relative du membre supérieur montrent que, en compa¬
raison des Bakâ, les deux autres séries occidentales accusent une élévation de l’indice soulignant un
allongement plus marqué du membre supérieur, tandis que les Bambuti sont au contraire caractérisés
par un raccourcissement relatif du membre supérieur.
Avec l’indice brachial, nous retrouvons une certaine homogénéité des trois séries de l’Ouest
définies par un avant-bras franchement long et s’opposant aux Pygmées de l’Est chez lesquels on cons¬
tate un avant-bras bien plus court.
Les proportions de la main enfin sont très différentes chez les Bakâ et les Babinga, ces derniers
ayant un indice si élevé qu’il laisse supposer k la fois une sérieuse réduction de longueur et un élar¬
gissement marqué de la main. L’indice de la main des Bambuti se rapproche plus de celui des Bakâ
que de celui des Babinga, mais il est cependant un peu plus grand et on peut voir que ce résultat tient,
comparativement aux mensurations absolues des Bakâ, à une moindre réduction de la largeur que de
la longueur.
Ainsi, il apparaît que les deux caractères généralement considérés comme particuliers aux Pyg¬
mées, k savoir l’allongement relatif du membre supérieur et celui de l’avant-bras, existent de façon
plus nette dans le groupe occidental que dans le groupe oriental. C’est également le même résultat
qui avait été trouvé dans l’étude du squelette, tout au moins pour les moyennes de l’indice radio-
huméral.
V. - MEMBRE INFÉRIEUR : DIMENSIONS ABSOLUES
ET PROPORTIONS DES DIVERS SEGMENTS
Les mensurations absolues du membre inférieur rassemblées sur le tableau 37 ont été prises de
la manière suivante :
— longueur totale = hauteur k l’épine iliaque antéro-supérieure (point ilio-spinal) ;
— longueur de la cuisse = différence entre la mesure précédente et la hauteur k l’interstice tibio-
fémoral ;
— longueur de la jambe = hauteur k l’interstice tibio-fémoral moins hauteur k la malléole externe du
tibia ;
— longueur du pied = distance entre le point du talon le plus saillant en arrière et l’extrémité de l’or¬
teil le plus long.
— largeur du pied = distance entre le point de l’épiphyse antérieure du 1 er métatarsien et celui de
l’épiphyse antérieure du 5 e métatarsien.
Ces deux dernières mesures ont été relevées k la fois directement sur le sujet et sur l’empreinte
du pied, le poids du corps reposant toujours sur le pied mesuré.
Dans sa totalité et dans ses divers segments, le membre inférieur des Bakâ est plutôt court, la
hauteur au point ilio-spinal étant de 85,9 cm et les longueurs de la cuisse et de la jambe respective¬
ment de 44,5 cm et 35,6 cm. Le pied n’est pas très long non plus mais d’une bonne largeur et on
peut constater qu il n y a pratiquement pas de divergences entre les mesures relevées directement
et celles qui ont été prises sur les empreintes.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
77
Tableau 37
Dimensions absolues (en cm) du membre inférieur.
»
■
1 ffa
Min.
Max.
6
V #
Longueur membre inférieur
(au point ilio-spinal)
MESSAMENA-LOMIE
47
85,7
0,74
72,0
95,7
5,07
5,92
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
53
86,0
0,50
78,5
95,0
3,66
4,25
Ensemble Bakâ
100
85,9
0,45
72,0
95,7
4,56
5,08
Longueur cuisse.
MESSAMENA-LOMIE
47
44,5
0,57
39,2
50,4
2,58
5,81
YOKA DOUMA-MOLOUNDOU
53
44,4
0,51
38,9
49,8
2,54
5,27
Ensemble Bakâ
100
44,5
0,24
38,9
50,4
2,45
5,51
Longueur jambe.
MESSAMENA-LOMIE
47
35,4
0,45
28,0
41,0
2,98
8,42
Y OKADOUMA-MOLOUNDOU
53
35,9
0,28
31,9
41,2
2,10
5,85
Ensemble Bakâ
100
35,6
0,25
28,0
41,2
2,55
Longueur pied (mesure directe).
MESSAMENA-LOMIE
47
24,7
0,19
21,5
27,2
1,33
5,38
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
53
24,7
0,16
22,1
27,3
1,15
4,65
Ensemble Bakâ
100
24,7
0,12
21,5
27,3
1,23
Largeur pied (mesure directe).
MESSAMENA-LOMIE
47
10,0
0,10
8,9
11,5
0,70
6,99
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
53
9,8
0,09
8,4
11,1
0,66
6,78
Ensemble Bakâ
100
9,9
0,07
8,4
11,5
0,69
6,96
Longueur pied (sur
mpreinte).
MESSAMENA-LOMIE
47
24,7
0,21
21,7
27,5
1,45
5,87
Y OKA DOUMA-MOLOUNDOU
53
24,7
0,16
22,1
27,3
Ensemble Bakâ
100
24,7
0,15
21,7
27,5
1,33
Largeur pied (sur empreinte).
MESSAMENA-LOMIE
47
10,0
0,10
8,9
11,5
0,71
7,06
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
53
9,8
0,09
8,4
6,77
Ensemble Bakâ
100
9,9
0,07
11,5
NOMBRE DE SUJETS
Fie. 30. — Répartition de la longueur relative du membre inférieur.
Source : MNHN, Paris
78
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Tous les segments du membre inférieur sont généralement un peu plus longs dans le groupe de
Yokadouma, aucune des différences avec celui de Messaména ne se montrant significative.
Les dimensions relatives sont réunies dans le tableau 38.
TABLEAU 38
Dimensions relatives du membre inférieur.
N
M |± 6 m
Min.
Max.
1 6
V %
Longueur relative membre inférieur
47
55,8 | 0,36
51,9
59,8
2,49
53
55,5 | 0,33
51,3
58,7
2,41
55,7 0,24
51,3
59,8
2,47
4,43
Longueur relative jambe.
47
23,1 1 0,19
19,8
25,4
1,29
53
23,2 0,14
20,5
25,0
23,1 0,11
19,8
25,4
1,15
4,98
Indice crural.
47
79,8 | 0,83
69,2
92,5
5,70
53
81,1 0,69
69,3
90,6
5,05
69,2
92,5
5,53
6,89
Indice intermembral.
47
81,8 1 0,36
77,1
88,1
2,50
53
78,6
88,4
2,34
77,1
88,4
2,49
3,02
Indice pied (mesure directe).
47
40,8 | 0,23
37,0
44,5
53
39,6 0,27
35,4
44,8
2,01
40,2 | 0,18
35,4
44,8
1,82
4,52
Indice pied (sur empreinte).
47
40,4 0,24
37,2
44,5
53
39,3 I 0,27
35,3
44,9
39,9 | 0,18
35,3
44,9
1,78
4,46
Répartition Long, rel
. membre inférieur (%).
N
Brachyskèles
Métrioskèles
Macroskèles
x - 54,9
55 -
56,9
57
- X
47
31,9
46,8
53
33,9
49,0
33,0
48,0
19,0
Réparti
ion Long, rel
jambe
N
Brachycnèmes
Hétriocnèmes
Macrocnèmes
x - 21,9
22 -
23,9
24
- X
47
21,2
48,9
29,8
53
15,1
60,3
24,5
100
18,0
55,0
27,0
HE SSAMENA-LOMIE
Y OKA DOUMA- MOLOUNDOU
Ensemble Baka
MESSAMENA-LOMIE
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
Ensemble Baka
MESSAMENA-LOMIE
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
Ensemble Bakâ
MESSAMENA-LOMIE
YOKADOUMA-MOLOUNDOU
Ensemble Baka
MESSAMENA-LOMIE
Y OKA DOUMA-MOLOUNDOU
Ensemble Baka
MESSAMENA-LOMIE
Y OKA DOUMA-MOLOUNDOU
Ensemble Baka
MESSAMENA-LOMIE
Y OKA DOUMA-MOLOUNDOU
Ensemble Baka
MESSAMENA-LOMIE
Y OKA DOUMA-MOLOUNDOU
Ensemble Baka
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
79
NOMBRE DE SUJETS
Fig. 31. — Répartition de la longueur relative de la jambe.
Les moyennes, les répartitions en catégorie, et les courbes des figures 30 et 31, permettent d’in¬
diquer que le membre inférieur des Bakâ a un développement moyen par rapport à leur stature. Une
bonne moitié des sujets se rangent parmi les métrioskèles (46 à 49%) et les métriocnèmes (48 à 60%).
On remarque cependant la présence en des taux non négligeables de sujets à membres inférieurs et à
jambes plus courts (32 à 34%, 15 à 21%) ou plus longs (17 à 21%, 24 à 30%). L’indice crural (Fig. 32),
avec une valeur de 80,3 chez l’ensemble des Bakâ, traduit aussi une longueur moyenne de la jambe en
comparaison avec celle de la cuisse. Il faut noter en particulier qu’on ne retrouve pas chez ces Pygmées
du Cameroun le raccourcissement important de la jambe que Poutrin avait signalé chez les Babinga de
la République Centrafricaine et qu’il considérait comme un bon caractère distinctif entre le Noir et le
Pygmée. Pour ces trois caractères, il n’y a pas de différences significatives entre les séries de Messa-
ména et de Yokadouma, l’indice crural étant toutefois moins élevé dans la première que dans la seconde.
Source : MNHN, Paris
80
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
NOMBRE DE SUJETS
L’indice intermembral (Fig. 33), qui s’étage entre un minimum de 77 et un maximum de 88, con¬
firme les résultats des longueurs relatives, la moyenne de 82,5 donnant aux Bakâ un membre supérieur
long par rapport à l’inférieur. La différence entre l’indice de Messaména (81,8) et celui de Yoka-
douma (83) est significative (t = 2,5 — p = 0,02), mais, contrairement à ce que nous avons souvent
rencontré dans les autres caractères, ce sont les Bakà de Yokadouma qui ont l’indice le plus grand et
qui par conséquent expriment mieux que ceux de Messaména l’allongement du membre supérieur con¬
sidéré comme un bon trait distinctif dans la diagnose du type pygmée. Que ce soit en mesure directe
(40,2) ou sur empreintes (39,9), l’indice du pied (Fig. 34) montre que ce dernier possède une extension
transversale assez marquée par rapport à sa longueur. Le pied est plus large dans la série de Messa¬
ména (40,8) et l’écart vis-à-vis de la série de Yokadouma (39,6) devient significatif (t = 3,3 — P = 0,001).
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
81
L’étude des empreintes a par ailleurs permis de relever chez ces Pygmées du Cameroun l’exis¬
tence de deux caractères qui donnent à la morphologie du pied un aspect bien particulier. D’une part,
il y a une relative fréquence des cas où le second orteil est plus grand que le premier (27,6% à Messa-
ména; 22,6% à Yokadouma). D’autre part, les orteils sont étalés en éventail a un si haut degré que,
souvent, ce n’est pas seulement le gros orteil qui se trouve en abduction mais aussi et en même temps
le second ou le cinquième. Ce décollement fortement accusé des doigts du pied ne paraissant pas avoir
été signalé jusqu’à présent chez les Pygmées, il nous a paru intéressant de le préciser en distinguant
dans notre série 5 types d’étalement des orteils qui sont représentés sur la figure 35. Ce sont :
Type I. — Orteils accolés les uns aux autres comme c’est la règle chez les Européens (20,8%);
Type II. — Gros orteil en forte abduction marquée, les quatre autres orteils restant accolés (52,2%) ;
Type III. — Gros orteil en forte abduction, 2 e orteil également en abduction mais indépendant à la fois
du premier et des trois autres qui restent accolés (3,4%);
Type IV. — Gros orteil et 5 e orteil l’un et l’autre en abduction et séparés des trois orteils médians
restant accolés (11,3%);
Type V. — Formes diverses différentes des précédentes mais où il y a toujours un ou plusieurs orteils
non accolés (12,1%).
Source : MNHN, Paris
82
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Les pourcentages indiqués ci-dessus soulignent l’extrême fréquence de l’étalement en éventail
des orteils, caractère qui, lorsqu’il existe chez les Noirs, y est toujours limité au gros orteil. Ce n’est
que chez certaines populations de l’Océanie que l’on retrouve cette particularité poussée à un si haut
degré qu’elle donne à la morphologie du pied un aspect très primitif.
Les éléments de comparaison, réunis dans le tableau 39, sont aussi rares que ceux du membre
supérieur.
Tableau 39
Comparaison des dimensions du membre inférieur chez les Pygmées africains.
DI.'TENSIONS
100 3AKA
CAMEROUN
Vallois, Marquer
1975
49 BABINGA
REP. CLNÏRAFRI.
Poutrin
19H - 1912
50 BABINGA
CONGO-ERAZZA
Auteroche
1961
510 3AMBUTI I
ZAÏRE (ITURI)
Gusinde
1948
Longueur du
membre infér.
85,9
_
83,0
78,4
Longueur de
la cuisse
44,5
_
_
41,1
Longueur de
la jambe
55,4
-
_
32,1
Longueur rela¬
tive du membre
inférieur
55,7
55,4
54,6
54,4
Longueur rela¬
tive de la
jambe
23,1
22,1
22,3
Indice crural
80,3
75,2
-
78,1
Indice inter-
membral
82,5
83,7
-
82,6
En ce qui concerne les mensurations absolues, on peut tout jùste comparer les Bakâ aux Bam-
buti de Gusinde et, comme il fallait s’y attendre, toutes les longueurs sont réduites dans la série orien¬
tale. Cette dernière tend egalement à posséder des valeurs indicielles moins grandes que ceües des
Pygmees occidentaux pour les longueurs relatives du membre inférieur et de la jambe ainsi que pour
I indice crural, mais le rapport intermembral est presque identique. Si tant est qu’on puisse accorder
un crédit suffisant à cette confrontation un peu trop succincte, il semblerait cette fois que, contraire-
CC t Y 3 ete trouve P our . le me mbre supérieur, ce sont maintenant les groupes orientaux qui
nnnr Ï a ^ CaraCtenstl 9 ues P T ‘TO^ment pygmées que les Bakâ du Cameroun, en particulier
pour le raccourcissement du membre inférieur et de la jambe. K
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
83
CHAPITRE V
HOMOGÉNÉITÉ OU HÉTÉROGÉNÉITÉ
DU TYPE PHYSIQUE DES PYGMÉES AFRICAINS
Après l’analyse des chapitres II, III et IV qui nous a permis de donner la diagnose morpholo¬
gique des Baka du Cameroun en les situant par rapport aux autres Pygmées africains, nous pouvons
aborder la première des deux questions que nous nous sommes posés en tête de ce travail : les carac¬
tères qui particularisent les petits hommes de la forêt équatoriale se retrouvent-ils identiques dans tous
les groupements, aussi bien à l’Ouest de la boucle du Congo qu’à l’Est? Ou présentent-ils au contraire
une forte variabilité qui les fait différer d’un groupe à l’autre ? Autrement dit, y a-t-il ou non une cer¬
taine homogénéité du type physique chez les Pygmées d’Afrique?
L’existence d’une assez grande diversité morphologique parmi ces derniers est admise en réalité
depuis longtemps, puisque, dès 1896, Hamy intitulait un de ses articles sur les Babinga « la pluralité
des types ethniques chez les Négrilles » et que, en 1911, Poutrin décrivait à l’intérieur du groupe occi¬
dental les variétés brachycéphale et sous-dolichocéphale. Par la suite plusieurs auteurs ont parlé à
maintes reprises de cette variabilité sur le vivant et l’un d’entre nous est parvenu à la même conclusion
par l’étude du squelette. Cependant, dans tous les manuels d’anthropologie, dans toutes les classifica¬
tions raciales, on cite toujours bon nombre de particularités qui leur sont communes et qui précisé¬
ment les différencient des autres populations mélanodermes au milieu desquelles ils vivent.
À l’aide des documents rassemblés ici, qui constituent l’essentiel de ce que nous connaissons
actuellement sur l’anthropologie du Pygmée d’Afrique, nous nous demanderons dans quelle mesure ces
deux hypothèses se trouvent vérifiées par les faits et si l’une ne possède pas plus de poids que l’autre ?
Comme on l’a souvent signalé au cours des pages précédentes, il s’avère nécessaire d’effectuer
un choix sévère dans les documentations de comparaison, en n’hésitant pas à éliminer celles dont les
résultats paraissent sujets à caution. C’est pourquoi nous limiterons les confrontations qui vont suivre
aux quelques séries qui nous ont semblé offrir un maximum de garanties. Du côté occidental, les Bakâ,
pour lesquels nous conserverons la distinction en deux groupes utilisée dans l’analyse morphologique,
seront comparés aux Babinga de Bilolo et à ceux des environs d’Ouesso ; du côté oriental, les trois groupes
d’Efé, de Basua et de Bakango seront confrontés entre eux et avec les Pygmées occidentaux pour les
mesures céphaliques, tandis que, pour les autres dimensions corporelles, on ne pourra envisager qu’une
série unique composée non seulement d’Efé et de Basua mais aussi d’Aka.
I. - COMPARAISON DES CARACTÈRES DESCRIPTIFS
Pour les seuls caractères descriptifs, qui, nous le verrons plus loin, présentent une importance
de premier plan dans la mise en évidence du particularisme morphologique des Pygmées, nous serons
obligés d’éliminer les Babinga de Bilolo sur lesquels Cresta n’a fourni aucun renseignement à ce sujet.
Afin de remédier à cette carence, nous signalerons quand nous le jugerons nécessaire d’autres documen¬
tations occidentales qui ont été exclues en ce qui concerne les caractères métriques.
Source : MNHN, Paris
84
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
A. - PIGMENTATION.
La comparaison des divers groupes en ce qui concerne la couleur de la peau est très difficile à
établir de manière rigoureuse car les échelles utilisées ont des codifications différentes et générale¬
ment non similaires d’une enquête à l’autre. Force est donc de se contenter des notations au jugé qui
manquent de précision. Cette réserve faite, il semble qu’on puisse attribuer à l’ensemble des Pygmées
occidentaux et orientaux une pigmentation relativement claire avec apparition fréquente de reflets rou¬
geâtres. Dans plusieurs séries de l’Ouest, chez les Babinga d’Ouesso, chez ceux du Bas-Oubangui,
Poutrin et Lalouel signalent l’existence de quelques variations dans la couleur de l’épiderme, certains
ayant une peau franchement claire tandis que d’autres l’ont nettement plus foncée. C’est aussi ce que
nous avons trouvé pour les Bakâ, ceux de Messaména accusant un assombrissement par rapport à ceux
de Yokadouma. Poutrin comme Lalouel attribuent l’accentuation de la pigmentation à une influence
négroïde. De même. Pales considère que les Babinga de M’Baïki sont assez foncés pour des Pygmées
en raison d’un métissage plus ou moins marqué avec les Noirs du voisinage. Nous ne pouvons fournir
la même explication à propos des Bakâ car, pour ce caractère, la série de Messaména, à la peau la plus
sombre, peut être considérée, par de nombreux indices tant ethnographiques que strictement anthro¬
pologiques, comme plus représentative du type pygmée que les Bakâ de Yokadouma.
Des yeux moyennement pigmentés et des cheveux assez foncés paraissent être de règle dans la
majorité des groupes de l’Ouest, aucun auteur ne signalant de modifications importantes k ce sujet.
Bien que nous ne possédions que des renseignements superficiels sur les groupes de l’Est, ceux-ci ne
semblent pas accuser de divergences sous cet angle.
Dans l’ensemble, malgré l’insuffisance de la documentation sur la pigmentation, on peut admettre
que cette dernière ne présente pas de variations considérables chez les Pygmées d’Afrique. La couleur
de la peau en particulier et à un moindre degré celle des yeux sont des caractères qui permettent une
distinction valable entre les Pygmées et les autres Mélano-Africains. Mais, quand on constate, çà et là
parmi les Pygmées, un assombrissement plus ou moins marqué de la peau, rien ne prouve que celui-ci
puisse être interprété avec certitude comme provenant d’une influence négroïde.
B. - Pilosité
D’une manière générale, la pilosité corporelle est relativement développée du côté occidental,
un peu moins du côté oriental, mais dans les deux grands groupes, les cheveux, crépus, sont particu¬
lièrement abondants et on relève fréquemment la présence de moustaches et de barbiches qu’on ne
trouve presque jamais chez les Noirs. Le système pileux est moins fourni chez les Bakâ de Yokadouma,
ceux-ci possédant cependant, tout comme les Pygmées orientaux, une pilosité qui, sans être aussi mar¬
quée que dans les populations européennes, est suffisamment accentuée pour constituer un trait dis¬
tinctif par rapport aux Noirs, dont le corps et le visage sont presque dépourvus de poils.
C. - Caractères descriptifs de la face.
En dehors de la forme du front, uniformément bombé chez tous les Pygmées, ce sont surtout les
caractères de la face qui se présentent comme particulièrement homogènes et qui constituent les élé¬
ments les plus spécifiques du type pygmée.
Le prognathisme est généralement moyen et localisé à la région sous-nasale chez les Pygmées
occidentaux ; un résultat identique est trouvé pour les Bambuti orientaux, mais les investigations sur
le vivant n en parlant pas chez ces derniers, ce sont les comparaisons sur l’aspect du massif facial
faites à partir de petites séries crâniennes des deux groupes qui permettent d’aboutir à cette conclusion.
Dans l’un et l’autre groupe, les yeux s’enfoncent légèrement dans les orbites, comme chez les
Européens ; ils ne sont jamais à fleur de peau comme chez les Noirs.
La forme du nez dite en « tubercule », au dos aplati et aux faces latérales renflées où seules les
narines font saillie, domine très largement dans les séries occidentales et orientales. Quand il y a une
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
85
diminution des taux de cet aspect caractéristique, comme à Yokadouma ou chez les Bakango de Flturi,
on constate que c’est au profit de la forme en « entonnoir » qui est plus courante chez les autres méla-
nodermes.
Les lèvres, moyennement épaisses, ne prennent que rarement l’aspect éversé, leur couleur tire
sur le rouge plus que sur le violet et la lèvre supérieure accuse une convexité marquée qu’on retrouve
chez tous les Pygmées. Là encore, quand il y a atténuation de ces caractères (Bakâ de Yokadouma), on
voit apparaître en remplacement ceux qui particularisent la bouche des Noirs, aux lèvres bien plus
épaisses et fréquemment éversées.
L’éminence mentonnière n’est jamais très prononcée et les Pygmées des deux groupes ont un
menton légèrement fuyant.
L’oreille, enfin, à l’Ouest comme à l’Est, se distingue par l’extrême fréquence de l’absence du
lobule, mais l’apparition du tubercule de Darwin est rarissime.
En résumé, cette confrontation des principaux caractères descriptifs — pigmentation, pilosité,
traits du visage — montre qu’il existe incontestablement une homogénéité de fond chez tous les Pyg¬
mées africains. Ce sont d’ailleurs ces caractères qui avaient frappé les premiers observateurs car,
associés à la très petite stature, ils donnaient à ceux qu’on a d’abord appelé Négrilles un air de res¬
semblance frappante qui les différenciait au simple coup d’œil de tous les autres Mélanodermes.
IL - COMPARAISON DES CARACTÈRES MÉTRIQUES PAR LES PROFILS GRAPHIQUES
La confrontation des données métriques (dimensions absolues et indices) sera résumée par des
profils graphiques construits d’après la formule de Mollison (cf. chap. I, p. 21). Cette méthode, qui
n’exige pas des calculs très compliqués, permet d’exprimer visuellement les relations entre les moyennes
de plusieurs populations en fonction du sigma de l’une d’entre elles considérée comme la population
de référence. Dans les profils qui vont suivre, cette dernière est représentée par les Bakâ du groupe
de Messaména-Lomié.
Fie. 36. — Profils graphiques de quelques Pygmées africains du groupe occidental comparés à ceux du groupe oriental : principales
dimensions absolues de la tête.
A. - TÊTE
Les figures 36 et 37 concernent les principales dimensions absolues et relatives de la tête. Aux
Bakâ de Messaména sont opposés les Bakâ de Yokadouma, les Babinga de Bilolo et ceux d’Ouesso du
côté occidental, les Efé, les Basua et les Bakango du côté oriental. Notons que les profils des Babinga
de Bilolo sont discontinus, certaines mesures céphaliques n’ayant pas été prises par Cresta et que les
profils des Babinga d’Ouesso ne concernent que les indices, les mensurations absolues n’ayant pas été
publiées par Poutrin.
Source : MNHN, Paris
86
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
1) Mensurations absolues.
Sur la figure 36, on constate qu’il y a entre les diverses séries envisagées des variations assez
importantes de la plupart des mesures absolues. —
En règle générale, à l’exception de la largeur frontale chez les Basua, toutes les valeurs sont
moins élevées dans le groupe oriental ; si les modifications de la longueur et de la largeur céphaliques
ne paraissent pas très accusées, en revanche les mesures faciales, principalement les hauteurs, pré¬
sentent des écarts importants. Une face plus basse et moins large, un nez bien moins long et presque
aussi large, une bouche à la fois moins haute et moins large caractérisent les Pygmées orientaux vis-
à-vis des occidentaux : ces caractères métriques de la face ne paraissent donc pas homogènes dans les
deux grands groupes.
On peut remarquer d’autre part, par la comparaison des trajets des divers profils, qu’il existe
aussi des variations à l’intérieur de chaque grand groupe.
Parmi les Occidentaux, les Bakà de Yokadouma, malgré quelques différences, sont proches de
ceux de Messaména, mais les Babinga de Bilolo s’éloignent franchement des Pygmées camerounais,
s’identifiant presque aux séries des Bambuti ituriens avec lesquelles leur profil tend à se confondre
pour la plupart des caractères. Si nous avions pu introduire dans le graphique, les Babinga d’Ouesso,
il ne fait pas de doute que nous serions parvenus à la même conclusion. Du côté occidental, il ne
semble donc pas y avoir homogénéité entre les Pygmées du Cameroun et ceux de la République cen¬
trafricaine.
Parmi les orientaux, bien que les profils graphiques paraissent en gros suivre des directions
identiques, il y a aussi des différences marquées en ce qui concerne la longueur de la tête, la largeur
du front, les hauteurs de la face et du nez ainsi que la largeur de la bouche. Ce sont les Bakango qui,
pour la majorité de ces caractères, s’éloignent le plus des deux autres séries, mais des divergences se
manifestent également entre les Efé et les Basua en ce qui concerne la largeur frontale et la hauteur
nasale. Bien que, géographiquement, ces groupes de Bambuti soient relativement moins éloignés les uns
des autres que les Bakâ des Babinga, ils ne présentent pas non plus d’homogénéité dans les dimensions
absolues de leur tête.
2) Mensurations relatives.
La figure 37 relative aux indices confirme et amplifie ce qui vient d’être avancé au sujet des
mesures absolues.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
87
Les différences entre le groupe occidental et l’oriental s’avèrent évidentes. Assez faibles pour
l’indice céphalique qui présente d’une série à l’autre de petites variations peu orientées à l’échelon du
grand groupe, elles se précisent en ampleur et en direction pour l’indice facial morphologique toujours
abaissé chez les orientaux, pour l’indice nasal invariablement plus élevé, enfin pour l’indice buccal nette¬
ment plus faible. Une face plus basse, un nez encore plus platyrhinien et une bouche moins large aux
lèvres moins épaisses distinguent les Pygmées orientaux des occidentaux. Seuls, les Babinga d’Ouesso
traduisent des écarts dans les valeurs indicielles qui sont souvent considérables et qui ne vont pas tou¬
jours dans le sens qu’on aurait pu attendre.
À l’intérieur de chaque grand groupe, les divergences indicielles sont encore plus accusées que
celles des mesures absolues.
Du côté occidental, les Babinga de Bilolo sont cette fois assez peu différents des Bakâ sauf sous
le rapport des proportions du nez pour lesquels de nouveau ils s’identifient avec les Bambuti ituriens ;
quant aux Babinga d’Ouesso, mis à part l’indice céphalique, ils manifestent des écarts très conséquents
vis-à-vis de tous les autres Pygmées africains.
Du côté oriental, les différences sont également fortes, les plus marquées étant toujours électi¬
vement cantonnées sur les proportions faciales, particulièrement les indices facial morphologique et
nasal. Comme pour les dimensions absolues, les Bakango accusent le maximum d’éloignement, se sépa¬
rant nettement des Efé et des Basua qui présentent au contraire entre eux un certain air de ressem¬
blance.
En bref, les données céphaliques comparées à l’aide des profils graphiques de Mollison montrent
qu’il existe une hétérogénéité marquée au niveau de la tête chez les Pygmées africains, non seulement
quand on confronte le groupe de l’Ouest à celui de l’Est, mais aussi quand on compare les séries à
l’intérieur de chaque grand groupe.
Fie. 38. — Profils graphiques de quelques Pygmées africains du groupe occidental comparés à ceux du groupe oriental : stature et
principales dimensions absolues du tronc et des membres.
B. — Stature, tronc et membres.
Les figures 38 et 39 représentent les profils des principales mensurations absolues et relatives
du reste du corps. Les remarques qui ont été faites au sujet des Babinga de Bilolo (trajet discontinu)
et d’Ouesso (absence de profil des mensurations absolues) dans l’étude céphalique demeurent valables
dans l’étude de la stature, du tronc et des membres. Les Pygmées orientaux ne constituent plus qu’une
série unique.
Source : MNHN, Paris
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
1) Mensurations absolues.
La stature et les dimensions du tronc et des membres (Fig. 38) accusent de grandes divergences
entre les Pygmées orientaux et occidentaux, dont les profils sont séparés sur la totalité de leurs trajets.
La taille infiniment plus petite des premiers crée en effet une différence qui se répercute au niveau des
divers segments corporels, aussi bien sur les largeurs que sur les longueurs. Seules, la longueur du bras
des Bambuti ituriens se rapproche de celle des Bakâ et la largeur bicrête des Babinga de Bilolo s’iden¬
tifie presque à celle des Pygmées orientaux.
Du côté occidental, les Babinga de Bilolo ne s’écartent que légèrement des deux séries camerou¬
naises en ce qui concerne la stature, la taille assis et la largeur biacromiale, mais, avec le diamètre
bicrête, qui traduit un bassin nettement rétréci par rapport à celui des Bakâ, ils se distinguent fran¬
chement de ces derniers, tendant pour ce caractère à s’identifier aux Pygmées de l’Est. Ce que le profil
des indices chez les Babinga d’Ouesso permet de supposer sur les mesures absolues laisse à penser
que ceux-ci diffèrent également et des Bakâ et des Babinga de Bilolo.
Du côté oriental, on ne peut comparer les trois groupes de Bambuti entre eux puisque nous
n’avons que la série globale de Gusinde. Si on se réfère pour la stature seulement aux trois séries
d’Efé, de Basua et de Bakango publiées par Schebesta et Lebzelter, on constate néanmoins que les
différences intérieures sont légèrement moins accentuées chez les Pygmées de l’Est que chez ceux de
l’Ouest.
Fie. 39. Profils graphiques de quelques Pygmées africains du groupe occidental comparés h ceux du groupe oriental : principaux
indices du tronc et des membres.
2) Mensurations relatives.
Les profils de la figure 39 montrent que les proportions du tronc et des membres sont diffé¬
rentes dans les deux grands groupes de Pygmées, des écarts particulièrement significatifs étant relevés
pour les indices cormique et brachial. Avec une stature plus haute, les Occidentaux comparés aux
Orientaux ont aussi un tronc plus allongé et un avant-bras bien plus long par rapport au bras. Bien
que moins importantes, les modifications de l’indice acromio-iliaque ainsi que celles des longueurs rela¬
tives du membre supérieur et de la jambe contribuent aussi à différencier les uns des autres, des
hanches plus larges, un membre supérieur et une jambe plus longs caractérisant les Bakâ et les Babinga
comparativement aux Efé-Basua-Aka.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
89
Plusieurs variations, dont certaines assez conséquentes, se manifestent également quand on con¬
fronte les Bakâ aux Babingas. Si ceux de Bilolo ont un indice cormique très voisin de celui des Bakâ,
ils se séparent de ces derniers par un bassin moins développé dans le sens transversal aussi bien par
rapport à la stature qu’au diamètre biacromial. Quant aux Babinga d’Ouesso, à l’exception de la lon¬
gueur relative du membre inférieur, ils diffèrent des Baka au moins autant que ces derniers différaient
des Bambuti. De tous les Pygmées envisagés ici, ce sont eux qui possèdent le buste et le membre supé¬
rieur les plus longs ; les proportions des hanches et des épaules sont en revanche voisines de celles
des Babinga de Bilolo, mais opposées à celles des Bakâ et des Pygmées de l’Est.
En résumé, qu’on considère les données céphaliques ou celles du tronc et des membres, les men¬
surations absolues ou les indices, les résultats obtenus par l’examen comparé des profils graphiques
aboutissent à la conclusion qu’il y a une assez forte variabilité du type physique chez les Pygmées
d’Afrique, ceux-ci paraissant certainement moins homogènes dans leurs mensurations que dans leurs
caractères descriptifs.
III. - ANALYSE DE VARIANCE
Afin de vérifier les résultats du paragraphe précédent par une autre méthode statistique, nous
avons effectué une analyse de variance sur six séries de Pygmées africains, dont trois pour le groupe
occidental et trois pour le groupe oriental. Le calcul du F de Snédécor exigeant la connaissance du
sigma de chaque caractère, nous avons retenu pour le groupe occidental les deux séries de Bakâ et
celle des Babinga de Bilolo, pour le groupe oriental les trois séries d’Efé, de Basua et de Bakango. Ce
choix limitait forcément le nombre des caractères métriques qu’il était possible d’utiliser : 7 caractères
céphaliques et la stature. Les moyennes et les sigma de ces 8 caractères métriques dans les six sous-
populations de Pygmées africains sont rappelés dans le tableau 40.
Tableau 40
Moyennes et écarts-types des caractères métriques utilisés pour l’analyse de variance.
Dimensions
Bak
Bak
Babinga
Efé
Basua
Bakango
Messamena
Yokadouma
Bilolo
N.E. Ituri
S. Ituri
0. Ituri
N
60
N -
55
N
87
N -
98
N
50
U m
ice
U
0
U
0'
M
<S
M
C
U
<5
U
<T
Long, tête
183,6
6,18
184,2
5,33
182,2
5,29
181,5
4,24
182,4
5,60
179,3
3,70
Larg. tête
146,2
4,45
144,5
4,30
143,1
4,45
143,9
2,95
142,8
4,09
144,8
3,09
Larg. front.
min.
106,2
5,50
104,2
4,76
104,2
5,83
106,2
3.86
108,8
4,35
104,7
5,65
Haut.morphol.
face
111,6
5,73
110,7
7,50
109,2
6,26
105,2
5,26
107,0
5,77
106,8
6,21
Larg. bizygom
.135,4
•5,73
136,0
5,05
134,5
4,57
152,6
4,36
133,2
4,94
131,5
4,10
Haut, nez
47,4
4,40
46,5
3,97
40,6
3,71
43,2
2,62
40,1
3,54
45,1
5,63
Larg. nez
46,6
3,21
46,6
4,45
43,8
3,26
45,8
2,85
44,6
2,95
43,9
2,70
Stature
153,1
7,00
154-,9
5,18
152,3
5,26
142,9
5,09
144,6
5,01
143,9
4,99
À partir des données du tableau 40, nous avons calculé le F dans les six séries de Pygmées afri¬
cains, dans les trois séries de Pygmées occidentaux, enfin dans les trois séries de Pygmées orientaux,
ceci afin d’évaluer le degré d’homogénéité aux trois niveaux déterminés : homogénéité entre les
deux grands groupes, l’occidental et l’oriental ; homogénéité à l’intérieur du groupe occidental ; homo¬
généité à l’intérieur du groupe oriental. Les résultats sont consignés sur le tableau 41.
Source : MNHN, Paris
90
H.V. VALLOIS ET P. MARQUER
Tableau 41
Analyse de variance dans six séries de Pygmées africains.
Dimensions.
ïÿgmées occidentaux
et orientaux
ïÿgmées occidentaux
Itygmées orientaux
6 séries
5 séries
5 séries
P
P
P
Long, tête
10,65
++
2,45
13,31
++
Larg. tête
6,78
++
8,79
++
6,47
++
Larg. front,
min.
8,57
++
2,85
18,78
Haut, morphol.
face
12,22
++
2,57
2,51
Larg. bizygom.
10,50
++
1,56
2,98
Haut, nez
45,62
++
65,66
++
39,86
++
Larg. nez
12,05
++
14,91
++
11,56
++
Stature
73,05
++
3,40
+
2,10
+ significatif
P = 0,05
++
p = 0,01
Comme on le voit par les valeurs du tableau 41, il existe une hétérogénéité marquée entre le
groupe occidental et l’oriental, le F étant significatif avec une probabilité de 0,01 pour tous les carac¬
tères envisagés. C’est la stature, seule mensuration de l’ensemble du corps qui ait pu être examinée,
qui accuse le maximum d’hétérogénéité avec des écarts différentiels variant de 7 à 12 cm. Sur la tête,
les hauteurs, spécialement celle du nez, varient plus que les largeurs.
À l’intérieur de chaque grand groupe de Pygmées, il y a naturellement un peu plus d’ho¬
mogénéité, mais sur huit caractères on en relève cependant quatre chez les occidentaux (largeurs
de la tête et du nez, hauteur nasale et stature) et cinq chez les orientaux (longueur de la tête, lar¬
geurs de la tête, du front et du nez, hauteur nasale) qui sont franchement hétérogènes.
Ainsi, l’analyse de variance et l’étude des profils graphiques aboutissement sensiblement à une
conclusion identique : existence d’une variabilité assez importante du type physique chez les Pygmées
d’Afrique, parmi lesquels, si l’on a pu détecter sur le plan descriptif des ressemblances évidentes dans
la pigmentation, la pilosité et certains aspects particuliers du visage, force est aussi de reconnaître
d’importantes différences dans les mensurations de la tête et du reste du corps. Cette différenciation
morphologique, plus ou moins accusée suivant qu’on compare les Pygmées de l’Est à ceux de l’Ouest
ou les Bakâ du Cameroun aux Babinga de la République Centrafricaine ou encore les divers Bambuti
ituriens entre eux, n’a d’ailleurs rien qui a priori doive surprendre. En effet, il s’agit toujours de très
petits groupes, vivant plutôt en vase clos, qui réalisent dans leur mode d’existence la plupart des con¬
ditions favorables au déroulement des mécanismes modificateurs de la dérive génique. C’est une ques¬
tion qui sera reprise dans le prochain chapitre, quand nous étudierons les relations des Pygmées avec
les autres mélanodermes et aborderons le problème du métissage.
Source : MNHN, Paris
LES PYCMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
91
CHAPITRE VI
PYGMÉES D’AFRIQUE ET MÉLANO-AFRICAINS
Après avoir exposé dans les chapitres précédents les relations anthropologiques entre les divers
groupes de Pygmées, il nous reste à confronter ceux-ci avec d’autres Mélanodermes du même conti¬
nent. Laissant intentionnellement de côté les comparaisons qui ont déjà été maintes fois faites soit
avec les races fossiles, soit avec les Pygmées d’Asie ou d’Océanie, nous nous limiterons à situer les
Pygmées par rapport à l’ensemble mélano-africain des régions équatoriales et nous choisirons de pré¬
férence des Noirs de la forêt ou de la savane qui soient, dans la mesure du possible, les plus proches
voisins des Pygmées étudiés dans ce travail.
