MEMOIRES
DU MUSÉUM
NATIONAL
D’HISTOIRE
NATURELLE
ZOOLOGIE
TOME 146
1990
Christian Erard
Écologie et comportement
des gobe-mouches
(Aves : Muscicapinae,
Platysteirinae, Monarchinae)
du Nord-Est du Gabon
Volume 2 : Organisation sociale et écologie
de la reproduction des Muscicapinae
Source : MW
MÉMOIRES DU MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
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R édacteurs (Editors) : P. Bouchet, A. Dubois, C. Erard
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R édaction : 57, rue Cuvier
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relle publient des travaux originaux majeurs (100
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Bibliothèque Centrale Muséum
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Écologie et comportement des gobe-mouches (Aves : Muscicapinae, Platysteirinae, Monarchinae) du
Nord-Est du Gabon.
Volume 1 : Morphologie des espèces et organisation du peuplement. Mém. Mus. natn. Hist. nat., (A)
138 : 1-256 (1987). Paris. ISBN 2-85653-142-3.
Source : MNHN, Paris
Écologie et comportement des gobe-mouches
(Aves : Muscicapinae, Platysteirinae, Monarchinae)
du Nord-Est du Gabon
Volume 2 : Organisation sociale et écologie de la reproduction des Muscicapinae
Source : MNHN, Paris
ISBN : 2 - 85653 - 178-4
ISSN : 0078-9747
© Éditions du Muséum national d’Histoire naturelle, Paris, 1990.
Source : MNHN, Paris
MÉMOIRES DU MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
SÉRIE A
ZOOLOGIE
TOME 146
Christian ERARD
Muséum national d’Histoire naturelle
Laboratoire de Zoologie, Mammifères et Oiseaux
55, rue Buffon
75005 Paris
ECOTROP, C.N.R.S.
et comportement des gobe-mouches
(Aves : Muscicapinae,
Platysteirinae, Monarchinae)
du Nord-Est du Gabon
Volume 2 : Organisation sociale
et écologie de la reproduction des Muscicapinae
EDITIONS
DU MUSÉUM
PARIS
1990
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
SOMMAIRE
Pages
Résumé. I*
Abstract. 15
INTRODUCTION. 19
SITES ET MÉTHODES D’ÉTUDE. 21
CARACTÉRISTIQUES SOCIO-ÉCOLOGIQUES DES ESPÈCES COMPOSANT
LE PEUPLEMENT DES MUSCICAPINAE
Muscicapa striata
Unité sociale. 23
Territorialité. 23
Vocalisations. 24
Nidification . 29
Mue. 32
Production et mortalité. 32
Muscicapa cassini
Unité sociale. 32
Territorialité. 32
Vocalisations. 34
Nidification. 44
Mue. 53
Production et mortalité. 53
Muscicapa sethsmithi
Unité sociale. 53
Territorialité. 53
Vocalisations. 55
Nidification. ^
Mue. 23
Production et mortalité. 24
Muscicapa epulata
Unité sociale. 24
Territorialité. 24
Vocalisations. 26
Nidification. 83
Mue. 84
Muscicapa olivascens
Unité sociale. 84
Territorialité. 84
Vocalisations. 85
Nidification. 89
Mue. 9 3
Muscicapa caerulescens
Unité sociale. 93
Territorialité. 93
Source : MNHN, Paris
Vocalisations. 94
Nidification. 96
Mue. 97
Myioparus griseigularis
Unité sociale. 97
Territorialité. 97
Vocalisations. 99
Nidification. 102
Mue. 103
Myioparus plumbeus
Unité sociale. 103
Territorialité. 103
Vocalisations. 103
Nidification. 104
Mue. 106
Pedilorhynchus comitatus
Unité sociale. 106
Territorialité. 106
Vocalisations. 107
Nidification. 110
Mue. 111
Artomyias fuliginosa
Unité sociale. 112
Territorialité. 112
Vocalisations. 114
Nidification. 121
Mue. 122
Stizorhina fraseri
Unité sociale. 122
Territorialité. 123
Vocalisations. 126
Nidification . 141
Mue. 146
Longévité. 147
Fraseria ocreata
Unité sociale. 147
Territorialité. 148
Vocalisations. 152
Nidification. 170
Mue. 173
Production et mortalité. 174
Fraseria cinerascens
Unité sociale. 174
Territorialité. 174
Vocalisations. 177
Nidification . 185
Mue. 192
Production et mortalité. 193
Source : MNHN, Paris
DISCUSSION
CARACTÉRISATION SOCIO-ÉCOLOGIQUE DU PEUPLEMENT
DE MUSCICAPINAE DU NORD-EST DU GABON
Patterns socio-écologiques émergeant des comparaisons d’ordre systématique
Comparaisons intergénériques. 195
Remarques taxinomiques . 195
Remarques éco-éthologiques. 196
Territorialité. 196
Vocalisations. 197
Rondes. 199
Reproduction. 199
Comparaisons intragénériques. 203
Patterns socio-écologiques émergeant des comparaisons basées sur les habitats
FRÉQUENTÉS
Caractéristiques des espèces liées au bord de l’eau. 204
Caractéristiques des espèces habitant les formations végétales secondaires. 206
Caractéristiques des espèces de forêt primaire. 207
Patterns émergeant des comparaisons basées sur les systèmes sociaux. 208
Caractéristiques des espèces qui constituent des couples monogames. 208
Nourrissage de cour et rôle du mâle. 209
Monogamie permanente. 210
Le cas d'Artomyias fuliginosa : polygamie versus reproduction différée . 212
Reproduction coopérative. 214
Le cas de Fraseria ocreata : la vie en groupe. 215
CONCLUSION . 219
Remerciements. 222
Références bibliographiques. 223
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
RÉSUMÉ
ERARD, C., 1990.07.27. ÉCOLOGIE ET
COMPORTEMENT DES GOBE-MOUCHES
(AVES : MUSCICAPINAE, PLATYSTEIRI-
NAE, MONARCHINAE) DU NORD-EST DU
GABON. 2. Organisation sociale et écologie de la
reproduction des Muscicapinae. Mém. Mus. natn.
Hist. nat., (A), 146 : 1-233. Paris ISBN :
2-85653-178-4.
Publié le 27 juillet 1990.
Ce second volume sur l’éco-éthologie des
gobe-mouches du Nord-Est du Gabon ne traite
que des Muscicapinae (13 espèces).
La première partie définit les caractéristiques
socio-écologiques de chaque espèce. Elle est
certes très descriptive mais jusqu’à présent fort
peu de choses avaient été écrites sur la biologie
de ces divers gobe-mouches. Pour chaque espèce
est présenté ce que l’on sait : 1) de l’organisa¬
tion sociale, 2) de l’utilisation du domaine vital,
3) des comportements posturaux et vocaux liés à
la territorialité, à la reproduction et, d’une
manière générale, aux relations entre partenaires
sociaux, 4) de la reproduction (saisonnalité,
choix des sites de nidification, nid, ponte, incuba¬
tion, élevage des jeunes, rôles des partenaires...),
5) de la mue, 6) de la production, de la mortalité
et des autres éléments de la cinétique démogra¬
phique.
La seconde partie examine les divers patterns
socio-écologiques décelables à la confrontation
des espèces entre elles sur une base taxinomique,
en fonction des milieux fréquentés et, enfin, selon
le système social adopté.
La prise en compte des comportements postu¬
raux et vocaux, ainsi que des modalités d’exploita¬
tion du territoire, corrobore nos précédentes
conclusions selon lesquelles Pedilorhynchus et
Artomyias sont bien des Muscicapa, et que
Stizorhina serait un Turdinae, non pas un Musci¬
capinae.
Muscicapa cassini, M. sethsmithi, M. olivas-
cens, Myioparus griseigularis, Artomyias fuligi-
nosa (beaucoup mais pas tous), Stizorhina fra-
seri, Fraseria ocreata et F. cinerascens établissent
des territoires qui demeurent stables d’un cycle
annuel à l’autre. En revanche, Muscicapa striata,
M. epulata, M. caerulescens, Myioparus plum-
beus, Pedilorhynchus comitatus et certains Arto¬
myias fuliginosa occupent des territoires dont la
localisation fluctue d’une année sur l’autre, par¬
fois même entre deux phases de reproduction au
cours d’un même cycle annuel.
Les diverses espèces se répartissent le long
d’un gradient d’exploitation du territoire allant
du stationnement prolongé sur de petites sur¬
faces à des déplacements incessants sur la tota¬
lité de la surface occupée et défendue par l’unité
sociale. Si les prospecteurs des feuillages se
placent à cette dernière extrémité du gradient, les
chasseurs à l’affût, en revanche, se répartissent
tout au long de celui-ci.
Au plan des vocalisations, il existe une sépara¬
tion nette entre les chants selon qu’ils assurent
une fonction territoriale ou sexuelle, les premiers
apparaissant plus stéréotypés que les seconds qui
s’avèrent plus variables et plus graduels. Le
phénomène de double voix (deux fréquences
indépendantes émises simultanément) est répandu
chez les espèces étudiées et plus particulièrement
chez Fraseria cinerascens. Cette particularité bio¬
acoustique pourrait faciliter la reconnaissance
individuelle. De fait, chez les Myioparus et
Stizorhina, dont certaines émissions vocales
montrent des caractéristiques individuelles ba¬
sées sur le pattern de modulation de la fréquence
et/ou le découpage temporel, l’utilisation de la
double tonalité n’a pas été observée.
La reproduction s’effectue de manière saison¬
nière. La plupart des espèces nichent de sep¬
tembre-octobre à mars, mais le déroulement de
la nidification présente souvent des pics au début
des pluies, en septembre-octobre, et durant la
petite saison sèche, de la mi-décembre à la mi-
février. La mue s’effectue en mars-avril ; la
variabilité de son déclenchement apparaît plus
faible que celle du début de la reproduction.
Les nids des Muscicapinae des forêts du Nord-
Source : MNHN, Paris
12
CHRISTIAN ERARD
Est du Gabon ne diffèrent guère de ceux des
gobe-mouches et petits Turdinae paléarctiques.
Ils divergent davantage par la situation dans
laquelle ils sont placés : les nids à ciel ouvert ne
sont pas dissimulés mais sont installés hors
d’atteinte des prédateurs cheminant dans la
végétation.
La ponte ne comporte généralement que deux
œufs, sauf chez Fraseria ocreata qui vit en
groupes et dont la ponte compte habituellement
trois œufs. Les secondes pontes normales et les
pontes de remplacement apparaissent relative¬
ment rares. Il semblerait que les couples dont
la reproduction échoue en septembre-octobre
n’effectuent pas d’autre tentative de nidification
avant la mi-décembre, jusqu’à début mars. Les
jeunes restent longtemps avec leurs parents,
l’émancipation s’avérant tardive par rapport à ce
que l’on observe en milieu tempéré. Les durées
d’incubation et d’élevage au nid ne diffèrent pas
de celles que l’on connaît dans les régions
paléarctiques. En revanche, les nourrissages au
nid sont moins fréquents, correspondant soit à
des proies de taille plus importante, soit à un
plus grand nombre de proies par visite. Si
l’incubation est, chez les Muscicapinae étudiés, le
fait de la femelle seule, l’élevage est assuré par
tous les membres de l’unité sociale.
Deux espèces sont liées au bord de l’eau :
Muscicapa cassini et Fraseria cinerascens. Elles y
établissent des territoires linéaires qui ne sont
toutefois pas de surface équivalente, par rapport
à la taille des oiseaux. La raison paraît résider
dans les différences que montrent ces deux
espèces dans leurs comportements de chasse et
leurs régimes alimentaires. F. cinerascens exclut
territorialement M. cassini. Les deux espèces
paraissent être en compétition pour les sites de
nidification, découverts par la baisse des eaux
lors de la petite saison sèche.
À part Artomyias fuliginosa qui constitue des
clans familiaux caractérisés par une relative
stabilité spatio-temporelle, les Muscicapinae des
milieux secondaires forment des unités sociales
instables, notamment des couples soumis à re¬
nouvellement annuel et qui s’installent sur des
territoires temporaires, calquant apparemment
leur distribution sur celle des ressources. Les
espèces ne sont pas abondantes. Néanmoins des
populations flottantes existent. Bien qu’elles ne
soient vraisemblablement que peu importantes,
elles confortent cependant l’idée d’une régulation
de la densité par la territorialité. Le peu que nous
en sachions montre que la production de ces
Muscicapinae des formations secondaires est
faible ; autrement dit, en dépit des rapides
modifications saisonnières et annuelles des mi¬
lieux qu’elles fréquentent, les espèces ne maximi¬
sent aucunement leur taux de reproduction.
Contrairement à ceux des formations secon¬
daires, les Muscicapinae de la forêt primaire
réalisent des unités sociales très stables, occupant
des territoires fixes et montrent les caractéris¬
tiques des stratèges de type « K ». Les vocalisa¬
tions des Muscicapinae (et plus particulièrement
des Muscicapa s. /.) de forêt ne correspondent
pas à celles que laisseraient attendre les théories
relatives à l’adaptation des signaux acoustiques à
circuler dans le milieu fermé que constitue la
forêt dense.
Les espèces vivant en couples, principalement
lorsqu’il s’agit de couples stables, montrent de
très étroites relations entre partenaires, basées
notamment sur de grandes possibilités de recon¬
naissance individuelle acoustique. Ces interac¬
tions faciliteraient, à court terme, la coordination
spatio-temporelle des activités des partenaires et,
à long terme, la synchronisation de leurs disposi¬
tions à la reproduction. Le facteur nourriture
paraît jouer un rôle important dans la biologie
de la reproduction. Ainsi, chez la plupart des
espèces étudiées, le mâle fournit à la femelle, à
l’occasion du nourrissage de cour, un complé¬
ment énergétique substantiel avant la ponte et
durant l’incubation. Les relations mâle-femelle
nous ont toujours paru appuyées sur la facilita¬
tion de l’accès à la nourriture et sur la défense
contre les prédateurs. Diverses hypothèses rela¬
tives au maintien des couples pérennes sont
envisagées. Ainsi, les liens permanents entre les
partenaires renforceraient l’apprentissage social
en matière de recherche alimentaire, de risques
de prédation et de conditions du milieu avec les
contraintes que ces dernières exercent sur la
reproduction. Ceci permettrait aussi de con¬
naître, et ainsi d’obtenir, les meilleurs sites de
nidification. Les partenaires, ayant acquis mu¬
tuellement une bonne connaissance des compor¬
tements individuels de chacun, pourraient ainsi
mieux synchroniser leurs cycles reproducteurs
afin de répondre plus efficacement aux condi¬
tions du milieu favorables à la nidification quand
elles se présentent.
Artomyias fuliginosa fréquente les formations
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
13
secondaires mais les habitats où il s’installe
montrent une évolution relativement lente. Les
unités sociales sont des trios d’adultes et/ou des
clans familiaux (dispersion différée des jeunes)
qui occupent des territoires relativement stables
et qui pratiquent la reproduction coopérative.
Dans la population, les individus pourraient être
soumis aux effets conjugués d’une faible disper¬
sion et d’une reproduction différée, peut-être
aussi de la polygamie. Le système social adopté
serait avantageux pour les jeunes en ce qu’il leur
permettrait de demeurer sur le territoire des
adultes sans encourir les risques d’éviction en
devenant errants ; il serait également avantageux
pour les adultes qui bénéficieraient d’une aide à
la reproduction de la part de leurs jeunes,
lesquels recevraient un long apprentissage social
du milieu et des conditions de la nidification.
Fraseria ocreata vit essentiellement en groupes,
sinon en clans familiaux organisés autour d’un
couple ou d’un trio d’adultes. Le territoire varie
en surface, en fonction du nombre d’individus.