Cinq séries de Mélano-africains ont pu être retenues ; elles sont énumérées au paragraphe II C
du chapitre I (cf. p. 20), avec tous les renseignements que nous avons pu recueillir à leur sujet dans
les publications qui les concernent. Rappelons donc simplement qu’il s’agit des Fali et des Badjoué du
Cameroun, des M’Bimou de la République centrafricaine, enfin de deux groupes de Bira de la région
iturienne du Zaïre. Les Fali sont des Noirs de la savane, les Badjoué et les M’Bimou des Noirs de la
forêt que nous comparerons aux Pygmées occidentaux représentés par les Bakà de Messaména et de
Yokadouma ainsi que par les Babinga de Bilolo. Les Bira comprennent des Noirs de même origine dont
les uns vivent en forêt et les autres en savane ; ils seront confrontés avec les Bambuti de l’Ituri, Efé,
Basua et Bakango.
I. - COMPARAISON DES CARACTÈRES DESCRIPTIFS
Nous avons parlé à plusieurs reprises de l’importance des caractères descriptifs dans la diagnose
du type physique du Pygmée africain et nous indiquions que ces éléments descriptifs, malheureusement
trop souvent négligés par les anthropologistes ou relevés de manière très fantaisiste, se montraient
particulièrement homogènes chez tous les Pygmées occidentaux comme orientaux, constituant de plus
— tout au moins pour certains d’entre eux — des traits distinctifs bien accusés par rapport aux autres
populations mélanodermes de l’Afrique.
En raison de l’absence ou de l’insuffisance des notations de ces caractères dans la grande majo¬
rité des documentations, nous sommes obligés de limiter la comparaison aux Pygmées Bakà et aux
Noirs Badjoué du Cameroun, seuls groupes bien étudiés sous cet angle et par le même observateur.
Les fréquences des principaux caractères descriptifs retenus sont indiquées dans les tableaux 42 et 43.
— Couleur de la peau : les Badjoué se séparent nettement des Bakà par une forte augmentation des
pourcentages dans les numéros 30-31, 32-33 de l’échelle de von Luschan qui correspondent à un
assombrissement marqué de la peau. Les différences sont significatives avec la série de Messa¬
ména (X 2 = 24,7 — p = 0,001 — 3 degrés de liberté) et encore plus avec celle de Yokadouma
(X 2 = 64,8 — p = 0,001 — 3 degrés de liberté). Contrairement à ce qui se passe pour d’autres
caractères, ce sont les Bakà de Messaména qui se rapprochent le plus des Noirs.
Source : MNHN, Paris
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Tableau 42
Comparaison des Pygmées Bakâ et des Noirs Badjoué du Cameroun ; caractères descriptifs (en %).
Couleur de la
peau.
N
22-25
24-25
26-27
28-29
30:31
32-33
BAKA MESSAMENA
60
_
3,3
30,0
25,0
41,7
-
BAKA YOKADOUMA
55
1,8
29,1
49,0
9,1
-
BADJOUE
67
"
1,5
8,9
10,4
61,1
Pilosité.
N
0
I
II
III
BAKA MESSAMENA
60
6,6
21,7
41,7
30,0
EAKA YOKADOUMA
55
9,1
52,7
40,0
18,1
BADJOUE
48
22,9
56,2
2,0
Forme
du front
N
Fuyant
Droit
Bombé
BAKA MESSAMENA
60
10,0
38,3
51,6
BAKA YOKADOUMA
55
9,0
29,1
61,8
BADJOUE
55
9,4
39,6
50,9
Progn
îthisme.
N
Nul
Faible
Moyen
Fort
BAKA 7 MESSAMENA
60
10,0
30,0
50,0
10,0
BAKA YOKADOUMA
55
3,6
21,8
60,0
14,5
BADJOUE
53
3,7
24,5
58,5
13,2
Forme
du nez.
N
Type I
Type 2
Type 3
saillant "en en-
"en tu
tonnoii" bercule"
BAKA MESSAMENA
60
5,0
BAKA YOKADOUMA
55
9,1
36,3
EADJCUE
53
71,7
28,3
— Pilosité : l’élévation des taux dans les catégories II et III chez les Bakâ, leur diminution chez les
Badjoué concrétisent l’existence d’un système pileux franchement plus développé du côté pygmée.
Cette fois, c’est la série de Yokadouma qui, avec une moindre pilosité, se situe entre les Bakâ
de Messaména et les Badjoué, comme le montrent et les pourcentages et les valeurs du X 2
(Bakâ de Messamena/Badjoué X 2 = 29,9 — p = 0,001 — 3 degrés de liberté ; Bakâ de Yoka-
douma/Badjoué X 2 = 16,1 - p = 0,01 - 3 degrés de liberté).
— Forme du front : il n’y a pratiquement aucune différence entre les Pygmées et les Noirs en ce qui
concerne la forme du front, ce dernier étant le plus souvent bombé ou moins fréquemment droit
chez les Badjoué comme chez les Bakâ.
— Prognathisme : de même que le caractère précédent, le prognathisme ne sépare pas significative¬
ment les Pygmées des Noirs, les uns et les autres possédant uniquement un prognathisme sous-
nasal faible à moyen.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
93
— Forme du nez : avec ce trait qui constitue un des aspects les plus caractéristiques de la physionomie
du Pygmée, nous retrouvons aussi une franche opposition avec les Badjoué. Le type 1 domine
très largement chez ces derniers tandis que le type 3 dit « en tubercule » est majoritaire du
côté pygmée. Les tests de signification entre le groupe de Messaména et les Badjoué (X 2 = 77,7 —
p = 0,001 — 2 degrés de liberté), entre ceux-ci et le groupe de Yokadouma (X 2 = 56 — p
= 0,001 — 2 degrés de liberté), montrent d’autre part, comme d’ailleurs la répartition des
fréquences, que les Bakâ de Yokadouma, avec environ 1/3 de représentants dans le type 2 dit
« en entonnoir » tendent à se rapprocher des Badjoué plus que les Bakâ de Messaména.
Tableau 43
Comparaison des Pygmées Baka et des Noirs Badjoué du Cameroun : caractères descriptifs (en %).
Forme de la
lèvre supérieure.
N
Concave
Droite
Convexe
BAKA MESSAMENA
60
_
BAKA YOKADOUMA
55
3,6
BADJOUE
53
24,5
62,3
13,2
Forme du mer
ton
N
Saillant
Droit
Fuyant
Absent
BAKA MESSAMENA
60
3,3
25,0
BAKA YOKADOUMA
55
3,6
20,0
BADJOUE
53
9,4
33,9
52,8
3,8
Lobule de 1
oreille.
N
Libre
Adhérent
Absent
BAKA MESSAMENA
60
28,5
BAKA YOKADOUMA
55
41,8
BADJOUE
53
22,6
22,6
54,7
— Forme de la lèvre supérieure : la convexité de l’espace naso-labial, caractère presque toujours pré¬
sent à Messaména, un peu moins souvent à Yokadouma, oppose les Pygmées aux Badjoué, ces
derniers possédant une lèvre supérieure droite ou concave mais exceptionnellement convexe. Là
encore et plus que pour la forme du nez, les Bakâ de Yokadouma occupent une place intermé¬
diaire entre ceux de Messaména et les Badjoué, avec une réduction des taux de lèvres convexes
au profit des lèvres droites. Les X 2 sont néanmoins toujours hautement significatifs (Bakâ Messa-
ména/Badjoué X 2 = 70,6 - p = 0,01 - 2 degrés de liberté ; Bakâ Yokadouma/Badjoué X 2
= 36,1 — p = 0,001 — 2 degrés de liberté).
— Forme du menton : il y a chez les Pygmées par rapport aux Noirs Badjoué une petite tendance à
posséder un menton légèrement plus fuyant, mais cette différence n’atteint le seuil de signifi¬
cation que pour la série de Yokadouma (X 2 = 4,7 — p = 0,05 — 1 degré de liberté).
— Lobule de l’oreille : l’absence de lobule auriculaire est plus fréquente chez les Bakâ que chez les
Badjoué, ceux-ci ayant environ 1/4 de sujets présentant soit un lobule libre, soit un lobule adhé¬
rent. Les différences atteignent le seuil de signification (Bakâ Messaména/Badjoué X 2 = 5,9 —
p = 0,05 — 2 degrés de liberté ; Bakâ Yokadouma/Badjoué X 2 = 15,5 — p = 0,001 — 2 degrés
de liberté).
Si nous résumons l’essentiel de cette comparaison descriptive, nous dénombrons 4 caractères qui
séparent de façon très nette les Bakâ des Badjoué : couleur de la peau (plus claire), pilosité (plus deve-
Source : MNHN, Paris
94
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
loppée), nez (dominance de la forme « en tubercule »), lèvre supérieure (convexe). Un cinquième carac¬
tère, la plus faible saillie de l’éminence mentonnière chez les Bakâ, particularise aussi, mais à un
moindre degré, le Pygmée par rapport au Noir. Sauf pour la couleur de la peau, on constate que la
série de Messaména, considérée du point de vue culturel comme plus spécifiquement pygmée, est aussi
celle dans laquelle les traits vraiment distinctifs du type pygmée se manifestent avec une plus grande
fréquence et sous leur aspect le plus net. Chez les Bakâ de Yokadouma, qui ont incontestablement
subi certaines influences négroïdes ayant apporté des modifications dans leurs coutumes tradition¬
nelles, on relève aussi du point de vue anthropologique quelques légères tendances susceptibles de
suggérer des contacts plus ou moins accentués entre les deux groupes.
Si, au lieu des Badjoué, Noirs de la forêt, nous avions eu la possibilité de confronter aux Bakâ
des Noirs de la savane, comme les Fali par exemple, il est vraisemblable de penser que l’opposition
aurait été plus tranchée. On sait en effet que, pour de nombreux caractères, vraisemblablement ceux
qui sont particulièrement soumis aux actions mésologiques et au genre de vie, il y a des interférences
qui se produisent entre Pygmées et Noirs de la forêt, tout laissant à penser, comme nous le verrons
plus loin, que ce sont les Pygmées qui, du point de vue de l’anthropologie physique, influent sur les
Noirs plus que le contraire.
IL - COMPARAISON DES CARACTÈRES MÉTRIQUES PAR LES PROFILS GRAPHIQUES
La construction des profils graphiques des figures 40 à 46 a été faite pour les séries de Pygmées
retenues à partir des mensurations qui avaient servi à établir les profils des figures 36 à 39 et pour les
Noirs à l’aide des mensurations contenues dans le tableau 44.
Afin de simplifier la lecture des profils, nous avons dû opérer en deux temps, c’est-à-dire com¬
parer séparément les Pygmées des deux groupes aux séries Mélano-africaines qui, géographiquement,
en sont les plus proches : d’une part Bakâ et Babinga aux Badjoué, Fali et M’Bimou; d’autre part Efé,
Basua et Bakango aux Noirs Bira de la savane et de la forêt.
A. - TÈTE.
1) Pygmées occidentaux et Noirs.
Les figures 40 et 41 concernent la confrontation des données céphaliques du côté occidental. La
ligne de base constituant la population de référence est donnée par les Bakâ de Messaména.
Si l’on tient compte uniquement des variations qui vont à peu près dans le même sens quand on
envisage toutes les séries pygmées par rapport à toutes les séries de Noirs, les profils de la figure 40
montrent que les premières se distinguent des secondes essentiellement par la longueur de la tête, la
hauteur bilabiale, la largeur buccale et, à un moindre degré, par les dimensions longitudinale et trans¬
versale de la face. Dans l’ensemble, les Noirs ont une tête plus allongée (sauf les M’Bimou), des lèvres
bien plus épaisses et une bouche moins large ; ils ont aussi une face qui tend à s’élever légèrement et
surtout a s élargir. Les modifications de la largeur céphalique et des dimensions nasales sont assez
faibles et surtout moins orientées que les précédentes. Si par exemple le diamètre transverse s’accroit
nettement chez les Badjoué, il est à peu près identique à celui des Bakâ chez les Fali et les M’Bimou.
De même les oscillations de la hauteur du nez, peu importantes, se traduisent par une augmentation
pour les Badjoué, une diminution pour les Fali et les M’Bimou ; ces trois populations mélano-africaines
ont en revanche un nez toujours plus étroit que les Bakâ.
Certains des écarts releves ci-dessus provoquent des différences dans les proportions céphaliques
(Fig. 41), mais c’est essentiellement sur le massif facial, au niveau des indices nasal et buccal, que l’on
peut distinguer de manière assez tranchée les Pygmées occidentaux des Noirs avoisinants. Les Fali,
les M’Bimou et les Badjoué sont en effet moins pïatyrhiniens que les Bakâ et les Babinga, et les seuls
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÀ DU CAMEROUN
95
Badjoué comparés aux Baka ont un indice buccal bien plus petit qui met en évidence à la fois l’épais¬
seur plus considérable de leurs lèvres et le rétrécissement marqué de leur bouche.
En ce qui concerne les autres caractères, on peut constater que les profils des Pygmées et des
Noirs de la forêt suivent des chemins très proches, quand ils ne sont pas confondus ; c’est le cas en
particulier pour les indices céphalique, fronto-pariétal, fronto-zygomatique, facial morphologique et
bipalpébral interne et externe : chez les uns et les autres, même franche mésocéphalie, même eurymé-
topie, même face large et enfin rapports bipalpébraux très proches. Seuls, les Fali, Noirs de la savane,
présentent un tracé qui tend à s’éloigner de celui de toutes les autres populations envisagées par un
fort abaissement de l’indice céphalique qui devient dolichocéphale et par l’élévation des indices fronto-
pariétal et transverso-zygomatique qui marque un élargissement du front et de la face par rapport à
la largeur du crâne.
Tableau 44
Principales mensurations de la tête (en mm) et du reste du corps (en cm)
dans les cinq séries de Mélano-Africains qui sont comparés aux Pygmées.
FALI
BADJOUE
M'BI.YOU
BIRA
BIRA
N = 116
N =
75
N =
139
N =
200
N - 178
Cameroun
R.Centrafr.
Zaïre :Ituri
Zaïre
Ituri
Savane
Forêt
Forêt
Savane
Forêt
Huizinga &
Coll. 1974
Vallois
1950
Cresta
,1965
Sporch,1972
Sporch
1972
U
6
U
6
M
<5*
M
6
U
Long, tête
194,7
8,4
190,9
5,74
184,9
_
188,9
6,24
187,9
4,33
Larg. tête
144,4
4,2
151,5
5,51
146,4
-
145,4
4,69
146,4
4,75
Larg. front.
108,6
4,6
107,6
5,78
105,7
-
-
-
-
-
H.morp.face
115,3
8,8
115,6
6,47
112,9
-
116,8
6,51
5,76
Larg. bizygom.
159,7
4,8
140,5
6,46
139,5
-
138,3
4,75
138,7
5,33
Larg.bipalp.ext.
103,8
5,20
-
-
96,5
4,10
95,8
Larg.bipalp.int.
_
-
36,5
2,98
-
-
35,1
2,85
36,0
2,89
Haut, nez
45,5
3,C
46,4
4,71
45,7
-
50,5
3,83
49,9
3,67
Larg. nez
45,0
5,t
44,5
3,83
43,2
-
44,8
2,67
3,14
H. bilabiale
27,0
4,34
-
—
22,7
3,80
21,7
Larg. bouche
55,8
3,6
56,2
3,46
-
-
51,1
3,48
52,4
3,65
I. céphalique
74,4
4,2
79,5
4,52
79,2
-
77,4
3,10
77,9
I. fronto.pariét
75,2
-
71,9
5,85
72,2
-
-
-
-
-
I. fronto.zygora.
77,7
-
76,1
4,21
75,7
-
-
-
-
-
I. trans.zygom.
96,7
-
92,6
5,98
95,2
-
95,1
-
94,7
-
I. facial morph.
81,1
4,5
81,3
5,34
80,9
—
84,5
3,30
83,7
5,85
I. bipalp. ext.
_
73,6
4,83
-
-
69,7
4,38
69,1
4,91
I. bipalp. int.
-
-
25,8
3,48
-
-
25,4
3,95
25,9
I. nasal.
95,3
8,5
92,3
8,78
94,5
-
89,1
8,33
90,2
I. buccal.
48,3
5,89
-
44,4
3,56
41,5
3,97
Stature
169,3
5,2
164,9
5,84
164,2
-
161,2
5,11
158,0
6,17
Taille assis
85,6
5,3
83,9
5-.2C
84,2
-
-
-
-
-
Larg. biacrom.
37,1
1,9
36,5
—
36,4
Larg. bicrête
25,1
1,3
_
_
24,2
-
24,6
1,20
24,5
1,36
Long.memb.sup.
76,4
3,3
-
-
-
-
75,1
4,23
73,1
4,17
Long, bras
_
-
-
-
-
31,3
2,96
30,6
Long.avant bras
_
_
_
-
-
-
26,6
1,41
26,1
1,46
Long.memb.inf.
98,8
4,5
-
-
-
-
92,6
3,83
89,5
4,43
Long, jambe
-
-
-
-
-
39,4
1,91
38,2
I. cormique
50,5
-
50,8
-
51,3
-
-
-
-
-
Larg.rel.hanches
14,8
_
-
-
14,7
-
15,2
1,10
15,5
I. acro.iliaque
67,6
_
_
_
66,3
-
67,6
2,91
67,8
3,25
Long.rel.M.S.
_
_
_
-
_
46,2
1,82
46,1
1,64
I. brachial
_
_
_
_
-
84,2
3,33
85,2
3,21
Long.rel.M.I.
58,3
_
_
-
-
-
57,4
2,31
56,6
2,78
Long.rel.jambe
_
_
_
-
-
24,4
1,32
24,1
I. intermemb.
77,3
'
'
'
81,1
2,28
81,6
2,52
Source : MNHN, Paris
96
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
LONGUEUR LARGEUR LARG. FRONT H. MORPH. LARGEUR LARG.8I- LARG.BI- HAUTEUR LARGEUR HAUTEUR LARGEUR
Fig. 41. — Profils graphiques de Pygmées africains du groupe occidental comparés à des Noirs de la savane et de la forêt : principaux
indices céphaliques.
2) Pygmées orientaux et Noirs.
Sur les figures 42 et 43, les profils concernent les dimensions absolues et relatives de la tête chez
les Pygmées orientaux comparés aux Noirs Bira, les Efé constituant la population de référence.
Si l’on compare les figures 40 et 42, on constate immédiatement que les relations entre Pygmées
et Noirs pour les dimensions absolues ne sont pas identiques dans les deux grands groupes pygmées.
Du côté oriental (Fig. 42) la séparation des profils est nettement plus marquée que du côté occidental
(Fig. 40). Les Basua, les Bakango et les Efé sont caractérisés par des mesures toujours plus petites que
celle des Bira de la savane ou de la forêt, ces derniers possédant des tracés qui se confondent sur la
Source : MNHN, Paris
LES PYCMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
97
presque totalité de leurs parcours. Les Pygmées ont une tête moins longue, une face plus basse et moins
large, un nez moins haut et des lèvres plus fines que les Bira ; en revanche leur nez et leur bouche sont
presque aussi larges que ceux des Bira.
LONGUEUR LARGEUR HAUT SiORPH. LARG. LARG.BI- LARG-BI- HAUTEUR LARGEUR HAUTEUR LARGEUR
Fie. 42. — Profils graphiques de Pygmées africains du groupe oriental comparés k des Noirs de la savane et de la forêt : principales
dimensions absolues de la tête.
(.CEPHALIQUE I. FACIAL I. TRANSV.- I. BIPALPÉ- I BIPALPE- I NASAL L BUCCAL
MORPHOL. ZYGOMAT. BRAL EXT. BRAL INT.
200-
180-
+ C‘l
80-
EFE
/
J
if
\
*•
•
V
v
v
y
\
/
If
Bira savane
Bira forêt
Bakango
30-
-0*1
100-
180-
BasuS"^
Bira forêt
Bira savane
//
!
•
A
/
/
V
1
)
Fie. 43. - Profils graphiques de Pygmées africains du groupe oriental comparés k des Noirs de la savane et de la forêt : principaux
indices céphaliques.
Source : MNHN, Paris
98
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Quand on passe aux indices (Fig. 43) la situation des divers profils change de façon spectaculaire
et, comme du côté occidental, on note qu’il y a, pour plusieurs indices, des positions très voisines des
Pygmées et des Noirs. C’est ce qui se produit au niveau de l’indice céphalique, sauf chez les Bakango
qui présentent une légère tendance vers la brachycéphalie, au niveau de l’indice facial et à celui de
l’indice bipalpébral interne, dont les modifications ne paraissent pas opposer catégoriquement les
deux ensembles de populations. Par contre, comme du côté occidental, nous retrouvons des écarts
dans les indices nasal et buccal attribuant toujours aux Bambuti une plus forte platyrhinie et une bouche
aux lèvres bien moins épaisses.
En résumé, les deux caractères qui, du point de vue céphalique, semblent constituer les meilleurs
critères de distinction entre les Pygmées et les Mélano-africains équatoriaux sont ceux qui donnent les
proportions du nez et de la bouche. Rappelons à ce propos que, du point de vue descriptif, ce sont éga¬
lement les particularités des régions nasale et buccale qui différencient au maximum la face du Pygmée
de celle du Noir.
B. — Stature, tronc et membres.
1) Pygmées occidentaux et Noirs.
Les profils de la figure 44 donnent la comparaison entre les Pygmées occidentaux et les Noirs
pour les principales mesures absolues et relatives du corps. Les M’Bimou et surtout les Badjoué n’ayant
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
99
été étudiés que pour un petit nombre de mensurations, ce n’est qu’aux seuls Fali, Noirs de la savane,
que nous pouvons confronter les Bakâ de façon à peu près complète. Cette réserve faite, les parcours
des divers profils permettent de relever d’importantes différences dans les relations des deux groupes
de Pygmées avec les Noirs avoisinants.
La stature, la taille assis et les longueurs des membres sont naturellement supérieures chez les
Noirs, la largeur des épaules également mais avec un écart qui s’avère déjà moins important par rap¬
port aux Bakâ. Quant à la largeur bicrète, elle tend au contraire à diminuer sensiblement chez les Fali
et encore plus chez les M’Bimou, ce qui donne à ces Noirs de savane ou de forêt des hanches plus
étroites que celles des Pygmées camerounais. Les Babinga de Bilolo ont cependant un diamètre bicrête
encore moins large que celui des Noirs. En ce qui concerne les membres, on remarquera d’autre part
que l’allongement du membre inférieur des Fali comparés aux Bakâ est bien plus accusé que l’allon¬
gement de leur membre supérieur.
STATURE LARGEUR LARGEUR LONGUEUR LONGUEUR LONGUEUR LONGUEUR LONGUEUR
BIACROMIALE BICRETE MEMB.SUP. BRAS AVANT-BRAS MEMB.INF. JAMBE
BIRA
SAVANE
50-
100-
150-
-Cj]
200-
250-
300-
350-
Bira'"\
forêt
Efe“>^
Basua
A taj
\
/
Bira
forêt
Efe
Basua
Aka
Fig. 45. — Profils graphiques de Pygmées africains du groupe oriental comparés & des Noirs de la savane et de la forêt : principales
dimensions absolues du corps.
De ces résultats, il est facile de déduire l’existence de modifications profondes dans les propor¬
tions corporelles quand on passe du Pygmée au Mélano-africain. La plupart des dimensions relatives
qui ont pu être confrontées présentent des écarts plus ou moins conséquents. Si les variations de l’in¬
dice cormique paraissent faibles, attribuant néanmoins aux Noirs une légère brachycormie et aux Pyg¬
mées un certain allongement du buste, celles de la largeur relative des hanches et de l’indice acromio-
iliaque sont comme on pouvait s’y attendre considérables. Les Bakâ du Cameroun par rapport aux
M’Bimou et aux Fali sont caractérisés par un accroissement transversal relatif des hanches et à un
moindre degré des épaules qui oriente leur tronc vers la forme rectangulaire tandis que celui des
Source : MNHN, Paris
100
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
ïttzzttz ,es B ° bk *° d 'p» -
et le rapport intermembrafmontre te*îî^ 8 ^ m ° làbr ?
segment inferieur chez les Pygmées camerounais. g u P eneur et le raccourcissement du
sSîi*“W.^Ksa:vî;
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
101
membres (sauf celle du bras), il s’atténue pour la largeur bicrête. Comme les Pygmées occidentaux,
les Bambuti tendent donc à avoir un bassin assez large en comparaison de celui des Noirs. En revanche,
contrairement à ce qui a été relevé dans le groupe occidental, il n’y a pas chez les Pygmées orientaux
un allongement aussi sensible du membre supérieur et surtout de l’avant-bras.
Ce qui vient d’être dit laisse supposer que nous n’allons pas rencontrer entre Pygmées orientaux
et Noirs exactement les mêmes différences que celles qui séparaient les Pygmées occidentaux des Noirs.
C’est ce que montrent les profils de la figure 46. Si la largeur relative des hanches et l’indice acromio-
iliaque de la série Efé-Basua-Aka indiquent chez ces derniers une augmentation réelle du diamètre
bicrête par rapport aux Birâ comme c’était aussi le cas — en plus marqué — chez les Bakâ par rapport
aux Fali, on ne constate plus ici l’existence d’un allongement du membre supérieur ni par conséquent
l’accroissement caractéristique de l’indice intermembral. Les Bambuti possèdent au contraire un seg¬
ment supérieur relativement court et cette réduction doit être mise sur le compte presque uniquement
de la diminution marquée de la longueur de l’avant-bras.
De cette analyse des différences morphologiques qui séparent les Pygmées des Noirs équatoriaux
au milieu desquels ils vivent et dont les uns sont souvent les « patrons » des autres, on peut avancer
quelques conclusions.
Les Pygmées se distinguent des Noirs par plusieurs caractères descriptifs de l’ensemble du corps
et du massif facial (couleur de la peau, degré de pilosité, forme du nez et de l’espace naso-labial) ainsi
que par quelques caractères métriques qui modifient essentiellement les proportions générales de la
face, celles du nez et de la bouche. Ils s’en séparent aussi non seulement par leur stature mais encore
par des modifications des proportions corporelles qui touchent la hauteur du buste, les largeurs du tronc
et enfin les longueurs relatives des membres. Ces différences ne se révèlent pas entièrement similaires
quand on passe du groupe occidental à l’oriental, mais, dans leur ensemble, surtout si l’on y ajoute les
divergences plus homogènes des caractères descriptifs, elles paraissent suffisamment orientées et impor¬
tantes pour qu’il n’y ait pas lieu de soupçonner qu’un des groupes — en l’espèce l’occidental — soit
moins spécifiquement pygmée que l’autre en raison de métissages plus accentués avec les Noirs. Or
c’était là l’opinion de Schebesta qui avançait, sans preuves à l’appui, que seuls les Bambuti ituriens
représentaient les vrais Pygmées, les autres groupes orientaux et tous les occidentaux n’étant selon
lui que des Pygmoïdes. Nous reviendrons ultérieurement sur cette question; disons cependant dès
maintenant que, en ce qui concerne les proportions des membres, ce sont précisément les Pygmées
occidentaux qui semblent accuser, plus que les Pygmées orientaux, l’allongement du membre supérieur
spécialement de l’avant-bras et le raccourcissement du membre inférieur, caractères qui sont généra¬
lement considérés comme spécifiques du Pygmée africain. Ajoutons encore que les Pygmées des deux
groupes s’éloignent plus des Grands Noirs de la savane que des Noirs de la forêt, ces derniers pré¬
sentant une morphologie qui, sous certains aspects, paraît avoir subi des influences pygmoïdes.
III. - COMPARAISON DES PYGMÉES ET DES NOIRS
PAR LES COEFFICIENTS DE SIMILITUDE DE PENROSE
Dans le but de compléter la confrontation des Pygmées et des Noirs, d’estimer par d’autres
méthodes la valeur des divergences métriques constatées dans le paragraphe II, enfin de mieux appré¬
cier la position respective des divers groupes, nous avons effectué un calcul de distance. Parmi les
nombreuses mesures de distance susceptibles d’être utilisées, nous avons choisi le CJ de Penrose (1954).
Moins précis que le D 2 de Mahalanobis qui tient compte des corrélations entre les dimensions retenues,
il donne cependant une approximation suffisante de la distance morphologique séparant un certain
nombre de populations et il possède de plus l’avantage de distinguer, dans une distance globale (C 2 )
des compartiments relevant du format (C 2 ) et de la forme (Cf ). Les Pygmées ayant été parfois con¬
sidérés comme des Mélano-Africains de modèle réduit, le Cj paraissait donc plus apte que d’autres
formules à nous renseigner sur les relations des deux groupes.
Source : MNHN, Paris
102
H.V. VALLOIS ET P. MARQUER
Les caractères métriques qui ont servi au calcul de distance sont au nombre de 7, 5 pour l’extré¬
mité céphalique (longueur et largeur de la tête, hauteur morphologique de la face, hauteur et largeur
nasales), 2 pour le reste du corps (stature et largeur des hanches). Dans la mesure du possible, ils ont
été sélectionnés parmi ceux qui accusaient des différences importantes et qui ne présentaient pas entre
eux de trop fortes corrélations. Mais leur nombre en particulier dépend aussi des documentations de
comparaison que nous pouvions retenir et qui, comme on l’a vu souvent au cours des pages précé¬
dentes, sont loin d’être toujours complètes. C’est pourquoi l’ensemble du corps ne compte que
deux mensurations ; c’est aussi pourquoi nous avons dû éliminer de la comparaison les Badjoué et ne
faire figurer les Bambuti que par la série globale de Gusinde.
Les résultats des coefficients de similitude à partir de ces 7 caractères sont rassemblées dans
le tableau 45 sur lequel les valeurs du CJ ont été notées par ordre de croissance.
Tableau 45
Coefficients de similitude globale (C„ ) de Penrose avec leurs compartiments de format (C* )
et de forme (C|) entre Pygmées et Noirs.
COUPLES DS POFULAÏÏICaS
P 2
0 H
n 2
c Q
P 2
0 z
1
Baka Llessaména/Eaka Yokadouaa
0,047
0,001
0,055
2
Babinga Bilolo/Efé-Basua-Aka
0,506
0,017
0,570
3
Baka Yokadouna/LI'Eiaou
0,763
0,0001
0,8^0
4
Baka Ue s s aména/Iu 1 Bimou
0,887
0,001
1,034
5
Baka Yokadouma/Eabinga Bilolo
0,902
0,590
0,364
6
Baka üe s s aména/Babinga Bilolo
1,013
0,650
0,425
7
Babinja Eilolo/LI'Eimou
1,058
0,608
0,524
8
Baka Yokadouna/Efé-Easua-Aka
1,137
0,809
0,382
9
Eaka .”essaména/Efé-3asua-Aka
1,146
0,878
0,313
10
Baka Yokadouma/Fali
1,564
0,163
1,635
il
Baka L'essaώna/Fali
1,878
0,134
2,034
12
Efé-Basua-Aka /3ira forêt
2,020
1,372
0,756
13
Efé-Basua-Aka /Bira savane
2,573
1,654
1,071
A. - Coefficient de similitude globale (c*).
de Bak A /îe XC r“ Si ° s " de la Valeur P ratic l u 'i ment insignifiante qui apprécie la distance entre les deux groupes
Baka, C„ s exprime par des chiffres elevés qui s’étagent de 0,506 (Babinga et Bambuti) à 2,573
(Bambuti et Bira de la savane).
On remarque d’abord un ensemble ou le CJ va de 0,5 à 1 exprimant une distanee assez faible
BabinJa) dÆ‘°" S 1 '" ‘7 "N"*- ?" X ,rouve des occidentaux entre eux (Baki et
Balançai, des Pjgmees occidentaux avec des Pygmées orientaux (Babinga et Bambuti) mais aussi des
bE T d 7Z Slil? ,°' r f dC f ° rêt (Bat “ “ "N » convient de noj Ia*£S £
Babinga de la République Centrafricaine qui se rapprochent plus des Pvgmées ituriens mie de, Baka
B“u a d£ r M ! Bimou U N 0 o' lt d’tTT relati ™ ment P'“' s - ‘1™'!™ déjà' appréciables, qui séparent le,
eetde YokaZ£““ de M ' SSa ™" a d " - <*•"*" Æ- (WD 1-
Source : MNHN, Paris
LES PYCMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
103
Dans un second ensemble, où le CJ présente des valeurs aux alentours de 1, on constate le
même mélange de populations que dans le premier et on soulignera particulièrement l’éloignement
des Babinga par rapport aux M’Bimou (1,058). Ces derniers, qui vivent quasi au contact des Babinga
de Bilolo, sont donc du point de vue morphologique plus différents de ceux-ci qu’ils ne le sont des
Bakâ.
Le troisième ensemble comprend des valeurs du Cg qui s’étagent de 1,5 à 2,5, chiffres élevés
traduisant de fortes distances entre les populations qui y sont inclues. Là ne figurent que des Pygmées
par rapport à des Mélano-Africains : Bakâ et Fali, Bambuti et Bira.
Ainsi, comme l’avaient déjà suggéré l’analyse de variance et les profils graphiques, il existe bien
des différences, parfois importantes, non seulement entre les Pygmées occidentaux et les orientaux
mais aussi à l’intérieur de chaque grand groupe et le cas des Babinga de Bilolo, plus proches des Bam¬
buti que des autres occidentaux, est tout à fait significatif sur ce point. Il existe également des diffé¬
rences encore plus fortes vis-à-vis des Noirs et ceux de la forêt ressemblent plus aux Pygmées que
ceux de la savane, ce fait étant spécialement marqué entre les Bakâ et les M’Bimou, moins accusé
entre les Bambuti et les Bira de la forêt. On soulignera enfin que, par rapport aux Noirs, les Pygmées
orientaux accusent un éloignement plus grand (2 à 2,5) que celui des Pygmées occidentaux (0,7 à 1,8).
PYGMEES OCCIDENTAUX PYGMEES ORIENTAUX
Fie. 47. — Coefficients de la similitude globale (Ch) entre Pygmées et Noirs de savane ou de forêt.
Ces modes de relation ressortent nettement à l’examen de la figure 47 qui visualise le fait que
les Pygmées occidentaux ne diffèrent des Noirs de la forêt guère plus (0,7 à 0,8) que ces derniers des
Noirs de la savane (0,6) tandis que, du côté oriental, la distance des Bambuti aux Bira de la forêt
atteint la valeur de 2, celle qui sépare les deux groupes de Bira étant quasi nulle (0,06). Doit-on con¬
clure de ces résultats que les Pygmées occidentaux, parce qu’ils sont moins éloignés des Noirs de la
forêt que les Pygmées orientaux, peuvent être considérés comme des Pygmoïdes, plus métissés par
conséquent que les Bambuti ituriens ? Nous ne le pensons pas, car il semble qu’il ne faille pas accorder
trop de crédit à l’écart des divergences entre Pygmées occidentaux — Noirs de la forêt et Pygmées
orientaux — Noirs de la forêt, cela en raison de certaines particularités de la documentation compara¬
tive. En effet, les Bira proviennent d’un même groupe de forêt, dont une partie des individus a émigré
à une date relativement récente dans une région de savane qui, géographiquement, est relativement
proche de leur lieu d’origine. Les Fali, montagnards de la savane camerounaise, et les M’Bimou, Noirs
de forêt vivant aux environs de Nola dans la République Centrafricaine, représentent au contraire
deux groupes entièrement différents, géographiquement fort éloignés l’un de l’autre et n’ayant eu
vraisemblablement aucun contact entre eux. Il ne convient donc pas de pousser trop loin l’interpréta¬
tion du CJ sur ce point précis. Le seul élément intéressant à retenir c’est que, d’une façon générale,
les Pygmées sont plus proches des Mélano-africains qui vivent dans le même milieu qu’eux-mêmes.
B. - Coefficients de format (C£ ) et de forme (Cf )
Les coefficients Cy et Cz vont nous permettre de préciser les différences globales relevées à
partir du CJ . Le compartiment format indique des divergences de taille globale indépendamment des
modifications de proportion. Mais encore faut-il souligner que, de par sa formule (cf. ch. I, p. 22) qui
repose sur l’addition des différences entre moyennes exprimées en unités d’écart-type, il traduit, quand
Source : MNHN, Paris
104
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
il est élevé, des divergences systématisées tendant à aller dans la même direction (cf. J. Hiernaux
1964). Le compartiment forme indique au contraire des divergences dans les proportions à taille sup¬
posée constante. Il présente des valeurs élevées quand on relève entre deux populations des discor¬
dances importantes, dont les unes sont négatives, d’autres positives, d’autres encore nulles.
Pour mieux faire ressortir la part respective des compartiments format et forme dans les diffé¬
rences entre Pygmées et Mélano-africains relevées au tableau 45, nous avons construit le graphique
de la figure 48, sur laquelle les valeurs de C* ont été portées en abcisse et celles de C \ en ordon¬
née. Les chiffres de 1 à 13 correspondent aux couples de populations qui sont comparés sur le tableau 45
La ligne oblique symbolise la région où les deux composantes sont égales ; les points situés au-dessus
représentent les couples de populations dans lesquels la forme prime sur le format et ceux qui sont
places en-dessous, les couples pour lesquels c’est au contraire le format qui domine sur la forme
Comme on le voit il y a un nombre sensiblement égal de couples de populations pour lesquels
on peut reperer une prédominance de la forme ou du format. M
— Supériorité de la forme :
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
105
ces populations sont séparées par une importante différence de taille qui accuse des écarts de 14 à 16 cm
et cependant le coefficient de format est excessivement faible parce que certaines dimensions, en par¬
ticulier les largeurs du nez et des hanches, présentent des variations en sens contraire de la plupart
des dimensions longitudinales.
À l’exception du couple 2 qui concerne les Babinga occidentaux et les Bambuti orientaux, ces
résultats montrent qu’il y a entre les Pygmées camerounais et les Noirs qui leur sont comparés des
différences dans les proportions corporelles qui sont bien plus accusées vis-à-vis des Fali de la savane
(1,6 à 2) que des M’Bimou de la forêt (0,8 à 1). Une fois de plus, les Bakâ de Yokadouma appa¬
raissent plus proches des Noirs (0,8 à 1,6) que ceux de Messaména (1 à 2).
— Supériorité du format.
Dans cette catégorie, on distingue d’une part les couples 5 à 9, d’autre part les couples 12 et 13.