Tous les membres de l’unité sociale le défendent,
de même qu’ils participent à la construction du
nid, à l’alimentation de la couveuse et à l’élevage
des jeunes. Dans le groupe, le couple dominant
change selon les secteurs du territoire commu¬
nautaire lequel apparaît comme une juxtaposi¬
tion de territoires de couples dont la territoria¬
lité ne s’exprime pas sous la forme d’une exclu¬
sion spatiale mais d’une dominance sociale. La
reproduction des sous-unités paraît échelonnée
au long du cycle annuel.
La conclusion générale insiste plus particuliè¬
rement sur les aspects qu’il conviendrait d’abor¬
der de manière approfondie, notamment la
nécessité d’envisager des éléments d’alternative à
la compétition dans la structuration des peuple¬
ments d’oiseaux des forêts tropicales, particuliè¬
rement la prédation. Est aussi soulignée la
nécessité de mener des études basées sur une
connaissance précise des régimes alimentaires et
des patterns d’abondance et de distribution des
ressources telles que celles-ci sont accessibles à
chaque espèce.
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
ABSTRACT
ERARD, C., 1990.07.27. ÉCOLOGIE ET
COMPORTEMENT DES GOBE-MOUCHES
(AVES : MUSCICAPINAE, PLATYSTEIRI-
NAE, MONARCHINAE) DU NORD-EST DU
GABON. 2 : Organisation sociale et écologie de la
reproduction des Muscicapinae. Mém. Mus. natn.
Hist. nat., (A). 146 : 1-233. Paris ISBN :
2-85653-178-4.
Published 27 July 1990.
Ecology and behaviour of flycatchers (Aves :
Muscicapinae, Platysteirinae, Monarchinae ) in
N.-E. Gabon. 2 : Social organization and breeding
ecology of Muscicapinae.
This second volume on the ecology and be¬
haviour of North-east Gabon flycatchers is de-
voted to the Muscicapinae, thirteen species of
which live in the study area.
The first part deals with the socio-ecological
characteristics of each species. It is indeed very
descriptive, but little had been reported so far on
the biology of these flycatchers. Species accounts
deal successively with 1) social organization,
2) territory exploitation, 3) postural and vocal
displays used for territory holding, breeding, and
most generally relations between social partners,
4) breeding (laying seasonality, sélection of breed¬
ing sites, nest, clutch-size, incubation, feeding of
the young, parental rôles), 5) moult, 6) produc¬
tion of young, adult mortality, and other démo¬
graphie characteristics.
The second part attempts to identify the socio-
ecological patterns emerging from interspecific
comparisons based on taxonomy, habitat sélec¬
tion and social structures.
Behavioural and territory utilization patterns
confirm our previous conclusions that Pedilo-
rhynchus and Artomyias do belong to genus
Muscicapa, and that Stizorhina is most probably
a Turdinae.
Muscicapa cassini, M. sethsmithi, M. olivas-
cens, Myioparus griseigularis, most (but not ail)
Artomyias, Stizorhina fraseri, Fraseria ocreata
and F. cinerascens occupy from one year to the
next stable territories. On the other hand, Musci¬
capa striata, M. epulata, M. caerulescens, Myio¬
parus plumbeus, Pedilorhynchus comitatus, and
some Artomyias fuliginosa change territories not
only every year, but also between the successive
breeding phases of a same annual cycle.
The various Muscicapine species are distri-
buted along a gradient of territory utilization
ranging from the continuous use of very re-
stricted foraging areas to extensive search over
the whole territory. Ail foliage gleaners are
extensive foragers, whereas sit-and-wait foragers
are distributed along the whole gradient of
territorial use.
Sexual songs differ from territorial ones, the
latter being more stereotyped than the former
which are more variable and graded. Most
species, especially Fraseria cinerascens use “ two-
voice ” vocalizations, two independent sounds
being simultaneously emitted. This peculiarity
might well help individual récognition. Thus
Myioparus and Stizorhina whose songs and calls
show individual variations in frequency modula¬
tion and temporal patterning, apparently do not
use double tones in their vocalizations.
Breeding is seasonal. Most species breed from
September-October to March, but peaks do
occur in September-October at the beginning of
the rains, and from mid-December, to mid-
February during the short dry season. Moult
takes place in March-April and its timing is less
variable than that of breeding.
The nests of N. E. Gabon forest Muscicapines
do not differ much from those built by Palearctic
flycatchers and small Turdines, but are differ-
ently located. Open-site nests are not hidden but
placed in such a way that they are out of reach of
potential predators.
Clutch-size is usually two, though Fraseria
ocreata, a group living species, lays generally
three eggs. Normal second clutches, and replace¬
ment clutches, are rather uncommon. Birds
experiencing nesting failure in September-Octo-
Source : MNHN, Paris
16
CHRISTIAN ERARD
ber do not renest until mid-December-early
Mardi. Young remain a long time with their
parents, their émancipation taking place much
later than in temperate species. Incubation and
fledging periods are the same as in the Paleartic
régions. On the other hand, feeding visits to the
nest are less frequent, prey being larger, or the
mean number of prey per visit being greater.
Eggs are incubated by the female only, but
young are fed either by both parents or by ail
members of the social group.
Two species Muscicapa cassini and Fraseria
cinerascens are restricted to riversides, along
which they both establish linear territories. How-
ever, the size of the territory is not the same in
the two species, this being apparently due to
différences in species-specific foraging behaviour
and diet ; M. cassini is territorially excluded by
F. cinerascens. Both species may compete for the
same breeding sites, that are only made available
when water levels are low, especially during the
short dry season.
Except for Artomyias fuliginosa which lives in
permanent and stable social groups, ail other
second-growth Muscicapines live in unstable
social groups ; this is particularly the case for
those species living in pairs whose mates change
every year, and which occupy temporary territo¬
ries, in keeping with changes in resources distri¬
bution. Muscicapine populations are not at ail
numerous. Nevertheless some “ floaters ” do
exist ; although probably not very numerous
they suggest some density régulation through
territoriality. To the best of our knowledge, the
production of the second-growth Muscicapines
supports the view that, in spite of the rapid
annual and seasonal modifications of their habi¬
tats, the species do not maximize their breeding
rate.
Contrary to second-growth species, those Mus¬
cicapines living in the undisturbed forest live in
very stable social units settled on fixed territories,
and are K strategists. Their vocalizations (espe¬
cially those of Muscicapa s. /.) do not conform
to what could be expected from sound structures
adapted to the transmission of acoustic signais in
a “ closed ” habitat such as a dense humid
tropical forest.
Species living in pairs, especially in stable
pairs, develop tight social bonds between part¬
ners, mostly based on acoustic individual réco¬
gnition. Such interactions help, on a short term
basis, to coordinate the spatio-temporal activities
of the partners ; in the long term, they also help
to synchronize their breeding cycles. Food is an
important factor for breeding biology. Before
egg-laying and during incubation the male of
most species contributes to the female dietary
intake through courtship feeding. Male-female
interactions are based on mutual facilitation of
access to food, and antipredatory behaviour.
Various hypothèses about the duration of the
pair bond are put forward. Permanent bonds
between partners would reinforce the social
learning of foraging behaviour patterns, of anti¬
predatory tactics, and of habitat constraints on
breeding success. They would also help mates to
obtain the best breeding sites. Not only such a
mutual acquaintance of each other’s behavioural
idiosyncrasies would contribute to better syn¬
chronize their breeding cycles, but it would also
help both mates to more effîciently react to the
environmental conditions favouring breeding as
soon as they appear.
Artomyias fuliginosa is a bird of second
growth, but the habitats it frequents change
rather slowly. Its social units consist of trios of
adults and/or family groups, with deffered dis¬
persai of the young. These birds occupy relati-
vely stable territories and breed communally.
They show a low level of dispersai and a deffered
maturity (and possibly polygamy). Such a social
System might benefit the young as they can stay
on their parents’ territory without running the
risk of being evicted, as if they were “ floaters
The System would also be advantageous to the
breeding adults, as they could benefit from the
help of their young, which in tum would benefit
from a prolonged period of social learning.
Most of the time, Fraseria ocreata lives in
groups or in family parties made up of a pair or
a trio of adults. Territory size varies with group
size. Ail members of this social unit communally
defend their territory, build a nest, and feed the
incubating female and the young. In a group the
dominance hierarchy changes from one sector to
the other within a same communal territory,
which therefore appears to be an assemblage of
pair territories. For such a bird intragroup
territoriality expresses itself through social domi¬
nance, not spatial exclusion. The various sub-
groups apparently breed in succession through-
out the annual cycle.
As a general conclusion, the author empha-
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
17
sizes the need to better study the rôle of factors
other than interspecific compétition in the struc-
turing of rain forests bird communities. Préda¬
tion appears to play an important rôle, which
however needs to be quantified. There is also an
urgent need to confront the diet of each species
with the patterns of abundance, availability and
distribution of their food resources — as per-
ceived by the animais rather than by the human
observer.
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
INTRODUCTION
L’avifaune du Nord-Est du Gabon est l’une
des plus riches d’Afrique (Brosset & Erard,
1986). De fait, la diversité avienne n’est guère
plus faible que celle des forêts néotropicales
humides (Erard, 1986, 1988). Les gobe-mouches
y sont représentés par 30 espèces appartenant à
trois sous-familles : les Muscicapinae (13 espèces),
les Platysteirinae (10 espèces) et les Monarchinae
(7 espèces) ; beaucoup de systématiciens les
placent tous dans la famille des Muscicapidae,
élargie pour inclure les Turdinae, Orthonychinae,
Timaliinae, Panurinae, Picathartinae, Poliopti-
linae, Sylviinae, Malurinae, Rhipidurinae et Pa-
chycephalinae.
Dans un premier travail (Erard, 1987), nous
avons étudié la structuration de ce peuplement
des gobe-mouches en analysant la morphologie
et en décrivant la niche écologique de chacune
des espèces qui le composent et ceci afin de
mettre en évidence les mécanismes qui contrôlent
leur coexistence. Nous avons ainsi démontré une
séparation écologique basée sur la sélection de
l’habitat (opposition forêt naturelle — milieux
modifiés ; occupation différentielle des niveaux
de l’architecture forestière ; localisation hori¬
zontale dans la végétation), sur les modalités de
la recherche de nourriture (comportements de
chasse et associations plurispécifiques) et sur
les régimes alimentaires. De plus, les abondances
spécifiques et leur répartition contribuent à di¬
luer les interactions éco-éthologiques entre les
espèces. La prise en compte de la morphologie
de ces espèces nous a permis de caractériser la
structure écomorphologique du peuplement et
d’examiner les processus d’organisation de ce¬
lui-ci. Manifestement, tous les faits ne vont pas
dans le sens d’une structuration du peuplement
par la compétition interspécifique ; des éléments
d’alternative doivent être recherchés, notamment
le rôle de la prédation et des facteurs historiques
(distribution passée des habitats et leur fragmen¬
tation durant les épisodes climatiques du Pléisto-
cène et de l’Holocène ; influences humaines sur
les habitats et sur la faune ...).
Dans le présent mémoire, nous ne considérons
que les 13 espèces de Muscicapinae. Déjà, à
l’analyse du peuplement et notamment de la
morphologie et des comportements liés à la
recherche alimentaire, nous avons pressenti que
cette sous-famille ne serait pas aussi apparentée
aux Platysteirinae et Monarchinae qu’on le
croyait jusqu’alors. De fait, les hybridations
d’ADN ont montré que les Muscicapinae se¬
raient une sous-famille des Muscicapidae (très
modifiée par rapport à celle dont nous avons
parlé plus haut) alors que les Monarchinae et les
Platysteirinae constitueraient respectivement la
tribu des Monarchini, dans la sous-famille des
Dicrurinae, et la tribu des Prionopini, dans la
sous-famille des Malaconotinae, ces deux sous-
familles appartenant à la famille élargie des
Corvidae ; Muscicapidae et Corvidae s’inscri¬
raient dans deux parvordres différents (Sibley,
Ahlquist & Monroe Jr, 1988).
Nous abordons ici un autre aspect de l’orga¬
nisation du peuplement en examinant cette fois
les caractéristiques éco-éthologiques propres à
chaque espèce de manière à mieux définir les
relations entre le peuplement et son environne¬
ment. Nous prenons en compte l’organisation
sociale et la biologie de la reproduction des
divers Muscicapinae, en soulignant les traits
d’histoire naturelle qui témoignent du réseau de
relations adaptatives que chaque espèce réalise
vis-à-vis des habitats aux conditions si particu¬
lières et si complexes qui constituent les écosys¬
tèmes forestiers équatoriaux du Nord-Est du
Gabon. Nous introduisons ainsi la dimension
éthologique dans la structuration du peuplement
en même temps que nous analysons, sous un
angle populationnel et spécifique, les systèmes
d’organisation que, en réponse à ses exigences
biologiques fondamentales, chaque espèce a
adopté pour utiliser au mieux les ressources du
milieu.
Ceci nous a donc amenés à caractériser, pour
chaque espèce, l’unité sociale et sa variabilité, les
modalités de l’exploitation du domaine vital et
20
CHRISTIAN ERARD
les particularités de la reproduction, en insistant
sur les comportements interindividuels entre les
unités sociales et dans chacune d’elle, mettant,
entre autres, l’accent sur les vocalisations qui,
chez les oiseaux forestiers, jouent un grand rôle
dans la communication.
Ce sont ces données que nous présentons et
qui constitueront les bases des discussions fi¬
nales. Il nous est apparu à la fois plus simple et
plus honnête de fournir les détails de nos
observations espèce par espèce plutôt que thème
par thème. Pratiquement rien n’étant auparavant
disponible sur la biologie de ces espèces, la
présentation adoptée permet de brosser le por¬
trait socio-écologique de chacune et renseigne
ainsi sur l’état actuel de la connaissance que l’on
a de son histoire naturelle. La dernière partie
synthétisera ces informations en les replaçant
dans un cadre comparatif, d’abord les espèces
entre elles, puis en fonction des habitats fré¬
quentés et, enfin, en examinant les systèmes
d’organisation sociale adoptés.
Source : MNHN, Paris
SITES ET MÉTHODES D’ÉTUDE
La présentation du Nord-Est du Gabon ayant
déjà été effectuée (Brosset & Erard, 1986;
Erard, 1986, 1987, 1988), nous rappellerons
simplement que nos observations ont été effec¬
tuées dans le bassin de l’Ivindo, d’une superficie
d’environ 50 000 km 2 . Depuis Makokou, nous
avons beaucoup circulé dans cette région, de
sorte que les conclusions que nous tirerons
s’appliquent aux populations d’oiseaux de tout
cet ensemble géographique, pas seulement à
celles du plateau de M’Passa où nous étions
installés et où nous avons énormément travaillé
dans la zone mise en réserve intégrale dont
dispose le laboratoire d’Écologie tropicale de
Tiret (cenarest) et où sont entretenus des
quadrats balisés.
Le climat de cette région présente une saison¬
nalité marquée, notamment en ce qui concerne le
régime des pluies, variable en fréquence et
importance (la marge de variation des tempéra¬
tures est plus étroite). Deux saisons des pluies
(septembre à novembre et février à juin) et deux
saisons sèches (une grande de juin à septembre et
une petite de décembre à février) le caractérisent.
La moyenne des précipitations annuelles n’est
pas excessivement élevée : 1 725 mm. Les deux
saisons des pluies ne diffèrent guère qu’en ce que
la première comporte un plus grand nombre de
jours de pluies, lesquelles sont également plus
fortes, surtout en octobre (cf. fig. 1-3 in Erard,
1987). Les saisons sèches, en revanche, sont très
différentes Tune de l’autre. La grande est carac¬
térisée par une baisse des températures, de
l’évaporation, de l’insolation et de la pluviosité
(laquelle est souvent nulle en juillet) : c’est
l’époque des brouillards et des ciels voilés mais
avec des taux hygrométriques maximaux, elle est
la plus contraignante pour les insectivores et
pour beaucoup d’autres (Brosset & Erard, 1986
et en préparation). À l’inverse, la petite saison
sèche est chaude et ensoleillée, mais irrégulière
d’une année à l’autre : comme nous le verrons
plus loin, il s’agit de la meilleure période pour la
reproduction des oiseaux.