Les premiers, où les différences de format vont de 0,5 à 0,8 et celles de forme de 0,3 à 0,5 marquant
donc des distances relativement faibles, opposent des Pygmées occidentaux entre eux (Bakâ-Babinga)
ou ces derniers aux Pygmées orientaux (Bakâ-Bambuti) : ceci montre que, à l’intérieur de l’ensemble
des Pygmées africains, il y a des différences de format, que celles-ci priment sur les différences de
proportions et enfin que ces dernières, quoique peu importantes, n’en existent pas moins. Dans les
deux derniers couples, 12 et 13, les distances s’amplifient allant de 1,3 à 1,6 pour le format et de 0,7
à 1 pour la forme ; ils opposent cette fois des Pygmées orientaux, les Bambuti, aux Noirs Bira de
savane et de forêt. Ce résultat exprime le fait que la morphologie du Pygmée et celle du Mélano-Afri-
cain accusent des divergences non seulement dans le format mais aussi par les proportions, ce que
nous avait déjà appris, du côté occidental, la comparaison des Bakâ et des Fali. Si, au lieu de limiter
par force les mensurations corporelles, à la stature et au diamètre bicrête, nous avions pu tenir compte
de quelques mesures relatives aux membres, il ne fait pas de doute que nous aurions obtenu des
chiffres encore plus démonstratifs pour le CJ, le C* et le C£.
Compte tenu des carences qui, dans ce calcul des distances, sont imputables à l’extrême diffi¬
culté de trouver des documentations comparatives parfaitement valables, on peut cependant conclure
que les données apportées par les coefficients de similitude de Penrose confirment, dans leurs grandes
lignes, les résultats de l’analyse morphologique, de la comparaison par les profils graphiques et de
l’analyse de variance.
Source : MNHN, Paris
106
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
RESUME ET CONCLUSIONS
Parvenus au terme de l’étude morphologique sur les Bakâ, au cours de laquelle nous avons donné
la diagnose physique de ces Pygmées camerounais non seulement en les situant parmi les autres Pyg-
mees d Afrique mais aussi en cherchant à les replacer dans le complexe racial des Mélanodermes équa¬
toriaux, nous pouvons avancer quelques faits qui contribueront à une meiüeure connaissance de ce
groupe si particularisé des points de vue anthropologique et ethnographique.
Aux deux questions posées en tête de ce travail - homogénéité ou hétérogénéité des divers grou¬
pements ; état des relations avec les Noirs des mêmes régions - nous avons apporté des réponses en
(onction de toutes es documentations dont nous disposions. Ces réponses étant exposées et discutées
dans les chapitres V et VI, nous enterons de fastidieuses répétitions pour nous attacher uniquement
aux repercussions qu elles sont susceptibles de susciter au niveau de la synthèse anthropologique des
populations du centre africain. v 6 M
uéo-,?"’ 11 " 0 " 5 SUffi u? d0 " C de ™PP el f r ici 1“ e les Pygmées présentent, à côté d’une évidente homo¬
généité de_ base visible surtout dans la pigmentation, la pilosité, certains traits caractéristiques du
mhïhér’ ™ r mllre , de e re ’ la «?•» « I» proportions des membres, une non moins incontes¬
table hétérogénéité sur bon nombre de dimensions corporelles. Bien que plus marquée quand on com-
ZVZÏT™ 0ccldentau * aul ‘ »"entai,x, cette hétérogénéité sévit aussi à l’intérieur de chacun des
deux grands groupes. Cependant et en dépit de cette assez forte variabilité de leurs caractères phy¬
siques tous les Pygmees possèdent un air de ressemblance qui les différencient au premier coup d’œil
des autres indigènes qui les entourent. La différenciation, très importante par rapport aux Noirs de la
ooTo'ùe’ S'r'.T r em de ’ N0,rS SïlV “ ,reS de “ »uffis.mme„n:„sîb
“ a “‘ reS “ PU,5!ent ê,re C ° nf0nduS ’ “ da ™ aa P»t somatique, ni sur le plan
chez cra “TT ra PP arente contradiction qui découle de la coexistence
chez ces petits hommes de la foret dune unité ethno-biologique puissamment structurée et d’une
SKlE^dTlTT"? dv °! U,lf8 f T.™ déclenché la formation de multiples sous-popu-
at °n à mteneur du bloc des Pygmees africains. Pour expliquera pluralité de leurs types ethniques
on invoque généralement les métissages avec les Noirs environnants. C’est Schebesta qui en a oarlé
™Jt e 7aprTs e rui q iës n se | V ° a,t p PP ° S ' r ' eS T buti 0 ™ ma “ aUX Babi ”S a occidental, les premiers
ùZ- é ' J seuls vrais Pygmees et les seconds ne représentant que des Pygmées déjà très
imprégnés de sang noir. Que doit-on penser d’une telle hypothèse? ,S 1
d’accenœrun'fooTnfon 0 ™ dam , leB PV précédentes ont montré qu’il n’était pas possible
En effet si o“ a co„st,fo S ‘ qu P™ove, même indirecte, ne vent étayer solidement,
taux des Noirs deTa forêî o f TT “ gé ™ ral pluS alo ‘g" as 1“» les Pygmées occiden-
“BabingaTe BillrTTT T T™T distances variables entre le, Balti et les Badjoué,
té 3 d'eff c uer Je ‘ J ^ f ° rteS ch ““ s de penser W da "s le cas où il eût
ete possible d effectuer des comparaisons avec un plus grand nombre de Noirs sylvestres on aurait
J«n„e„ a , u r™ îl arts rr ive "r entre ^ « ** - Sel ™
un groupe ou a 1 autre. De plus, suivant l’opinion de Schebesta, il faudrait admettre aue le
respoTdfe^ltéeTT 11 !’ 6 ! 111115 aCtifd “ CÔt f occidental que du côté oriental, ce qui est loin de cor-
espondre aux données de 1 observation. Chez les Baké du Cameroun, le croisement avec les Badjoué
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
107
était, il y a 25 ans, exceptionnel aussi bien dans la région de Messaména-Lomié restée plus tradition¬
nelle que dans celle de Yokadouma où cependant l’augmentation des campements stables traduit une
nette évolution culturelle (cf. partie ethnographique). Il n’y a guère qu’à Moloundou, où les campe¬
ments sont en passe de devenir des villages et les Pygmées des presque sédentaires par l’abandon
progressif de la grande chasse, qu’on voit apparaître quelques rares métis. Une situation identique
est signalée plus récemment par Cresta pour les Babinga de Bilolo, chez lesquels on ne constate que
fort peu de croisements avec les M’Bimou et Sporck en 1972 déclare que les contacts entre les Bira
sylvestres et les Efé-Basua sont peu fréquents, l’analyse comparative des groupes A B O fournissant
par ailleurs un argument défavorable à l’hypothèse d’un métissage systématique des deux populations.
Néanmoins ce métissage existe et il y a de fortes chances pour qu’il se produise dans un proche avenir
avec une fréquence qui ne pourra que croître. Seulement, suivant l’avis unanime de la majorité des
auteurs, c’est un métissage « à sens unique » dans la mesure où ce sont la plupart du temps des
femmes pygmées qui s’unissent à des hommes noirs, les enfants étant alors toujours intégrés avec leur
mère dans le groupe du père. L’inverse a lieu dans les cas peu nombreux de relations hors mariage
entre un Pygmée et une Noire. Un tel état des contacts sexuels entre les deux populations laisse à penser
que, comme Gates le soulignait dès 1958, le résultat du mélange devrait être plus une « pygméisation »
des Mélano-Africains équatoriaux de la forêt qu’une « négritisation » des Pygmées.
En définitive, il semble exister encore aujourd’hui une barrière sexuelle efficace entre les Pyg¬
mées et les Noirs. Sans qu’il y ait interdit au sens strict du mot, la séparation n’en est pas moins
suffisamment prononcée pour conserver aux premiers leur intégrité anthropologique et protéger égale¬
ment leur intégrité socio-culturelle. Si cette dernière tend à disparaître, chez les Baka de Moloundou
par exemple, ce n’est pas à la suite de mariages mixtes mais plutôt en raison des changements dans
le mode de vie. C’est celui-ci qui, en se modifiant petit à petit vers une inévitable sédentarisation,
favorisera à son tour l’accroissement des unions mixtes dans les deux sens, ce qui secondairement pro¬
voquera à plus ou moins brève échéance une altération plus ou moins profonde du type physique des
Pygmées. Le processus est en quelque sorte l’inverse de ce qu’on aurait pu supposer et ce que vient
de nous apprendre l’étude des Bakâ, qu’on peut très vraisemblablement étendre aux autres Pygmées
africains, montre bien la liaison étroite existant entre le culturel et le biologique dans l’évolution des
populations humaines.
Mais des facteurs autres que le métissage sont aussi susceptibles d’expliquer les ressemblances
qui rapprochent les Noirs de la forêt des Pygmées. Il n’est pas impossible d’admettre que les uns et
les autres puissent accuser des modifications convergentes de leur type physique par adaptation géné¬
tique à un même environnement, sans qu’on ait toutefois aucun élément permettant de déterminer ce
qui revient à la sélection naturelle ou à une simple accommodation au milieu. Il faut enfin penser à
l’action de la dérive génique qui, dans ces petits groupes semi-nomades à effectifs réduits vivant de
chasse et de cueillette, trouve des conditions particulièrement favorables au déroulement de ses méca¬
nismes transformateurs. Appliquée aux seules relations des Pygmées entre eux, cette hypothèse de la
dérive est d’autant plus séduisante qu’elle semble susceptible de rendre compte non seulement de la
variabilité entre les Pygmées de l’Est et ceux de l’Ouest mais encore de la variabilité à l’intérieur de
chacun des grands groupes.
Quoiqu’il en soit des causes exactes qui ont pu diversifier les Pygmées ou les rapprocher plus
ou moins des Mélano-Africains sylvestres, les confrontations effectuées sur le vivant comme celles
faites sur le squelette dans une publication précédente montrent que les Pygmées des deux groupes
accusent trop de points communs avec les Noirs équatoriaux pour qu’on puisse les ranger dans une
autre grand’race que la mélanoderme. Bien mieux, pour certains caractères qui constituent des élé¬
ments majeurs de la diagnose globale du groupe noir — l’indice nasal, les proportions des membres
ou quelques éléments descriptifs du visage pour ne citer que les principaux —, force est de recon¬
naître qu’ils s’expriment souvent chez les Pygmées avec une intensité maximale. Ces résultats apportés
par l’étude morphologique sont confirmés du point de vue physiologique par les recherches de Cavalli-
Sforza (1965) sur les Babinga de Bambio. Avec les systèmes sérologiques Rh et Fy, la phosphatase
et, dans une moindre mesure, d’autres systèmes, cet auteur remarque que ces Pygmées occidentaux
de la République centrafricaine non seulement ressemblent aux autres populations noires de l’Afrique
Source : MNHN, Paris
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
mais « sont pour ainsi dire encore plus africaines ». Dans ce même travail, par un calcul de distance
effectué sur 6 gènes 8 , Cavalli-Sforza note également, comme nous l’avons fait sous l’angle phénoty¬
pique, que les Pygmées occidentaux sont assez différents des orientaux (distance = 0,348) et que les
premiers sont un peu plus proches des Noirs sylvestres (distance = 0,302) que les seconds (distance
= 0,451).
Pour conclure et en-l’absence de données plus nombreuses sur le patrimoine héréditaire des uns
et des autres, l’hypothèse la plus prudente actuellement semble être celle qui attribue le particularisme
morpho-physiologique du Pygmée africain à une spécialisation extrême par adaptation optimale au seul
mode d’existence permettant de survivre dans la grande forêt équatoriale. Les traditions orales des
Pygmées et des Noirs concordant pour soutenir que ceux-là ont occupé la forêt bien avant ceux-ci, il
ne paraît pas invraisemblable d’invoquer ce lointain et profond changement d’environnement comme
facteur possible de différenciation secondaire du type physique pygméen à partir de formes négroïdes
moins spécialisées que les Mélano-Africains d’aujourd’hui.
6. L'exposé détaillé du calcul de distance est donné dans la publication de Cavalli-Sturza et coll. (1967).
Source : MNHN, Paris
DEUXIÈME PARTIE
ETHNOGRAPHIE
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
111
Il a été spécifié dans l’introduction de ce mémoire que le but de la mission 1947-48 était fon¬
damentalement anthropologique : étude des caractères physiques d’une population dont l’existence
même était passée sous silence par la plupart des auteurs et qui, pour cette raison, n’avait pratique¬
ment pas été examinée à ce point de vue. Mais cette recherche nécessitait obligatoirement la connais¬
sance d’un certain nombre de faits connexes : étendue de l’aire géographique des Pygmées camerou¬
nais, distribution et répartition en groupes, localisation de leurs habitats, notions ethnographiques tou¬
chant à l’anthropologie. D’un autre côté, beaucoup d’autres faits, purement ethnographiques ceux-ci,
ont pu être observés, leur intérêt venant de ce qu’un certain nombre d’entre eux n’avait pas encore
été signalé chez les Pygmées occidentaux. Nous avons été ainsi conduits insensiblement à juxtaposer
à l’étude anthropologique proprement dite des Bakâ une étude ethnographique. Certes, celle-ci n’est
pas complète, des chapitres importants comme la linguistique, la religion ou les modes de parenté ont
été à peine esquissés. Dans l’ensemble cependant, les faits relevés sont suffisamment nombreux pour
donner une idée générale de la vie des Bakâ.
Comme pour l’anthropologie, cette étude ethnographique sera accompagnée de comparaisons avec
ce qui a déjà été publié sur les autres Pygmées africains, occidentaux principalement. Pour le Came¬
roun même, bien que l’ethnographie de ces Pygmées ait été un peu plus considérée que leur anthro¬
pologie, on ne peut citer en première ligne que deux courts travaux : celui du Père Seiwert (1926) sur
les Bakola (Bagielli) et celui des Pères Houssaye et de Ternay (1941) sur les Bakâ. À ces travaux, on
peut ajouter de brèves notes dues à C. Koch sur les Bakola (1912) et les Bakâ (1913) et à Bertaut
(1943). Pour le Gabon, il faut citer le travail très discutable d’ailleurs du Père Trilles (1898) sur des
groupes pygmées dont il ne précise pas le nom et l’important volume du Père Le Roy sur les Békü
(1929). Dans l’Oubangui-Chari, les Babinga qui ont été beaucoup plus étudiés que les Pygmées des
régions précédentes, ont donné lieu aux travaux de P. Crampel (1890), G. Bruel (1910), M. Poutrin
(1910-11-12), H. Régnault (1911), M. Douet (1914), Ph. Kuhn (1914), J. Lalouel (1950). En ce qui
concerne enfin, les Pygmées de l’Ituri, nous nous contenterons de rappeler les gros mémoires des
Pères Schebesta (1933-41-48) et Gusinde (1942-48).
Source : MNHN, Paris
112
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
CHAPITRE I
ORGANISATION GÉNÉRALE, GROUPES DE CHASSE, CLANS
Il est connu depuis longtemps que les Pygmées africains ont une organisation sociale en étroit
rapport avec leur vie de chasseurs nomades. Ils n’ont pas de villages stables à localisation fixée. Ils
forment de petits groupes de dimensions très variables, susceptibles de se déplacer, en tout ou en
partie, ou même de se dissoudre, et qui ne se construisent jamais que des campements rudimentaires.
La nature exacte de ces groupes est mal connue. L’étude de leurs migrations, les causes qui les
déterminent, ont été à peine recherchées. Ils n’ont guère été l’objet que d’examens rapides et la plu¬
part des auteurs se contentent de reproduire les données de leurs prédécesseurs. Les quelques concep¬
tions émises à leur sujet sont discutables. C’est ainsi qu’Immenroth (1933), dans sa synthèse si judi¬
cieuse cependant, déclare que ces groupes représentent essentiellement une famille composée d’un
couple initial avec ses fils mariés auxquels se seraient jointes, secondairement, quelques familles amies.
Ce serait donc fondamentalement un groupe familial, et le chef de la famille initiale serait automati¬
quement le chef du groupe. Il déclare que chacun de ces groupes a un territoire de chasse spécifique
où n’ont pas le droit de pénétrer les chasseurs des groupes voisins ; qu’en principe les groupes sont
indépendants les uns des autres, ce qui exclut pour les Pygmées d’une région déterminée toute idée
de communauté.
Toutes ces données sont peut-être vraies en ce qui concerne les Pygmées de l’Est ou ceux du
bassin du Congo, les recherches faites sur ces hommes étant celles sur lesquelles s’appuie essentielle¬
ment l’auteur allemand. Elles sont absolument fausses pour les Baka du Cameroun. L’étude de ceux-ci
dans les trois régions où les envisage ce mémoire montre qu’il existe, en dehors de la famille, deux sys¬
tèmes d’organisation qui se rejoignent ou, plus exactement, s’emboîtent : d’une part les groupes clas¬
siques, que nous appellerons groupes de chasse , formations instables, dépourvues de territoire propre
et composées de familles entre lesquelles aucun lien de parenté n’est nécessaire ; et d’autre part, les
clans , ensembles de familles qui ont, ou doivent avoir, un ancêtre commun, réel ou mythique et qui
sont des institutions strictement exogamiques. L’existence de ces clans crée entre les divers groupe¬
ments un sentiment de communauté qui englobe l’ensemble des'Bakâ.
I. - GROUPE DE CHASSE
Ce nom est le meilleur, semble-t-il, qui puisse désigner les groupements sous lesquels appa¬
raissent les Bakâ : c’est un ensemble de familles, vivant côte à côte dans un même campement et
qui pratiquent en commun la chasse et la cueillette. Il correspond sensiblement à la « horde » des
classifications sociologiques. Sous cette forme, il a déjà été observé depuis longtemps chez les autres
Pygmées occidentaux et chez certains Pygmées orientaux.
A. Composition et nombre.
Le nombre de familles d’un tel groupe est très variable. Il est d’ailleurs, jusqu’ici, mal connu,
la plupart des auteurs s’étant contentés de compter, soit le nombre d’individus des groupes, soit le
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
113
nombre de huttes du campement, lequel ne correspond pas à celui des familles, puisqu’il y a des huttes
spéciales pour les enfants et que certaines huttes correspondent à des familles de passage. Pour les
Babinga de la Sangha, Régnault donne comme moyenne 14 huttes, Bruel, 20 à 30 personnes, Poutrin
a une estimation plus large : 100 personnes, chiffre également donné par Seiwert comme étant approxi¬
mativement celui d’un groupe qu’il a observé chez les Bakola du Cameroun occidental.
Pour les Bakâ, voici les relevés des diverses régions étudiées ici. Des indications détaillées seront
fournies plus loin pour certaines. Nous joignons d’autre part à cette liste un relevé effectué en 1944 par
M. Rataboul dans la région de Moloundou (cf. cartes des fig. 1, 49, 50 et 51).
TABLEAU 46
Nombre de familles et d’individus dans les campements de Pygmées Bakâ étudiés dans ce travail.
Familles
Individus
H.
F.
1 Enf.
Réeion de Messaména
Campement de Uboumo
10
59
10
10
39
de "
10
45
10
8
27
de "
6
25
6
9
10
de "
9
48
9
10
29
de "
2
12
2
2
8
de Doumo I
6
30
6
6
18
■ de " II
6
25
6
4
15
de Nkoé
3
9
3
2
4
Région de Lomié
Campement de Djenou I
3
14
3
3
8
de " II
9
30
9
8
13
de " III
3
8
3
2
3
Réeion de Yokadouma
Campement de Madjoué I
7
38
7
6
25
de " II
7
24
7
5
12
de " III
9
34
9
9
16
de Kohang
7
30
7
8
15
de Djembé I
7
40
7
11
22
de " II
8
40
8
10
22
de " III
3
15
3
4
8
Réecion de Moloundou
Campement de Ngoula I
16
90
15
20
55
de " II
4
10
4
2
4
de " III
11
48
10
11
27
de " IV
2
6
2
1
3
de " V
6
22
6
3
13
de " VI
12
59
9
12
38
Source : MNHN, Paris
114
H.V. VALLOIS ET P. MARQUER
Ces exemples montrent que le nombre des familles d’un groupe donné n’est jamais considérable,
le maximum observé étant 16 avec 90 individus. Il est souvent plus faible : dans la plupart des cas, il
oscille entre 6 et 10 avec 25 à 50 personnes. Mais ceci appelle une remarque.
Nous verrons que les groupes de chasse sont presque toujours situés à côté d’un village noir
avec lequel ils ont des relations qui seront étudiées plus loin. Il arrive que plusieurs groupes soient
ainsi rattachés au même village. Parfois, ils gardent complètement leur indépendance et occupent
chacun un campement spécial (par exemple les groupes de Djenou I et II, le premier groupe de Mad-
joué) ; d’autres fois, ils habitent dans le même campement, mais ils gardent quand même leur autono¬
mie et leur chef propre (par exemple les campements I et II de Doumo, les groupes II et III de Mad-
joué). Dans la région de Moloundou, que nous n’avons qu’incomplètement visitée, la juxtaposition est
particulièrement étendue car on trouve couramment 5 ou 6 groupes accolés comme c’est le cas de
Ngoula. Ceci peut, à un examen superficiel, donner l’idée que le groupe comprend un très grand
nombre de familles. En fait, même là, les groupes n’excèdent pas 100 individus. Mais comme, dans
cette région, ils offrent une tendance marquée à la stabilisation et que leur campement commun est
en passe de devenir un village, il arrivera sans doute un moment où les groupes se souderont en une
même communauté. Pour autant que nous ayons pu être renseignés, ceci ne s’était encore produit
nulle part au Cameroun en 1948.
Les familles d’un même groupe sont-elles parentes? C’est le cas pour certaines, ce n’est pas le
cas pour d’autres qui peuvent appartenir à des clans différents. Un petit groupe de trois familles comme
celui de Nkoé, dont nous dirons plus loin l’origine, comprenait seulement un père avec ses deux fils
mariés ; celui de Djembé II comprenait quatre frères dont deux mariés ; ceux de Djenou I et II et de
Moloundou, dont le détail est donné sur le tableau 47, contiennent des familles dont les chefs étaient
frères ou encore père et fils mariés vivant côte à côte. Rien d’étonnant à cela puisque, après un certain
délai, un fils marié peut revenir habiter le campement de ses parents.
Mais beaucoup d’autres familles, nées du même clan, ne sont pas parentes ou ne montrent qu’une
parenté très éloignée. Les relevés faits sur une vingtaine de campements sont formels à cet égard.
Les deux exemples fournis par Djenou I et II et par Moloundou sont suffisamment typiques. On ne
peut donc dire que le groupe de chasse soit un groupe familial, c’est-à-dire résultant de l’extension
d’une famille initiale. Dans la majorité des cas, la plupart des familles qui le forment ne descendent
pas de la même lignée.
B. Instabilité.
Un fait qui confirme encore ce qui précède et qui est une des grandes caractéristiques du groupe
de chasse des Balcâ est son instabilité. A une année d’intervalle, et le cas de mort étant laissé de côté,
il est rare que le nombre de familles reste le même. Quand bon lui semble, une famille peut quitter
un groupe et aller en fonder un à elle seule ou s’agglomérer à un autre. Ceci, qui se produit surtout
à la suite de discussions à propos d’une femme ou pour gagner un terrain de chasse plus favorable,
est fréquent : ceux qui partent n’ont aucune raison à donner, personne ne cherche à les retenir. Il
arrive aussi que ce départ ne soit que temporaire : dans beaucoup de campements, nous avons vu « en
visite » des Bakâ d’un autre groupe ; ils étaient là depuis trois ou quatre mois, s’étant construit une
hutte et participant entièrement à la vie du groupe. Au campement d’Alouma se trouvait une famille
venue ainsi de Lomié : elle avait fait 125 km à travers la forêt. Ou encore, ce sont les individus qui
partent : dans un campement, près du Dja, un père nous a dit que son fils aîné était allé vivre avec
son oncle, près de Lomié, à 100 km de là. Enfin, par décision unanime, le groupe peut se dissoudre et
les familles se séparant vont rejoindre chacune tel groupe qui leur plaît.
C. Mobilité.
Un caractère non moins important du groupe de chasse est sa mobilité. Au moins sous sa forme
primitive, il n’est jamais fixé en un lieu donné et peut s’en écarter souvent beaucoup. Il s’ensuit qu’une
carte des campements, de même que le dénombrement de leurs habitants, n’a jamais qu’un caractère
provisoire.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
115
Certains de ces changements sont limités : tout en restant près des mêmes Noirs, le groupe va
seulement s’installer à un autre endroit. Les principales causes en sont la mort d’un des membres
du groupement ou le désir de se rapprocher d’une plantation dont ils peuvent prendre les fruits.
Beaucoup plus intéressants sont les grands déplacements ; ils peuvent dépasser 100 km. Ils ont
déjà été signalés, mais ils n’ont jamais été suivis dans leur trajet. Dans son rapport sur les recense¬
ments des Bakâ de la région de Moloundou (cf. annexe démographique, p. 179), Rataboul note qu un
campement de 53 sujets, situé à Ngoula, est allé s’installer en 1947 au Moyen-Congo. Il est revenu un
an après, mais un autre groupe de Kinshassa, parti ensuite pour la même région, n’est pas revenu.
Source : MNHN, Paris
116
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
En ce qui concerne la région de Messaména nous avons pu, personnellement, établir un inven¬
taire approximatif des divers déplacements. La carte de la Fig. 49, due au Médecin-Commandant Koch,
donne la localisation de tous les groupes de chasse qui ont existé dans cette région depuis environ
quinze ans. Il y a eu là 23 campements : 10 au Sud-Ouest du Dja, 13 au Sud, ceux-ci étant à la lisière
de la grande forêt où circulent les éléphants. Mais tous n’ont pas été habités simultanément ; certains
ont été abandonnés, d’autres sont plus récents.
Au Nord du Dja, seuls les campements d’Alouma et de Ngoulminanga ont persisté durant toute
cette période ; le premier existait déjà certainement en 1920 ; ses habitants disent être venus de la
région de Lomié, à 110 km à l’Est.
Les deux campements sis en pays Bikélé, Ntolloc et Mimbang ont disparu en 1941. Il y avait à
leur voisinage un grand étang où s’est noyée une femme pygmée. Persuadés que l’étang leur portait
malheur, les deux groupes sont partis rejoindre ceux de Mboumo. Maintenant encore, ils continuent
à craindre leur ancienne région d’habitat et refusent de s’y aventurer.
Le chef noir du village de Somalomo a été destitué par le chef de la Subdivision et envoyé en
résidence surveillée dans une autre région. C’était lui qui était le « patron » des Pygmées du groupe
voisin. Celui-ci s’est dissous après son départ. La plupart de ses membres sont allés rejoindre le
groupe d’Alouma. Les autres sont partis en pays Boubou, beaucoup plus à l’Est, du côté de Djem.
Le groupe de Mboumo existait déjà depuis au moins 1936 ; vers la fin de 1946, il est parti brus¬
quement et sans raison apparente. Il semble qu’il soit allé rejoindre un autre campement déjà installé
à Mindouro (Fig. 50), à 80 km plus à l’Est, sur la route de Lomié-Abong-M’bang.
Fie. 50. — Carte de la subdivision administrative de Lomié (région d’Abong-Mbang).
L’histoire des groupes de Doumo-Ntonga et de Malène-Olea est plus complexe. En 1937, ces
Pygmées se trouvaient au Sud du Dja, au-delà de la Subdivision de Messaména, à Etchou. Après des
pérégrinations qui n’ont pas été suivies, ils étaient, en 1944, beaucoup plus au Nord, près d’Abong-
M’bang. La mort de leur chef a entraîné leur départ et ils allèrent à Doumo-Ntonga, lieu où ils étaient
bientôt renforcés par d’autres Pygmées venus d’Ampel, localité- plus à l’Est. En 1946, ils se dépla¬
cèrent à nouveau et s’installèrent près de Malène-Olea. Là, les villageois leur promirent de beaux cos¬
tumes s’ils voulaient régulièrement travailler pour eux et les fournir en viande. Les Pygmées accep-
Source : MNHN, Paris
LES PYCMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
117
tèrent et on leur donna une caisse de tabac. Ils s’attendaient à recevoir des étoffes; estimant le mar¬
ché désavantageux, ils partirent brusquement pour se joindre aux Pygmées de Ngoulminanga, attirés
qu’ils étaient par le prestige du « patron » noir de ceux-ci, la sorcière Asso. Quelques-uns cependant
se séparèrent et, traversant directement la forêt par une piste inconnue, allèrent fonder un petit cam¬
pement près d’Adjane ; mais ils n’v restent pas tout le temps et reviennent souvent à Ngoulminanga.
Fie. 51. - Carte de la subdivision administrative de Yokadouma-Moloundou (région de Batouri).
Le campement de Dimpam enfin, très petit lui aussi, était en 1948 de création recente, le village
à côté duquel il était situé ne datant que de 1943. L’origine des Pygmées qui l’habitaient n était pas
connue.
Source : MNHN, Paris
118
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Au Sud du Dja, les déplacements ont été moins importants. La plupart des groupes sont là de
longue date. Nous avons pu noter, cependant, que celui de Nkoé qui ne comprend que trois familles,
celles d’un père et de ses deux fils, s’est formé vers 1938 aux dépens de celui d’Alouma : le chef noir
d’Alouma, patron des Pygmées de ce village, avait prêté à l’un d’eux un fusil pour tuer un éléphant.
L’homme devait, en échange, lui donner les défenses. La bête morte, le Pygmée a gardé l’ivoire. Le
patron lui a alors déclaré qu’il n’aurait plus de relations avec lui. L’homme est parti avec sa famille
et a formé un campement indépendant.
Le groupe de Nemeyong qui existait en 1940, avait disparu en 1947, mais un nouveau campe¬
ment comptant six familles est apparu à Schouam durant la même période. Nous n’avons pu savoir
si ces deux changements étaient en rapport.
Tout à fait à l’Est de la Subdivision enfin, le village de Kameloune et ceux situés plus à l’Est
ont été évacués en 1945 par ordre administratif, à cause de la recrudescence de la maladie du som¬
meil, la piste longue de 112 km étant interdite. Il y avait là beaucoup de villages et, à côté d’eux, beau¬
coup de campements pygmées. Loin de suivre les villageois, ceux-ci sont restés et leur population est
devenue beaucoup plus nombreuse : c’est que les plantations abandonnées par les Noirs et qu’ils pou¬
vaient maintenant piller à volonté, constituaient pour eux une aubaine inespérée ! Quelques années plus
tard, quand ces plantations auront été épuisées, peut-être les Pygmées auront-ils, à leur tour quitté
cette piste.
Cet exposé, pour incomplet qu’il soit, montre les raisons très diverses qui poussent les Pygmées
à changer de résidence : mort d’un des leurs, accident, discussions avec les villageois, attrait d’un
nouveau « patron », disparition de celui qu’ils avaient, fondation d’un nouveau village noir, les motifs
sont nombreux. Il en est certainement d’autres. Ainsi, à la suite d’un examen anthropologique tenté
sur des femmes (cf. 4, p. 15), certains groupes des environs de Yokadouma ont quitté leurs cam¬
pements. Mais le périple d’un groupe est bien difficile à suivre avec ces hommes, pour lesquels tout
se borne au présent et qui sont le plus souvent incapables de se souvenir d’un passé qui n’a pas d’in¬
térêt pour eux.
D. Territoire de chasse.
Aux déplacements globaux précédents, s’ajoute encore le fait que chaque année, au moment de
la saison sèche, toute une partie du groupe de chasse peut se séparer pour aller plus ou moins loin
se livrer à la « grande chasse » dont il sera parlé dans un autre chapitre. Et ceci pose la question :
chaque groupe a-t-il un territoire de chasse déterminé? On a vu plus haut qu’Immenroth a répondu
par l’affirmative.
Pour les Bakâ du Cameroun, la réponse ne fait pas de doute : il n’existe pas de territoire de
chasse. Chaque groupe va où il veut sans qu’aucun autre y trouve à redire. Tous les Pygmées sont
formellement d’accord sur ce point. Ils ont seulement l’habitude d’aller dans un territoire déterminé.
C’est ainsi que les groupes de Messaména vont faire toutes leurs grandes chasses dans la forêt qui
s’étend entre Lomié et Djem sur une longueur de 120 km et ime largeur de 70 km, soit une super¬
ficie de 8 400 km 2 . Ceux de Lomié vont au Nord jusqu’à Batouri, au Sud jusqu’à Souanké ; la dis¬
tance entre ces deux localités est de 280 km. Ceux de la région de Moloundou passent parfois la
Sangha 7 et viennent chasser dans le Moyen-Congo, ce qui représente un déplacement minimal de
100 km. De plus grands déplacements ne nous ont jamais été signalés. Ils sont évidemment possibles.
E. Chefferie.
Chaque groupe de chasse a un chef. Ses pouvoirs sont du reste très restreints, tout Bakâ ayant
le sentiment très vif de son indépendance et pouvant quitter le groupe sans même lui demander son
avis. Le chef, c’est surtout l’homme qui dirige la chasse, celui dont les qualités sont telles que l’en¬
semble du groupe reconnaît qu’il a avantage à suivre ses conseils.
7. Dans leurs déplacements, les Pygmées peuvent avoir à traverser de larges rivières. Comme ils ne savent pas nager, ils uti¬
lisent, quand c'est possible, les pirogues dés Noirs; sinon ils se mettent sur un tronc d’arbre à la dérive et attendent que, grâce à une
sinuosité de la rivière, ce tronc vienne s’échouer sur la rive opposée.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
119
La chefferie se transmet habituellement de père en fils. Mais il n’y a là aucune règle : dans le
groupe de Dimpam, le chef, en mourant, a désigné son beau-fils et non son fils. Après quelques mois,
le groupe a reconnu que le beau-fils avait les qualités nécessaires et l’a accepté. D’autres fois, cepen¬
dant, le choix du chef suscite des discussions : à Doumo-Ntonga, le chef désigne un enfant d’une
quinzaine d’années, fils d’un autre homme, pour lui succéder quand il disparaîtra. Le lendemain, l’en¬
fant mourait subitement.
Quand deux groupes se trouvent réunis dans le même campement, chacun garde son chef. Il
arrive même, exceptionnellement, qu’un seul groupe possède deux chefs, chacun dirigeant plusieurs
familles : ils proviennent sans doute de la fusion ancienne de deux groupes.
Dans un campement relativement stabilisé, au Sud de Moloundou, et sous l’influence évidente des
Noirs, l’autorité du chef tend à s’accroître. Parfois on lui voit adjoindre un assesseur dit « capot »
comme chez les Noirs. Chez les Konabembe, un des chefs de groupe s’est proclamé « chef supérieur »
de tous les autres, toujours à l’image des Noirs. Malgré ses titres, les diverses familles gardaient à peu
près leur indépendance.
En dehors du chef, dans chaque groupe, tous les Bakâ sont égaux. Il n’y a pas de stratification
sociale.
Quant aux rapports des groupes entre eux, ils ne présentent rien de particulier : certains groupes
sont amis, d’autres non. Mais il n’y a jamais de guerre. Et les migrations individuelles de familles,
faites à l’intérieur du clan, font qu’il existe dans la plupart des groupes une interpénétration conti¬
nuelle.
IL - CLAN
L’existence du clan chez les Pygmées de l’Est a été niée pendant longtemps. Ce n’est que vers
1947 que Schebesta a montré qu’il y en avait au moins les traces 8 . Pour les Pygmées de l’Ouest, la
question est pratiquement inconnue, le seul qui l’ait effleurée étant Le Roy qui avait été frappé de ce
que, au Gabon, certaines familles portaient un nom générique commun. Au Cameroun, d’autre part,
Houssaye et Ternay désignent du nom de clan ce qui n’est, en réalité, que l’ensemble des familles
réunies dans un même campement. En fait, il n’y a aucun doute qu’une organisation en clans, tota¬
lement indépendante de celle des groupes de chasse, existe chez les Bakâ. Tous les hommes qui ont
été interrogés reconnaissent appartenir à certaines grandes familles dites « yé », terme que certains
Pygmées remplacent par le mot bantou « Djvé » qui signifie famille ; chaque « yé » porterait un nom
particulier qui serait, disent-ils, celui de son fondateur. Une telle famille, où la parenté n’est plus que
factice, correspond à un clan. Fait essentiel : aucun mariage n’a jamais lieu dans l’intérieur d’un même
Yé ; comme ceux des Bantous de la région, les clans des Bakâ sont strictement exogames. L’enfant,
garçon ou fille, appartient au clan du père.
Dans les régions de Messaména, Lomié et Yokadouma, l’interrogatoire de 230 personnes, les
adultes étant seuls considérés, a permis de repérer 19 clans. La liste du tableau 47 montre que la plu¬
part se rencontrent dans les trois régions ; les clans ont donc une large extension géographique.
En plus de ces clans, huit autres, dont nous n’avons pas le détail, nous ont été signalés par le
chef Ndo de Biwala dans la région de Yokadouma-Moloundou. On arrive ainsi à un total de 27 clans
dont 24 au moins représentés à Yokadouma-Moloundou. Nos informateurs nous ont affirmé que, pour
cette dernière région, il n’y en avait pas d’autres. Comme il y a là entre 3 et 4 000 Pygmées, on a une
moyenne théorique de 120 à 150 sujets par clan. Mais rien ne dit que tous les clans aient la même
densité.
Un fait essentiel est que les clans n’ont absolument aucun rapport avec les groupes de chasse.
Sauf dans les cas, rares, où le groupe ne comprend que deux ou trois proches parents, un pere et ses
fils ou deux ou trois frères, on y trouve toujours, parmi les hommes, des représentants de plusieurs
clans. Les dénombrements du tableau 48 le montrent.
8. Dans plusieurs publications ultérieures Schebesta est revenu sur cette question et il a alors insisté particulièrement sur
l'existence de véritables clans chez les Bambuti ituriens.
Source : MNHN, Paris
120
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Tableau 47
Clans existant dans les régions de Messaména, Lomié et Yokadouma.
CLANS
Yé - Bombi
Yé - Boasila
Yé - Essilo
Yé - Koambé
Yé - Kolou
Yé - Kpwongbo
Yé - Kpwotolo
Yé - I.ikembe
Yé - Uakombo
Yé - llambé
Yé - Mombito
Yé - Djembé
Yé - Ndogo
Yé - Ndoum
Yé - Ndounga
Yé - Ngbwoko
Yé - Ysolo
Yé - wala
Yé - Yandgi
19 clans
5
10
23
15
6
19
35
24
Tableau 48
Composition de quelques groupes de chasse montrant leur indépendance vis-à-vis des clans.
1 er groupe :
— Clan Yé-Likembé
1. Essou, chef
— Clan Yé-Ysolo
2. Noyanga
- Clan Yé-Wala
4. Pembo
— Clan Yé-Ndounga
5. Elango
6. Mbatu (fils de 5)
7. Ndang
Groupes de Djenou.