Nous avons effectué huit séjours couvrant
toutes les saisons et représentant 25 mois de
travail en milieu forestier, plus de 5 000 heures
ayant été consacrées à l’étude des gobe-mouches.
Nous avons conduit nos recherches tant en
forêt primaire (naturelle, non modifiée) que dans
les formations secondaires (soumises à influence
humaine), ainsi que nous l’avons précisé dans
notre précédent travail (Erard, 1987). Les suivis
d’individus bagués furent effectués au plateau de
M’Passa (2 km 2 ), en forêt primaire, sur les îles
du fleuve et dans le vaste défrichement (dont une
partie entretenue) où sont installés les bâtiments
du laboratoire.
Les nids furent systématiquement recherchés
avec l’appui, en permanence, de deux aides gabo¬
nais, particulièrement compétents. En outre,
nous étaient signalés les nids découverts par les
chercheurs et techniciens du laboratoire, ainsi
que par divers collaborateurs gabonais dissé¬
minés dans les villages. Pour éviter d’accroître les
risques de prédation, nous avons toujours pris
soin de vérifier le contenu des nids sans trop
nous approcher et en utilisant un miroir orien¬
table, fixé à l’extrémité d’une longue tige. Etant
donné que la plupart — pour ne pas dire la
totalité — des informations sur la nidifica¬
tion des espèces étudiées étaient entièrement
nouvelles, nous n’avons établi les courbes de
croissance des jeunes au nid que lorsque nous
possédions suffisamment de renseignements sur
les rythmes de nourrissage et le déroulement de
l’élevage, ceci toujours avec le souci de minimiser
les risques de prédation dus à l’observateur.
Les enregistrements furent effectués avec un
Uher 4000 et un microphone Beyer M 88 monté
sur une parabole de 80 cm de diamètre aimable¬
ment fournie par notre ami Claude Chappuis ;
à plusieurs reprises nous avons aussi utilisé
un micro-canon Sennheiser mkh 815. Les so-
nogrammes (cf. Davis, 1964) ont été réalisés en
wide (150 Hz) et narrow (45 Hz), à l’aide
d’appareils Sonagraph Kay mis à notre dis¬
position à la station biologique de Paimpont par
Source : MNHN, Paris
22
CHRISTIAN ERARD
J.-P. Gautier (modèle 6061 B), à Paris par
J.-J. Petter, mnhn, et par F. Bourlière,
inserm (modèles 7029 A), ainsi que par M. Leipp
et M llc Castellango, Paris 6 (modèle 6061 A).
Les mesures ont été effectuées en utilisant des
échelles de temps et de fréquences établies lors de
chaque manipulation.
Source : MNHN, Paris
CARACTÉRISTIQUES SOCIO-ÉCOLOGIQUES DES ESPÈCES COMPOSANT
LE PEUPLEMENT DES MUSCICAPINAE
Après avoir examiné dans un premier volume
(Erard, 1987), sous un angle essentiellement
interspécifique, les modalités du partage de l’habi¬
tat et de ses ressources, il convient maintenant de
se pencher sur l’organisation sociale adoptée par
les diverses espèces du peuplement de Muscica-
pinae en vue de l’utilisation de ces ressources au
long du cycle annuel. Ceci devrait nous per¬
mettre de mieux comprendre les mécanismes qui
contribuent à réduire les risques de mortalité et,
surtout, à accroître les chances de succès de la
reproduction.
Nous allons, dans la première partie de ce
mémoire, exposer, espèce par espèce, ce que
nous savons : 1) des principales caractéristiques
de l’organisation sociale des divers Muscica-
pinae, en insistant plus particulièrement sur les
systèmes sociaux et sur les éléments susceptibles
de nous éclairer sur les mécanismes éco-étholo-
giques qui les sous-tendent, 2) sur les phases
importantes du cycle annuel, notamment la
nidification, et 3) sur les paramètres démogra¬
phiques.
MUSCICAPA STRIATA
Comme nous l’avons déjà indiqué (Erard,
1987), cet oiseau paléarctique ne niche pas en
région afrotropicale. Ne serait-ce qu’à titre de
comparaison et aussi pour montrer combien il a
été négligé par les ornithologues européens, nous
résumons ce que l’on sait de sa biologie : pour
des présentations synthétiques, voir Niethammer
(1937), Witherby et al. (1943), Dementiev &
Gladkov (1954), et surtout Géroudet (1957).
Unité sociale
Dans ses quartiers de reproduction paléarc-
tiques, le Gobe-mouche gris vit en couples.
Apparemment, ceux-ci se font et se défont
chaque année, mais aucune étude portant sur des
oiseaux bagués n’a encore pris en considération
ce problème de la fidélité réciproque des parte¬
naires. Seul Ecke (1938) a observé, nichant dans
son jardin, une femelle à qui il avait apposé deux
bagues (une numérotée et une autre de couleur)
alors qu’elle se reproduisait, au même endroit,
l’année précédente. Le mâle n’avait toutefois pas
été bagué, aussi cet exemple ne conceme-t-il,
peut-être, qu'un simple cas de fidélité au lieu de
nidification. Le système d’appariement est du
type monogame.
Territorialité
Nous avons déjà indiqué (Erard, 1987) que
cette espèce occupe, en période de reproduction
(en hivernage ou en migration, elle n’apparaît
pas fixée), des territoires d’une superficie de
l’ordre d’un hectare. En fait, sa territorialité
mériterait d’être mieux étudiée. Les partenaires
du couple évoluent la plupart du temps isolé¬
ment, sur cette surface commune, maintenant le
contact par leurs cris ; ils peuvent ainsi chasser à
plusieurs dizaines de mètres l’un de l’autre,
visitant les 6-10 perchoirs principaux d’où est
obtenu l’essentiel de la nourriture (Davies, 1977 ;
obs. pers.). Les deux oiseaux ne demeurent à
brève distance l’un de l’autre qu’aux points où
existent de fortes concentrations d’insectes ailés.
La littérature est quasi muette sur les modalités
Source : MNHN , Paris
24
CHRISTIAN ERARD
d’instauration et de maintien des territoires au
retour des migrateurs. Seul Davies (1977) men¬
tionne des défenses territoriales sous forme de
poursuites souvent accompagnées de claque¬
ments de bec, sans préciser si elles sont le fait du
mâle seulement ou des deux partenaires.
Les seules parades posturales décrites ont été
attribuées à la formation des couples. Le mâle
maintient rigide et tendue vers le haut la partie
antérieure du corps, bec relevé, tandis qu’il
hoche vivement l’arrière-train et les rectrices. Il a
également été observé relevant alternativement
les ailes au-dessus de son dos et aussi, ailes
étirées et frémissantes, qui effectuait des vols à
petite vitesse. Lors de ces formations de couples,
le mâle a également été vu nourrir la femelle
(Witherby et al., 1943; Delamain, 1952;
Géroudet, 1957).
Vocalisations
Le chant, à l’oreille humaine et pour un
observateur qui ne recherche pas spécialement
l’oiseau, n’apparaît guère que comme une suite
de notes aiguës, grinçantes, espacées, qui ne
portent qu’à faible distance. Replacé dans l’am¬
biance sonore du milieu naturel, il n’attire prati¬
quement pas l’attention, pas plus d’ailleurs que
les cris. Ceci explique qu’en maints endroits le
Gobe-mouche gris échappe à l’observation.
Grâce à la très amicale collaboration de
C. Chappuis, nous avons pu disposer de quel¬
ques enregistrements de cris et surtout de chants
de cette espèce. Nous présentons sur les fig. 1-4
une série de sonogrammes qui ne prétendent
toutefois aucunement constituer un inventaire
des vocalisations émises par les individus de
cette espèce, ni même un aperçu du type de
variation géographique que l’on peut rencon¬
trer : ce genre d’étude nécessiterait bien davan¬
tage de matériel et une analyse acoustique beau¬
coup plus détaillée. Néanmoins, ils illustrent les
principaux types d’émissions vocales produits
par le Gobe-mouche gris et, surtout, permettent
de décrire les sons d’une manière beaucoup plus
rigoureuse et objective que les onomatopées ou
autres transcriptions phonétiques que l’on trouve
habituellement dans la littérature relative à cet
oiseau.
Type de note isolée (fig. 1 A)
Ce cri est émis par un mâle tandis que sa
femelle chasse à une vingtaine de mètres de là. Il
peut donc s’agir d’un cri de contact entre
partenaires d’un couple.
Fig. I. — Cris de Muscicapa striata.
A : type de note isolée. B : cri d’alarme. (Enregistrements C. Chappuis).
Note : l’échelle des fréquences est erronée ; les valeurs doivent être doublées (échelle 160-16 000 Hz, non pas 80-8 000 Hz).
Source : MNHN, Paris
MVSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
25
La note est rapidement modulée en fréquence
(fréquence de modulation de 100 Hz) et montre
une concentration d’énergie entre 7 et 9 KHz
répartie sur deux bandes (l’une entre 7 000 et
7 700 Hz, l’autre entre 8 300 et 9 000 Hz) qui
peuvent cependant être considérées comme les
harmoniques, renforcées, d’ordre 6 et 7 d’un
même son dont le fondamental serait modulé
entre 1 170 et 1 280 Hz. La durée de la note est
de 126 millisecondes. On remarquera aussi l’at¬
taque très franche qui la rend fort localisable.
Cri d’alarme (fig. 1 B)
C’est le « tsii-tec-tec » bien connu des ornitho¬
logistes. Ce cri est émis à l’approche d’un
prédateur, au voisinage du nid, ou des jeunes
récemment envolés, ou simplement lorsqu’on
vient trop près d’un individu qui chasse.
Il existe en fait une gradation dans l’émission
de ce cri. Parfois l’oiseau n’émet que la première
note : inquiétude envers l’observateur ou un
animal quelconque ; c’est peut-être aussi cette
note qui est émise lorsqu’est détecté un rapace
mobile. Les notes brèves et cliquetantes sont
ajoutées dans le cas d’un prédateur terrestre ou
d’un rapace immobile : ces cris composites
peuvent alors être émis en séries très rapides et
être accompagnés de claquements de bec (harcè¬
lement).
On remarquera l’attaque très diffuse de la
première note, d’une durée de 134 ms, qui est
sifflée, modulée en amplitude et en fréquence :
elle débute à 7 000 Hz, monte à 7 500 Hz et
s’achève à 6 170 Hz. Les deux notes suivantes
(chacune d’une durée de 14 ms), qui ne sont
qu’une répétition de la même, sont, acoustique¬
ment parlant, des bruits blancs où l’énergie est,
cependant, concentrée entre 3 et 10 KHz. Dans
son ensemble, le cri apparaît comme une vocali¬
sation rythmique : les intervalles (mesurés d’at¬
taque à attaque) entre la l re note et le premier
claquement (252 ms) et entre celui-ci et le suivant
(207 ms) sont du même ordre de grandeur.
Chant (fig. 2-4)
Le chant contribue peut-être, chez cette
espèce, davantage à un rôle sexuel qu’à une
fonction territoriale bien que les conditions de
son émission n’aient jamais fait l’objet d'une
étude détaillée. Il nous a semblé que les chants à
rythme lent, paraissant une succession de notes
non regroupées en motifs, étaient les plus cou¬
ramment émis. Lors des conflits territoriaux où
les antagonistes se trouvaient rapprochés, nous
avons entendu des chants de combat, au rythme
plus rapide et où l’émetteur paraissait lancer des
phrases successives.
Les figures 2 à 4 illustrent une séquence du
chant d’un individu enregistré près de Rouen,
Seine-Maritime (fig. 2) ainsi que, pour montrer
d’autres types de notes, quelques-unes de celles
d’un oiseau marocain (fig. 3) et une autre
séquence, également prise près de Rouen, dans
un « groupe » de 6 individus en lent déplace¬
ment sur une lisière le 18 mai 1975, oiseaux
vraisemblablement en migration mais dont les
vocalisations ont sans doute une fonction terri¬
toriale (fig. 4).
Pour caractériser les fréquences utilisées par le
Gobe-mouche gris, nous nous sommes inspiré de
la méthode de Kreutzer (1973) pour établir,
entre 0 et 16 KHz, la constance de la répartition
de l’énergie par intervalle de fréquence de 1 KHz,
en procédant à une analyse note par note. Nous
n’avons, sur les sonogrammes examinés, retenu
que les zones de concentration d’énergie : celles
qui paraissent noires sur les tracés. Nous avons
ainsi examiné 27 notes prises au hasard dans
3 chants différents. La fig. 5 donne le résultat de
notre investigation et indique, pour chaque
classe de fréquence, la proportion de notes
examinées qui montraient une concentration
d’énergie à ce niveau. Le spectre des fréquences
utilisées s’avère particulièrement large mais sou¬
ligne néanmoins la nette prépondérance de celles
comprises entre 6 et 9 KHz.
À partir du chant (C), nous pouvons établir les
caractéristiques temporelles du tableau 1.
Tableau 1. — Caractéristiques temporelles du chant de
Muscicapa striata.
N
Durée
(en ms)
Écart-type
(en ms)
Coefficient
de variation
Notes
12
175,5
92,54
52,7 %
Silences
11
1418,5
1448,23
102,1 %
Intervalles
11
1594,5
1497,90
93,9 %
Pour ce faire, nous avons considéré comme
une seule note binaire deux éléments très rap¬
prochés (à moins de 20 ms) par rapport aux
Source : MNHN, Paris
26
CHRISTIAN ERARD
KHz
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Fig. 2. — Chant de Muscicapa striata.
... pWere motifs émis par un mâle enregistré près de Rouen (Seine-Maritime) par C. Chappuis. Noter la fréquente
utilisation de la double tonalité.
Source : MNHN, Paris
MUSCICAP1NAE DU N.-E. DU GABON
27
16l KHz
O
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6 KHz
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Q25 CÎ5Ô CÎ75 i^C Î5
Fig. 3. — Chant de Muscicapa striata.
Divers motifs émis par un mâle enregistré au Maroc par C. Chappuis.
silences qui les précèdent et les suivent. Dans le
calcul de la durée des silences entre notes, nous
n'avons bien sûr pas tenu compte des silences
séparant les éléments d’une note composée. Les
intervalles ont été mesurés de l'attaque d’une
note à celle de la note qui la suit.
On notera le rythme d’émission relativement
lent : en moyenne une note par 1,5 seconde, et
aussi le fait que les sons ne sont répartis que dans
seulement 12 % du temps d’émission.
Si certaines notes ou éléments de notes sont
sifflés, la plupart apparaissent vibrés, très mo¬
dulés en fréquence (sur 8 de telles notes dans la
séquence de la fig. 2, nous obtenons une fré¬
quence moyenne de modulation de 116,5 ±
16,7 Hz) d’où ce côté grinçant du chant du
Gobe-mouche gris. On remarquera aussi les
répétitions de certaines notes.
Une autre particularité sur laquelle nous de¬
vons attirer l’attention est la très fréquente
émission simultanée par l’oiseau de deux sons
indépendants, chacun possédant sa fréquence
propre. Nous reviendrons là-dessus plus loin,
toutefois, dès maintenant, nous devons insister
sur un phénomène bien connu des acousticiens
mais qui paraît ignoré de beaucoup des ornitho¬
logistes qui procèdent à des analyses audiospec-
trographiques. Il s’agit de la recombinaison de
deux sons émis simultanément : ils donnent
naissance à deux autres sons, le différentiel dont
la fréquence est égale à la différence de celles des
deux sons qui se combinent, et Yadditionnel
Source : MNHN, Paris
28
CHRISTIAN ERARD
16
KHz
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F>G- 4. — Chant de Muscicapa striata.