- épouse (clan Yé-Ndounga) - 4 enfants
- épouse (clan Yé-Djembé) - 1 enfant
- épouse (clan Yé-Likembé) - 2 enfants-
- épouse (clan Yé-Likembé) - 4 enfants
- épousé (clan Yé-Kpwotolo) - 5 enfants
- épouse (clan Yé-Likembé) - 1 enfant
fiancé à une fillette de 10 ans
Source : MNHN, Paris
LES PYCMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
121
— Clan Yé-Ndogo
8. Liolaké — épouse (clan Yé-Ndounga)
9. Encogo (frère de 8) - épouse (clan Yé-Djembé)
Nombre total : 9 hommes + 8 femmes + 17 enfants = 34
2' groupe :
— Clan Yé-Ndoum
10. Ehnilo — épouse (clan Yé-Djembé) — 2 enfants
— Clan Yé-Monbito
11. Adagte
— Clan Yé-Kpwotolo
12. Kbwele
— épouse (clan Yé-Mambé) — 1 enfant
célibataire
Nombre total : 3 hommes + 2 femmes + 3 enfants = 8
— Clan Yé-Djembé
1. Pandjoma
2. Ngouli (frère de 1)
— Clan Yé-Monbito
3. Koambé, chef
4. Ndjalé (frère de 3)
5. Mapa
6. Edjengué
7. Ntiembuti
Croupe de Moloundou.
— épouse (clan Yé-Likembé) — 2 enfants
— épouse (clan Yé-Mambé) — 3 enfants
— épouse 1 (clan Yé-Djembé) — 4 enfants
— épouse 2 (clan Yé-Kalaa) — 1 enfant
— épouse (clan Yé-Kpwotolo) — 3 enfants
— épouse (clan Yé-Kpwotolo) — 4 enfants
— épouse (clan Yé-Djembé) — 4 enfants
— épouse (clan Yé-Koambé)
— Clan Yé-Kpwotolo
8. Moagbé — épouse (clan Yé-Koambé) — 5 enfants
9. Kbwolo — épouse (clan Yé-Djembé) — 3 enfants
Nombre total : 9 hommes + 10 femmes + 29 enfants = 48
On voit qu’à Moloundou, les hommes appartiennent à 3 clans, les femmes à 6. En tout, 7 clans
sont représentés. Dans le premier campement de Djenou, les clans sont plus nombreux : il y a 5 clans
pour les hommes, 4 pour les femmes ; 3 des clans de ces dernières sont représentés chez les hommes
du même groupe ; il y a donc, en définitive, 6 clans pour 16 adultes. L’effritement est encore plus
poussé dans le deuxième campement de Djenou où les 5 adultes présents, hommes et femmes, appar¬
tiennent chacun à des clans distincts.
Ces exemples pourraient être multipliés. À Mintam, 15 adultes appartiennent respectivement à
7 clans dont 4 pour les hommes ; à Biwala I, pour 18 adultes, 6 clans dont 3 pour les hommes ; à
Biwala II, pour 16 adultes, 6 clans dont 2 pour les hommes ; à Madjoué III, pour 20 adultes, 3 clans
chez les hommes, 7 chez les femmes, en tout 10 clans différents, etc..., etc...
Tout ceci montre nettement que la constitution des groupes de chasse est totalement indépen¬
dante de l’appartenance aux clans. Tandis que les premiers sont des formations instables où on entre
et dont on sort sans formalités, qui peuvent apparaître ou disparaître, parfois aussi se souder, le clan
est une organisation permanente qui prend l’individu et lui impose des règles strictes. On voit que
l’organisation des Bakâ est beaucoup plus complexe en réalité qu’on ne le suppose généralement.
L’existence des clans a enfin une autre conséquence : c’est que les groupes de chasse, loin de
rester indépendants, s’entrecroisent constamment. Il existe ainsi entre tous les Bakâ du Cameroun
un sentiment de communauté qui est extrêmement net. Tous se sentent et se disent Bakâ. Tous
reconnaissent comme leurs frères de race les membres des autres groupes du Cameroun, même les
plus éloignés. Les frontières entre le Cameroun, le Moyen-Congo et l’Oubangui-Chari étant des fron¬
tières politiques et non géographiques, et les Bakâ du premier de ces pays émigrant aussi bien vers
Souanké que vers Ouesso et Nola, il n’est pas douteux que cette notion de communauté ne sétende
aussi aux Babinga de ces deux pays. Pour cet ensemble de Pygmées au moins, il n’y a pas cette dis¬
solution du sentiment d’unité qu’on a prétendu exister.
Source : MNHN, Paris
122
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
CHAPITRE II
HABITATIONS ET CAMPEMENTS
L’idée parfois émise, et soutenue encore récemment par Seiwert pour ceux du Cameroun, que
les Pygmées sont susceptibles d’habiter sur les arbres, doit être considérée comme fausse. Bruel, pour
la région voisine de la Sangha, l’a énergiquement réfutée et rien dans son enquête n’a pu le confirmer.
Tout au plus, a-t-il pu s’agir çà et là de quelques cas individuels.
L’habitation typique des Pygmées occidentaux, Cameroun inclus, est la hutte ronde, plusieurs
huttes étant réunies en un campement situé en pleine forêt. À la différence des villages des Noirs, ces
campements n’ont jamais qu’un caractère provisoire. Les Pygmées peuvent y vivre quelques mois comme
quelques années ; Us les abandonnent provisoirement pendant la période des grandes chasses. Ils les
quittent parfois brusquement, sans raisons apparentes, ou encore après le décès de l’un d’eux.
Cette installation en campement de huttes rondes tend actuellement à disparaître. Les Pygmées
du Cameroun oriental commencent à faire des villages, à cases rectangulaires et de caractère plus
stable. Le type primitif persiste à peu près seul dans la région de Messaména ; il est encore fréquent
dans celle de Lomié et l’on en trouve aussi dans celle de Yokadouma. Il est caractéristique de la cul¬
ture initiale des Pygmées et c’est celui que nous décrirons d’abord.
I. - CAMPEMENTS INSTABLES À HUTTES RONDES
A. Lieu et accès des campements.
Tandis que les villages des Noirs sont toujours situés dans un large espace vide, complètement
libéré d’arbres, le campement des Pygmées est en pleine forêt, construit sur un sol tout juste débrous¬
saillé et où les arbres n’ont été abattus que dans l’espace central. Ce campement est ainsi difficile à
trouver et on peut arriver à quelques mètres de lui sans le voir ; il jouit de l’ombre des arbres et est
aussi à l’abri du vent qui risquerait de détruire les huttes fragiles. Mais, dans les tornades, il risque
d’être atteint par la chute des branches, danger qu’évitent soigneusement les villages des Noirs.
Contrairement à ce qu’on a dit, les campements ne sont jamais au bord de l’eau; leur sol est
légèrement en pente ce qui évite en saison des pluies la stagnation de l’eau. En principe, le campe¬
ment est situé au voisinage d’un village de Noirs avec lequel il est en rapport. Les distances que nous
avons observées sont en moyenne de une à deux heures de marche (4 à 8 kilomètres ?) ; elles peuvent
être plus faibles : le campement est juste derrière les plantations. On nous a cependant cité un cas
sur la piste Lomié-Yokadouma, où elle atteignait une journée de marche. Peut-être existe-t-il dans la
forêt d’autres campements beaucoup plus lointains et à l’écart de tout village noir? Aucun des Noirs
interrogés n’en avait vus, mais certains indices le laissent supposer et cette impression était partagée
par un de nos observateurs. Les Bakâ questionnés à ce sujet se sont montrés réticents, comme s’ils
ne comprenaient pas ou ne voulaient pas comprendre. L’étude de tels campements serait cependant
particulièrement précieuse.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ Dl) CAMEROUN
123
Fie. 52. — Plan du campement de type primitif Djembé I (région de Yokadouma : 1) banc sur lequel s'asseyent les hommes pour cau¬
ser ; 2) lieu de réunion des hommes quand il pleut ; 3) emplacement de la danse ; 4) section d’arbre coupé.
La voie d’accès au campement part des pistes habituelles des Noirs. Certains auteurs signalent
qu’elle est dissimulée, ne commençant que quelques mètres en dehors de ces pistes, de sorte que seuls
peuvent les reconnaître les initiés. Une vingtaine de campements ont été visités : l’embranchement
qui y conduit était toujours très visible, mais la piste elle-même, tout juste praticable. C’est une
sente tortueuse, à peine tracée sur le sol encombré de la forêt. En raison de l’habitude qu’ont les
Source : MNHN, Paris
124
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Pygmées de marcher en posant les pieds l’un devant l’autre, elle a tout juste la largeur d’un pied.
Elle est parsemée de branches mortes, de feuilles en décomposition, de racines; des troncs d’arbres
tombés la traversent qu’il faut escalader; les lianes y pendent jusqu’à un mètre du sol. En d’autres
endroits, des arbres à demi-écroulés obligent à se courber pour se glisser dessous. Passant les mari¬
gots a gue, grimpant à pic les talus qui limitent ceux-ci, ces pistes obügent à une dure gymnastique
et nécessitent une attention de tous les instants. Les Pygmées s’y meuvent cependant avec une aisance
déconcertante et y circulent de leur souple pas de course aussi à l’aise que sur une grande route.
B. La hutte des Pygmées.
« En ruche d abeille . ttommee par les Baka . mongulu elle a été souvent décrite. Bruel et
Régnault en ont donne, pour les Pygmees de la Sangha, des descriptions auxquelles il y a peu à ajouter
De forme sensiblement hémisphérique, elle est faite de branches et de feuilles entrelacées • une étroite
ouverture y donne accès. Dans certams cas, celle-ci paraît souplement découpée dans la paroi de la
hutte ; dans d autres, cette paru, déborde en dehors à ce niveau, formant comme un petit couloir d’ac-
cès dont la longueur n’excède pas 50 cm.
Fie. 53. - Type moyen d’une hutte (diamètre transversal = 2 m • hauteur - i en m - h . ,
de la carcasse après enlèvement des branchages e t des feùüh? ' “ ’ 5 ° ’ haut ? ur de la P or,e = 1 m) : a) vue de profil
pendant qui sert à fermer la porte; c) plan de la hîte. n ° rma 'T", CC " C ‘ cl : b) morceau d ’ écorce indé -
.i»& as f. r „ ; f i n p iTpi’d - 0 pk " - p '° a * '■
une - cÿstT'travmrde^d ‘“T , des A Nkoé, nous les avons vues en fabriquer
souples 6 plantées*^ ter ^ “ 1 b0r<l faire ' e cadre de la hutK a >'"de da branches
olii'Trrraml e j p3P eU , PS , deux bouts de fa ǰ n à f° rmer des arceaux. L’arceau du milieu le
P grand, correspond au centre de la hutte ; en arrière. les arceaux diminuent progressivement jusqu’à
9. Le terme utilisé dans la Sangha est tout k fait différent : . fimia ..
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
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toucher le sol ; en avant, ils diminuent aussi mais s’arrêtent au niveau de ce qui sera la porte. Quand
il y a un couloir d’accès, il est formé de quelques arceaux supplémentaires qui ont la même hauteur
que celui qui les précède (Fig. 53).
Les arceaux posés et fixés, les femmes les réunissent entre eux par des branches ou des lianes
horizontalement disposées et qui s’entrelacent avec les arceaux passant alternativement en dedans et
en dehors ; ceci forme un treillis qui donne à la hutte une carcasse solide. Il n’y a plus qu’à recouvrir
de feuilles cette carcasse, de façon à en boucher les mailles. Les Pygmées utilisent à cet effet certaines
grandes feuilles qui se trouvent près des ruisseaux, phrynium essentiellement ; ils ajoutent parfois,
quand ils sont au voisinage de plantations, des feuilles de bananier. Le tout est fait un peu au hasard,
sans souci d’esthétique, ni de symétrie. Des branches jetées çà et là au-dessus des feuilles les
empêchent de glisser. La hutte est maintenant terminée. On en ferme la porte la nuit, soit avec
quelques branches (région de Messaména), soit avec une plaque d’écorce (région de Yokadouma).
Les modifications éventuelles des huttes sont peu variées. Le couloir d’accès, souvent absent à
l’Ouest, paraît plus fréquent et plus long vers l’Est. D’autre part, certains auteurs ont décrit une
seconde porte, opposée à la première, et qui permettrait aux habitants de s’enfuir inaperçus si quelques
étrangers pénétraient dans le campement. Bien que l’existence éventuelle de cette porte nous ait été
affirmée par divers indigènes, nous n’avons jamais rien vu de tel, mais seulement constaté que, vis-à-
vis de l’entrée, le treillis n’atteint pas toujours le niveau du sol ; il en résulte une mince ouverture
par laquelle on pourrait sortir en rampant. Régnault a aussi signalé, dans la Sangha, l’existence de cou¬
loirs de communication entre deux huttes. Nous n’avons jamais observé rien de tel au Cameroun.
Les dimensions des huttes sont très variables, elles dépendent avant tout du nombre éventuel
de leurs occupants. Celles que nous avons vues étaient, dans l’ensemble, plus grandes que celles
décrites par les auteurs antérieurs. Elles n’étaient pas régulièrement demi-circulaires mais très géné¬
ralement un peu plus longues dans le sens qui correspond à la porte. À Ekom, par exemple, sur les
bords du Dja, la plus grande hutte avait dans le sens maximal 3 m, dans le sens transversal, 2,50 m ;
sa hauteur était de 1,70 m et un poteau central soutenait la voûte. La plus petite hutte avait 1,20 m
de haut sur 1 m de diamètre. Trois autres huttes du même campement mesuraient 2,50 m sur 2 m;
une hutte spéciale, destinée aux enfants, n’avait qu’un mètre de diamètre et 60 centimètres de haut.
Un petit poulailler appuyé sur le côté d’une des huttes et haut de 30 à 40 cm avait lui aussi la
même forme. Sa paroi était faite de branches beaucoup plus étroitement entrelacées que celles des
habitations, de façon à empêcher les poules de la détruire. Une petite ouverture latérale imitait la
porte des vraies huttes.
À Abakum, près de Lomié, une hutte avait 2 m de haut sur 3 à 4 m de diamètre. À Madjoué I,
les huttes, plus petites, n’avaient que 1,50 m de haut sur 2,50 m de diamètre maximal et 2 m de dia¬
mètre transversal; la hauteur de la porte n’était que de 1 m.
En principe, chaque hutte correspond à une famille ; mais quand les enfants atteignent dix ans,
ils quittent leurs parents. Les garçons du campement vont dans une hutte spéciale, les filles dans une
autre. À Djembé I, une hutte plus grande que les autres (Fig. 52) ne servait pas d’habitation mais de
lieu de réunion pour les hommes lorsqu’il pleuvait : les autres campements visités n’avaient rien d’ana¬
logue.
Le nombre de huttes de chaque campement varie, naturellement, avec celui des occupants : par¬
fois seulement 3 à 4, d’autres fois jusqu’à 15 ou 20. Il ne semble pas que ce chiffre soit souvent
dépassé. Les campements beaucoup plus peuplés de la région de Moloundou sont du type à cases rec¬
tangulaires qui sera décrit plus loin.
La situation des huttes dans le campement est absolument quelconque, sans souci d’ordre, ni de
symétrie. Chacune s’est comme posée au hasard et loin de regarder toujours au centre, comme on le
dit généralement, les ouvertures sont tournées, tantôt toutes du même côté, tantôt dans des direc¬
tions diverses. Une seule chose compte : ménager au centre du campement un emplacement que l’on
aplanit et qui soit suffisamment large pour la danse. Aucun campement ne manque à cette règle. Près
de cet emplacement, on trouve parfois une sorte de banc, fait de rondins juxtaposés où les hommes
s’asseyent pour causer.
Le Roy, Régnault ont décrit de véritables sièges. Il n’y a rien de pareil dans les campements que
Source : MNHN, Paris
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H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
nous avons vus. L’aménagement intérieur est réduit au minimum : au centre, un foyer où quelques
bûches se consument en permanence, dégageant une âcre fumée qui tapisse de suie la paroi de la
hutte en la rendant plus imperméable à l’eau. À 50 cm au-dessus du foyer, une claie qui sert à bou¬
caner la viande. À côté du foyer, le lit : parfois c’est une simple dépression du sol, 1,50 m sur 1 m à
peu près, tapissée de feuilles de fougères avec un rondin comme oreiller ; d’autres fois, le lit, plus per¬
fectionné, est limité par un rondin à chaque extrémité, un roseau de chaque côté. Sur la litière, quelques
Pygmées mettent une natte de jonc qu’ils se sont procurés chez les Noirs. Cette amélioration est rare.
Dans quelques huttes, la claie à boucaner est à deux étages (Fig. 53), l’étage supérieur servant à
déposer quelques ustensiles. D’autres fois, il y a dans un coin une étagère rudimentaire, faite de
quelques branches disposées en long sur quatre piquets. Les rares objets domestiques sont à l’intérieur
de la hutte, mais beaucoup restent dehors. Des corbeilles en vannerie sont accrochées aux coupoles
des huttes. Les lances s’appuient contre les parois de celles-ci. D’autres objets sont laissés dehors au
hasard. La seule pièce dont les Bakâ paraissent vraiment prendre soin est le tambour de danse sus¬
pendu à la voûte d’une des plus grandes huttes.
Des huttes sensiblement identiques sont décrites par Schebesta chez les Pygmées de l’Ituri ; le
mode de construction est le même, le mobilier tout aussi rudimentaire pour ne pas dire inexistant.
II. - CAMPEMENTS STABLES À CASES RECTANGULAIRES
A l’imitation des Noirs, les Bakâ tendent parfois à abandonner leurs huttes hémisphériques pour
construire des cases rectangulaires. Dans certains campements, seul le chef agit ainsi ; dans d’autres,
tous ou presque tous. On peut avoir de grands campements à cases rectangulaires, régulièrement dis¬
posées autour d’un large emplacement central. Ici, des arbres ont été abattus ; l’espace habité est
aplani et débroussaillé. L’évolution vers le village proprement dit est très avancée. De tels campe¬
ments sont plus fréquents dans les régions de Yokadouma et de Moloundou où les agglomérations de
Pygmées sont, on l’a vu, particulièrement denses. Leur origine est ancienne. Déjà en 1910, Régnault
signalait, pour la région de la Sangha, que les huttes rondes qu’il avait vues dans certains campe¬
ments en 1901 étaient remplacées par des cases rectangulaires. La figure 54 donne le plan d’un cam¬
pement de ce genre à Djembé II, au Sud de Yokadouma, sur la piste de Moloundou. Au nombre de
trois, les cases sont construites en panneaux d’écorce, matériau qui n’est pas utilisé par les Noirs. Le
toit est en branchages. Chaque case a deux portes qui se font vis-à-vis et sont fermées par un pan¬
neau mobile d’écorce. La plus grande case a 6 m de long sur 3,50 m de large et une hauteur au faîte
de la toiture de 2,50 m. Cette case contient deux lits, l’un fabriqué avec des branchages jetés les uns
à côté des autres à la manière des Noirs, le second tapissé seulement de feuilles de fougères. Outre la
claie à boucaner, une vaste claie disposée sur quatre piquets sert* d’étagère. Un peu moins grande, la
case du chef comporte trois lits dont deux sont placés contre le foyer. Une cloison intérieure isole
deux petites pièces : l’une contient le troisième lit, dans l’autre, sont suspendus trois tambours. Sur
l’esplanade centrale, le lieu destiné aux réunions des hommes est un emplacement rectangulaire de
3 m sur 3 que protège un toit en tuiles de raphia supporté par quatre piquets. Deux longs rondins y
servent de bancs ; à côté est un tam-tam. Quelques mètres plus loin se trouve une hutte ronde inha¬
bitée. Fait exceptionnel chez ces Pygmées et qui montre bien à quel point le campement a changé
de nature : un petit tertre, à côté de la plus grande case, représente la tombe d’une fillette morte
très jeune. Une autre tombe, à 15 m du campement, se trouve sur la piste conduisant à Biwala.
Un tel campement, par l’utilisation de l’écorce, les petites dimensions des portes, l’orientation
irrégulière des cases, trahit encore un type primitif. Celui de Madjoué marque au contraire une évolu¬
tion plus prononcée. Ici, les cases sont régulièrement disposées des trois côtés du vaste emplacement
central, soigneusement nettoyé et aplani. De longueur variable suivant le nombre d’habitants, elles
ont 4 ou 5 m de large et 2 m à 2,50 m de haut. Il n’y a plus qu’une porte, qui donne sur l’esplanade
centrale. La paroi est faite de branches d’arbre horizontales, entrelacées autour de piquets verticaux;
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÀ DU CAMEROUN
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certaines cases des Noirs sont aussi rudimentaires. Comme chez ceux-ci, la plupart des cases de Mad-
joué comprennent deux chambres, l’une à l’entrée, l’autre au fond qui renferme le foyer et le lit. Cer¬
tains lits sont faits d’une claie de bambous surélevée. Sur le centre de l’esplanade, le lieu de réunion
des hommes est un emplacement de 4 m sur 2 m, limité par quatre poteaux verticaux avec un rondin
de bois à chaque bout. Derrière le village, deux huttes rondes du type primitif, plus ou moins dété¬
riorées, ne servaient plus à l’habitation ; dans l’une cependant il y avait du feu sur lequel boucanait de
la viande. En dehors de l’emplacement de la danse, la surface du campement n’offre aucune trace
d’aménagement ; il y a entre les huttes des racines, des troncs d’arbres, des branches tombées à terre
et que personne n’enlève, des ustensiles jetés au hasard, des débris de cuisine. Les mouches four¬
millent et rendent les visites du campement assez désagréables. Rien de comparable à la propreté
qu’ont au contraire, à ce point de vue, les villages des Noirs.
Fie. 54. — Plan du campement de type évolué Djembé 11 (région de Yokadouma) : 1) case du chef; 2) grande case; 3) case plus petite;
4) hutte hémisphérique de type primitif ; 5) lieu couvert de réunion pour les hommes ; 6) tertre funéraire.
Un tel campement, pour la construction duquel les Pygmées avaient défriché une véritable clai¬
rière, est une installation relativement stable : c’est déjà presque un village. Il marque une étape
importante dans l’évolution de la vie nomade vers la vie sédentaire. On en rencontre beaucoup du
même type le long des 200 km de la piste qui va de Yokadouma à Moloundou. Leurs habitants com¬
mencent à se livrer à la culture. Sans doute, dans quelques 20 ou 30 ans, et sauf ceux des Pygmées
qui tiendront à rester d’irréductibles chasseurs, auront-ils partout supplanté le vieux campement en
pleine forêt, à huttes demi-circulaires. Chez les Bakà cependant il ne faudrait pas croire que la trans¬
formation soit aussi rigide qu’on l’a écrit parfois. Tant que la grande forêt subsistera, tant qu’elle pro¬
duira en abondance le gibier dont les Pygmées font leur nourriture principale, en même temps que leur
objet de troc indispensable aux Noirs voisins, un certain nombre de Bakà continueront a garder leurs
huttes hémisphériques et à mener leur vie semi-nomade de chasseurs irréductibles.
Source : MNHN, Paris
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H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
CHAPITRE III
VIE INDIVIDUELLE ET FAMILIALE
I. - NAISSANCE, ENFANCE ET ADOLESCENCE
Des détails sur les circonstances entourant la naissance chez les Pygmées occidentaux ont été
donnés par Trilles pour les Pygmées du Gabon. Pour ceux du Cameroun, Houssaye et Ternay signalent
que, généralement, la femme, avant d’accoucher, sort du campement et s’isole dans un coin de la forêt.
Quand elle est revenue dans sa case avec le nouveau-né, un enfant va chercher le père et lui présente
celui-ci. Enfant et mère sont nettoyés avec certaines plantes, fait confirmé par Seiwert.
Nous n’avons presque pas eu de renseignements sur cette première période de la vie. Le seul
fait que nous ayons recueilli est que, dans la région de Yokadouma, l’enfant, après la naissance, reste
deux jours avec ses oncles et tantes ; il ne rejoint qu’ensuite la hutte familiale : ceci ne concorde pas
avec ce que disait Ternay pour une région toute voisine. Il existe sans doute à ce point de vue beau¬
coup de différences locales.
Dès sa naissance l’enfant reçoit un nom. Trilles a écrit que les Pygmées en avaient trois. Le Roy
dit que le vrai nom de l’enfant ne lui est attribué que lorsqu’il est assez grand ; auparavant sa mère
lui donne un nom quelconque. Au Cameroun, d’après nos propres observations, les choses sont un peu
différentes.
Dès sa naissance, l’enfant reçoit un nom, généralement celui d’un oncle ou d’un parent. C’est
un nom personnel, qu’il portera sa vie durant, en le faisant suivre du nom de son père (ainsi, dans le
village de Konjo, circonscription de Yokadouma, Alaman Gbwala avait comme fils Sih Alaman, Doua Ala-
man, Yabela Alaman et Mopele Alaman). Mais en plus de ce nom, on lui donne, toujours à sa naissance,
un nom qui rappelle un événement qui avait lieu à ce moment. Tel Pygmée s’appellera ainsi Melongo
parce qu’il est né au moment de la grande chasse, ou Ngoma parce que sa mère allait partir pour la
pêche. C’est par ce nom qu’on l’appelle jusqu’à ce qu’il ait deux ou trois ans. Il n’est pas rare enfin
que le Pygmée possède un surnom, en rapport avec certaines de ses particularités. Ainsi Amayo, chef
du campement de Mboumo, était appelé Avubidjan, l’homme « qui agit à sa façon » ; un autre, l’homme
« qui rit beaucoup ». C’est ce surnom qu’il utilise dans ses relations avec les Noirs et il se fâche quand
on veut lui donner son vrai nom. Autrefois même, le Pygmée ne voulait pas dire son vrai nom ; il crai¬
gnait que cela n’attire un malheur sur lui ou sur sa famille. Cette peur est maintenant disparue.
Comme chez les Noirs, l’enfant n’est allaité que par sa mère. Si celle-ci meurt, aucune femme
ne le prend en charge, l’enfant meurt à son tour. Les femmes sont très attachées à leur enfant, elles
le portent sur leur hanche gauche jusqu’à deux ou trois ans. Il y est maintenu en place par la bande de
peau qui est décrite plus loin (chap. IV, p. 139).
Jusqu’à sept ans, l’enfant reste avec sa mère ; il suit avec elle les chasseurs ; il l’aide à recueillir
les tubercules et à attraper les petites bêtes. Après sept ans, il va à la pêche avec les femmes. Les gar¬
çons portent une petite hache et s’exercent au tir avec des arcs rudimentaires. Vers neuf ou dix ans,
l’enfant a acquis sa personnalité. Il abandonne la hutte de ses parents : garçons et filles couchent dans
Source : MNHN, Paris
129
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
deux huttes spéciales. Le garçon participe à la vie des hommes ; il a une lance, moins grande et moins
forte que celle des adultes mais avec laquelle il commence déjà à chasser. Le père lui apprend les
secrets de la chasse : à quels signes on peut reconnaître les pistes des bêtes de la forêt, comment
on doit attaquer celles-ci, comment s’orienter, quelles sont les marques à faire pour retrouver son
chemin, etc... Très vite l’enfant s’adapte à cette vie. Généralement très rapide, il poursuit et tue à la
course le cochon et l’antilope. Temay cite un enfant de treize ans qui avait attaqué et tué seul un
gorille adulte, exploit dont peu de Noirs seraient capables. Beaucoup d’enfants de dix à douze ans que
nous avons interrogés avaient déjà tué maintes antilopes. A quinze ans, le garçon est considéré comme
un homme fait ; il participe à la grande chasse et peut attaquer l’éléphant.
Certaines coutumes marquent la croissance de l’enfant. À sa naissance, on lui met autour de la
taille une liane. Quand il a trois ou quatre mois, celle-ci, distendue, se casse. On va faire un trou dans
un arbre, y met la liane et referme le trou ; ainsi dit-on, l’enfant deviendra aussi grand et aussi fort
que l’arbre. La première dent de l’enfant, la première parole qu’il prononce donnent lieu à des fêtes.
La question de la circoncision des jeunes enfants sera traitée ultérieurement (chap. IV, p. 146).
Mais en plus de cet acte y a-t-il une initiation? Schebesta a décrit des faits de cet ordre chez les
Pygmées de l’Ituri et parle du « nkumbi », sorte « d’école d’initiation généralement suivie d’une
circoncision ou d’un substitut de circoncision ». Il attribue à ces faits une importance sociale considé¬
rable, mais il estime qu’ils étaient à l’origine étrangers aux Pygmées et que ceux-ci les ont empruntés
aux Noirs. Trilles pense également que circoncision et initiation constituent, chez les Pygmées du
Gabon, une étape décisive dans la vie de l’enfant, mais à l’inverse de Schebesta, il admet comme très
probable que ce soient « les Négrilles qui les ont imposées aux Bantu ». Chez les Pygmées du Came¬
roun, rien de pareil n’existe ; les divers auteurs qui ont étudié les Pygmées occidentaux : Bruel, Régnault,
Seiwert, Kühn, Lalouel, ne mentionnent que l’existence de la circoncision sans parler d’aucune espèce
d’initiation. Au Cameroun, l’intégration des garçons dans la vie du campement se fait individuellement
et ne donne lieu à aucune cérémonie. Il se peut cependant que le père, lorsqu’il enseigne à son fils les
secrets de la chasse, se livre en même temps sur lui à certaines pratiques qui lui permettent de béné¬
ficier de ses secrets : applications d’herbes, onctions du corps avec une plante spéciale. Certaines indi¬
cations recueillies par un de nos observateurs de la région de Messaména, le donneraient à penser. Ici
encore, les Bakà questionnés sont demeurés réticents.
II. - MARIAGE
Les renseignements que nous avons pu obtenir sur le mariage sont peu nombreux. Ils auraient
nécessité un contact plus intime avec les Pygmées et ceux donnés par les Noirs devaient être soumis
à un sérieux contrôle en raison de la tendance de ceux-ci à attribuer aux Pygmées leurs propres cou¬
tumes. Deux faits ressortent, en tout cas, d’une façon indiscutable : le mariage est fondamentalement
monogame et il est aussi exogamique.
A. Monogamie et exogamie.
La monogamie des Pygmées a été signalée depuis longtemps. On sait que W. Schmidt la regarde,
avec une série d’autres caractères, comme un des traits typiques de leur civilisation. Celle-ci étant
elle-même, à son avis, un reflet de la culture primitive de l’Homme, il en conclut que nos premiers
ancêtres étaient monogames. La polygamie serait un phénomène secondaire. Sans entrer dans des dis¬
cussions à ce sujet, il est bien certain que la monogamie est une presque nécessité pour un peuple de
chasseurs dont les ressources élémentaires dépendent avant tout du gibier tué par le chef de famille.
Nourrir plusieurs femmes et les enfants nés d’elles serait souvent une impossibilité. Il n’y a donc rien
d’étonnant à ce que les Pygmées soient essentiellement monogames, et c’est la règle chez tous ceux
de l’Afrique Équatoriale. Le Roy et Trilles l’ont nettement déclaré pour ceux du Gabon, et Seiwert
pour ceux du Cameroun. Nos propres données le confirment absolument. Il existe cependant de nos
jours une légère tendance vers la polygamie; nous en reparlerons plus loin (cf. pp. 131-132).
Source : MNHN, Paris
130
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
D’un autre côté, le mariage des Pygmées est rigoureusement exogamique. La jeune femme peut
appartenir au même campement que son époux ou à un autre campement ; toujours elle appartient à
un autre clan. Sur environ 110 ménages, nous avons cherché si les hommes de certains clans épou¬
saient de préférence les femmes d’un clan donné : il n’y a aucune règle. Les unions se font entre tous
les clans, et dans les deux sens. C’est du reste ce que disent les Pygmées eux-mêmes. Les enfants
appartiennent au clan du père.
La plupart des auteurs qui ont traité des Pygmées occidentaux reconnaissent cette exogamie de
fait et l’assimilent à un empêchement fondé sur la consanguinité en ligne paternelle. Seul, Trilles pré¬
tend que, dans la pratique et bien qu’il sache que, d’après la loi, il ne devrait jamais prendre une
épouse du même clan, « le Négrille se marie souvent dans son clan en raison de la difficulté de se
procurer une femme dans les autres clans parce que ceux-ci sont trop éloignés ». Mais il faut signaler
que, chez Trilles comme chez Le Roy, la définition du clan est très confuse et aue ce dernier ne se ml Je
pas correspondre à ce que nous avons trouvé chez les Bakâ sous le nom de Yé (cf. chap. I, pp. 120-121).
Schebesta, de son côté, reconnaît formellement l’exogamie chez les Pygmées de l’Ituri : « les deux sexes
sont tabous l’un pour l’autre à l’intérieur de la même parentèle ».
Les raisons qui précèdent au choix de l’époux ne sont pas très nettes. Parfois les futurs époux
seraient fiancés dès l’enfance. Dans un campement, j’ai vu une jeune fille d’environ dix ans qui était
destinée à un adulte encore célibataire du même campement et paraissant à peu près trente ans.
Le mariage peut avoir lieu très tôt : deux adolescents, qui n’avaient pas encore leurs dents de
sagesse et ne semblaient pas avoir plus de seize ans, étaient déjà mariés ; une jeune femme aux seins
à peine formés et paraissant tout juste pubère était mariée et enceinte. Mais le plus souvent, et autant
qu’on puisse estimer l’âge des Pygmées, les hommes se marient entre vingt et vingt-cinq ans, les
femmes plus tôt, vers vingt ans. Autrefois, aux dires de deux de nos informateurs, pouvaient seuls
se marier les hommes qui avaient fait leurs preuves en tuant un éléphant. Avec la rareté des élé¬
phants et l’abandon de leur chasse dans beaucoup de régions, cette coutume a presque disparu. Des
femmes adultes que nous avons examinées, aucune n’était célibataire ; quelques hommes au contraire,
quoique assez âgés, l’étaient. Le fait pourrait être la conséquence de l’introduction récente de la
polygamie dans certains campements.
Il ne semble pas que l’institution de la dot, si importante chez les Noirs, ait existé primitive¬
ment chez les Pygmées. Dans la région de Messaména, il y a encore une dizaine d’années, le jeune
homme venait vivre dans le campement de ses beaux-parents et une hutte y était construite pour lui
et sa femme. Il y passait plusieurs années, chassant pour le compte de sa belle famille à laquelle il
faisait en outre quelques cadeaux, en particulier des haches. Après la naissance du premier enfant, ou
si, par extraordinaire, le mariage était stérile, dans le cas où il paraissait évident qu’aucun enfant ne
naîtrait, il revenait habiter dans son campement primitif qui, sous réserve d’émigration toujours pos¬
sible, devenait la résidence essentielle du couple. Certains auteurs ont écrit que ce n’est qu’à ce
moment que le mariage était effectif; c’est inexact puisque, dès leur installation au campement, les
jeunes époux cohabitent. On peut seulement dire que ce n’est qu’après leur retour au campement du
mari que celui-ci possède pleinement sa femme, sans obligation envers la famille de celle-ci.
Aucune cérémonie spéciale n’accompagne tous ces rites ; on a dit que des danses avaient lieu au
moment de l’installation des jeunes gens dans leur première hutte, puis à leur retour dans le campe¬
ment du mari ; mais les Pygmées choisissent toutes les occasions possibles pour danser ; celle-ci n’en
est qu’une parmi beaucoup.
Sans doute à l’imitation des Noirs, l’usage prévoit maintenant de plus en plus chez les Pygmées
du Cameroun de verser une dot avant le mariage. Celle-ci peut être de nature très diverse. À Âlouma,
il fallait donner un cochon et quatre pièces de 0,50 F ; à Mboumo, la dot pouvait consister soit en un
éléphant, soit en quatre cochons, soit en une bouteille même vide ! Plus pratiques ou mieux adaptés
aux conditions économiques nouvelles, certains Pygmées de la région de Yokadouma commencent à exi¬
ger de l’argent : 50 ou 25 francs, mais, dans un autre campement de la même région, la dot était un
phacochère et une lance.
Le fait que les jeunes époux vivent d’abord chez les beaux-parents est-il le vestige d’un ancien
matriarcat ? Il paraît constant chez les Pygmées de l’Ouest du Cameroun. Dès 1890, Crampel le signale
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
131
chez les Babinga de L’Oubangui et des faits analogues ont été notés dans Plturi. Mais il fait défaut
chez de nombreux autres Pygmées et l’idée du matriarcat ne s’accorde pas avec l’organisation générale
de la famille dans le groupe. Il faudrait une connaissance plus complète du sujet pour l’interpréter.
Le Roy a enfin signalé que, dans certains cas, au Gabon, la jeune femme se cache avant le
mariage et le fiancé doit la retrouver. Trilles n’a rien vu de semblable et personne ne signale le fait
chez les Pygmées occidentaux. Dans la région de Moloundou cependant une coutume analogue existe
encore dans quelques campements : la jeune femme s’enfuit, le jeune homme devant la rattraper à
la course. Serait-ce là le vestige d’un ancien mariage par rapt? Schebesta pour sa part nie l’existence
de ce dernier chez les Bambuti, précisant « qu’on n’en trouve aucune trace même dans un stade anté¬
rieur ».
B. Polygamie.
Bien que la monogamie soit l’institution essentielle des Pygmées en beaucoup d’endroits, la poly¬
gamie commence à apparaître, sans aucun doute à l’imitation des Noirs. Le Roy pour le Gabon, Régnault
Tableau 49
Existence de la polygamie chez les Bakâ.
Source : MNHN, Paris
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H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
pour l'Oubangui, Seiwert pour le Cameroun ont signalé le fait chez les Pygmées occidentaux, mais il
existe aussi chez les Pygmées orientaux, pour lesquels Schebesta évalue la proportion des polygames
entre 10 et 6% suivant les régions plus ou moins soumises à l’influence des Noirs. Les auteurs notent
que c’est généralement le chef du campement qui prend plusieurs femmes ; ce serait là, disent-ils, une
preuve de richesse. Si on remarque le peu de biens que possèdent les Pygmées chasseurs, on peut se
demander si la richesse joue vraiment un rôle tant qu’il s’agit de Pygmées encore adonnés à la chasse ;
il s’agit plutôt d’une manifestation d’orgueil, le chef voulant montrer qu’il s’égale par là aux Noirs.
Mais il n’en est plus ainsi quand on arrive aux Pygmées relativement plus stables de la région de
Moloundou : ici, les femmes commencent à cultiver ; ce ne sont plus des bouches à nourrir ; elles
aident au contraire l’homme à entretenir sa famille et, de suite, la polygamie devient plus fréquente,
atteignant son maximum chez les chefs. Dans un certain nombre de campements que nous avons visités,
nous avons recherché la polygamie ; nous comparons ici (tab. 49) les résultats à ceux relevés à Yoka-
douma et à Moloundou dans des recensements officiels en 1939 :
On voit que, dans les deux premières régions où les Pygmées ont gardé leur vie de chasseurs
exclusifs et leur type primitif de campement, la polygamie est très rare ; elle se limite à deux femmes.
Dans l’Est du Cameroun, où la vie est en voie de sédentarisation, les campements tendent à se trans¬
former en villages, la culture du sol fait des timides apparitions, la polygamie est plus fréquente, bien
que la monogamie reste encore la règle. Intéressante à ce point de vue est la comparaison des deux sta¬
tistiques de Biwala, celle de 1939 et la nôtre (1947) : ici la polygamie a gagné presque tous les cam¬
pements et l’un des chefs, qui s’intitulait le chef supérieur de leur ensemble et avait déjà trois femmes
en 1939, manifestait en 1947 sa supériorité en portant leur nombre à cinq.