(Un. “ |S P " Pl “" U " indi,id ' ,S ' » robabl '“" t m 'S rat 'on, enregistré, pur C. Chap,™ prés de Rotre»
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
29
dont la fréquence est égale à la somme de celles
des deux sons simultanés. Ces sons de recombi¬
naison — dont nous donnons une illustration sur
la fig. 6 qui reprend l’un des tracés de la
fig. 3 — apparaissent sur les sonagrammes et
Fig. 6. — Double tonalité : illustration de la recombinai-
son de deux sons émis simultanément.
1" son : A (les indices 1, 2, 3 ... désignent le fondamen¬
tal puis les harmoniques). 2 e son : B. DifT. = différentiel
(B — A). Add. = additionnel (B + A).
peuvent prêter à confusion, et laisser croire à
l’existence de 4 sons indépendants alors qu’en
réalité ils ne sont que 2. Les sonogrammes que
nous présentons illustrent bien la régularité de ce
« chant à deux voix ».
Nidification
Le choix du site où sera édifié le nid paraît le
fait du mâle (Géroudet, 1957). En revanche, la
construction incombe à la femelle que son
conjoint accompagne fréquemment mais sans
bâtir, ni même collecter ou transporter des
matériaux (Summers-Smith, 1950; Simon, 1985),
toutefois sa participation effective a déjà été
signalée (Witherby et al., 1944; von Haart-
man, 1969).
Évoquer dans le détail les sites dans lesquels
ont été trouvés les nids du Gobe-mouche gris
nous entraînerait trop loin : nous renvoyons
aux travaux cités plus haut en référence. Nous
dirons simplement qu’il affectionne, en forêt, les
fourches des grosses branches, les rejets contre
les troncs, les larges crevasses des écorces, les
cavités éventrées dans les tiges pourries... Autour
des habitatiofts, il recherche les arbres fruitiers,
notamment ceux en espaliers, les murs recouverts
de lierre ou de vigne-vierge, les niches dans les
Source : MNHN, Paris
30
CHRISTIAN ERARD
murailles... Nous insisterons sur le fait que cet
oiseau n’est nullement un nicheur cavitaire,
contrairement au Gobe-mouche noir Ficedula
hypoleuca. Ceci explique qu’il ne s’installe quasi¬
ment jamais dans les nichoirs artificiels (sauf
ceux désignés à cet effet — cavités très ou¬
vertes —, et encore son taux d’occupation est-il
très faible) : d’où l’absence de travaux détaillés
sur sa biologie, en contraste avec les nombreuses
études sur le Gobe-mouche à collier F. albicollis
et, surtout, sur le Gobe-mouche noir F. hypo¬
leuca.
Le nid est en général placé entre 2 et 5 m de
hauteur; en Finlande, von Haartman (1969)
fait état d’une moyenne de 2,7 m pour 731 nids
établis entre 0 et 20 m tandis que Dementiev &
Gladkov (1954) donnent une valeur moyenne de
2,9 m pour 82 mesures. Le nid consiste en une
construction, plus ou moins épaisse, de mousse
entassée, incluant des morceaux de tiges sèches,
de menues racines, des lichens, des brins de
paille, du crin, des lambeaux d’écorce, des fibres
végétales, et le tout plus ou moins bien assemblé
à l’aide de toiles d’araignées. La coupe interne
apparaît plus soignée, garnie de crins, de flocons
de laine et, à l’occasion, de plumes. Dementiev et
Gladkov fournissent les mensurations suivantes
(en mm) : diamètre externe : 100-180, hauteur :
40-50, diamètre de la coupe interne : 50-60,
profondeur : 40-50. La construction requiert
d’habitude 4 à 6 jours, parfois jusqu’à 12, ou
seulement 2 (Ryves, 1943 ; Rivière, 1949 ; Sum-
mers-Smith, 1950; Simon, 1985).
Les accouplements s’observent déjà pendant la
construction du nid, souvent accompagnés de
nourrissages de la femelle par le mâle. La femelle
quémande de la nourriture comme le ferait un
oisillon, en déprimant les rectrices, relevant les
sus-caudales, abaissant et faisant vibrer les ailes :
le mâle lui donne souvent la béquée lors d’un
bref vol sur place devant elle. Lors de la
sollicitation à l’accouplement, la femelle agit de
même, sauf que cette fois, elle relève les rectrices
(Summers-Smith, 1950).
La ponte s’effectue au rythme d’un œuf par
jour et, normalement, se compose de 3 à 6 œufs,
très rarement de 2 ou de 7 à 9, avec une moyenne
comprise entre 4 et 5. Le nombre d’œufs par
ponte évolue dans le sens d’une diminution
progressive au cours de la saison : cf. les données
britanniques de Summers-Smith (1952) et de
O’Connor & Morgan (1982), finlandaises de
von Haartman (1969) et suisses de Eggenber-
ger (in Glutz von Blotzheim, 1962).
Les secondes pontes normales existent-mais ne
paraissent pas très fréquentes (20 % des couples
selon Summers-Smith, 1952). En revanche, les
pontes de remplacement, lorsque la précédente a
été détruite, sont nombreuses. Les véritables
deuxièmes pontes peuvent occasionnellement
être déposées dans le même nid après le départ
de la première nichée ; la plupart du temps, elles
le sont dans un autre, alors que les premiers
jeunes n’ont pas encore pris leur essor.
Les œufs, à fond blanc verdâtre à bleuâtre,
tacheté de brun-rouge ou de brun-gris, voire de
gris violacé, souvent avec une accumulation des
macules en calotte au gros pôle, mesurent en
moyenne 18,5 x 14 mm.
L’incubation est, presque en règle générale,
assurée par la femelle, toutefois des observations
existent qui montrent une participation du mâle,
occasionnelle (Owen, 1935; Ecke, 1937; Nie-
thammer, en note infrapaginale p. 628 in
Steinfatt, 1937 ; Delamain, 1952), mais par¬
fois régulière (Simon, 1985). Elle dure 12 à
14 jours, parfois moins, exceptionnellement jus¬
qu’à 16 jours (voir notamment les données
présentées in Summers-Smith, 1952 ; Glutz von
Blotzheim, 1962 et von Haartman, 1969). Ces
valeurs ont été obtenues à partir des fiches de
nids établies par de nombreux observateurs.
Compte tenu des imprécisions dans les méthodes
et du fait que l'incubation peut commencer à la
ponte de l’avant-dernier œuf, on comprend que
les estimations se situent dans une fourchette
assez large. Il importerait toutefois d’étudier
si de trop fréquents dérangements (nids très
exposés à des passages humains par exemple)
n’augmenteraient pas la durée de l’incubation.
Tous les auteurs (Schuster, 1907 ; Meylan,
1930; Steinfatt, 1937; Ecke, 1938; Summers-
Smith, 1950 ; Simon, 1985) qui ont suivi des nids,
indiquent que, lors de l’incubation, le mâle
nourrit, au moins occasionnellement, la femelle
qui s’alimente beaucoup par elle-même. Brown
(1940) et von Haartman (1969) précisent que le
mâle fournit ainsi de la nourriture à sa partenaire
2 à 4 fois par heure. Seul Davies (1977) a établi
que, durant la ponte, la femelle recevait ainsi
15,4% de ses proies et 3,1 % lors de l’incuba¬
tion. Pendant la couvaison, la femelle tient le
nid, toujours selon Davies, pendant des périodes
de 16,7 ± 1,4 mn et s’absente pendant des laps de
MUSC1CAPINAE DU N.-E. DU GABON
31
temps de 7,0 ±0,6 mn. Cependant, Steinfatt
(1937) fournit le détail de quelques séances
d’affût qui montrent des séquences d’incubation
de 3/4 à 1 h, interrompues par de brèves (5 à
10 mn) phases de recherche alimentaire. Ceci
nous ramène à notre remarque à propos de la
variabilité de la durée de l’incubation en fonction
des dérangements. Davies insiste aussi sur le fait
que la femelle s’alimente dans un rayon de 20 m
autour du nid, le mâle chassant plus loin, jusqu’à
150 m et il remarque aussi que ce dernier cède
toujours la place à sa partenaire quand elle vient
se nourrir ’.