Ajoutons que, comme chez les Noirs, lorsqu’il y a polygamie, c’est la première femme qui a les
prérogatives essentielles : elle commande et c’est à elle qu’appartiennent les enfants, même ceux des
autres femmes.
C. Mariage avec les Noirs.
Cette question est importante du point de vue de l’anthropologie puisqu’elle est à la base d’un
problème fondamental (cf. l re partie, chap. V et VI) et auquel il a été répondu de façons très diverses :
les Pygmées occidentaux forment-ils une race autonome et bien délimitée ou sont-ils déjà tellement
métissés avec les Noirs que leur disparition ne serait plus que l’affaire de quelques années ?
Une enquête à ce sujet est très difficile en raison de la répugnance visible des deux parties à
dire la vérité. Les Noirs méprisent trop les Pygmées pour avouer qu’ils épousent leurs femmes et les
Pygmées, eux aussi, malgré ce qu’on en dit, ont pour les Noirs un mépris presque aussi grand. Les
conséquences des mariages ne sont du reste pas les mêmes suivant le sens de ceux-ci.
Quand un Noir épouse une femme Pygmée, il l’emmène dans son village et du moment qu’il la
traite comme sa femme, les autres indigènes la considèrent comme l'une des leurs. Elle garde néan¬
moins toujours son naturel craintif. En particulier, il ne faut'pas lui donner le nom méprisant de
Baya ; elle serait capable de s’enfuir.
Quand un Pygmée épouse une Noire, il l’emmène au campement et elle participe à la vie de
celui-ci ; leurs enfants se comportent comme les autres jeunes Pygmées. Il y a cependant quelques
cas où la femme emmène l’homme non loin d’un village, où il tend à devenir sédentaire. Mais c’est
elle qui cultive la terre et l’homme continue à s’adonner à la chasse. Les enfants mâles deviendront
chasseurs comme leur père.
Tous ces cas sont du reste, et quoiqu’on ait dit, extrêmement rares. Si les Noirs peuvent être
tentés d’épouser des Pygmées, c’est à cause de leur grande fécondité, et qu’avoir beaucoup d’enfants
est pour eux une richesse. Mais il leur faut surmonter la répugnance qu’inspire aux Noirs, peu déli¬
cats cependant sur ce point, l’odeur des Pygmées 10 , et aussi la farouche timidité des femmes qui ne
se sentent jamais à l’aise hors de la forêt. Dans l’autre sens les femmes Noires, si peu entraînées
10. Notre informateur E. qui, dans sa jeunesse, a vécu à plusieurs reprises dans un campement pygmée avait été sur le point
d’y épouser une fille, puis nous a dit y avoir renoncé « & cause de l’odeur ■.
Source : MNHN, Paris
LES PYCMÉES BAKÂ DU CAMEROUN 133
qu’elles soient au confort, se trouvent avoir à mener une vie autrement dure et pénible que celle à
laquelle elles sont habituées.
De fait, dans toute la région de Messaména-Lomié, et sur environ soixante familles examinées,
nous n’avons vu que deux métis avoués, fils tous deux d’une même mère Badjoué. Tous les hommes
interrogés, même les plus foncés de peau, nient énergiquement avoir un Noir dans leurs ancêtres;
toutes les femmes avaient un type nettement pygmée. Dans un seul village, à Nkoé, au sud du Dja,
un Noir nous a dit être fiancé à une jeune Pygmée pour laquelle il avait payé une dot de cent francs.
Dans la région d’Abong-Mbang, on nous a cité le cas d’un Pygmée qui, ayant épousé une femme
Noire, s’était établi sur le bord de la route et avait envoyé ses fils à l’école. C’était le seul qui fût
connu.
Ternay, d’autre part, dit que, dans le Cameroun de l’Est, il ne connaît que trois ou quatre cas
de femmes données en mariage à des Pygmées et une seule femme Pygmée mariée à un Noir polygame.
Le métissage est donc, maintenant encore, très restreint.
En est-il de même du côté de Yokadouma et surtout de Moloundou où les gros campements
pygmées sont en contact si direct avec les Noirs ? Tous les sujets que nous avons examinés y ont aussi
nié une ascendance négroïde et déclaré qu’ils n’en connaissaient pas dans leurs campements. Les
Noirs reconnaissent également que de telles alliances sont rares sauf à l’Est chez les Bidzuki qui sont
adonnés à la chasse comme les Pygmées. Aux dires de divers Européens, le croisement serait plus
fréquent du côté de Moloundou. Nous n’avons pu faire d’enquête dans cette région.
Quant à l’idée, qui vient évidemment à l’esprit, des rapports hors mariage, elle ne peut guère
être retenue. Comme on le verra plus loin, la femme Pygmée est généralement fidèle. Elle est rare¬
ment seule quand elle quitte le campement. C’est dans l’autre sens qu’il peut y avoir croisement ; les
femmes Noires, dont la fidélité est médiocre, peuvent se donner à un Pygmée pour en obtenir quelques
cadeaux. Mais le produit, s’il y en a, est intégré chez les Noirs et non chez les Pygmées.
En définitive, la barrière sexuelle entre les deux races est certainement, même aujourd’hui, très
prononcée. Sans qu’il y ait interdit au sens strict du mot, elle est assez forte pour conserver aux
Bakâ leur intégrité anthropologique. Elle garde de même leur intégrité ethnique. Si cette dernière
disparaît ce n’est pas à la suite de mariages mixtes, c’est à cause des changements dans le mode de
vie. C’est celui-ci qui permettra, à son tour, l’accroissement des inter-unions, d’où diminution de la
pureté raciale. Le processus est l’inverse de ce qu’on aurait pu supposer.
— Relations hors mariage, adultère.
Les rapports sexuels entre jeunes gens paraissent très restreints. Soit en raison de leur vie dure
et fatiguante, soit pour toute autre cause, les jeunes Pygmées sont généralement chastes ; toutes les
femmes enceintes ou mères que nous avons vues étaient mariées. C’est une grosse différence par rap¬
port aux Noirs voisins. Des observations identiques sont faites par Le Roy et Trilles au Gabon ; Sche-
besta pense au contraire que les adolescents et les célibataires jouissent d’une grande liberté sexuelle,
« toujours cependant sous réserve de l’exogamie de parentèle », mais selon lui « cette fâcheuse cou¬
tume » est empruntée aux Noirs.
L’adultère aussi paraît rare. Du moins est-il sévèrement interdit et on n’observe certainement
pas chez les Bakâ cette tolérance vis-à-vis des épouses qui existerait suivant Trilles chez les Pyg¬
mées du Gabon. D’après ce dernier : « Si la femme est prise en flagrant délit ou même justement soup¬
çonnée, le mari ne la répudie pas, mais cessera tout rapport avec elle. Si les choses peuvent s’arran¬
ger, ou si le mari y consent, le père de la femme rendra une partie de la dot en compensation, puis la
vie reprendra son cours ordinaire ». Rien de tel au Cameroun. Dans le campement d’Alouma par
exemple, quand un homme rentre de la chasse, sa première parole en arrivant est « que tout le monde
sorte de sa hutte ». S’il constate qu’un homme était dans sa propre hutte, c’est aussitôt une lutte à
mort entre les deux. Les Pygmées sont d’une jalousie féroce. Ceci étant, on comprend que lorsqu’un
homme tient absolument à rencontrer la femme d’un de ses compagnons, ce n’est pas dans sa case
qu’il va la voir mais il lui donne rendez-vous dans la forêt. D’après Ternay, ils échangent à ce sujet
certaines phrases conventionnelles dont nous n’avons pas eu confirmation. Selon Schebesta, l’adultère
Source : MNHN, Paris
134
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
est également rare chez les Bambuti, mais s’il se produit la femme a le droit de quitter son mari et
l’homme attaque son rival qu’il peut tuer en cas de flagrant délit.
On conçoit que dans ces conditions le divorce soit très rare. Il paraît qu’il existe ; nous n’avons
pu avoir de renseignements à ce sujet. Chez les Pygmées orientaux, il y a parfois des séparations entre
époux et dans ces cas, relativement rares, il y a un accommodement entre parentèles qui tantôt se
règle pacifiquement, tantôt donne beu à de nombreuses querelles.
III. - VIE JOURNALIÈRE
Elle est réglée par les occupations dont il sera traité en détail dans les chapitres IV, V et VI :
L’homme va à la chasse et à la récolte du miel, la femme pratique la pêche, la recherche des tuber¬
cules et éventuellement du miel ; elle s’occupe enfin des soins domestiques et des enfants en bas âge.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, son rôle n’est pas effacé. Autant la femme paraît craintive
et peureuse quand elle est en présence d’étrangers, autant dans son propre campement elle est auto¬
ritaire et son avis l’emporte souvent sur celui de l’homme. Plusieurs Noirs, habitués à fréquenter les
campements des Pygmées, nous ont affirmé que, si ceux-ci montrent une telle appréhension à entrer en
contact avec eux, c’est parce que les femmes les retiennent. Livrés à eux-mêmes, ils seraient bien plus
confiants.
Dans la forêt du Cameroun, les Noirs se lèvent tôt, peu après l’apparition du jour qui est à
6 heures. Le Pygmée se lève plus tard : la forêt est froide le matin, un brouillard humide y persiste
souvent jusqu’à neuf heures. Accroupi auprès du foyer de sa hutte, le Pygmée reste à se réchauffer ou
encore il s’assied près du feu qui brûle au miheu du campement. Il ne fait exception qu’à la saison
sèche où il lui faut partir de bonne heure pour surprendre les bêtes. Certains hommes, moins forts
ou moins habiles, ne suivent pas les autres à la chasse. On les considère avec mépris et on dit d’eux
« il n’est bon que pour manger » ; en principe, ils ne peuvent trouver d’épouse.
Quand les hommes rentrent de la chasse, le soir, s’ils ramènent beaucoup de gibier, il y a de
grandes réjouissances. On chante et on danse. Les Pygmées s’éclairent pour cela avec des sortes de
torches faites d’un tronc résineux entouré de feuilles (Fig. 78). Ils donnent éventuellement ces torches
aux Noirs qui ne savent ou ne veulent pas les fabriquer.
Lorsqu’il n’y a pas de danse, les hommes se réunissent, le soir, auprès du feu du campement.
Ils fument et parlent peu. « Il ne fait pas bon causer » répond le Pygmée auquel on demande la raison
de son mutisme.
Nous avons dit plus haut que la femme Pygmée est très féconde. Un fait qui frappe est de voir
souvent une femme enceinte allaiter encore son enfant. Une telle chose ne se voit jamais chez les
Noirs où le mari s’abstient de rapports sexuels tant que la femme allaite, c’est-à-dire deux ou trois ans
après l’accouchement 11 . Il n’y a certainement rien de pareil chez les Pygmées du Cameroun : plusieurs
femmes enceintes que nous avons vues portaient sur leurs bras des enfants qui avaient au plus un an.
Sans doute est-ce là une conséquence de la monogamie. Trilles cependant affirme que chez les Pygmées
du Gabon tout rapport sexuel est interdit pendant les trois ans d’allaitement et que toute transgression
à cet interdit de la part du mari comme de celle de l’épouse serait cause de divorce. Chez les Bambuti
aussi les époux s’abstiennent de relations sexuelles après l’accouchement, mais Schebesta n’indique
qu’une période de quelques mois sans plus de précision ; il ajoute que, durant ce temps d’abstinence,
dans certaines régions, « une crainte superstitieuse interdit au mari des rapports avec d’autres femmes,
tandis qu’ailleurs il n’est pas lié par ce tabou ».
Quand le Pygmée est vieux, il ne chasse plus, il reste au campement. On ne peut dire qu’on le
méprise et, contrairement à ce qu’ont prétendu certains auteurs, on ne tue pas les vieillards, mais on
ne les considère pas. Un de nos informateurs a souvent vu des enfants venir leur enlever leur nourri¬
ture ; ils se laissaient faire sans protester.
11. Mais, comme de nombreuses autres coutumes, celle-ci commence à disparaître.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ Dll CAMEROUN
135
IV. - HYGIÈNE ET MALADIE
Un quelconque souci d’hygiène, voire la moindre propreté corporelle, sont complètement étran¬
gers aux Bakâ. Leurs campements sont sales et les détritus, alimentaires ou autres, simplement rejetés
du côté des huttes qui regarde la forêt. Tandis que les Noirs installent leurs villages au bord d’une
rivière et s’y baignent fréquemment, les Bakâ ont toujours leurs campements à une certaine distance
de l’eau pour laquelle ils n’ont aucune attirance ; ils ne se lavent jamais. Un exemple typique de leur
absence de propreté est donné par le fait suivant : quand les femmes portent sur leur hanche leurs
jeunes enfants et que ceux-ci donnent libre cours à leurs besoins naturels qui s’écoulent le long du
corps de la mère, celle-ci n’y prête aucune attention.
L’odeur extrêmement forte des Pygmées a été signalée par tous les chercheurs, aussi bien chez ]✓)
ceux de l’Est que chez ceux de l’Ouest. Les Bakâ, à ce point de vue, n’ont rien à envier à leurs / -
frères de race.
Le manque d’hygiène des Bakâ ne les empêche pas, cependant, d’être beaucoup moins que les
Noirs atteints de maladie. Chez ces derniers, la maladie du sommeil fait des ravages et c’est au point
que, dans la région de Messaména, en 1946, toute une série de villages avaient dû être évacués par
ordre administratif. Les campements de Bakâ qui avoisinaient ceux-ci avaient cependant subsisté. Les
mouches tsé-tsé, en effet, ne se rencontrent que le long des rivières et, par là même, les Bakâ sont
restés indemnes de la trypanosomiase.
Chez les Noirs, la liberté sexuelle entraîne une grande diffusion de la blennorragie d’où, secon¬
dairement, l’existence chez les femmes de lésions chroniques des organes génitaux qui peuvent les
rendres stériles. Chez les Bakâ, au contraire, dont la vie sexuelle est dépourvue de licence, la fécon¬
dité des femmes peut être considérée comme constante. D’un autre côté, le fait que les Pygmées
abandonnent généralement leurs campements après la mort d’un des leurs, peut enrayer la propaga¬
tion d’épidémies. La lèpre, chez eux, est certainement bien plus rare que chez les Noirs. Par contre,
ils se plaignent beaucoup de dysenterie, dont ils souffrent presque en permanence et le pian paraît
chez eux plus fréquent que chez les Noirs.
La plupart des maladies précédentes ainsi que d’autres plus bénignes comme les maux de tête
ou les bronchites, la présence de parasites intestinaux, sont généralement traitées par les plantes dont
la prise est souvent accompagnée de formules magiques. Mais, plus efficace certainement que ces der¬
nières, est la très grande résistance des Bakâ aux infections : un homme d’un village situé au sud de
Moloundou, avait eu son poignet broyé au cours d’une lutte avec un gorille ; il avait cependant réussi
à tuer celui-ci puis, avec sa lance, s’était lui-même amputé du fragment de main qui lui restait. Il avait
bandé la plaie avec de larges feuilles, et était ainsi retourné au campement où sa blessure avait par¬
faitement guéri.
Il ne fait pas de doute que les Pygmées connaissent des remèdes pour un certain nombre de
maladies ; ils ont peut-être des contre-poisons pour les piqûres venimeuses. Trilles a donné à ce sujet,
pour les Pygmées du Gabon, un certain nombre d’indications et Schebesta de même pour les Pygmées
de l’Ituri. Les Noirs d’ailleurs confirment le fait que les Pygmées savent « faire médicament » contre
beaucoup de choses. La seule observation nette que nous avons pu relever chez les Bakâ, c’est l’emploi,
contre le paludisme, des feuilles de la plante Alstonia congensis.
V. - MORT
À la mort d’un Pygmée, sa femme et ses enfants appartiennent au plus âgé de ses frères, mais
celui-ci n’est pas tenu d’épouser la veuve. Elle pourra épouser un autre homme quoique après un cer¬
tain délai, un ou deux ans. L’homme peut se remarier plus vite ; de nos interrogatoires, nous avons
constaté que, souvent, il épouse une des sœurs de sa femme. Il ne semble cependant pas que ce soit
une règle absolue.
Source : MNHN, Paris
136
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Quant à l’héritage, les biens du Pygmée sont tellement minces, qu’il ne soulève guère de diffi¬
culté. D’ailleurs on verra plus loin que les armes sont enterrées avec le mort. Que reste-t-il en dehors
de celles-ci? La hutte? Mais deux heures de travail suffiraient, si nécessaire, pour en construire une
autre.
Le mode de sépulture des Pygmées a été discuté. On a dit qu’ils déposaient les cadavres sur des
arbres ou dans un ruisseau, ou dans des creux de rochers ; on a parlé d’inhumation en posture accrou¬
pie, ou allongée, ou encore d’incinération. On a aussi déclaré qu’ils abandonnent parfois les cadavres
sans sépulture. La mention de toutes ces modalités indique qu’il n’y a pas uniformité à ce point de vue.
On verra qu’au Cameroun même, elle n’est pas réalisée, mais là, comme chez les autres Pygmées, un
fait domine. Le Pygmée a horreur de la mort ou, plus exactement, du mort. Le but de la sépulture,
quel qu’en soit le type, c’est de séparer le mort des vivants. La nature de cette crainte est bien diffi¬
cile à préciser et il n’est pas dit du tout qu’elle manifeste, comme on a voulu dire, une vie spirituelle
particulièrement élevée. Mais elle est un fait. Une fois le mort inhumé d’une façon ou d’une autre, et
loin de lui, le Pygmée n’y pense plus. Le danger écarté, la question est réglée.
Dans la région de Messaména, les Pygmées enterrent le mort dans sa propre hutte. Il n’y a pas
longtemps, disent les Noirs, ils se contentaient d’abattre celle-ci sur le défunt ou présumé tel, car leur
peur du mort était si grande qu’ils n’osaient pas s’approcher du moribond pour savoir si réellement
il était décédé. Ternay pour la région de Lomié dit qu’on piquait de loin le malade avec un long bam¬
bou pour voir s’il réagissait. Nous n’avons pu avoir confirmation de cette pratique.
Une autre particularité est que la hutte est abattue par derrière de façon à éviter de passer devant
la porte. Après quoi, les Pygmées abandonnent pour toujours le campement, quitte, s’ils désirent res¬
ter dans la région, à en faire un autre un peu plus loin. En partant, ils ne doivent pas se retourner.
Cet abandon du campement est systématique. Il paraît être un des traits dominants de la con¬
duite des Pygmées à l’égard des morts. Interrogés, ils déclarent que les esprits des morts auraient pu
revenir et les empêcher de dormir. Une heureuse conséquence de cette façon de faire est que si les
morts ont succombé à une maladie contagieuse, elle les préserve jusqu’à un certain point de sa propa¬
gation.
Actuellement, et sous l’influence des Noirs, les Pygmées avant d’abattre la hutte, y enterrent le
mort. Un de nos informateurs nous a dit les avoir vus inhumer eux-mêmes le cadavre debout. Cette
pratique peut paraître étrange. D. l’expliquait en faisant remarquer que, lorsque le Pygmée creuse le
sol à la recherche des ignames à l’aide du bâton à fouir, le « mpam » (Fig. 70), il fait un trou étroit
mais qui peut avoir jusqu’à 1,50 m de profondeur ; il appliquerait aux sépultures le procédé de creu¬
sement qui lui est habituel. Bien plus souvent ce sont les Noirs qui viennent inhumer le cadavre et
l’enterrement se fait comme pour eux, en position allongée. Certains soins peuvent alors être donnés
au mort. C’est ainsi que, près d’Abong Mbang, un chef Pygmée atteint de maladie du sommeil est
mort il y a quelques années. Il se savait moribond et peu avant sa mort avait désigné son successeur,
puis dit : « Bakâ, dorénavant, ne vous disputez plus, soyez unis ». Après le décès, le corps fut lavé à
l’eau chaude par les Noirs et, deux jours après, enterré en position allongée dans sa hutte. Celle-ci
était aussitôt abattue et le campement abandonné.
Exceptionnellement, l’abandon du campement n’est pas immédiat. Une femme étant morte dans
un camp du pays Bikélé, les Pygmées l’ont enterrée près du campement sans qu’aucun signe n’en
indique la place. Deux mois après, ils abandonnaient le campement. C’est que maintenant, ont-ils
déclaré, « la tête s’est séparée du corps ». Sans doute cette tardive observation d’une règle qui semble
à peu près générale est-elle due à ce qu’il s’agissait d’une femme et qu’elle n’était pas enterrée dans
sa hutte. Vis-à-vis des enfants, on est encore moins rigoureux : dans un des campements de Djembé,
au sud de Yokadouma, nous avons vu deux tombes d’enfants, l’une vieille d’un an, l’autre toute récente
(Fig. 54). Le campement n’en n’avait pas été abandonné pour cela.
Dans cette même région de Yokadouma, les sépultures paraissent être de plusieurs types. L’inhu¬
mation dans la hutte avec abandon du camp existait sûrement. Un informateur digne de foi nous a
affirmé que, souvent aussi, le corps, même s’il ne s’agissait que d’un moribond, était abandonné dans
une des niches formées par les contreforts d’un fromager ; d’autres fois, laissé sur le sol près de l’ori¬
fice du terrier d’un animal fouisseur. La première au moins de ces coutumes nous a été confirmée par
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
137
plusieurs Noirs, qui ont également spécifié que les Pygmées partaient ensuite sans se retourner « afin
que le mort ne puisse les suivre ». C’est sans doute à elle que fait allusion Du Chaillu quand il déclare
que les Abongo du Gabon mettent leurs morts dans un arbre creux. Son information avait été niée et
Immenroth déclare avec scepticisme que personne n’a jamais trouvé de tels arbres. Cependant, Trilles
et Seiwert parlent d’ensevelissement dans un tronc d’arbre creux ou dans les anfractuosités profondes
de certains arbres.
Que la fréquentation des Noirs tende à modifier ces usages est montré par un enterrement auquel
nous avons pu assister à Biwala, sur la piste des Konabembé au sud de Yokadouma. Dans un des cam¬
pements de ce village, un vieillard, père du chef actuel, venait de mourir. En l’honneur du mort, les
Pygmées ont dansé dans leur camp durant toute la nuit. Ternay, qui signale pareille danse aux envi¬
rons de Lomié, dit que c’est là une danse spéciale, la danse du mort, au cours de laquelle on exprime
des lamentations. Nous n’avons pu en avoir confirmation.
Le lendemain, les Noirs sont venus et ont, suivant leur façon de faire habituelle, lavé le corps
puis placé sur une civière de roseau. Porté ensuite jusqu’au bord de la piste, il a été couché, allongé
sur sa civière, dans une fosse de 1 m de profondeur. Après avoir recouvert le corps de feuilles de fou¬
gère « pour que la terre ne lui fasse pas de mal », ils ont comblé la fosse dont l’emplacement, d’ici un
an, aura disparu sous les broussailles. Les Pygmées assistaient à cette cérémonie qui paraissait les
laisser complètement indifférents, même le fils du défunt. Il est en tout cas certain qu’ils sont recon¬
naissants aux Noirs de se substituer ainsi à eux pour faire disparaître le mort. Ils les récompensent
en leur donnant de la viande de chasse. Bien que le mort n’ait pas été enterré dans le campement,
mais à près de trois kilomètres de là, quelques jours après, ils abandonnaient celui-ci.
Avec le mort, enterre-t-on certains objets ? Seiwert pour les Bakola dit que le cadavre est accom¬
pagné de ses biens et d’un peu de viande comme si on pensait que, dans son autre vie, le mort ait
besoin de nourriture. Trilles, au contraire, dans le Gabon, dit qu’on ne met rien sauf en quelques cas
exceptionnels, quand il s’agit de chefs. D’après les Pygmées que nous avons interrogés, il n’est pas
question de nourriture ; mais on laisse à l’homme ses armes « car le mort pourrait venir les reprendre ».
La mort excite-t-elle chez les Pygmées quelques regrets? Le Roy parle d’un deuil qui aurait duré
trois mois. Les Pygmées de Biwala ne donnaient cependant pas l’impression d’éprouver quelque tris¬
tesse et il semble que ce soit là un phénomène assez commun, plus ou moins partagé du reste par les
Noirs. Les femmes ont cependant l’air attachées à leurs enfants. Peut-être le regret, chez elles, est-il
plus accusé et plus durable? Qu’on note pourtant qu’il est presque impossible de savoir d’un Pygmée
s’il a eu des enfants morts et quel est leur nombre. Si la chose l’avait tant soit peu frappé, il devrait
mieux s’en souvenir. Il est vrai que nous n’avons pas interrogé les femmes.
Quant à dire si la mort est systématiquement attribuée par eux à l’action malveillante d’un autre
individu, nos renseignements ne nous permettent guère de nous prononcer. En plusieurs cas précis
cependant, les Pygmées nous ont déclaré que tel ou tel d’entre eux était mort a la suite de la chute
d’un arbre, ou tué par un éléphant ; ils n’ont pas incriminé un tiers. Il ne semble pas non plus, au
Cameroun du moins, qu’il y ait à ce sujet chez eux des ordalies. Mais il faudrait une vie plus intime
avec eux pour obtenir des précisions sur cette question à laquelle ils ne répondaient qu’avec réticence.
Source : MNHN, Paris
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H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
CHAPITRE IV
VÊTEMENTS, PARURES, SOINS CORPORELS ET MUTILATIONS
I. - VÊTEMENTS ET PARURES
Chez les Bakâ du Cameroun qui ont conservé intégralement leur vie primitive de chasseurs, le
vêtement est très simple, réduit à un pagne d’écorce ( ndakpaké). Certains auteurs ont écrit que les
Pygmées allaient nus. Le fait est aussi inexact pour ceux du Cameroun que pour tous les autres Pyg¬
mées équatoriaux. Si le climat permet en effet une quasi-absence de vêtement, la vie en forêt, avec
le contact perpétuel des broussailles et des lianes, exige, surtout chez les hommes, une protection des
parties sexuelles. Tous les Pygmées du Cameroun ont un pagne. A l’imitation des Noirs, eux-mêmes
agissant sous l’influence des Européens, certains y joignent divers vêtements, mais ce sont là des
emprunts récents.
Typiquement, le pagne n’est pas identique pour les deux sexes. Chez les hommes, c’est une bande
de 80 cm à 1 m de long sur 20 cm de large, passant entre les jambes en entourant soigneusement les
organes génitaux, et qui s’insinue en avant et en arrière sous une liane enroulée autour de la taille ;
elle est ainsi solidement fixée. Les deux extrémités du pagne retombent librement, l’antérieur étant
toujours plus long et allant parfois jusqu’à mi-cuisse.
Chez la femme, la plupart des auteurs, en particulier pour les Babinga, Régnault, Bruel et
Lalouel, disent que le pagne fait défaut et qu’on trouve seulement deux touffes de feuilles antérieures
et postérieures suspendues à la ceinture. Ce n’est pas le cas au Cameroun. Quelques femmes ont un
pagne complet, comme l’homme. Chez la plupart, il est fait de deux morceaux, l’un antérieur, l’autre
postérieur ; l’espace entre les racines des cuisses est libre et le morceau postérieur est toujours très
étroit, laissant largement à découvert les fesses. Quant à la ceinture, elle est habituellement en peau
d’antilope. Plus rarement le morceau postérieur est remplacé, à la manière indigène, par une touffe
de feuilles de fougères.
Les enfants vont nus jusqu’à six ou sept ans, âge à partir duquel ils accompagnent les femmes
dans la forêt. À en croire, Seiwert, chez les Bakola, le pagne ne se porterait que vers quatorze ans.
D’après Schebesta, les jeunes Bambuti de l’Ituri revêtent le pagne sensiblement au même âge, six-
huit ans, que les Bakâ.
Le pagne d’écorce est le vêtement normal des Pygmées africains. Seiwert au Cameroun, Régnault
et Bruel dans la Sangha, du Chaillu même au Gabon il y a plus d’un siècle (1867) l’avaient déjà signalé
chez ceux de l’Ouest. Divers aùteurs l’ont retrouvé chez ceux de l’Est. On pourrait donc le considérer
comme faisant partie de leurs éléments culturels propres, si les Noirs de la forêt ne portaient le même
pagne, préparé de la même façon avec un marteau (esso) en ivoire d’éléphant.
Il semble bien cependant que ce soit chez les Pygmées que ce vêtement soit le plus ancien. Alors
qu’ils habitent certainement la forêt depuis très longtemps, les Noirs, ceux de l’Ouest au moins, y sont
des immigrants récents, venus il y a deux ou trois siècles seulement de contrées plus ouvertes et où
l’usage de l’écorce était sans doute inconnu. Les pagnes étaient alors fabriqués avec des peaux comme
ceux que portent aujourd’hui la plupart des Noirs de la savane, ou encore faits de feuilles comme en
ont, chez ces derniers, de nombreuses femmes (Jàeger, 1926). Mais la peau est moins pratique en forêt
et c’est sans doute pour cette raison que les Pygmées ne l’emploient presque jamais, imités en cela
Source : MNHN, Paris
LES PYCMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
139
par les Noirs devenus forestiers. Quant aux feuilles, bien que Régnault et Bruel les signalent comme
fréquentes chez les femmes pygmées de la Sangha, on ne les trouve, au Cameroun, que çà et là, à
titre de variations individuelles.
On peut considérer comme une annexe du vêtement la bande de peau que portent en écharpe
les femmes qui ont de jeunes enfants. Faite en peau d’antilope ou plus rarement de singe — une seule
fois nous en avons vu une en peau de python —, elle passe toujours sur l’épaule droite pour aboutir à la
hanche gauche : c’est sur elle que s’assied l’enfant (pl. IV, photographie du haut, à gauche). Les
femmes Noires de la forêt en ont de pareilles mais plus complètes, car sur elles s’embranche, un peu
avant la hanche, une seconde bande qui forme ceinture derrière l’enfant et l’assure beaucoup mieux.
Ce perfectionnement existe parfois chez les Bakâ mais il est rare. Il paraît qu’autrefois il n’existait
pas non plus chez les Noirs.
Il nous a été dit enfin qu’il y a une vingtaine d’années, les femmes portaient parfois une coiffure,
soit en écorce, soit en peau de singe. Les deux à trois cents femmes que nous avons vues en étaient
dépourvues.
À la différence des Noirs, les Bakâ portent très peu d’ornements. Chez les hommes, on voit sou¬
vent des colliers faits d’une simple ficelle tressée, enroulée deux ou trois fois autour du cou. Ils ont,
semble-t-il, une signification magique. Il y a aussi des bracelets de même nature. Colliers et bracelets
peuvent être en poils de queue d’éléphant, parfois assez artistement entrelacés.
Les femmes ont des colliers de ficelle ou encore de graines végétales coloriées. Sur l’une d’entre
elles, le collier était façonné comme celui des hommes, à partir d’un poil d’éléphant, ajusté de telle
façon que les deux extrémités pouvaient coulisser l’une sur l’autre, suivant un type sensiblement ana¬
logue à celui dit « épissure » par les marins (Fig. 55). Quelques femmes portent aussi des bracelets de
cuivre, certainement à l’imitation des Noirs. Mais il est curieux de noter que les bracelets et les bagues
d’ivoire, si fréquents chez ces derniers, font défaut chez les Pygmées, qui sont cependant les grands
Source : MNHN, Paris
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H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
II. - SOINS CORPORELS
Contrairement aux Noirs, ils sont pratiquement inexistants. Le Pygmée n’aime pas l’eau et ne se
lave pas. Le fait est bien connu et, à ce point de vue, ceux du Cameroun n’ont rien à envier à leurs
congénères. La chose est particulièrement nette chez les femmes qui, ayant le teint plus clair que
les hommes, laissent mieux percevoir l’enduit gras, mélange de leur sueur et de la fumée du foyer, qui
recouvre leur peau et a peut-être l’avantage de les protéger des piqûres des moustiques.
En tous cas, la coloration volontaire du corps par de la terre, par le bois de certains arbres ou
par le suc de certains fruits, comme Schebesta l’a observé fréquemment chez les Bambuti de l’Ituri,
fait ici complètement défaut.
Par ailleurs, de nombreux Pygmées, hommes et femmes, se rasent le pourtour de la tête sur
deux à trois centimètres, de sorte que leur chevelure apparaît comme une espèce de calotte distante
de quelques centimètres des oreilles (pl. II, photographie du bas, à gauche). Trois ou quatre hommes,
allant plus loin, coupaient courts les cheveux de cette calotte à l’exception d’une bande antéro-posté¬
rieure d’environ 5 cm de large : celle-ci faisait alors comme un cimier de casque, type de coiffure déjà
signalé chez les Babinga de la Sangha. Un autre avait séparé la calotte en deux parties inégales, en
rasant ses cheveux sur une grande bande longitudinale, un peu à droite de la ligne médiane.
III. - TATOUAGES
L’existence de tatouages chez les Pygmées a été discutée. D’après Le Roy et Trilles, il n’y en a
pas chez ceux du Gabon. Trilles déclare même qu’il y a là une différence fondamentale par rapport
aux tribus noires du même pays, mais il atténue la valeur de cette affirmation en reconnaissant que,
dans certaines circonstances graves, les Pygmées peuvent aussi se tatouer. C’est également l’avis de
Schebesta pour les Pygmées de l’Ituri, qui ne possèdent que très rarement des cicatrices ornemen¬
tales. De leur côté, Bruel et Poutrin nient la présence de vrais tatouages chez les Pygmées de la
Sangha.
Fip. 56. — Différents types de tatouages de la tête.
Cependant Régnault et Douet ont signalé l’existence d’incisions dans la Sangha et, pour le Came¬
roun, Kuhn et Seiwert déclarent qu’on observe fréquemment des tatouages en pointillé sur le front.
Bertaux est non moins formel pour les Pygmées de la région du Haut-Nyong. Tous ces auteurs estiment
que cette coutume a été empruntée aux Noirs.
L’affirmation de Bertaux peut être étendue aux Bakâ de Messaména et de Yokadouma. Tous
les hommes examinés présentaient des tatouages, quelques-uns en outre des incisions, sans que jamais
celles-ci offrent la transformation chéloïdienne si fréquente chez les Noirs. Le tatouage est presque
aussi commun chez les femmes.
La disposition de ces tatouages était très variable. Il s’agit là d’une ornementation individuelle,
n’ayant aucun rapport avec la famille, ni avec le clan : tous les Pygmées qui ont été interrogés étaient
formels à ce sujet. Un des types le plus fréquent, presque constant même, consiste en petites incisions
parallèles tracées en arc de cercle entre les sourcils (Fig. 56-1). Mais on trouve aussi d’autres dispo-
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
141
sitions, dont certaines beaucoup plus compliquées (Fig. 56-3). Exceptionnellement, le tatouage s’étend
jusque sur le thorax (Fig. 57). Les femmes aussi sont tatouées mais pas toutes ; les types réalisés sont
également très divers.
Les Noirs des différentes tribus de la forêt sont également tatoués et, chez eux aussi, le tatouage
est affaire individuelle et n’est pas marque de clan. Mais la richesse et la diversité des figures, réalisées
avec infiniment plus de recherche que chez les Pygmées, sont extraordinaires. Est-ce à leur imitation
que les Pygmées ont pratiqué cette coutume? La chose est possible et si vraiment ceux de l’Ituri et
du Gabon ne se tatouent presque pas, on peut penser que les tatouages des Pygmées de la Sangha ou
du Cameroun représentent une acquisition secondaire. Ceci explique leur faible développement par rap¬
port à celui des Noirs, comme si leur institution en était encore à ses débuts.
Fie. 57. — Tatouages de la tête étendus au thorax.
IV. - MUTILATIONS DES LÈVRES ET DES OREILLES
L’existence de mutilations au niveau de la face a été niée par Bruel pour les Pygmées de la
Sangha ; la plupart des autres auteurs en décrivent cependant tant chez les Babinga de l’Oubangui
que chez les Bakâ du Cameroun. D’après Schebesta, ces mutilations se retrouvent chez les Bambuti
de l’Ituri. Extrêmement fréquentes chez les Bakâ que nous avons étudiés, elles intéressent la levre
supérieure, le nez ou les oreilles.
La perforation de la lèvre supérieure (pl. IV, photographie du bas, à gauche) n’existe que chez
les femmes. Elle consiste en un orifice de un à un centimètre et demi de diamètre, toujours médian,
et qui traverse la lèvre d’avant en arrière un peu au-dessus de son bord libre. Pratiqué par une vieille
femme experte, l’orifice est d’abord maintenu largement ouvert par un morceau de bois de grande
dimension, afin que la cicatrisation puisse se faire sans que le trou se referme. Plus tard, la femme le
laisse souvent vide. Mais les jours de fête, elle y place la tige, verte, rouge ou blanche d’une plante
qu’elle coupe ras au niveau de la surface de la peau, de sorte qu’on voit seulement la rondelle, vive¬
ment coloriée, qui orne, si l’on peut ainsi parler, la lèvre supérieure. Parfois, c’est une rondelle de bois
noir et brillant qui rappelle notre corozo. Quand l’objet introduit est grand, il repousse en haut la levre
qui prend une direction plus ou moins horizontale. On a là comme l’ebauche de la disposition classique
des femmes à plateaux.
La mutilation ci-dessus est très fréquente. Sur soixante-seize femmes systématiquement exa¬
minées à ce point de vue, elle apparaissait cinquante-sept fois. On la détectait aussi chez plu¬
sieurs fillettes. Mais, très souvent, chez les adultes, le trou était réduit, presque oblitéré du côté
de la muqueuse, et il ne contenait rien, comme si la femme avait depuis longtemps renoncé à
cette pratique ornementale, et que la peau se soit refermée peu à peu.
Source : MNHN, Paris
142
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Des perforations semblables ont déjà été signalées pour les Pygmées de l’Ituri, où elles sont
latérales ou multiples, servant à placer des fleurs ou de petites pierres. Une telle ornementation ne se
manifeste ni parmi les Babinga de Lalouel ni au Cameroun. Ces pratiques sont habituellement regar¬
dées comme une imitation de ce qui se fait chez les Noirs voisins. Effectivement, dans les régions de
Yokadouma et de Moloundou, les diverses tribus des Kaka, Baya, Bumbum, Konabembé, Yangheré se
mutilent semblablement la lèvre supérieure dans le sexe féminin. La coutume, qui ne s’est pas dif¬
fusée vers l’Ouest chez les Noirs, se serait au contraire répandue dans cette direction chez les Bakâ.
La perforation de la cloison ou de l'aile du nez , signalée par Poutrin et Douet chez les Babinga
de la Sangha, par Kuhn au Cameroun, est maintenant devenue très rare, limitée d’ailleurs à la partie
inférieure de la cloison. Dans l’orifice, effectué suivant le même procédé que pour la lèvre supérieure,
la femme passe un bâtonnet ou une tige transversale (pl. II, photographie du bas, à gauche). Nous
n’en avons observé que quelques cas. Lalouel signale également la perforation de la cloison chez les
Bakâ de Boundo et Yendé ainsi que celle des ailes chez les Babinga de la Haute-Ibenga, mais il recon¬
naît que ces mutilations nasales deviennent de plus en plus rares.
La perforation des oreilles est presque aussi fréquente que celle de la lèvre supérieure : 52 fois
sur 76 femmes (68%), sans qu’il y ait relation de présence entre les deux mutilations. 28 fois elle était
bilatérale, 24 fois unilatérale et indifféremment à droite ou à gauche ; aucune différence régionale n’est
visible. Comme c’est la règle, la perforation est située à l’extrémité inférieure de l’oreille dans le
lobule ou en ce qui en tient lieu, à une exception près : chez une femme, le trou, très volumineux,
occupait la partie supérieure du pavillon, sous la courbe de l’hélix. De plus, et tandis que la perfora¬
tion de la lèvre supérieure est propre aux femmes, celle de l’oreille peut se rencontrer chez l’homme :
sur 115 sujets masculins, elle était présente 8 fois : 4 fois des deux côtés, 3 fois à gauche et une fois
à droite. 7 de ces 8 cas provenaient des deux campements voisins de Madjoué et de Biwala, comme
s'il s’agissait d’une mode locale. Deux fois le trou, large de plus d’un centimètre, avait fortement dis¬
tendu la partie inférieure du pavillon.
Il est curieux de noter que, comme pour la lèvre, il arrive souvent que tous ces orifices ne con¬
tiennent rien ; peut-être n’est-ce que dans certaines circonstances qu’on y met l’objet, tige ou pierre,
qui doit servir à le décorer?
Avant de terminer ce paragraphe, signalons enfin un cas d’amputation d’une phalange que nous
avons remarqué sur un homme auquel il manquait la dernière phalange du médius de la main gauche.
Le sujet n’a pu dire si c’était une mutilation volontaire ou la suite d’un accident. L’amputation d’une
phalange, opération courante chez les Australiens et les Boschimans, a été signalée par Le Roy et
Trilles chez les Pygmées du Gabon. Schebesta n’y fait aucune allusion pour les Bambuti.
V. - MUTILATIONS DES DENTS
Les mutilations des dents, extrêmement fréquentes chez les Pygmées de l’Ituri où Schebesta
décrit le limage des incisives en pointe comme la forme la plus courante, se retrouvent dans la plupart
des groupes de Pygmées occidentaux. Chez les Babinga de la Sangha, Régnault signale qu’au moment
de la puberté les incisives inférieures sont arrachées et les supérieures limées en pointe. Douet et
Poutrin, chez ces mêmes Pygmées, notent au contraire l’ablation des incisives supérieures qui se ferait
vers 8 ou 9 ans. L’un d’entre nous (1972), sur des crânes de Babinga de la Sangha-Oubangui et de
Babongo du Gabon, a signalé chez 30% des sujets cette même ablation intentionnelle des incisives
supérieures, plus rarement (10%) celle des incisives inférieures. Des observations identiques ont été
recueillies par Lalouel et Auteroche pour les Babinga du Bas-Oubangui, par Seiwert au Cameroun.
Chez les Bakâ, les mutilations dentaires sont presque constantes, au moins pour les hommes.
6 de nos sujets étaient des édentés dont certains laissaient voir la trace d'une mutilation ancienne,
mais sans qu on puisse spécifier laquelle. Parmi les 109 autres, 104 avaient les dents de devant mutilées.
L’ablation consistait soit en l’arrachement de la dent, soit en une section oblique de ses bords laté¬
raux qui donnait à la couronne une forme en pointe extrêmement caractéristique. Les deux modes
pouvaient exister séparément, ou coexister et intéresser un nombre de dents extrêmement variable.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
143
de sorte qu’on peut distinguer toute une série de modalités. Dans la description de celles-ci, il paraît
commode, pour un but de schématisation, de distinguer trois grands types, eux-mêmes subdivisés en
un certain nombre de sous-types dont la nature et la répartition sont indiquées dans les figures 58
et 59 ainsi que sur le tableau 50.
Tableau 50
Répartition des types de mutilations dentaires
(sujets masculins; chiffre absolu).
1ère région
2è..ie région
N
Type I a
-
1
b
24
16
c
3
-
d
1
_
e
1
_
f
1
-
N
30
17
- 47
Type II a
_
1
b
1
_
c
-
1
d
2
1
N
3
3
- 6
Itype III a
5
21
b
1
c
1
_
d
8
5
e
1
f
2
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1
• -
h
1
_
i
1
_
ü
1
-
k
1
_
1
1
1
N
22
29
- 51
Type I. — Dents exclusivement taillées en pointe (Fig. 58).
La catégorie la plus fréquente est la seconde (b) qui englobe 40 individus, soit 38,4% des sujets
à dents mutilées. Les autres catégories correspondent à une limitation de ce type à la mâchoire supé¬
rieure, avec inclusion d’un nombre plus ou moins considérable de dents (a, c, d et e). C est également
au même type qu’on peut rattacher la variété f, ou la section des bords latéraux étant moins prononcée,
la dent est taillée en coin et non en pointe.
Type II. — Dents uniquement enlevées (Fig. 58).
Ce type, plus rare mais également multiforme, ne comprend que 6 individus.
Source : MNHN, Paris
144
H. V. VALL01S ET P. MARQUEE
TYPE 1
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Fie. 58. — Différentes formes de mutilations dentaires : type 1 et 2.
Type III. — Combinaison de dents taillées en pointe et de dents enlevées (Fig. 59).
Un peu plus fréquent que le premier, il présente un grand nombre de modalités dont la plus
commune, de beaucoup, est celle (a) où les quatre incisives supérieures sont taillées en pointe, les
quatre incisives inférieures étant enlevées; elle affecte 26 sujets, soit 25% de l’ensemble des Bakâ
mutilés et constitue, après la variation I-b, celle qui est la plus courante. Mais tandis que cette dernière
se rencontrait surtout dans les régions de Messaména et Lomié, la variation Ill-a est surtout commune
dans la région de Yokadouma. Exceptionnellement (b), cette variété peut être inversée. Plus souvent
on assiste à une réduction du nombre des dents enlevées : catégories c, d, e, dont la plus commune,
sans doute parce que symétrique, est la catégorie d. Inversement, mais la chose est plus rare, il peut
y avoir réduction du nombre de dents taillées en pointe : catégories f et g. Des modalités spéciales,
qui intéressent les canines, sont celles représentées en h et i. Enfin la mutilation peut-être limitée à
la mâchoire supérieure : catégories j, k et 1.
Cette brève énumération montre, qu’en fait, les mutilations sont presque exclusivement réservées
aux incisives. La canine n’était touchée que cinq fois, toujours par taille en pointe et, sur ces cinq cas,
la canine inférieure n’était intéressée qu’une fois et conjointement aux supérieures.
Un point plus intéressant est que, comme pour le tatouage, il n’existe pas de mutilations caracté¬
ristiques d’une famille ou d’un clan, ou d’un groupe de clans déterminés. Ici encore, la mutilation est
affaire personnelle, chacun se faisant effectuer celle qui lui convient. Mais il existe en quelque sorte
des modes, plus fréquentes dans certaines régions. Ainsi la taille en pointe paraît plus commune dans
la zone de Messaména-Lomié l’avulsion dans celle de Yokadouma ; les trois seuls cas de type I c cor-
Source : MNHN, Paris
145
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
respondent à trois Pygmées des deux campements voisins de Niampan et Alouma (région de Messa-
ména) ; 8 Pygmées sur 9 de Biwala et 6 sur 9 du troisième campement de Madjoué offraient le type III a,
alors que ceux du premier campement de ce dernier village avaient au contraire le type I b, etc... Dans
toutes ces combinaisons, un certain esprit d’imitation a certainement joué.
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Fie. 59. - Différentes formes de mutilations dentaires : type 3.
Quelques mots maintenant sur le mécanisme de l’opération. Il est toujours le même. Le sujet se
couche sur le dos avec, dans la bouche, un épis de maïs qui formera enclume. D’un coup sec, donné
avec une pierre, l’opérateur détache un coin de chaque dent quand il s’agit de tailler celle-ci en pointe.
Quand il faut l’enlever, le collet est attaché avec une ficelle, puis, à coups de pierre ou de ciseau donnés
alternativement à droite et à gauche, l’opérateur déchausse la dent qu’une forte traction sur la ficelle
fera facilement sauter.
L’âge auquel est effectuée cette opération a donné lieu, on l’a vu, à des réponses différentes de
la part de Régnault et de Douet pour les Pygmées de la Sangha. Ici, c’est à la fin de l’adolescence.
Tous les enfants qui ont été examinés avaient les dents intactes. Dans notre série anthropométrique
de 115 sujets, sur 5 Pygmées ayant 28 dents, 3 avaient la denture mutilée, 2 autres non. Un sixième
sujet, n’ayant encore que 30 dents, n’était pas mutilé non plus. Tous les autres avaient (ou avaient eu)
32 dents et, les édentés à part, 2 seulement de ceux-ci, incontestablement bien adultes, n’avaient pas
subi l’opération.
Interrogés sur l’existence éventuelle d’une cérémonie spéciale correspondant à cette opération ou
sur la nécessité de pratiquer cette dernière, les Bakâ ont toujours répondu par la négative. La mutila¬
tion se fait à la demande du patient et quand il veut ; quant à l’opérateur, c’est un homme exercé qui
appartient au campement mais que rien par ailleurs, sinon son habileté de praticien, ne distingue des
autres membres de la communauté. Il convient de noter que les mutilations precedentes existent aussi
chez les femmes ; elles y présentent les mêmes variations que chez les hommes.
Toutes ces mutilations ne sont pas propres aux Pygmées. Il est connu, qu’en Afrique en parti-
Source : MNHN, Paris
146
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
culier, l’avulsion et la taille des dents se rencontrent dans un grand nombre de groupes : elles y cons¬
tituent souvent une partie des cérémonies d’initiation des jeunes hommes. L’excellente carte de distri¬
bution publiée en 1924 par Montandon montre en particulier que, dans toute la zone de la forêt,
l’une et l’autre opération existent. Au Cameroun, si l’avulsion est rare, l’effilage en pointes des incisives
supérieures est extrêmement fréquent et il a été regardé par certains comme un signe d’anthropo¬
phagie, ce qui n’est certainement pas le cas chez les Pygmées. Il est aussi possible que ceux-ci aient
emprunté aux Noirs cette coutume et c’est l’avis de la plupart des auteurs. Mais il faut remarquer
que la coutume existait déjà en Afrique aux époques préhistoriques (Boule et Vallois, 1932 ; Arambourg,
Boule et Vallois, 1934). Il faut aussi noter qu’elle paraît très générale chez les Pygmées africains, quel
que soit leur habitat. Ils doivent donc l’avoir depuis très longtemps et il ne semble pas certain que
les divers groupes l’aient empruntée aux tribus noires dont ils dépendaient. Ce n’est pas l’avis de Sche-
besta qui pense que ces mutilations chez les Bambuti, bien qu’elles soient aujourd’hui incorporées à leur
culture, n’en sont pas moins des coutumes étrangères pratiquées à l’imitation des patrons noirs.
VI. - CIRCONCISION
Tous les Bakâ examinés étaient circoncis. Bertaux a constaté le même fait sur ceux du Haut-
Nyong. Bruel a cependant nié l’existence de cette opération chez les Pygmées de la Sangha ainsi que
Le Roy chez ceux du Gabon. Par contre, Régnault et Poutrin pour les premiers, Trilles pour les seconds,
non seulement constatent le fait mais affirment qu’il s’agit d’une très ancienne coutume.
Pour le Cameroun au moins, il semble plutôt qu’elle ne se soit faite qu’à l’imitation des Noirs
et, s’il en est ainsi dans la Sangha, cela expliquerait les discordances qu’on observe à ce sujet entre
les auteurs qui ont examiné les Pygmées à des époques différentes. Quoiqu’il en soit, c’«st également
l’avis de Schebesta à propos des Bambuti qui, à l’exception des Efé du Nord-Est, ont adopté cette cou¬
tume et la pratiquent de plus en plus souvent.
Les Bakâ qui ont été interrogés à ce sujet, ont été unanimes à affirmer que cette opération
n’avait aucune signification particulière. Elle se fait habituellement entre 5 et 10 ans, parfois bien plus
tard et seulement si on le désire. Le sujet est opéré à un moment quelconque et non en même temps
que ceux de son âge. L’opérateur n’est pas un homme spécial ; c’est seulement quelqu’un qui connaît
bien la technique, un homme âgé d’habitude. La section du prépuce se fait d’un seul coup, avec un
couteau très effilé. Si l’hémorragie est trop abondante, on se contente de laver la plaie et de l’entourer
de feuilles, sans pratiquer la méthode beaucoup plus complexe utilisée par les Noirs : creusement dans
le sol d’un trou où l’on allume du feu à la fumée duquel on expose le pénis.
Houssaye et Ternay ont constaté, au cours de cette opération, une série de rites qui tendraient
à lui donner une signification magique : fêtes au campement la veille de la cérémonie, interdiction aux
femmes d’assister à l’opération et de voir les enfants avant leur guérison, interdiction à l’opérateur
d’avoir des rapports avec sa femme avant le même moment. Ils ajoutent que ces interdictions sont en
voie de se perdre. Les deux opérateurs qui ont pu être interrogés, l’un à Messaména, l’autre à Yoka-
douma, ont confirmé l’interdiction pour les femmes d’assister à l’opération et l’existence de diverses
réjouissances. Ils ont spécifié en outre que, jusqu’à la guérison, l’enfant ne devait pas manger d’animal
qui saigne beaucoup car cela risquerait d’empêcher la cicatrisation de la plaie. C’est ainsi que le pota-
mochère, qui rentre dans cettè catégorie, est interdit, tandis que l’antilope est permise. Ils n’ont pas
eu l’air de connaître l’existence d’un tabou sexuel.
D’après Schebesta, les choses se passent un peu différemment dans l’Ituri. La circoncision ne
constitue qu’une partie du « nkumbi », sorte d’école d’initiation qui réunit les jeunes garçons d’une
même promotion. Elle donne lieu à de nombreux rites, elle se pratique avec les patrons noirs et, tou¬
jours selon Schebesta, son importance sociale est considérable dans la mesure où l'institution du
« nkumbi », empruntée aux Nègres sylvestres, a fortement contribué à renforcer la dépendance des
Pygmées vis-à-vis de ces derniers. Rien de tel chez les Bakâ du Cameroun.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
147
CHAPITRE V
VIE ÉCONOMIQUE ET TECHNIQUES DOMESTIQUES
I. - OBJETS DOMESTIQUES
Abstraction faite des vêtements, ornements et armes, les objets qu’utilisent les Pygmées sont
très peu nombreux. Beaucoup sont certainement d’usage récent et proviennent d’emprunts. Quelques-uns
cependant, généralement mal connus, sont caractéristiques.
Disons d’abord que les Pygmées du Cameroun ignorent complètement la poterie. Les objets d’im¬
portation européenne n’étaient pas encore usités chez eux en 1947 et, bien qu’ils aient pu les voir chez
les Noirs, ils n’avaient, quelques pagnes mis à part, aucune propension à s’en servir. Le peu qu’ils pos¬
sèdent est étroitement adapté à leur vie de chasseurs plus ou moins nomade.
Fïc. 60. - Sacoche îi briquet en peau de gorille.
A. Sacoche a criquet.
Complément indispensable de l’attirail masculin, c’est un petit sac en peau de singe, suspendu
derrière le cou par une courte courroie. Très courante dans la culture des Bakâ actuels du Cameroun,
elle fait complètement défaut chez les Noirs. Sa forme et ses dimensions (Fig. 60) rappellent celles de
Source : MNHN, Paris
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
certaines de nos blagues à tabac classiques, faites de deux poches qui peuvent se replier l’une contre
l’autre. La fermeture est assurée de la même façon que dans celles-ci : au fond d’une des poches pend
une lanière en forme d’anse; au fond de la seconde, une lanière terminée par une bride ou un faisceau
de brides que l’on passe dans l’anse, ce qui tient unies les deux poches (Fig. 61).
Fabriquée par l’homme, la sacoche est toujours en peau d’anthropoïde : chimpanzé dans la région
de Messaména, gorille dans celle de Lomié. Ayant demandé pourquoi elle n’était pas en peau d’antilope,
plus commune et plus facile à travailler, les Pygmées ont répondu régulièrement qu’elle ne serait pas
assez résistante.
Fie. 61. — Sacoche à briquet en peau de gorille : & gauche, la sacoche fermée avec sa courroie; à droite, la même ouverte montrant le
détail de sa fermeture.
Quand le Pygmée part en chasse, sa sacoche est suspendue en haut du dos, juste au-dessous de
la nuque, par une lanière faite, elle aussi, de peau de singe ou encore par une ficelle solidement
tressée et munie d’un nœud coulissant de façon à pouvoir s’allonger à volonté. Ainsi placée, elle ne
court pas le risque d’être arrachée par les broussailles lors des chasses en forêt. Elle constitue un des
éléments essentiels de l’attirail du chasseur : c’est, avec son pagne, sa lance et sa hache, tout ce qu’il
emporte avec lui, et il est étonnant que les auteurs passent presque tous sous silence cette sacoche
qui, au Cameroun au moins, se retrouve sensiblement identique à elle-même chez tous les Pygmées de
la forêt. Le briquet étant d’importation récente, l’identité de forme et de structure des sacoches
laisse supposer qu’elles sont très antérieures à celui-ci. Or, les Bochimans portent, eux aussi, derrière
leur dos, une petite sacoche où ils mettent leurs bâtons à faire le feu. On peut penser qu’il en était de
même chez les Pygmées avant l’apparition du briquet : celui-ci n’a fait que remplacer dans son étui
primitif les deux bâtons jadis en usage. Rien de pareil à la sacoche n’existe en tout cas chez les Noirs ;
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
149
c’est au Cameroun, un objet absolument propre aux Pygmées. Il faut noter, en outre, qu’elle n’appar¬
tient qu’à l’homme. Aucune femme n’en porte ni ne paraît en utiliser.
Comme beaucoup d’inventions, la sacoche tend d’ailleurs à se transformer. Chez les Pygmées
plus évolués de la région de Yokadouma, la courroie qui la soutient est parfois plus longue et la
sacoche portée en bandoulière. Chez quelques autres, elle est portée à la taille, le sac pendant en avant
sous la portion retombante du pagne. Mais quand ceux-ci vont en forêt, ils remettent la sacoche dans
le dos. Eventuellement enfin, la sacoche peut servir à son possesseur pour mettre divers objets : du
tabac, voire des pièces de monnaie ou des billets. On entrevoit le moment où, portée en bandoulière,
elle deviendra semblable à celle des Européens !
B. Hache.
Longue d’environ 50 cm, elle ressemble à la houe des Noirs mais son tranchant, soigneusement
affûté, est vertical (Fig. 62). Enfoncée à force dans une fente du manche, elle y est solidement maintenue
grâce à une cordelette enroulée très serrée, dont chaque tour est consolidé par un nœud fait sur une
seconde cordelette longitudinale. Toujours l’axe de la partie agissante est légèrement incliné à angle
aigu sur le manche.
Source : MNHN, Paris
150
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Comme la lance, la hache est indispensable au Pygmée lorsqu’il circule en forêt. Tous les Bakâ
en possèdent une qu’ils portent accrochée à leur épaule gauche, le manche pendant derrière le dos ;
elle y tient si bien par son propre poids que, lorsqu’ils grimpent aux arbres, ils peuvent éventuelle¬
ment la lâcher sans inconvénient. Elle leur sert avant tout, comme on le verra dans la technique
employée par eux pour la récolte du miel, à grimper aux arbres (cf. ch. VI, p. 165), à ouvrir les ruches,
à couper les branches qui barrent leur passage dans la forêt, au besoin à abattre des arbres. Leur
habileté à ce point de vue est remarquable : la figure 52, qui représente un emplacement de campe¬
ment, montre le large diamètre des troncs qu’ils sont ainsi capables de sectionner. Dès que l’enfant
peut courir, il a déjà une hache.
Au Cameroun, la hache est absolument propre aux Pygmées. Pour débroussailler ou abattre les
arbres, les Noirs utilisent leur machette ; ils n’ont pas de hache. Le fait qu’elle emploie le fer pose ici
le même problème que pour la lance ; cela nécessite l’intervention des Noirs, forger n’étant pas une
technique connue des Bakâ. Se retrouve-t-elle chez les autres Pygmées que ceux du Cameroun? Il est
curieux que les auteurs soient à peu près muets sur ce point.
Fie. 63. — Seau en écorce destiné à conserver le miel (Sud d’Abong M’Bang).
C. Seau en écorce.
Absolument exceptionnel chez les Noirs, c’est aussi au Cameroun, avec la hache et la sacoche
à briquet, un élément propre aux Bakâ. De dimensions variables, généralement vingt à trente centi¬
mètres de haut et douze a quinze centimètres de diamètre, ces seaux ont la forme d’un cylindre irré¬
gulier dont la paroi est formée d’une plaque d’écorce fortement enroulée, de sorte que ses deux bords
se chevauchent sur cinq a six centimètres. Ils sont unis l’un à l’autre par une liane passant dans cinq ou
six trous pratiqués à cet effet. Une plaque d’écorce arrondie et entrée à force forme le fond du seau.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
151
Un couvercle est fabriqué de la même façon. Le seau est rendu imperméable par l’application, sur
toutes ses jointures, de grosses masses de latex de caoutchouc. Deux cordelettes tressées entourent
le cylindre et le consolident. Une liane sert à le porter (Fig. 63).
Le seau en écorce sert avant tout à conserver le miel. Éventuellement, il peut contenir du
liquide. Il ne semble pas qu’on y mette d’autres aliments.
Fie. 64. — Panier destiné à placer les rayons de miel lors de leur récolte (Ekom, région de Messaména).
D. Panier à miel.
Pour déposer les rayons qu’ils viennent d’extraire des ruches, les Pygmées utilisent un panier
en vannerie extrêmement léger et dont on ne trouve pas non plus l’équivalent chez les Noirs (Fig. 64).
Il est fait de deux anneaux rigides de forme elliptique dont le grand axe mesure environ 50 cm et le
petit 30 cm ; ils sont placés l’un par rapport à l’autre comme deux méridiens d’un ellipsoïde distants
de 15 à 20 cm. De minces rubans de liane unissent entre eux horizontalement les deux anneaux sur
les deux tiers de leur hauteur, transformant toute cette partie en un panier à multiples divisions,
large et très irrégulier.
Tapissé intérieurement de feuilles, ce panier sert à porter le miel avant qu’il soit déposé dans
les seaux d’écorce. Il est aussi utilisé quand, après avoir dépecé un animal, chaque homme prend sa
part de viande et la rapporte au campement. On le porte derrière le dos, attaché par une liane qui
passe sur le front.
Source : MNHN, Paris
152
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
E. ESSO.
C’est le nom bantou donné au marteau avec lequel les Pygmées détachent et assouplissent l’écorce
qui sert à fabriquer leurs pagnes.
, Typiquement, l’esso est en ivoire, formé par l’extrémité d’une défense d’éléphant. Long de 25 à
30 cm, il présente sur Tune de ses faces, soit du côté de l'extrémité tronquée, soit vers la pointe une
surface quadrillée qui servira à battre l’écorce. Cette surface est produite par deux séries d’incis'ions
les unes longitudinales, les autres transversales, qui délimitent de petits rectangles. La zone sur laquelle
elle s'étend est généralement plus ou moins aplanie. Elle a 8 à 12 cm de long et sa largeur est celle de
la défense à son niveau.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN 153
L’esso en ivoire d’éléphant était autrefois extrêmement répandu chez les Pygmées du Cameroun
et chaque homme en possédait un. Puis cet ivoire a pris une valeur marchande et est devenu plus
rare. Certains Pygmées lui ont alors substitué une défense d’hippopotame, d’autres ont remplacé l’ivoire
par l’os, et toujours sur le même modèle, on peut voir des esso faits soit avec une côte, soit avec un
fémur d’éléphant. Enfin l’esso s’est encore simplifié et, dans la région de Yokadouma, nous en avons
trouvés faits simplement de bois dur. C’est alors une longue palette dont la partie agissante est située
à l’extrémité des deux tranches droite et gauche. Larges seulement de quelques centimètres, ces sur¬
faces sont striées de fortes cannelures horizontales qu’entament superficiellement quelques sillons lon¬
gitudinaux. C’est là la dernière transformation d’un outil qui disparaîtra le jour où les pagnes d’étoffe
auront remplacé ceux d’écorce (Fig. 65 et 66).
Sous sa forme primitive, en ivoire, l’esso a été signalé à plusieurs reprises chez les Pygmées de
l’Est. À part Crampe!, il ne semble pas que les auteurs l’aient rencontré chez ceux de l’Ouest. Il est,
ou plutôt était, cependant tellement répandu au Cameroun, qu’il semblerait extraordinaire qu’il n’exis¬
tât pas chez les Pygmées voisins.
Fie. 67. — Mortier à broyer les graines fait probablement avec la base d’ui
eau & miel brisé ; à droite, s
F. CORBEILLES ET AUTRES OBJETS.
Les corbeilles servent aux femmes, lors des déplacements, pour porter leurs quelques ustensiles.
Elles ressemblent à ceUes des femmes noires, mais en different par leurs plus petites dimensions ainsi
Source : MNHN, Paris
154
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
que par leur forme, plus étroite en bas, plus large en haut. Elles se portent sur le dos, maintenues par
une liane qui passe devant le front.
Ce procédé diffère de celui des femmes noires qui portent leur corbeille avec deux bretelles
passant sur leurs épaules. Autrefois, les Noires utilisaient, elles aussi, le bandeau frontal, de sorte que
les deux types de corbeilles différaient très peu et qu’il est possible que celles des Pygmées ne soient
qu’un emprunt. Elle est, en tout cas, largement répandue dans tout l’Ouest de la forêt : Bruel, Trilles,
Crampel l’ont déjà signalée pour leurs régions respectives et on la trouve aussi, portée par bandeau
frontal, jusque chez les Pygmées de l’Est. Mais il faudrait savoir si, dans ces différentes zones, la forme
ne s’en modifie pas parallèlement à celle des hottes des Noires, fait qui n’a pas encore été recherché.
Nous énumérerons enfin quelques objets non spécifiques aux Pygmées et qui sont de ceux que
l’homme a pu inventer indépendamment.
Fie. 68. — Mortier à piler de forme naviculaire creusé
dans du bois dur (Nkol — Nyengue).
Le mortier de bois est utilisé par les Baka pour piler les graines ou écraser les tubercules. Cer¬
tains sont, comme ceux des Noirs, cylindriques mais plus petits (Fig. 67). D’autres sont vaguement
rectangulaires, généralement taillés dans un tronc d’arbre à peine équarri (Fig. 68). Trilles en a vu de
pareils au Gabon. Comme les objets d’écoree, ils sont fabriqués par les hommes.
De petits paniers de vannerie servent à porter des graines ou des fruits.
Des écuelles de bois qui sont probablement un emprunt.
Des calebasses , plus petites que celles des Noirs, servent à contenir l’eau.
Une grande corbeille à tous usages qu’utilisent les femmes noires tend à se répandre chez les
Pygmées.
Des sortes de spatules , faites d’une côte d’éléphant, sont employées pour retourner la viande sur
le feu.
II. - TECHNIQUES DOMESTIQUES
Un fait essentiel est l’existence, chez les Pygmées du Cameroun, d’une différenciation sexuelle
du travail très marquée : la chasse, le travail du bois et des peaux sous toutes ses formes (fabrication
des pagnes, des seaux en écorce, des armes, des sacoches à briquet), enfin la production du feu, sont
le propre de l’homme. À la femme sont réservées la pêche et la fabrication des huttes ; c’est elle éga¬
lement qui fait la cuisine, au moins au campement, qui pratique la cueillette des fruits et la récolte
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
155
des tubercules ; c’est elle enfin qui fait la vannerie, sauf le panier à miel, construit sur place par les
hommes au moment de l’extraction d’une ruche.
Plusieurs des techniques utilisées par les Pygmées sont décrites dans d’autres chapitres de ce
mémoire, comme celles de la chasse, de la pêche, de la récolte du miel, de la construction des huttes.
D’autres, usuelles chez les Noirs de la forêt, leur font défaut. Nous avons dit que, chez les Bakâ, la
poterie n’existe pas. Le travail du fer leur est totalement inconnu, quoiqu’ils utilisent largement ce
métal. Tout ce qu’ils peuvent faire, on le verra, est de modifier au feu la forme d’une lame. Ils savent,
en revanche, fort bien l’affûter, soit contre une autre lame, soit contre un silex.
Deux techniques seront décrites ici avec plus de détails : la fabrication des pagnes et la produc¬
tion du feu.
a
Fie. 69. — Différents stades de la fabrication d’un pagne d’écorce.
A. Fabrication du pagne (Fig. 69).
L’écorce utilisée pour fabriquer les pagnes est empruntée à deux arbres de la famille des Mora-
cées (Antiaris africana et Ficus thoumingii) communs dans la forêt camerounaise. On en coupe une
branche dont la circonférence correspond à la largeur que l’on veut donner au pagne, 10 a 20 cm envi¬
ron. La partie brune, superficielle de l’écorce est ensuite enlevée sur une hauteur correspondant à celle
du futur pagne, soit approximativement 60 cm. Après quoi, on dégagé l’ecorce en haut par un trait
circulaire qui met à nu l’aubier (Fig. 69 a). Sur cette section, on pratique perpendiculairement une
incision qui fend l’écorce dans sa longueur sur une dizaine de centimètres (Fig. 69 b).
Avec la partie quadrillée de l’esso, on frappe à petits coups l’écorce sur les deux bords de l’in¬
cision ; la partie mutilée ne tarde pas à se soulever et à se détacher du bois ; on poursuit l’incision vers
le bas en continuant à frapper le long de ses bords qui se soulèvent progressivement (Fig. 69 c). Eten¬
dant le martellement à tout le pourtour de l’écorce et l’isolant en bas par une deuxième section circu¬
laire. on voit finalement celle-ci se détacher en totalité comme un long cylindre creux sectionné de
haut en bas (Fig. 69 d) et on le met à rouir dans un ruisseau. Puis, quand l’écorce est bien ramollie,
on déroule le cylindre, on le place sur une pierre plate et on martelle encore l’écorce pendant une heure
ou deux de façon à l’assouplir complètement. Il ne reste plus qu’à la faire sécher au soleil. Certains
Source : MNHN, Paris
156
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Pygmées la colorent en la trempant dans une boue grisâtre, ou encore en jetant des gouttes de celle-ci
sur le pagne de façon à produire des taches.
Le mode de fabrication décrit ci-dessus est aussi utilisé par les Noirs, qui connaissent également
B. PRODUCTION DU FEU.
Certains auteurs anciens avaient prétendu que les Pygmées africains ne savaient pas faire de feu.
Une telle affirmation est d’autant plus étonnante que, dans certains récits, les Pygmées de I’Oubangui-
Chari sont représentés, au contraire, comme les inventeurs du feu 12 . 11 ne fait pas de doute que celui-ci
ne soit connu d’eux depuis très longtemps, mais le mode de production en a changé.
Les récits publiés dans les premières années de ce siècle (Douet, Bruel, Régnault, Le Roy)
disent que les Pygmées font le feu en faisant tourner rapidement, par un mouvement de va-et-vient
entre les deux paumes, un bâtonnet tenu verticalement et posé dans une cupule creusée sur un deuxième
bâtonnet et contenant une étoupe inflammable. C’est le procédé bien connu de beaucoup de peuples
primitifs.
Au Cameroun, cette méthode est complètement abandonnée aujourd’hui ; seuls, les Pygmées les
plus vieux se rappellent l’avoir utilisée. Malgré le contact avec les Noirs et, éventuellement, les Blancs,
les Bakâ n’emploient cependant pas les allumettes. Ils les connaissent mais n’y tiennent pas. Dans la
forêt, toujours humide, et chez des hommes qui vont presque nus, elles ne seraient pas protégées. Ce
qu’ils ont tous, c’est un briquet, contenu dans la sacoche décrite plus haut, fait soit de deux silex, soit
de plus en plus, et à la mode des Noirs, d’un silex et d’un morceau de fer, ce dernier étant une lame
courbée en forme d’U dont une des branches serait beaucoup plus courte que l’autre. Le fer leur est
procuré par les habitants du village. Comme étoupe, les Bakâ utilisent la bourre qui se trouve à la sur¬
face du palmier à huile.
Pour faire le feu, le Pygmée tient entre le pouce et l’index de la main gauche, horizontalement,
un silex sur le bord opposé duquel il a placé une pincée d’étoupe. Avec l’autre silex, ou le morceau
de fer, tenu dans la main droite, il frappe fort de haut en bas le premier silex au voisinage de la
bourre. En un ou deux coups, celle-ci ne tarde pas à s’enflammer. Faire le feu est, chez les Pygmées,
une prérogative masculine. Quand une femme se déplace, elle emporte un tison pris au foyer du cam¬
pement.
III. - L’AGRICULTURE ET LA CUEILLETTE
Les Pygmées ne connaissent pas l’agriculture. Malgré la présence à côté d’eux des cultures faites
par les Noirs et les avantages constants qu’ils en tirent, ils se refusent obstinément à s’y livrer pour
leur propre compte. Des tentatives nombreuses ont été faites à diverses reprises. Dans la zone de la
forêt au moins, elles ont presque toujours échoué.
Au Nord de Yokadouma, un administrateur avait réussi, en 1937, à fixer quelques campements
de Pygmées ; il leur avait construit des cases sur le bord de la route et donné à cultiver des planta¬
tions. Quelques années plus tard, à la mort de leur chef, cases et plantations étaient abandonnées et
les Pygmées repartis dans la forêt. Au Sud de la même localité, nous avons vu à côté de plusieurs
campements de Bakâ des plantations de bananiers : les Noirs les avaient installées là afin que les
Pygmées puissent plus facilement en profiter et, en même temps, les entretenir. Les soins nécessités
par de telles plantations ne sont pas bien considérables et les Bakâ sont friands de bananes. La cul¬
ture était toutefois presque entièrement à l’abandon.
12. Renseignement communiqué à A. Le Roy par S. de Brazza.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
157
Dans la partie Sud de la région de Moloundou, il paraît cependant que les Pygmées, plus ou
moins fixés en villages, commencent à faire eux-mêmes des plantations, procédant à la manière des
Noirs : l’homme débroussaille, mais c’est la femme qui plante et assure la culture. Il ne nous a pas
été possible d’aller jusqu’à ces villages vérifier si cet état de choses, constaté en 1939, persistait encore.
En fait, pour compléter la nourriture que lui fournit la chasse, c’est essentiellement à la cueil¬
lette que s’adresse le Pygmée. Travail des femmes, en principe, qui s’y livrent avec les enfants durant
la majeure partie de la journée, elle est aussi, quand l’occasion s’en présente, pratiquée par les hommes.
Elle s’applique à tout ce qui est comestible dans la forêt : fruits, tubercules, champignons, certaines
feuilles également. Les femmes ramassent aussi diverses petites bêtes : vers de palmiers, lézards,
tortues, certaines chenilles. Les fourmis, cependant, ne sont pas mangées, contrairement à ce que font
certains Noirs.
Fie. 70. — Extrdmil
à Touiller le sol pour ei
Les ignames sont particulièrement appréciées. Mais leur récolte est difficile, ces tubercules étant
enfoncés profondément dans le sol, jusqu’à un mètre cinquante de la surface. Pour obtenir celles-ci, les
femmes commencent à faire un trou et l’approfondissent avec un instrument spécial, le bâton à fouir
(Fig. 70) ou « M’pan » (terme bantou); en raison de son rôle, on confond parfois celui-ci avec le
bâton à fouir des Bochimans, déjà utilisé par les Néolithiques de l’Afrique du Nord. En fait, les deux
instruments sont très différents. Muni d’un poids destiné à alourdir son extrémité inférieure, le bâton
à fouir des Bochimans est avant tout un pieu. Celui des Pygmées est surtout une pelle. C’est une
branche de bois dur, d’environ 2 m de long, et dont l’extrémité inférieure, pointue, est divisée en
quatre bras par deux incisions longitudinales de 20 à 30 cm chacune et disposées en croix. En enfon¬
çant l’instrument dans le trou, les bras s’écartent, emprisonnant entre eux une motte de terre. On
retire le « M’pan » et avec lui la terre que l’on rejette au dehors. On recommence l’opération avec
cette sorte de pelle rudimentaire, jusqu’à ce qu’on soit arrivé au tubercule.
Au cours de ces manœuvres, un des bras du M’pan peut se casser; on en refait un autre incon¬
tinent. Instrument ingénieux, fabriqué sur place lorsqu’on en a besoin, abandonné après usage, rien
n’est plus facile que de le remplacer. Répandu dans toute la forêt du Cameroun, il est aussi utilisé par
les Noirs. Il a été signalé par Régnault chez les Babinga de la Sangha, mais là, l’extrémité du bâton
porte un dispositif spécial que Bruel a retrouvé dans la même région et qui n’existe pas au Cameroun ;
il ressemble alors plus au bâton à fouir des Bochimans.
À tous ces produits de la cueillette, il faut en ajouter d’autres d’une nature très spéciale :
ce sont les fruits ou les tubercules que les Pygmées vont voler chez les Noirs à la tombée de la nuit.
De plus en plus, ils jouent un rôle considérable dans l’alimentation des Pygmées et dispensent les
femmes du long et pénible travail de la cueillette. Nous en avons parlé dans un autre chapitre.
Source : MNHN, Paris
158
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
Ajoutons enfin que, dans la région de Yokadouma-Moloundou, et sous l’influence évidente de notre
civilisation, les Pygmées s’adonnent beaucoup maintenant à une autre cueillette à but mercantile : la
récole du caoutchouc sylvestre et celle des feuilles de strophantus. L’une et l’autre plantes sont des
lianes qui poussent à de grandes hauteurs. Les remarquables qualités de grimpeurs des Pygmées — dont
il sera question dans le chapitre suivant à propos de la récolte du miel — leur permettent de les
atteindre beaucoup plus facilement que ne le feraient les Noirs. On comprend à quel point cette
recherche a pu contribuer à modifier le genre de vie des Pygmées dans ces régions.
IV. - ANIMAUX DOMESTIQUES
Il y a cinquante ans à peine, les Pygmées n’avaient pas d’animaux domestiques. Quelques-uns,
maintenant, utilisent pour la chasse les petits chiens jaunes méthodiquement dressés qu’ont les Noirs
et qu’ils achètent à ceux-ci, mais la plupart des campements en sont encore dépourvus. Certainement,
c’est là une acquisition récente.
Sous l’influence des Noirs, on trouve aussi, de temps en temps, des poules. On a encore
signalé çà et là, dans la région de Yokadouma, des chèvres. Mais pour ces dernières au moins,
il ne s’agissait pas de bêtes propres aux Pygmées : c’étaient des animaux appartenant aux habi¬
tants du village noir voisin, et qu’on avait mis là en dépôt pour les soustraire à certaines réqui¬
sitions ; il semble qu’il en soit souvent de même pour les poules. Avec leur vie nomade, les Pyg-
ne peuvent s’adonner à l’élevage.
V. - CUISINE.
En principe, la cuisine est faite dans la hutte par la femme. Ce n’est que lorsqu’il se trouve seul
ou lorsqu’il est à la chasse, que l’homme prépare lui-même ses aliments. Cette préparation est toujours
simple. Les campements de l’Est, influencés par les Noirs, ont des marmites d’argile où on peut faire
bouillir viande et légumes. Ceux de l’Ouest, en sont encore dépourvus : la viande est directement
grillée sur le feu ; souvent, elle est tout juste cuite. Souvent aussi, elle est en partie corrompue : les
Pygmées, comme les Noirs, sont indifférents à ce détail. Il est classique de dire que les Pygmées ne
peuvent conserver leurs aliments, mangeant à s’en rendre malades ceux qu’ils ont sous la main. Le fait
est vrai pour des cas où la mort d’un gros animal comme l’éléphant, les met brusquement en posses¬
sion d’une quantité surabondante de viande. Mais ceux du Cameroun au moins, conservent le surplus
de leur chasse sur la claie qui domine le foyer de chaque hutte, et peuvent ainsi le garder quelques
semaines. On verra d’autre part, à propos de la chasse à l’éléphant, qu’ils sont susceptibles de con¬
fectionner du boudin. Quant aux racines et aux tubercules, ils sont cuits dans la cendre chaude, ou
encore enveloppés dans des feuilles et enterrés juste au-dessous de l’emplacement où on fait le feu.
Un condiment très apprécié des Pygmées est le sel. À la suite des Noirs sans doute, ils essaient
d’en fabriquer avec la cendre de l’écorce d’un arbre nommé en bantou « odjues ». Mais ils en obtiennent
surtout par échange et c’est peut-être la chose qu’ils quémandent le plus des Européens.
Au Gabon, Trilles a noté que les deux sexes prenaient leurs repas séparément. Ce n’était pas
tout à fait le cas chez les Bakâ de la région de Messaména-Lomié : chaque homme prend sa portion
et, tournant le dos aux autres membres du campement, va la manger tout seul. Fait curieux : Czeca-
nowski signale exactement la même coutume chez les Pygmées de l’Ituri.
Quant à la façon de manger des Pygmées, elle est simple, leurs ongles, qu’ils gardent longs et
qui sont remarquablement épais et suffisamment tranchants, leur permettent de déchirer la viande,
sans qu’ils aient nul besoin de couteau.
Nous ajoutons que, contrairement aux Noirs chez lesquels ces institutions sont extrêmement
fréquentes et montrent une variété inouïe de village à village, les Pygmées ne paraissent pas avoir de
tabous alimentaires. Hommes et femmes peuvent manger de tout, la seule exception étant celle qui
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
159
sera signalée à propos de la chasse et qui veut que le chasseur ne mange pas la bête qu’il a tuée.
L’existence d’institutions de nature totémique doit être totalement exclue.
L’unique boisson du Pygmée est l’eau. Il la garde dans de petites calebasses arrondies. Quand il
est en chasse et n’a pas de marigot près de lui, il sait trouver les lianes spéciales (Tetracera potatoria
Afzeluis, Tetracera podotricha Gilg.) qui laissent, quand on les coupe, couler un liquide limpide. C’est
là une pratique largement répandue et que Bruel avait déjà constatée dans la Sangha.
Les Pygmées du Cameroun ne connaissent pas l’alcool. Quand par hasard les Noirs leur donnent
un peu de vin de palme, ils deviennent tout de suite ivres et se mettent à danser. Ils connaissent par
contre très bien et apprécient le tabac. Les pipes avec lesquelles ils le fument, sont achetées par eux
aux Noirs. Nous n’avons nulle part observé qu’ils en fabriquent eux-mêmes avec une feuille de bana¬
nier comme il a été dit pour les Pygmées du Gabon, (jv ■
Source : MNHN, Paris
160
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
CHAPITRE VI
LES ARMES ET LA CHASSE;
RÉCOLTE DU MIEL; PÈCHE
I. - LES ARMES
Les Bakâ ne connaissent pas la guerre. Deux d’entre eux peuvent se battre et parfois violemment,
mais il n’y a jamais lutte entre clans du campement, non plus qu’avec les Noirs. Leurs armes ne leur
servent que pour la chasse. Elles se résument d’ailleurs en une seule, la lance. Les Bakâ ignorent la
sagaie et l’arbalète, cette dernière étant cependant d’un usage courant parmi les Noirs de toute la
forêt camerounaise. Dans la région de Yokadouma, on voit apparaître chez les Noirs le couteau dit
« yangbéré », forme primitive du couteau de jet, arme qui devient de plus en plus répandue et de plus
en plus employée quand on s’avance vers l’Est. Les Pygmées l’ignorent aussi. Ils n’utilisent pas — ou
plus — l’arc, et ceci soulève du point de vue ethnologique un problème important qui sera examiné plus
loin. La seule infidélité que quelques-uns font à la lance est lorsqu’un Noir leur prête un vieux fusil.
Bourrant celui-ci à fond et employant non pas une balle mais une flèche empoisonnée, ils arrivent ainsi
à tuer même un éléphant. Depuis quelques années, dans l’Est du Cameroun, les Noirs utilisent de vieux
pneus et fabriquent de petites frondes qu’emploient les enfants. Quelques Pygmées s’en servent aussi,
mais il ne s’agit que d’un élément d’exception.
La lance pygmée est très longue, 2,20 à 2,50 m. Sa pointe de fer s’emmanche sur la hampe par
une douille. Il y a de petites lances destinées aux jeunes garçons. Dans certains campements, il paraît,
d’autre part, que quelques chefs ont une lance avec pointe de cuivre, mais c’est une arme de parade ;
elle ne sert pas pour la chasse.
La partie essentielle de la lance est en fer : la lame, à tranchant soigneusement aiguisé, a envi¬
ron 43 cm de long. Sa largeur diflère : chez les chasseurs d’éléphants de la région de Yokadouma, elle
va jusqu’à 9-10 cm, donnant à la lame la forme d’un grand losange. Vers l’Ouest du Cameroun, la lame
est plus étroite d’un type plus allongé, avec une largeur de 6-7 cm seulement.
Dans plusieurs campements de Messaména, les homntfes avaient deux lances, l’une plus courte
et plus effilée qui leur servait pour la chasse courante ; l’autre à lame plus large qu’ils n’utilisaient qu’à
la saison sèche, au moment de la chasse à l’éléphant.
La fixation de la lame sur le manche a une importance capitale, car c’est de sa solidité que
dépend non seulement la précision des coups portés, mais la vie de l’homme quand il s’attaque à un
animal dangereux. La douille une fois en place est consolidée par une cordelette enroulée en spires
serrées. Sa disposition est représentée sur la figure 71 faite d’après une fixation exécutée devant nous
par le chef pygmée de Moloundou. Commençant par quelques tours fixés par un nœud autour du col de
la douille, la ficelle descend en spirale sur la hampe (Fig. 71 b), puis remonte en une spirale qui croise
à angle droit la précédente (Fig. 71 c). Après un nouvel enroulement sur le col de la douille, la ficelle
recommence une seconde spire, étroitement appliquée contre la précédente dont elle suit régulièrement
le contour, et ainsi de suite jusqu’à ce que toute la douille et la partie de la hampe qui la suit soient
recouvertes d’un treillis ininterrompu (Fig. 71 d). Dans toute cette opération, l’homme tire avec force
sur la ficelle de façon qu’elle soit constamment tendue et il emploie pour travailler aussi bien ses dents
Source : MNHN, Paris
LES PVGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
161
que sa main. Toute la partie ainsi traitée est ensuite recouverte d’un latex caoutchouc qui enrobe cor¬
delette, douille et bois sous une couche uniforme.
La lance pygmée a généralement sa pointe empoisonnée ; le poison essentiel provient des feuilles
du strophantus, poison bien connu dans tout l’Ouest de la forêt équatoriale et employé également par
les Noirs ainsi que par les Pygmées du Gabon pour leurs flèches. Au strophantus, les Pygmées du Came¬
roun mélangent souvent d’autres ingrédients plus difficiles à connaître, en particulier les cendres résul¬
tant de la combustion d’un gros crapaud. Ils ne font jamais usage de sucs de viandes putréfiées.
La lance Bakâ est employée non seulement au Cameroun, mais chez les Pygmées chasseurs d’élé¬
phants de la Sangha et de la région de Souanké au Sud du Cameroun. Elle s’y présente toujours avec
les mêmes caractères : Bruel, Régnault, Koch, Lalouel en donnent des descriptions qui concordent dans
les grandes lignes avec celle qui précédé. La constance de la lance et, concurremment, l’absence d’arc
posent un problème qui mérite d’être examiné.
Dans son volume classique sur la place des Pygmées dans le développement de l’humanité,
W. Schmidt (1910) donne l’arc comme l’arme fondamentale de ceux-ci. Ce serait un des éléments
essentiels du complexe culturel nommé par lui « cycle pvgmoïde ». Les Pygmées étant pour ce savant
ethnologue ceux des hommes actuels qui ont le mieux conservé dans leur corps comme dans leur
industrie les traits de l’homme primitif, il s’ensuit que l’arc représenterait une des premières armes
de l’humanité.
À cela, Schmidt ajoute que l’arc des Pygmées n’est pas quelconque ; de section arrondie, il a
une corde de rotang, ce qui le distingue à la fois de l’arc des Noirs orientaux qui a une section arron¬
die mais une corde faite d’un tendon animal, et de celui des Noirs occidentaux qui a une corde de
rotang mais une section aplatie. En outre, le mode d’attache de la corde est très particulier ; c’est la
fixation dite « frontale » : la corde passe autour de l’extrémité effilée de l’arc, puis revient en passant
devant cette extrémité. Une telle technique serait propre aux Pygmées.
Il est extrêmement curieux de constater qu’un élément si particulier de la culture pygmée fait
complètement défaut au Cameroun. Il existe cependant chez d’autres Pygmées occidentaux. Au Gabon,
le groupe dit « Babongo » qui s’étend au Nord du chemin de fer de Pointe-Noire à Brazzaville jus¬
qu’autour de Franceville, possède des arcs de très petites dimensions qui répondent à la définition
de Schmidt, k cela près que leur corde est en boyau d’animal. Nous en avons recueilli des exemplaires
très conformes k la description de celui-ci et la courte mention que fait Trilles des arcs qu’il a vus y
Source : MNHN, Paris
162
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
répond également. D’après Schebesta, l’arc des Pygmées de l’Ituri est très semblable, les Bambuti
n’employant cependant comme corde que des fibres fendues, tirées de trois espèces de rotin. Mais le
vaste ensemble fourni par les Bakâ du Cameroun, les Pygmées de la région de Souanké et de la San-
gha au Moyen-Congo et dans l’Oubangui, groupe qui est sans doute le plus important de tous les
Pygmées occidentaux, en est complètement dépourvu et ne connaît que la lance.
Il convient d’ailleurs de noter que la thèse de Schmidt sur les particularités de l’arc n’est pas
unanimement acceptée. Déjà Ratzel avant lui (1894), avait déclaré que la sagaie devait avoir précédé
l’arc. Ankermann (1905), étudiant plus spécialement les cycles culturels de l’Afrique, avait admis que
l’arc y avait été importé par des envahisseurs indonésiens et que ce n’est que secondairement qu’il avait
été adopté par les Pygmées qui en étaient auparavant dépourvus. On conçoit que, dans ces conditions,
certains groupes pygmées, surtout parmi les Pygmées occidentaux, peuvent n’avoir jamais connu l’arc.
Mais ce qui complique alors le problème, c’est que l’élément essentiel de la lance des Bakâ, la
lame de fer, n’appartient pas à la culture des Pygmées (sauf dans quelques cas isolés et d’âge récent) :
nulle part en Afrique ceux-ci ne travaillent ce métal ; il leur est fourni par les Noirs. La lance ne peut
donc avoir une existence plus ancienne que l’introduction du fer en Afrique Noire, soit peut-être
1 500 à 2 000 ans. Est-ce à ce moment qu’elle a commencé à supplanter l’arc chez les Bakâ, ou bien
ceux-ci avaient-ils seulement alors une lance à pointe de bois dur que le fer leur a permis d’améliorer?
La question reste ouverte. Pour la trancher, il faudrait aussi connaître la diffusion de l’arc et de la
lance chez les Pygmées occidentaux; nous avons encore trop de lacunes sur ce point. Nous nous con¬
tenterons de signaler en terminant un fait intéressant : quoique les chasseurs Bakâ du Cameroun n’uti¬
lisent jamais l’arc, les jeunes enfants en font et s’en servent. C’est un arc très simple, à corps arrondi
et à corde faite d’un morceau de tendon. La fixation se fait par une corde enroulée une seule fois envi¬
ron 2 cm un peu avant l’extrémité, qui passe ensuite dans une fente de la partie supérieure de l’arc ;
ce n’est pas la fixation frontale mais elle s’en rapproche. Un tel arc ne peut avoir été construit à l’imi¬
tation des Noirs de la forêt car ceux-ci utilisent l’arbalète. Mais leurs enfants aussi font de petits arcs,
seulement la fixation de la corde n’est pas identique à celle des arcs des jeunes pygmées. Il serait inté¬
ressant de savoir comment ceux-ci tiennent la flèche dans le tir, la position prise à cet effet par les
Pygmées étant différente de celle des Noirs. N’ayant pu décider un enfant à se servir de son arc devant
nous, il n’est pas possible de répondre à ce sujet.
Chez les Bambuti, la lance est, selon Schebesta, moins utilisée que l’arc ; tous ne l’ont pas et,
loin d’être une arme originelle, ce ne serait au contraire qu’une arme accessoire dans le maniement
de laquelle le Pygmée ne témoignerait pas d’une aussi grande habileté que dans celui de l’arc. Sche¬
besta ajoute que les régions où l’on constate une prédominance de la lance sont celles où les « Nègres
ont intérêt à ce que leurs Bambuti chassent l’éléphant à leur profit ».
Notons enfin, qu’à l’inverse des Bakâ de la forêt, les quelques Pygmées de la savane de Bafia
(groupe du M’Bam) utilisent un arc, mais identique à celui des Noirs. C’est là un des traits de la désa¬
grégation de leur culture.
II. - LA CHASSE
Les Pygmées du Cameroun distinguent deux espèces de chasse : la petite chasse (esondo), c’est
la chasse faite dans la journée par quelques hommes, généralement ensemble ; elle a lieu en toutes
saisons; la grande chasse ( maka ) n’a lieu qu’en saison sèche et dure des semaines ou des mois 13 .
Quand il s'agit de grande chasse, les hommes et les garçons partent avec quelques femmes à la pour¬
suite de l’éléphant; seules les femmes ayant des enfants en bas âge, les vieillards et les incapables
restent au campement.
La seule arme utilisée par le Bakâ dans sa chasse est la lance. Beaucoup d’auteurs ont parlé de
chasse au piège et ont décrit les différentes variantes employées : Koch et Seiwert pour les Bakola
13. Dans le bref lexique de Bakâ publié par Houssaye et Ternay, trois termes sont indiqués pour désigner la chasse et lieux de
ceux-ci sont intervertis par rapport à ceux du présent mémoire. Ces derniers nous ont cependant été confirmés par nos propres informa-
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
163
du Cameroun, Bruel pour la région de l’Oubangui, Le Roy et Trilles pour le Gabon. Contrairement
aux données courantes, les Bakâ du Cameroun n’utilisent jamais de pièges. Aux demandes faites à ce
sujet, tous ont été formels, déclarant qu’il serait « déshonorant » de prendre du gibier de cette façon.
Ils n’utilisent pas non plus les filets si répandus chez les Noirs et dont se servent aussi certains Pyg¬
mées de l’Ituri. Mais chez ces derniers, Schebesta précise que les filets sont fabriqués par les Noirs I q
et qu’ils n’appartiennent pas à la culture spécifique des Bambuti. Confectionner un filet nécessite en
effet une technique assez complexe que ne connaissent pas la majorité des Pygmées.
A. LA PETITE CHASSE.
En saison des pluies, c’est-à-dire pendant la majeure partie de l’année, la petite chasse com¬
mence vers dix heures du matin : la forêt est humide et les empreintes de bêtes bien visibles. En sai¬
son sèche, les empreintes ne sont visibles qu’aux alentours des sources et des ruisseaux et il faut sortir
de bonne heure si on veut v surprendre les bêtes ; les Pygmées partent dès le lever du jour.
Le gibier qu’ils chassent est peu varié : essentiellement le potamochère, « cochon rouge » des
Bakâ 14 , et les antilopes dont ils savent parfaitement distinguer les diverses espèces. Arpentant la
forêt, ils en décèlent facilement les traces et suivent à travers les fourrés la piste de l’animal. Ils l’ap¬
prochent parfois en imitant son cri. Dès qu’ils l’ont trouvé, ils le poursuivent, essayant, quand ils sont
assez nombreux, de l’encercler. Les jeunes garçons, dans cette chasse, sont particulièrement rapides et
forcent plus d’une fois une antilope à la course. Les chiens les'aident dans cette besogne quand ils en
ont, mais c’est là, avons-nous dit, une addition récente. La bête, une fois tuée, est dépecée sur place
et chacun rapporte son morceau au campement. Mais celui qui a porté le coup ne doit pas manger de
la bête qu’il a tuée. Il a tué avec ses mains et, nous ont dit les Pygmées, « on ne mange pas ses mains ».
C’est la seule défense alimentaire qu’il nous ait été donné de constater. Le chasseur peut manger, par
contre, la bête qu’il a attrapée à la main.
Les Pygmées attaquent aussi de plus gros gibier : le buffle parfois, malgré le danger que cela
présente. Ils l’entourent lentement, en se dissimulant le plus possible. Puis, l’un d’eux bondit et envoie
son coup de lance par derrière. Il retire aussitôt l’arme : un chasseur ne doit jamais abandonner sa
lance.
Immenroth écrit que les Pygmées n’attaquent pas volontiers les Singes à cause de leur ressem¬
blance avec l’homme. En réalité, l’absence d’arc les oblige à laisser de côté la presque totalité de ces
animaux, mais ils n’hésitent pas à attaquer le gorille dont ils apprécient beaucoup la chair et dont ils
ouvrent le crâne pour manger le cerveau. Chez les Noirs du Cameroun, le gorille ne doit pas être
mangé par les femmes ; rien de pareil chez les Bakâ.
Ceux-ci chassent encore bien d’autres animaux : le fourmilier qu’ils estiment beaucoup, le porc-
épic, la civette, divers rongeurs terrestres, le varan, le python et, parmi les autres serpents, deux espèces
de vipères dont la grande vipère cornue. L’absence d’arc les empêche de chasser les oiseaux, mais ils
savent, en grimpant, atteindre ceux qui nichent dans les troncs, comme le calao et ils peuvent utiliser
les œufs. Ils n’évitent qu’un seul animal dont ils ont une véritable crainte, le léopard.
Il est certain que, dans la pratique de la chasse, les Bakâ utilisent divers procédés magiques. La
chose a été constatée par Trilles au Gabon, Houssaye et Ternay au Cameroun, Schebesta dans l’Ituri.
Les Noirs nous ont confirmé l’existence de tels rites chez les Bakâ, mais il ne nous a pas été possible
de recueillir des renseignements détaillés sur ce sujet.
B. La grande chasse ou CHASSE à L’ÉLÉPHANT.
La chasse à l’éléphant doit être considérée spécialement. Tant pour le Gabon que pour le Came¬
roun occidental et l’Oubangui-Chari, elle est mentionnée, souvent avec détails, par plusieurs auteurs
(Trilles, Le Roy, Seiwert, Koch, Bruel et Régnault). Chez les Bakâ, elle se pratique essentiellement
dans les régions de Messaména et de Lomié. Les Pygmées auxquels nous demandions : « Lequel d’entre
14. Et non phacochère comme Pont écrit certains; le phacochère est un animal de savane, non de forêt.
Source : MMHN, Paris
164
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
vous a tué un éléphant? » répondaient toujours avec étonnement : « Mais nous avons tous tué des
éléphants ». Dans la région Sud de Moloundou elle existe encore, mais vers le Nord de cette région,
comme dans celle de Yokadouma ou de Batouri, elle a maintenant disparu. « Nous pourrions la prati¬
quer, disent les Bakâ, mais nous ne pouvons plus, les éléphants n’existent plus chez nous ; il faudrait
aller trop loin ». En fait, la distance à parcourir, 200 km au plus, n’excéderait pas leurs forces, mais la
récolte du caoutchouc et du strophantus est pour eux plus fructueuse.
La chose essentielle quand les chasseurs, après plusieurs jours ou plusieurs semaines de marche,
sont arrivés dans la région où ils savent que se trouvent les éléphants, c’est de rencontrer leur piste.
Les éléphants de forêt vivent en troupeaux et marchent les uns derrière les autres ; abattant les arbres
sur leur passage, ils font une haute et large piste sur la nature de laquelle il n’y a pas à se méprendre.
Dès qu’une telle piste a été repérée, les chasseurs s’y lancent. Ils marchent souvent pendant des jours
avant d’arriver à leur proie : les éléphants vont vite et les hommes, obligés d’assurer au fur et à mesure
leur nourriture, ne peuvent les rattraper tout de suite. Pendant la nuit, les femmes plantent en demi-
cercle des branches de façon à former comme une demi-hutte, largement ouverte par devant. Quelques
feuilles en complètent plus ou moins le toit. Un foyer allumé devant sert pour la cuisine et pour
réchauffer les dormeurs.
Atteindre le troupeau d’éléphants ne suffit pas. Il faut savoir à quelle variété d’éléphants on a
affaire. Les Bakâ distinguent, en effet, les vrais éléphants qu’on peut tuer, et l’éléphant qui n’est qu’un
homme momentanément transformé ; celui-ci est très dangereux et on doit l’éviter. Le chasseur qui
doit porter le coup prend la bouse d’éléphant et la sent : il sait ainsi quelle espèce est devant lui. S’il
doit continuer la chasse, il se frotte le corps avec cette bouse, caractère observé également par Seiwert
chez les Bakola. Il exécute encore certaines pratiques magiques dont nous n’avons pu avoir le détail.
Puis il n’y a plus qu’à attendre le moment où l’éléphant est quelque peu à l’écart du troupeau.
Certains groupes de Pygmées tuent l’éléphant en le frappant à l’œil, d’autres en lui coupant les
jarrets (Schebesta chez les Pygmées de l’Ituri) ; d’autres encore (Seiwert chez les Bakola, en particu¬
lier) en le frappant à l’anus, ou encore, plusieurs hommes se jettent sur lui par côté (Seiwert, Sche¬
besta, Trilles, Koch, Régnault, Bruel, Le Roy). La tactique est donc loin d’être uniforme. Chez les
Bakâ, un seul homme attaque, et par derrière.
La mimique de ces actes que nous avons vue, jouée au cours d’une danse, en montre bien les
péripéties : l’homme à demi-couché, presque à quatre pattes, s’avance lentement derrière la bête.
Arrivé près d’elle, il s’accroupit, son arme tenue haut au-dessus de sa tête. Puis, d’un seul coup, il
s’élance et frappe dans le bas-ventre (pl. I, photographie du bas, à gauche). Il enfonce la lame aussi
loin que possible. Avant que la bête se soit retournée, avant qu’elle ait eu le temps de le chercher, il
lui faut maintenant retirer sa lance et s’aplatir derrière un tronc d’arbre. C’est là pour lui le moment
dangereux, car l’éléphant peut l’apercevoir. De toute façon, l’animal ainsi blessé et atteint par le poison,
ne tardera pas à mourir. Il part en courant et après quelques heures s’affaisse. Les chasseurs le
rejoignent et lui coupent la queue. Un homme va maintenant porter celle-ci au campement, puis la
donner au patron noir de celui-ci.
La nouvelle de la mort de l’éléphant est aussitôt diffusée dans la forêt. Les Pygmées restés au
campement viennent, même s’il leur faut marcher plusieurs jours. Ceux des campements avoisinants
viennent aussi. Souvent, les Noirs du village avec lequel les chasseurs sont en rapport viennent égale¬
ment. Un campement provisoire est construit à côté du cadavre. Et on commence à le dépecer. Il faudra
parfois plus de quinze jours pour en venir à bout et la viande n’en est plus alors très fraîche... Les
Bakâ n’y regardent pas de si près. Ils mangent surtout la graisse avec prédilection. Pour la chair, ils
creusent un trou, le tapissent avec des feuilles qu’ils rendent à peu près imperméables en les passant
à la flamme, y versent de l’eau, puis y placent la viande avec du sel et des racines. Ils recouvrent le
tout de terre et font du feu par-dessus. L’opération est faite le soir et on passe la nuit autour du
foyer, dansant, fumant et causant. On ouvre le trou le matin : la viande est cuite et le repas com¬
mence.
Une particularité qui, à notre connaissance, n’a été mentionnée nulle part et qui s’observe dans
les deux régions de Messaména et Lomié est la fabrication de boudin. Elle est propre aux Pygmées et
les Noirs ne connaissent rien de pareil. L’intestin est vidé et lavé, puis fermé à une de ses extrémités.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
165
On le retourne alors de façon que l’attache devienne intérieure, puis on le remplit de sang, de graisse,
de morceaux de foie et de viande, de sel. On le fait cuire à l’étouffée comme la viande. Ainsi préparé,
il peut se garder une ou deux semaines.
III. - LA RÉCOLTE DU MIEL
A l’Est comme à l’Ouest, les Pygmées africains sont très friands de miel. Non seulement ils en
consomment beaucoup, mais c’est là, avec la viande, un objet d’échange essentiel dans leur commerce
avec les Noirs. Ceux du Cameroun n’échappent pas à la règle. Seiwert avait déjà signalé le fait.
Les Bakâ distinguent deux espèces de miel : le miel de terre ( n’paki ou poki) et le miel des
arbres ( n’tamdu ). Peu abondant, le premier est produit par des abeilles de très petite taille ( melipones)
qui ne piquent pas ; il est peu prisé. C’est le second, provenant d’abeilles de la même espèce (Apis meli-
fica , var. adamsoni) que les nôtres, qui est le plus recherché.
La découverte des ruches se fait essentiellement entre mai et novembre. Elle n’est pas aisée,
mais les Pygmées connaissent les endroits, comme les bords de certaines rivières (la Bourba par exemple,
dans la région de Yokadouma), où il y a des ruches en plus grande quantité. Ils sont le plus souvent
guidés par la fréquence des abeilles autour de certains arbres ; d’autres fois, et le fait a été signalé
par Le Roy pour le Gabon, ils sont guidés par le cri d’un oiseau, le coucou indicateur ( Cuculus indicator,
en pygmée : efënafëna). Grand amateur de larves d’abeilles, cet oiseau cherche les ruches dont il
ouvre quelques rayons; les abeilles le piquent et il s’envole en criant. Ce cri, caractéristique, avertit
les Pygmées.
Quand les Noirs ont repéré une ruche et découvert le miel, ils abattent l’arbre. Les Pygmées
n’utilisent jamais ce procédé. Parvenir jusqu’à la ruche n’est pas difficile pour ces hommes agiles, dont
on a dit précédemment avec quelle habileté ils grimpent aux arbres les plus hauts.
L’ascension des arbres lisses sur lesquels se trouvent les ruches exige une technique très spéciale
(Fig. 72). Le Bakâ se procure une liane d’environ 5 m de long, à la fois souple et résistante, qu’il
coupe suivant sa longueur de façon à la rendre plus flexible. Se plaçant en face de l’arbre, à une faible
distance de celui-ci, il forme avec la liane, jetée autour du tronc et de son propre corps au niveau de
la ceinture, une ellipse dont le grand axe a environ 1,30 m (Fig. 72 a et b). Il ferme celle-ci par un
nœud qui laisse pendre un long bout libre (Fig. 72 c), qu’il ramène au devant du tronc pour le nouer à
l’autre côté de l’ellipse de façon à encercler l’arbre. L’ellipse comprend ainsi deux parties inégales : la
plus petite qui coulissera autour de l’arbre, et la plus grande sur laquelle repose, en arrière, le dos de
l’homme. Se rejetant alors puissamment en arrière, celui-ci soulève ses pieds et les appuie contre
l’arbre. Il saisit ensuite la liane avec ses mains et, par une brusque secousse, l’élève le long du tronc
d’environ 50 cm. Procédant ainsi par petits bonds successifs et toujours fortement arc-bouté, il continue
son ascension jusqu’au niveau désiré. Il peut alors dégager une de ses mains et, prenant sa hache, tou¬
jours accrochée à son épaule, tailler dans l’arbre une ou deux encoches de façon à poser ses pieds. Il
va ensuite s’occuper de la ruche. Toute cette opération se fait avec une rapidité et une habileté
incroyables. Les Noirs de la forêt utilisent bien un procédé analogue pour grimper aux palmiers, mais
ces arbres sont beaucoup moins hauts et surtout présentent tout le long de leur stipe les bases des
vieilles feuilles qui fournissent au grimpeur des points d’appui.
Une fois parvenu à la ruche, le Bakâ doit, maintenant, s’attaquer aux abeilles. Certains auteurs
ont prétendu que les Pygmées étaient insensibles aux piqûres (Seiwert). Que ces petits hommes aient
la peau dure est un fait certain ; de là à supporter les piqûres de tout un essaim il y a cependant loin.
Quelques Noirs nous ont dit que les Pygmées se frottent le corps avec une huile spéciale qui éloigne
les abeilles. On a aussi écrit (Immenroth) que les Pygmées opèrent de nuit, lorsque les insectes dorment.
En fait, ceux qui ont été interrogés enfumaient la ruche comme chez nous, et comme le font aussi les
Bambuti (Schebesta). L’homme s’arc-boute solidement contre l’arbre et fait glisser vers le sol une liane
à laquelle un autre homme, resté en bas, fixe des brindilles ou des feuilles mortes allumées. Remontées,
celles-ci sont enfoncées dans l’ouverture de la ruche. Il n’y a plus, après quelques minutes, qu’à élargir
cette ouverture à coups de hache et à saisir les rayons.
Source : MNHN, Paris
166
J. VALLOIS ET P. MARQUER
décrit au r' ffec,ue - à l ' a “ le d ’ un large paraer d W dit ■ * qui ««
un mois sans inconvénient ' 8 ' " conserver au moins
=“5îir” L a
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
167
IV. - LA PÊCHE
Contrairement à la chasse, elle n’est pratiquée que par les femmes ; celles-ci ne s’y livrent que
quand les chasseurs ne rapportent pas de viande. Malgré le voisinage de cours d’eau parfois très pois¬
sonneux, elle n’est jamais pour les Bakâ qu’un mode de ravitaillement accessoire. Les Pygmées, on
l’a vu antérieurement, n’aiment pas l’eau ; ils ne songent pas non plus à en retirer leur nourriture.
Les Bakâ ne connaissent ni la pêche au filet, ni celle à l’hameçon. Le seul mode pratiqué est
celui dit « du barrage ». Il n’est applicable que sur les ruisseaux étroits. À l’aide de branchages
entremêlés de pierres et de terre, les femmes barrent complètement le cours d’eau. La partie située
au-dessous du barrage ne s’assèche pas, car le barrage laisse toujours filtrer une certaine quantité
d’eau, mais son niveau baisse beaucoup. Les femmes y pénètrent et prennent à la main le poisson qui
s’est réfugié dans la vase ou dans les trous. Elles ne rapportent jamais ce. poisson au campement.
Elles ont emmené un tison avec lequel elles font du feu sur place pour griller le produit de leur
pêche. Elles le mangent immédiatement avec les enfants qui les ont accompagnées. Les hommes ne
sont pas là et ils ne participent pas au repas.
Fie. 73. — Van à poisson.
Houssaye et Ternay écrivent qu’au Cameroun, les hommes aidaient à la construction du barrage
et que, pour faciliter l’évacuation des eaux, on creusait un canal de dérivation qui rejoignait le ruisseau
un peu plus loin en aval. Ces auteurs ont dû être abusés : il s’agit là d’une pratique propre aux Noirs
et qui n’est utilisée dans aucun des campements de Baka visites par nous. Chez eux, les hommes ne
viennent jamais à la pêche et ils n’en profitent pas. Il n’y a pas de canal de dérivation. On n’use pas
non plus du procédé employé par certains Noirs et qui consiste à faire un barrage incomplet limitant
un étroit chenal dans lequel des paniers recueillent au passage le poisson. Dans la région de Messa-
ména comme dans celle de Yokadouma, le procédé décrit plus haut est le seul utilisé.
L’unique usage commun aux Noirs et aux Bakâ est l’emploi, par certains de ces derniers, de
« vans » d’osier faits à la manière de ceux avec lesquels pêchent les Noirs, mais beaucoup plus petits
(Fig. 73) et de construction bien plus rustique. Ils servent à drainer les poissons dans les trous où ils
Source : MNHN, Paris
° H.V. VALLOIS ET P. MARQUER
se son' réfugiés. Des petites corbeilles de 10 à 15 an peuvent être utilisées pour les porter au lieu où
on les grille. Ce sont des modifications secondaires.
A \ Gabon ’ , Le Roy “ Trill ' s ont “S"» 1 ' l’empoisonnement de l’eau à l’aide de certaines plantes
Cette pratique est inconnue au Cameroun. plantes.
le , k* P j ct l e ' st ; eBe ' hez le f Pygmées une coutume emprunte'e aua Noirs? Chez ces derniers et nour
les tribus de a foret, elle ne joue aussi qu’un rôle secondaire et elle y est également l’ananage^es
^Ie S =
5^; ss ^ .» - ■—».
U, as,ras Noirs n. crd,™ pas ! ta. ipàar « « «£„ d, la pM»’ '.Ï'L^rfaÜ “J“ J” ' ‘ ' " 1
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
169
CHAPITRE VII
LES JEUX, LA MUSIQUE ET LA DANSE
I. - LES JEUX
L’existence de jeux chez les enfants ne nous a pas été signalée. En fait, les jeux des garçons
paraissent se borner à imiter les activités des adultes ou plus exactement il semble que leur seul jeu
consiste à imiter la chasse, l’un d’eux représentant une bête que les autres cherchent à atteindre. Ils
s’arment pour cela de petites lances de roseau, et prennent ce jeu très au sérieux ; il n’est pas rare
que celui qui représente, par exemple, le gorille ne morde réellement ses compagnons en se défendant.
Ils font aussi de petits arcs, dont il a été question plus haut. Les jeux de ficelle ou la fabrication de
figures avec des feuilles, pratiqués par les Noirs, leur sont certainement inconnus, alors que, d’après
Schebesta, ces jeux sont connus des Bambuti.
Les hommes eux-mêmes ne semblent pas avoir de jeux, même celui avec Jetons si commun
autrefois dans les villages noirs du pays. Quant aux très rares instruments de musique rencontrés çà
et là chez les Bakâ, ils étaient tous d’origine bantou. Le plus fréquent dans la région de Yokadouma
était constitué par plusieurs clous, de longueurs différentes, fixés sur une planchette et qu’on fait
vibrer avec l’ongle obtenant ainsi une sorte de musique ( tsantsa ). Le Roy signale au Gabon une sorte
de flûte, qu’on retrouve chez les Pygmées orientaux et qu’on considère parfois comme propre à ceux-ci.
Cette flûte, nommée ndié en langue bantou, existait autrefois chez les Pygmées de Messaména ; c’était
un court tube de roseau, dont le gros bout se trouvait du côté de l’embouchure ; au nombre de trois,
les orifices latéraux étaient aussi du côté de l’embouchure. Malgré nos efforts, nous n’avons pu trouver
d’exemplaire de cet instrument qu’utilisaient du reste aussi les Noirs.
En fait, dans toute cette région, le seul véritable jeu des Pygmées, celui auquel ils s’adonnent
avec une ardeur et une énergie infatigables, qui les prend corps et âme et transforme brusquement ces
êtres craintifs et timides en d’inimitables acteurs, c’est la danse. Chez les Noirs déjà la danse a un
grand rôle ; chez les Bakâ c’est la principale — et probablement la seule — manifestation artistique et
spirituelle de la vie du groupe.
II. - LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE
Un instrument de musique règle la danse, le tambour. Sa forme est celle du tambour des Noirs,
mais il est plus petit : un cylindre de 1 m de longueur en moyenne sur 35 cm de diamètre. À l’une de
ses extrémités la membrane vibrante est formée d’une peau de buffle ou d’antilope. Cinq à six coins de
bois tendent au maximum les courrois qui la fixent (Fig. 74). L’autre extrémité présente des ogives
découpées qui donnent de la résonance à l’instrument, mais elles peuvent manquer. Somme toute, ce
qu’on a là, c’est le tambour indigène, réduit en dimensions et dépourvu des quelques enjolivures dont
les Noirs de la forêt ornent les leurs. Tel qu’il est, il est très possible qu’il représente un emprunt,
mais au Cameroun, il fait maintenant partie intégrante de la vie des Pygmées. D’un bout à l’autre de
la forêt on le rencontre, toujours identique à lui-même. Il existe dans les campements à huttes rondes
Source : MNHN, Paris
170
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
comme dans ceux à cases rectangulaires : partout on en trouve au moins un, suspendu par une liane
au toit de la demeure. Sans lui, on ne conçoit pas les danses des Pygmées.
En plus des tambours, quelques campements ont un tam-tam, mais cet instrument si populaire
chez les Noirs est, ici, une exception ; c’est dans les campements de structure moderne qu’on le trouve
et il a sur le tambour le gros défaut de ne pas être transportable. Ceux que l’on rencontre au Came¬
roun sont de petites dimensions. Trilles a décrit comme propre aux Pygmées du Gabon de grands tam-
tam, de plusieurs mètres de long et qui font défaut chez les Noirs du même pays. Il n’y en a pas chez
les Bakâ ni chez les Bambuti.
Fie. 75. — Sonnailles en coques de fruits.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
Un dernier instrument est enfin constitué par les « sonnailles » que les danseurs s’accrochent à
la cheville. Ce sont des bracelets faits d’une corde grossièrement tressée à laquelle sont suspendues
une quarantaine de cordelettes de 5 à 10 cm de long. Sur chacune sont enfilés une dizaine de frag¬
ments de graines de l’arbre Pentaclethra macrophylla benth découpés en croissant (Fig. 75). Lorsque
l’homme danse, tous ces fragments s’entrechoquent en produisant comme un bruit de grelots. Un tel
instrument est, au Cameroun, et semble-t-il aussi dans toute l’Afrique équatoriale, propre aux Pygmées
et il est curieux de constater qu’il n’a pas été signalé par les auteurs qui ont étudié les autres Pyg¬
mées occidentaux ; en revanche, Schebesta décrit chez les Pygmées de l’Ituri des grelots pour les pieds
et les bras qui sont identiques aux « sonnailles » des danseurs Bakâ. Fabriqué aux dépens d’un arbre
qui ne pousse qu’en forêt, cet instrument appartient à leur culture de chasseurs. Certes, des sonnailles
analogues ont été signalées ailleurs, en particulier dans la forêt brésilienne. Il est évident qu’il ne s’agit
que d’inventions parallèles.
Fie. 76. - Hochet emprunté aux Noirs à des fins de sorcellerie : type exceptionnel.
Lorsque les Pygmées avaient une « ndié », ils l’utilisaient aussi pour accompagner leurs danses.
Quelques-uns enfin se servent d’une sorte de hochet fait de graines renfermées dans une bouteille de
vannerie et qu’on secoue rythmiquement (Fig. 76). Il semble que ce soit là un instrument emprunte
aux Noirs qui l’utilisent pour des pratiques magiques. Il n’a été rencontré qu une seule lois chez les
Bakâ.
Source : MNHN, Paris
172
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
III. - LA DANSE
Il est assez difficile d’assister aux danses des Relui . . . ,
sans doute la raison pour laquelle la presque totalité des'auteurs sont mueTs'sur’’^ pota'au'mo“s
j^ToEST “ Par,,C,Pem a " X da " SeS; ,e f “ d “" êt ™ «cep,,o„„el P car „oZ ne IV^ns'
leurs sonnaiUes^u% fixait en P erra!tt n^un'mei^ 6 T T" 1 Pa | ne ,’ “ 8 K ™ h ™> ‘ •-» «s
de celle-ci au dessus du mollet où elle se fixe par Z tSuLTffie 77^ d“ “ IWmirf
tiges de raphia en longues et minces fihrps m.’.U fi circulair ® (**g- 77 )- Us découpent ensuite des
Certains se^etten, encore IZTj^Z^SZTS ■— W**’
et demere des paquets de libres. Une autre lanière uui entoure I Ph 4 , at I l ! elle lls suspendent devant
talle„.. E ^ms,Zem t 3Tas n ;™„Tb b „m r C ‘ r Ü peUt > ™ -voir jusqu’à trots, s’ins-
en avant. Le joueur est à cheval sur lui - de^^TdeiL maks ^ C ° ud ? é ’ la membrane vibrante
toujours le même, habituellement trois, parfois cinq couds brefs eff* t0Ur ' L ’ air effectué est
I-appé de ,’autre main, un coup plus £ e, J^Le^Xd Z Twi^t^e
Source : MNHN, Paris
LES PYCMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
173
joue en avançant et reculant alternativement les épaules. Il est tout entier à son jeu ; il n’a même pas
l’air de voir les danseurs. II jouera ainsi pendant des heures.
Quand la danse a lieu dans un village noir un tam-tam s’associe parfois aux tambours mais son
rôle est insignifiant. C’est le tambour avec ses mêmes notes indéfiniment répétées qui marque le rythme
de la danse. La danse commence toujours par un jeu de tambour. Il dure cinq à dix minutes. Pendant
ce temps, derrière une hutte, les danseurs s’habillent. Accroupis près du tambour, les femmes et les
enfants attendent l’entrée des danseurs.
La danse proprement dite peut être distinguée en deux éléments : le pas et les figures. C’est le
pas qui est caractéristique des Pygmées. Il n’a rien de comparable chez les Noirs ni, à notre connais¬
sance, dans d’autres continents. C’est une sorte de sautillement, effectué sur la pointe des pieds, et au
cours duquel le danseur saute d’un pied sur l’autre, déplaçant chaque fois ceux-ci un peu en-dehors
ou en-dedans. Ce trépignement incessant des pieds, qui s’exécute avec une rapidité surprenante, donne
une impression qu’on peut rapprocher de celle de nos danseurs de claquettes. Mais tandis que chez
ceux-ci les pieds quittent à peine le sol, chez les Pygmées, à mesure que s’accentue le rythme de la
danse, les genoux se plient de plus en plus. Certains lancent leur pied en arrière assez fort pour que
le talon vienne en contact avec les fesses. En même temps le corps est penché en avant, les cuisses
et les jambes partiellement fléchies. Les avant-bras aussi sont à demi-fléchis, les bras plus ou moins
écartés du corps. Mais le tronc ne s’agite pas, non plus que les bras, et il n’y a rien de comparable aux
contorsions des Noirs avec les gestes frénétiques des membres supérieurs. Ici tout se passe dans les
jambes.
Les figures décrites par les danseurs sont variables mais le début est toujours le même. Après
cinq à six minutes de tambour, ils arrivent en file, sautillant les uns derrière les autres. Le meilleur
danseur est généralement en tête. Il y a parfois des enfants dans le groupe et ce ne sont pas les moins
agiles. Les danseurs passent devant l’orchestre puis ils décrivent un demi-cercle et se trouvent de l’autre
côté de l’emplacement. Ils sont maintenant les uns près des autres, face à l’orchestre. Ils avancent et ils
reculent, s’écartant et se rapprochant. Puis l’un d’eux se sépare et fait une figure isolée. Un autre se
détache et vient lui faire vis-à-vis. Ils avancent jusqu’à se toucher, s’éloignent et recommencent plu¬
sieurs fois ce manège. Les autres danseurs entrent dans le jeu. Chacun se lance dans une figure spé¬
ciale sans plus s’occuper des voisins. L’un part très loin, passe derrière le chœur, derrière les specta¬
teurs, puis revient vers les autres. Un autre décrit des courbes de petit rayon. Un troisième avance
plus penché encore en avant que les autres. Ses yeux sont fixés sur le sol, sa tête tourne à droite et
à gauche. 11 a l’air de chercher quelque chose. Ses mains s’agitent lentement, faisant voltiger les lanières
de raphia fixées à ses poignets. Pendant ce temps, impossible de suivre des yeux le mouvement des
pieds. Une sorte de folie collective semble s’être emparée de tous les acteurs.
Les femmes cependant ne restent pas inactives. Elles entament un chœur : c’est, indéfiniment
répété sur le même ton, un cri rythmé : a - a — a —, ou encore o — o — o — parfois les deux cris se
suivent : oa — oa — oa — sur deux notes qui ressemblent au croassement des grenouilles. A un moment
une femme se lève et vient se placer près des danseurs où elle chante une courte mélopee de cinq a
six notes, elle aussi indéfiniment répétée.
Tous les spectateurs, femmes, enfants et autres hommes, suivent la danse avec une attention pas¬
sionnée. Alors qu’un quart d’heure auparavant ces mêmes Pygmées, à côté de leurs visiteurs indigènes,
étaient gênés, intimidés, n’osaient fixer personne en face, que les femmes se cachaient pour éviter les
regards, maintenant tout est oublié. Rien n’existe plus pour eux que la danse ; ils suivent les moindres
gestes des danseurs; quelques femmes font écho au tambour en frappant leurs mains en cadence. On
sent qu’ils vivent là les grands moments de leur dure existence. La fatigue de leurs randonnées en
forêt, les dangers de la chasse, les journées où faute de gibier ils ont dû se contenter de quelques
ignames, tout cela ne compte plus pour eux. Le rythme les a pris tout entier.
Peu à peu le tambour se ralentit, le chœur s’éteint. Les danseurs se regroupent pour une der¬
nière ronde, puis s’arrêtent; la danse est finie. La pose ne durera pas longtemps. Au bout d’une
dizaine de minutes, le tambour reprend, puis les femmes chantent et peu après les danseurs rentrent
dans l’arène.
Certaines des danses des Pygmées n’ont pas de signification spéciale. Commençant et finissant
Source : MNHN, Paris
174
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
par une ronde, elles sont simplement l’occasion pour chacun de développer des figures propres qu’ils
imaginent à mesure qu’ils les exécutent. D’autres ont un sens déterminé. Pour le Cameroun au moins
il ne semble pas qu’elles aient une signification magique. C’est plutôt du théâtre ou de la pantomime :
elles évoquent certaines scènes de la vie des Pygmées, des scènes de chasse en particulier. Un homme
se détache et accapare toute l’attention. Il évolue à droite et à gauche. Il se penche en avant puis sur
les côtés, son regard cherche : il est en quête d’un animal. Il l’a trouvé ; c’est un gorille. Il imite
celui-ci, rentrant la tête dans les épaules, durcissant son regard, dansant plus lourdement, ouvrant les
bras comme s’il voulait enserrer son adversaire. Puis il redevient chasseur, il prend une lance, vire¬
volte autour de la bête supposée et brusquement, d’un coup rapide, jette sa lance en avant. Il a- tué
son adversaire. Il laisse tomber sa lance, effectue un cavalier seul triomphant et les autres danseurs
le rejoignent fêtant cette victoire dans une ronde finale. D'autres scènes peuvent être aussi jouées,
représentant, paraît-il, divers événements : fiançailles, mariage, vol de bananes dans les plantations ;
nous n’avons pas eu l’occasion de les voir. Mais les scènes de chasse sont certainement les plus spec¬
taculaires parce que ce sont celles qui se lient le plus à l’occupation constante des Pvgmées : chasse
à l’éléphant, à l’antilope, récolte du miel. Dans quelques cas, aux dires d’un informateur, les danseurs
en arrivent à un véritable délire hystérique. Ils croient vraiment chasser; ils parlent et prophétisent
leur chasse. Plus tard, ils ne se rappellent plus ce qu’ils ont dit. On ne peut s’empêcher de penser aux
Chamans sibériens.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
175
Les danses des Pygmées commencent généralement au coucher du soleil. Elles se poursuivent
souvent tard dans la nuit au clair de lune ou à la lueur de leurs torches de résine (Fig. 78). Elles
durent parfois la nuit entière. Lors de la fête organisée à l’occasion de la mort d’un éléphant, R. les
a vus danser toute la nuit sans arrêt, par trois couples se relayant.
En dehors des chants accompagnant les danses, on a signalé chez les Pygmées l’existence de
véritables mélopées, récits chantés généralement accompagnés d’une musique. Trilles en a donné de
nombreux exemples pour le Gabon et Seiwert en mentionne aussi chez les Bakola du Cameroun.
D’autres encore, plus récemment, ont été recueillis par G. Rouget dans la République centrafricaine.
Les Bakâ que nous avons interrogés ne connaissaient rien de tel. La coutume s’en est peut-être per¬
due chez eux, à moins qu’ils n’aient pas voulu comprendre.
Source : MNHN, Paris
176
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
CHAPITRE VIII
MENTALITÉ, COMMERCE, RELIGION
ET LINGUISTIQUE
Les faits étudiés dans ce chapitre traitent de particularités ethniques non moins importantes que
celles envisagées dans les chapitres précédents mais sur lesquelles nos observations, pour diverses rai¬
sons, n’ont pu être suffisamment poursuivies. Etant donné les changements qui ont transformé la vie
des Bakâ depuis 1947, il nous a paru cépendant intéressant d’en faire état malgré leur petit nombre
et le caractère incomplet des observations.
I. - MENTALITÉ
Un trait fondamental de la mentalité des Bakâ est leur sentiment d’indépendance : indépendance
des familles par rapport au campement où elles habitent, et qu’elles peuvent quitter quand elles veulent
et sans donner de raisons ; indépendance des enfants mariés qui, une fois la dot payée, peuvent rester
avec les parents ou aller s’installer ailleurs sans qu’on songe à les retenir ; indépendance vis-à-vis des
Noirs qu’ils méprisent, ceux-ci le leur rendant d’ailleurs.
Un autre sentiment est la peur qu’ils éprouvent à l’égard des autres hommes. Leur attitude trahit
cette crainte. Le Pygmée penche la tête, son regard se détourne de celui qui le fixe. Il ressemble à une
bête traquée qui cherche par où s’enfuir. Quand un étranger va pénétrer dans un campement, les femmes
disparaissent les premières et, passant par le trou de derrière la hutte, vont se cacher dans la forêt. Les
enfants et certains hommes en font souvent autant et l’on ne trouve plus dans le campement que
quelques Bakâ. Ce n’est qu’avec peine qu’on peut obtenir le retour des fugitifs.
Contrairement à ce qu’ont écrit quelques-uns, les Pygmées ne sont pas dépourvus d’intelligence
mais celle-ci s’applique exclusivement à ce qui concerne leur activité propre. Constamment occupés à
la recherche de leur nourriture, ils n’ont guère le temps d’utiliser leurs facultés mentales à des buts
spéculatifs.
Comme nous l’avons déjà dit, ils ne connaissent pas la guerre et il n’y a lutte ni avec les Noirs,
ni entre les campements ; en revanche, et comme il arrive généralement dans les petites communautés,
il peut y avoir dans l’intérieur même d’un campement, lutte entre deux individus. Ceci a surtout lieu
à cause des femmes. Quand un homme rentre de la chasse et s’il a quelque soupçon, il dit : « Il faut
que tout le monde sorte de sa hutte ». Et si quelqu’un sort d’une hutte qui n’est pas la sienne, c’est
un drame. Il y a combat à coups de lance pouvant aller jusqu’à mort d’homme. Leur jalousie s’étend
aussi aux biens matériels : lorsqu’on donne quelque chose à l’un d'eux, les autres protestent pour en
avoir autant.
Les Noirs accusent les Bakâ d’être voleurs et menteurs, mais comme ces derniers se considèrent
comme les « maîtres de la forêt », titre que leur reconnaissent les Noirs eux-mêmes qui ne sont arri¬
vés que beaucoup plus tard dans celle-ci, il est pour eux tout naturel de prendre leur nourriture là où
ils la trouvent, fût-ce dans les plantations de leurs voisins. Ils ne se font aucun scrupule à ce sujet;
ceci entraîne, le cas échéant, de violentes discussions avec les Noirs comme nous allons le voir.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
177
II. - COMMERCE AVEC LES NOIRS
Bien que très jaloux de leur indépendance vis-à-vis des Noirs, les Pygmées ont cependant établi
avec eux des relations de type commercial. Mais celles-ci, pendant longtemps, ne se sont effectuées
que sous la forme très spéciale du « troc muet ». Venant la nuit dans le village noir voisin, le Pygmée
déposait un quartier de viande devant la case d’un habitant. La nuit suivante, celui-ci mettait à la place
la denrée, sel ou bananes, qu’il jugeait correspondre au cadeau reçu. Si le Pygmée trouvait le marché
équitable, il emportait la marchandise ; s’il jugeait l’offre insuffisante, il n’v touchait pas et le villageois,
la nuit d’après, ajoutait quelque supplément.
Ce stade du troc muet était déjà en 1948 presque partout dépassé au Cameroun, bien que, dans
certaines régions, les Pygmées n’osaient encore venir que la nuit. Habituellement, les relations sont plus
étroites. Les Pygmées ont besoin de fer pour leurs lances, leurs haches et leurs briquets. S’ils se
refusent absolument à cultiver, ils n’en apprécient pas moins les bananes. Ils veulent du sel. Ils se sont
mis à fumer et réclament du tabac. Ils désirent des étoffes. Tout cela, ils ne peuvent l’avoir que par
l’intermédiaire des Noirs. Ceux-ci, d’autre part, sont mauvais chasseurs et ont besoin de viande. Ils
apprécient le miel mais ils n’ont pas l’habileté des Bakâ pour le recueillir. Tout un commerce s’effectue
ainsi, au bénéfice des deux parties.
Ce commerce ne se fait pas avec n’importe qui. Dans chaque campement, les Pygmées sont en
rapport avec un des Noirs du village voisin qui est leur intermédiaire attitré. Ce n’est qu’avec lui que
se font les échanges. Il leur demande de la viande, qu’ils lui apportent dans sa case. Il leur donne ou
leur fait donner ce dont ils peuvent avoir besoin. Mais il ne les commande pas. Même vis-à-vis de lui,
les Pygmées gardent leur indépendance. On dit habituellement, et les Noirs propagent volontiers ce
terme qui les flatte, que celui-ci est le « patron » des Pygmées. Il n’en est rien. Bien qu’ayant peur des
Noirs, les Pygmées les méprisent et se considèrent comme supérieurs à eux. Ils ne se gênent même
pas, s’ils manquent de nourriture, pour aller piller les plantations des Noirs. Ceci entraîne de longues
discussions dans lesquelles il n’est pas toujours possible de mettre d’accord les deux parties. En ce cas,
ils n’hésitent pas à cesser toute relation avec le village ou encore, solution qu’ils préfèrent parce qu’elle
met fin aux controverses, à abandonner leurs campements pour aller s’installer près d’un autre village
et y prendre un nouveau patron.
III. - RELIGION ET RITES MAGIQUES
La vie religieuse des Bakà est très peu connue et les quelques données publiées par Houssave
et Ternay sont à peu près les seules que nous possédions. Nos propres recherches, d’autre part, ne
pouvaient s’étendre à ce domaine qui aurait nécessité de trop longs séjours dans chaque campement
pour arriver à recueillir des renseignements sur ce sujet. Comme tous les Pygmees africains, les Bakâ
pensent que leur origine remonte à un être spécial sur la nature et les propriétés duquel leurs idées
sont très imprécises : ils lui donnent le nom de « Komba ». Mais ils ne paraissent pas absolument
fixés sur les modalités de cette création. C’est ainsi que, dans un campement, le chef déclarait que
« Komba » avait créé le Noir, le Pygmée, le Gorille et le Chimpanzé. Dans un autre, le chef affirmait
que « Komba » avait eu deux fils dont l’un était le père des Noirs, l’autre le père des Pygmées. Ce
dernier avait eu un fils qui en avait eu lui-même un autre et le chef ajoutait : « cet autre était mon
grand-père ». Une telle généalogie paraît assez courte...
A cet être, les Pygmées ne rendent aucun culte. Aucune cérémonie religieuse n’accompagne les
actes essentiels de la vie : la naissance, l’initiation, le mariage. Rien non plus pour la mort si ce n’est
que celle-ci est considérée comme maléfique puisque, on l’a vu, les Bakâ désertent le campement où
l’un d’eux est décédé.
Les Bakâ n’ont pas de sorciers mais ils ont parfois recours à un sorcier noir, soit pour certaines
guérisons, soit pour conjurer un sort. Ils pensent que certains d’entre eux peuvent se transformer en
Source : MNHN, Paris
178
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
animal, essentiellement panthère ou éléphant ; une telle transformation aurait lieu par méchanceté et
pour faire du mal à leurs voisins.
Les Pygmées ont une très grande peur de la foudre, qu’ils considèrent comme un phénomène
mystérieux, en raison du danger que représente la chute sur leurs campements des arbres abattus.
Mais des pratiques qui jouent chez eux un très grand rôle sont les rites de chasse dont beaucoup
leur sont du reste communs avec les Noirs, de sorte qu’on ne peut dire s’il y a ou non des emprunts
et dans quel sens ils auraient lieu. Celui qui accompagne la chasse à l’éléphant a déjà été décrit
(chap. VI, p. 164). De nombreux autres rites existent, sur lesquels les Pygmées se sont montrés très
réticents et pour lesquels nous n’avons eu que des informations trop fragmentaires pour être rap¬
portées ici.
IV. - LINGUISTIQUE
On sait que les linguistes ne sont pas d’accord sur l’existence, chez les Pygmées africains, d’une
langue spéciale. Beaucoup pensent qu’ils utilisent seulement une déformation d’une des langues ban-
toues de la région où ils habitent ; d’autres estiment qu’ils ont un langage propre mais qui, dans cha¬
cune de ces régions, aurait été altéré par la langue des tribus noires voisines. En ce qui concerne les
Bakâ, le seul travail qui ait abordé la question est celui de Houssaye et Ternay qui adoptent, sans
hésiter, la seconde opinion et publient d’ailleurs un très court lexique de la langue Bakâ 16 . Nous ne
sommes pas qualifiés pour traiter de ce problème, mais il nous a paru certain que la différence entre
le langage des Bakâ et ceux des Noirs voisins devait être marquée, un interprète entre les deux groupes
étant toujours nécessaire. Généralement, c’est parmi les Bakâ que se trouvait celui-ci.
Un autre fait constaté et que signalent d’ailleurs Houssaye et Ternay, est l’impossibilité pour les
Bakâ de compter plus loin que cinq, même quand il s’agit de dénombrer leurs propres enfants. Quand
on interrogeait sur ceux-ci le père de famille, il se bornait à faire mettre derrière lui ceux de ses
enfants qui étaient présents ; puis, parfois, courait après nous pour dire : « Il y a encore celui-ci, ou
celui-là ». Quand il s’agissait d’animaux, au-delà de cinq, ils se contentaient de dire « des ».
16. Un prêtre de Yaoundé, l’abbé Frédéric Esomha, qui paraissait bien connaître les Pygmées, nous a dit avoir relevé un impor¬
tant vocabulaire qu’il avait l'intention de publier et qui montrait l’extrême richesse de termes concernant tout ce qui touche la forêt, les
plantes et les animaux. A notre connaissance, cette publication n’a pas encore vu le jour. Par ailleurs, plusieurs recherches sur les déno¬
minations pygmées d’arbres et de plantes ont été faites par R. Letouzey (1964, 1966, 1970, 1975), dont un ouvrage, actuellement sous
presse, envisage le problème posé par les petits hommes de la grande forêt africaine : « Contribution de la Botanique au problème d’une
éventuelle langue pygmée •. Editions S.E.L.A.F.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
179
ANNEXE DÉMOGRAPHIQUE
Les données démographiques qui ont pu être recueillies concernent le recensement des Bakâ
dans la subdivision de Yokadouma-Moloundou pour les années 1935 et 1938 à 1945. Rassemblées dans
les tableaux I à XI, elles ont été établies par les divers chefs administratifs des régions considérées au
cours de leurs tournées périodiques d’inspection.
Le dénombrement de ces populations semi-nomades que sont les Pygmées n’est pas des plus
faciles et c’est ce qui explique l’extrême rareté des documents de cet ordre dans la littérature anthro¬
pologique. À notre connaissance, il n’y a eu jusqu’à présent que trois à quatre tentatives faites en vue
d’estimer — et encore très approximativement — la densité du peuplement pygmée dans quelques-unes
de leurs aires d’habitat. Le premier, Schebesta (1938) a fourni des statistiques se rapportant aux Bam-
buti de l’Ituri. Par la suite, l’un d’entre nous (H. V. Vallois, 1947-1949) publie des résultats sur les
Pygmées camerounais, avec estimation globale du nombre des Bakâ et des Bagielli. Presque au même
moment, Lalouel (1949) apporte des données similaires pour les Babinga des campements de la Likouala
au Congo-Brazzaville. Plus récemment enfin, Cavalli-Sforza (1968) recense les Pygmées dans les prin¬
cipaux villages de la sous-préfecture de Bambio en République centrafricaine.
Nous analyserons brièvement les quelques éléments qu’on peut dégager des tableaux qui suivent,
en les comparant dans la mesure du possible à ceux qui ont été publiés par les auteurs cités ci-dessus.
Mais, du point de vue démographique, il importe avant tout de ne considérer qu’avec une extrême pru¬
dence les statistiques concernant les Pygmées africains. De trop multiples causes d’erreur dont nous
signalerons au fur et à mesure les principales, de très importantes carences qu’il est souvent malaisé
de détecter, enfin maintes incertitudes inhérentes aux conditions dans lesquelles se sont opérés les
recensements font que ces statistiques ne constituent que des approches fort imparfaites pour tenter
d’apprécier le nombre de ces petits hommes” qui vivent dans la grande forêt africaine et qui, par leur
particularisme culturel et biologique, témoignent d’une remarquable adaptation à leur milieu. Pour
incomplètes et inexactes qu’elles soient, ces statistiques sont cependant les seuls documents un peu
moins incertains, un peu moins fantaisistes que les vagues appréciations numériques des premiers obser¬
vateurs, qui puissent nous renseigner sur la démographie d’une population, appelée à se transformer
plus ou moins profondément — sinon à disparaître — dans un avenir relativement proche. À ce titre
et malgré leurs imperfections, elles valent d’être publiées.
I. - STATISTIQUES GLOBALES
Quand on considère le recensement des Bakâ, année par année, sans distinction de sexe ni d’âge,
on est immédiatement frappé par les fluctuations dans le temps du nombre des Pygmées. Ainsi, dans
la région de Bangantou, subdivision de Moloundou, les Bakâ, au nombre de 1 195 sujets en 1938, ne
Source : MNHN, Paris
180
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
sont plus que 936 en 1939 pour remonter à 1 596 en 1940 (Tableau IV). Dans les trois années qui
suivent (Tableau VIII), leur évaluation croît régulièrement : 1 802 en 1941, 1 960 en 1942 et 1 997 en
1943. Puis en 1944, ils diminuent de nouveau avec seulement 1 829 individus, pour atteindre leur maxi¬
mum avec 2 132 sujets en 1945 (Tableau X). Dans la zone d’Essels-Djako (Tableaux III, IX et XI), où
les Pygmées sont moins nombreux, on peut relever des variations sensiblement identiques, mais sans
aucune orientation particulière dans le temps par rapport à la première région.
Ces modifications diachroniques des recensements des Bakâ ont été soulignées à plusieurs reprises
dans les rapports des responsables administratifs et on peut citer l’explication « opportuniste » que l’un
de ceux-ci en donne : « Je ne saurais mieux indiquer la réussite de la politique d’apprivoisement pour¬
suivie jusqu’à ce jour qu’en joignant le recensement total des Pygmées domiciliés sur les pistes ou la
rivière : 1 357 individus en octobre au lieu des 822 recensés en mars. Il est à présumer que d’autres
Pygmées vivant encore en forêt se joindront bientôt à ceux des villages construits et peut-être sera-t-il
possible d’atteindre le chiffre de 1 500 qui doit correspondre au nombre de Pygmées vivant dans la
subdivision de Moloundou. » (Cité par M. Rataboul dans son rapport d’octobre 1941). En réalité, plu¬
sieurs autres facteurs, moins sujets à caution que l’affirmation ci-dessus, entrent en jeu pour expliquer
cette instabilité des recensements et c’est souvent par d’autres rapports administratifs qu’on peut en
prendre conscience.
Quand il s’agit des Pygmées, il ne faut pas oublier en effet que ceux qui pouvaient être vus par
les agents du recensement ne comprenaient que les Bakâ qui s’étaient placés volontairement sous la
dépendance d’un « patron » noir avec lequel ils pratiquaient, plus ou moins régulièrement, un certain
genre de commerce. Mais il y a aussi tous ceux qui vivaient encore à cette époque en pleine forêt,
presque sans relation avec les Noirs et, toujours d’après M. Rataboul, il est très vraisemblable de
penser qu’il devait y avoir entre 1940 et 1945 beaucoup plus de Bakâ que les recensements n’en
laissaient apparaître, « en particulier entre la piste Bangantou et la Sangha d’une part, entre la Boumba
et le Dja d’autre part ». Si en plus on tient compte de l’extrême individualisme qui caractérise ces
petits hommes de la forêt aussi bien à l’intérieur de leur propre groupe que vis-à-vis des Noirs (cf.
partie ethnographique, chap. I), si on rappelle que, même lorsqu’ils se sont installés près d’un village,
ils peuvent partir très loin pendant des semaines, voir des mois, pour la grande chasse, ou encore qu’ils
sont enclins fréquemment à abandonner sous divers prétextes tel campement, tel village pour s’installer,
quelquefois fort loin et pour plusieurs décades — quand ce n’est pas définitivement —, on comprendra
que leur dénombrement ne puisse être que d’une approximation fort relative.
Une dernière remarque enfin renforcera encore, s’il est possible, les incertitudes qui entravent
toute connaissance un peu exacte de la démographie pygmée. Au fait que les « patrons » noirs, auxquels
on s’adresse pour le dénombrement, ou ne savent pas exactement la quantité de sujets Bakâ qui
dépendent de leur village, ou la falsifie intentionnellement pour se donner de l’importance, s’ajoute
l’incapacité notoire des Pygmées à compter au-delà de 4 ou 5 et par conséquent l’impossibilité pour
eux de savoir précisément le nombre de leurs enfants.
Compte tenu de ces restrictions — et il y en a maintes autres —, il semble cependant qu’on
puisse tirer quelques renseignements des chiffres rassemblées dans les tableaux suivants, en particulier
sur les proportions des sexes, des enfants et des vieillards.
II. - PROPORTIONS DES HOMMES ET DES FEMMES
Afin de pouvoir comparer les données des Bakâ à celles des Babinga et des Bambuti, en ce qui
concerne la proportion des sexes l’un par rapport à l’autre, nous calculerons d’une part les pourcen¬
tages d’hommes et de femmes, de garçons et de filles comme l’ont fait Schebesta et Cavalli-Sforza,
d’autre part le sex ratio, c’est-à-dire le nombre d’hommes pour 100 femmes, comme l’a fait Lalouel.
Les résultats sont indiqués ci-dessous, d’après les chiffres des tableaux I pour 1935, II pour 1939,
VI pour 1940, VIII pour 1941-42-43, X pour 1944-45.
Source : MNHN, Paris
LES PYGMÉES
BAKÂ DU
CAMEROUN
% H
% F
Sex ratic
1935
enfants
47,8
52,1
91,1
adultes
48,5
51,4
94,3
1939
enfants
50,0
50,0
100,0
adultes
45,9
54,0
85;i
1940
enfants
51,2
48,8
106,0
adultes
50,9
49,0
101,8
1941
enfants
50,5
49,5
101,9
adultes
47,8
52,2
91,6
1942
enfants
49,8
50,1
99,3
adultes
48,9
51,1
95,6
1943
enlants
48,5
51,4
94,4
adultes
49,0
50,9
96,1
1944
enfants
46,9
53,0
88,5
adultes
46,6
53,4
87,2
1945
enfants
49,4
50,5
97,7
adultes
48,3
51,6
93,5
Dans l’ensemble, et mises à part les années où l’on peut constater de légères fluctuations des
rapports numériques entre les deux sexes, le nombre des femmes est supérieur à celui des hommes
aussi bien chez les enfants que chez les adultes. Schebesta trouve un résultat identique pour les Bam-
buti de l’Ituri, avec 52% de filles contre 48% de garçons et 51,1% de femmes contre 48,9% d’hommes.
Chez les Babinga de la région de Bambio en République centrafricaine, les statistiques de Cavalli-
Sforza montrent également la supériorité numérique du sexe féminin chez les enfants (54,9% de filles;
45% de garçons) mais, parmi les adultes, les hommes (50,8%) sont un peu plus nombreux que les
femmes (49,1%). Quant aux Babinga du Bas-Oubangui, ils se caractérisent d’après Lalouel par un
sex ratio nettement en faveur des hommes : 105 chez les enfants et 112 chez les adultes.
III. - PROPORTION DES ENFANTS ET DES VIEILLARDS
Comme nous l’avons déjà dit, il s’avère très difficile de relever avec un minimum de garanties
le nombre d’enfants par famille. Chez les Bakâ, nous ne pouvons tenir compte que de ceux qui sont
vivants car le Pygmée, qui a déjà bien du mal à dénombrer ses descendants en vie, est le plus souvent
totalement incapable de se souvenir s’il a eu des enfants morts à la naissance ou en bas âge.
De 1935 à 1945, les taux des enfants par rapport à l’ensemble des sujets recensés varient de
61,2% à 65,8%. Ce sont des valeurs élevées qui se rapprochent de celles qui ont été publiées par
Schebesta (63,2% à 67%). Elles constituent une appréciation approximative de la fécondité de la femme
pygmée que l’on peut compléter en donnant le nombre moyen d’enfants vivants par femme : 1,6 à 1,9
suivant les régions et les années. Les résultats de Cavalli-Sforza, avec 1,2 enfants par femme chez les
Babinga de Bambio, sont un peu inférieurs aux nôtres mais ceux de Schebesta pour les Bambuti leur
sont au contraire supérieurs (1,5 à 2,4). Si l’on rappelle qu’il y a dans ces populations une forte mor¬
talité infantile et que les statistiques concernant les enfants vivants eux-mêmes sont sous-estimées,
on peut avancer avec certitude la grande fécondité de la femme pygmée, fait qui a d’ailleurs été
reconnu par la plupart des observateurs et qui constitue une des principales raisons pour lesquelles
les Noirs aiment à les prendre pour épouses.
Si les Bakâ ont beaucoup d’enfants, ils n’ont en revanche que très peu de vieillards. Ceux-ci
sont pratiquement absents sur les statistiques de 1935 à 1939. On en voit apparaître quelques-uns en
1940 dans certains villages des régions de Bangantou (6 hommes pour 879 adultes des deux sexes) et de
Boumba-Ngoko (2 hommes pour 668 adultes). Leur nombre augmente faiblement dans la zone de Ban-
gantou-Bomane en 1941 (9 hommes, 2 femmes pour 981 adultes), 1942 (14 hommes, 4 femmes pour
1041 adultes), 1943 (12 hommes, 4 femmes pour 943 sujets) et 1945 (26 hommes, 19 femmes pour
Source : MNHN, Paris
182
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
1 045 sujets). Ceci nous donne en moyenne des variations de 0,9% à 2,4% chez les vieillards mascu¬
lins, de 0,2% à 1,8% chez les vieillards féminins. D’après ces chiffres, il semble que les hommes
Bakâ atteignent plus facilement que les femmes un âge relativement avancé. À ceci, ajoutons qu’au
cours de notre enquête, nous n’avons effectivement rencontré qu’un nombre infime de sujets dont l’âge
paraisse au jugé dépasser la soixantaine. Nous n’avons presque pas de renseignements sur ce point dans
les documentations de comparaison, Schebesta étant le seul à indiquer pour les Bambuti un âge moyen
de 27 à 30 ans.
Source : MNHN, Paris
Tableau I
RECENSEMENT DES BAKÂ 1935
Subdivision de Moloundou - Région de boumba-Ngoko.
VILLAGES
H. !
F. *
G. *
F. 1 V.H. * V.F. 1
TOTAL
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1 l
1 i
1 l - J - I
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BRAZZAVILLE
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659
Tableau II
RECENSEMENT DES BAKÂ 1939
Subdivision de moloundou - Région de yokadouma.
VILLAGES
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V.H. : V.F.
TOTAL
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17 ;
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Source : MNHN, Paris
Tableau III
1
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LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
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RECENSEMENT DES BAKÂ 1940
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26
Subdivision de Moloundou -
KESSOK
1 5
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1 -
31
RÉGION DE BOUMBA-NGOKO.
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27
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RECENSEMENT DES BAKÂ 1940
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Subdivision de Moloundou -
Région de Boumba-Ngoko.
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Tableau VII
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RECENSEMENT DES BAKÂ 1940
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453
Source : MNHN, Paris
RECENSEMENT DES BAKA
I
!
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN 187
RECENSEMENT DES BAKÂ
188
H. V. VALLOIS ET P. MARQUER
RECENSEMENT DES BAKÂ
Tableau XI
LES PYGMÉES BAKÂ DU CAMEROUN
191
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17. Du point de vue de l’anthropologie physique, cette bibliographie indique les travaux essentiels concernant le Pygmée africain
vivant, mais les références se rapportant au seul squelette seront consultées dans une publicauon antérieure (P. Marquer, 1972); au
point de vue de l’ethnographie ne figurent que les travaux qui ont été cités au cours de cet ouvrage.
Source : MNHN, Paris
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Source : MNHN, Paris
PLANCHES
Pl. I. — En haut : campement pygmée (Nord du Dja).
Au milieu à gauche : scène de chasse mimée par un danseur isolé.
Au milieu à droite : groupe d’enfants et de femmes devant une hutte en cours d’achèvement.
En bas à gauche : Baka’ en position d'attaque sur un éléphant.
En bas à droite : campement pygmée (piste de Bangantou).
Source : MNHN, Paris
PLANCHE I
Source : MNHN, Paris
Pl. II. — En haut : groupe de femmes et d’enfants (Sud du Dja).
En bas à gauche : jeune couple Bakâ.
En bas à droite : deux Baka prêts à partir pour la chasse.
Source : MNHN, Paris
PLANCHE II
Source : MNHN, Paris
Pi- III. — En haut à gauche
En haut à droite :
En bas à gauche :
En bas à droite :
: vieux Baka avec sa lance (piste de Bangantou).
Bakâ de la région de Ngounté.
deux Baka d'un campement situé entre Abong-Mbang et Messaména.
le vieux « Kanga », Bakâ d’un campement de la région de Biwala.
Source : MNHN, Paris
PLANCHE III
Source : MNHN, Paris
Pl. IV. — En haut à gauche : femme Bakâ portant son enfant (Sud du Dja).
En haut à droite : femme Baka’ devant sa hutte avec ses enfants (Nord du Dja).
En bas à gauche : groupe de Bakâ (piste de Bangantou).
En bas à droite : couple de Bakâ avec leur enfant (Sud du Dja).
PLANCHE IV
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
IMPRIMERIE NATIONALE
6 564 0146 84
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
ÉDITIONS DU MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
En vente à la Bibliothèque centrale du Muséum,
38, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, 75005 Paris
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Annuaire du Muséum national d Histoire naturelle (paraît depuis 1939).
Archives du Muséum national d’Histoire naturelle (depuis 1802. In-4°, sans périodicité).
Bulletin du Muséum national dHistoire naturelle (depuis 1895 ; 4 livraisons par an).
Grands naturalistes français (depuis 1952. Sans périodicité).
Mémoires du Muséum national d’Histoire naturelle (depuis 1936. Depuis 1950, nouvelle série en 3
(puis 4) parties : A. Zoologie ; B. Botanique ; C. Sciences de la terre ; D. Sciences physico-chi¬
miques. Sans périodicité).
Notes et Mémoires sur le Moyen-Orient (depuis 1933. In-4°, sans périodicité).
Publications du Muséum national d’Histoire naturelle (depuis 1933. Sans périodicité).
PUBLICATIONS DES LABORATOIRES DU MUSÉUM
En vente à l’adresse de chaque laboratoire
Bulletin du Laboratoire maritime de Dinard (Ille-et-Vilaine). Depuis 1928.
Objets et Mondes. La revue du Musée de l’Homme. Directeur : M. J. Millot, Palais de Chaillot, 75116 Paris ;
depuis 1961 ; trimestriel.
Mammalia. Morphologie, Biologie, Systématique des Mammifères. Directeur : M. J. Dorst, Labora¬
toire de Zoologie des Mammifères, 55, rue Buffon, 75005 Paris; depuis 1936; trimestriel.
Index Seminum Horti parisiensis. Service des Cultures, 61, rue Buffon, 75005 Paris; depuis 1822;
échange.
.Journal d Agriculture tropicale et de Botanique appliquée, suite de Revue internationale de Botanique
appliquée et d Agriculture coloniale, depuis 1954. Laboratoire d’ethnobotanique, 57, rue Cuvier,
75005 Paris.
Adansonia (suite aux Notulae Systematicae). Directeur : M. A. Aubréville, Laboratoire de Phanéro-
gamie, 16, rue Buffon, 75005 Paris; sans périodicité.
Revue Algologique. Directeur : M. R. Lami, Laboratoire de Cryptogamie, 12, rue Buffon, 75005 Paris ;
depuis 1924.
Revue Bryologique et Lichénologique. Directeur : M me V. Allorge, Laboratoire de Cryptogamie ; depuis
1874. —
Revue de Mycologie. Directeur : M. Roger Heim, Laboratoire de Cryptogamie ; depuis 1928.
Cahiers de La Maboké. Directeur : M. Roger Heim, Laboratoire de Cryptogamie, 12, rue Buffon,
75005 Paris; depuis 1963.
Pollen et Spores. Directeur : M me Van Campo, Laboratoire de Palynologie, 61, rue Buffon, 75005 Paris ;
depuis 1959 ; semestriel.
Source : MNHN, Paris