La durée du séjour des jeunes au nid est très
variable : elle dépend des conditions atmosphé¬
riques, des capacités de nourrissage des adultes,
de la taille des nichées... Dans les îles britan¬
niques, Summers-Smith (1952) arrive à une
moyenne de 13,4 jours et un intervalle de 10 à
17 jours pour 110 nids. Géroudet (1957) donne
11 à 15 jours tandis que, pour la Suisse seule¬
ment, Eggenberger (in Glutz von Blotzheim,
1962) fournit des observations de 12 à 19 jours,
mais des valeurs groupées autour de 14-15 jours.
En Finlande, von Haartman (1969) calcule une
moyenne de 13,1 jours (10-16 j) pour 19 nids
tandis qu’en U.R.S.S., Dementiev & Gladkov
(1954) indiquent 13-14 jours comme durée la
plus générale.
La femelle couvre les jeunes de moins en
moins durant la première semaine (de 43 mn/h le
2 e jour à moins de 2 mn/h le 6 e , Summers-
Smith, 1950). Les deux adultes nourrissent la
nichée ; au début, quand sa partenaire tient
encore le nid, le mâle lui donne ses proies qu’elle
transmet aux oisillons. Steinfatt (1937), obser¬
vant en continu une nichée de 4, les derniers
jours avant l’envol, fait état d’une cadence de
1 nourrissage toutes les 4-5 mn. Summers-Smith
(1950), corroborant les données de Rivière
(1949), trouve une augmentation régulière des
apports de nourriture du début à la fin de
l’élevage au nid : 18 par heure le 1 er jour, 35 le
13 e . Ce sont des valeurs quasi identiques que
fournissent Dementiev & Gladkov (1954) qui
sont aussi les seuls à donner des indications sur
la croissance pondérale des oisillons (fig. 7).
Poids (g)
A ge{j)
-i—i—i—i—i—|—i—i—i—»—i
5 10 15
Fig. 7. — Courbe de croissance pondérale de Muscicapa
striata , d’après les données de Dementiev & Gladkov
(1954).
Le nid est maintenu propre par les adultes tout
au long de sa période d’utilisation. Seul Sum¬
mers-Smith (1950) parle de sa défense par des
claquements de bec et des « tzuee » d’alarme
contre Passer domesticus, Erithacus rubecula et
Turdus philomelos. Ces oiseaux ne sont pas des
prédateurs mais pourraient supplanter le gobe-
mouche dans l’occupation du site du nid ou en
dérober les matériaux.
Si von Haartman (1969) indique que les
jeunes peuvent être nourris jusqu’à 19 jours
après leur envol, seul Davies (1976) a étudié la
période d’émancipation. L’envol se produit par¬
fois en deux vagues : le mâle nourrit alors les
oisillons qui sont partis, tandis que la femelle se
charge de ceux qui restent. Durant la première
semaine après leur essor, les jeunes demeurent
1. Dans son article de 1977, Davies veut tester la recherche optimale de nourriture («optimal foraging»). Si ses
résultats vont, dans l’ensemble, dans le sens de la théorie, ils souffrent de ce que n'ont pas été prises en compte l'acuité visuelle
de l'espèce et les distances auxquelles sont capturés les insectes. En effet, comme le souligne fort justement Maiorana (1981),
la détection des proies d’une taille donnée diminue à mesure que celles-ci sont plus éloignées du chasseur. Or, le volume
d’espace surveillé augmentant avec la distance, la densité et la diversité des proies apparaîtront, dans le champ visuel de
l’oiseau, fort différentes de ce qu’elles sont réellement. Même en capturant au hasard toutes les proies qu’il détecte, l’oiseau
paraîtra opérer une sélection.
Source : MNHN, Paris
32
CHRISTIAN ERARD
dans le secteur du nid, bien cachés, passant
souvent la journée sur le même perchoir : ils
crient et les parents leur apportent de la nourri¬
ture. Pendant la deuxième semaine, ils devien¬
nent plus actifs et circulent avec les adultes,
crient de plus en plus (selon Davies, les adultes
ne leur donnent la becquée que s’ils crient), tout
en s’alimentant aussi de plus en plus souvent par
eux-mêmes. Au bout de 17-18 jours, ils cessent
de crier et acquièrent leur indépendance.
Mue
Nous rappellerons simplement que, chez cette
espèce, la mue internuptiale, qui intervient entre
la mi-novembre et le début de février dans les
quartiers d’hivernage est complète. Elle est ca¬
ractérisée par un certain nombre de particularités
dans le remplacement des plumes des ailes et de
la queue, la plus remarquable étant le renouvelle¬
ment selon un mode centripète des rémiges
primaires, non pas centrifuge comme chez les
autres passereaux (Diesselhorst, 1961 ; Strese-
mann, 1963).
Production et mortalité
11 n’existe aucune statistique sur le nombre
moyen de jeunes qu’un couple de Gobe-mouches
gris élève réellement chaque année dans une
population donnée. Summers-Smith (1952) a
publié des taux de réussite à partir des fiches
établies sur 548 nids dans les îles britanniques. 11
trouve ainsi que 78 % des œufs pondus parvien¬
nent à éclore et que 81 % des jeunes éclos
arrivent à l’envol.
Il n’existe apparemment aucune estimation du
taux de survie ni pour les jeunes, ni pour les
adultes.
MUSCICAPA CASSINI
La littérature relative à la biologie de la
reproduction de cet oiseau ne concerne guère que
les périodes de nidification, les sites de nid et le
nombre d’œufs pondus. Ne serait-ce que par leur
originalité, les données que nous avons recueillies
méritent d’être développées.
Unité sociale
L’espèce vit en couple selon un système d’appa¬
riement de type monogame. Nous suspectons
fort que les paires soient constituées de manière
définitive. Toutefois, nous n’avons pas pu le
prouver, faute d’avoir suivi des oiseaux indivi¬
dualisés par marquage particulier. Les liens entre
les partenaires ne demeurent pas constants au
long du cycle annuel. S’ils sont très serrés durant
la période de reproduction, ils se relâchent en
dehors de celle-ci, notamment pendant la grande
saison sèche, mais ils ne disparaissent toutefois
pas.
Territorialité
Nous avons déjà indiqué (Erard, 1987) qu’en
raison de sa localisation exclusive au bord de
l’eau, cette espèce défend des territoires linéaires.
De mai à octobre, les partenaires du couple
évoluent chaque jour séparément, entre 50 et
150 m l’un de l’autre, sur toute la bande de
rivage qu’ils partagent. Ils gardent cependant de
fréquents contacts entre eux quand ils se rappro¬
chent à quelques mètres ou, plus souvent, à 20-
30 m l’un de l’autre, contacts surtout visuels mais
aussi acoustiques, à faible distance. D’octobre à
avril, les deux oiseaux demeurent beaucoup plus
souvent ensemble et circulent bien moins le long
de la rive. Ils se cantonnent davantage dans trois
ou quatre secteurs bien précis dont l’un verra se
dérouler la nidification.
Le territoire est manifestement défendu durant
toute l’année. Les conflits territoriaux ont lieu
non seulement entre congénères, selon toute
vraisemblance entre mâles exclusivement, les
femelles restant neutres, mais aussi entre M.
cassini et Fraseria cinerascens. Nous reviendrons
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
33
là-dessus à propos de cette dernière espèce qui
attaque cassini quand celui-ci pénètre sur son
territoire ou, plus simplement, s’en rapproche.
Les querelles territoriales entre congénères
sont peu fréquentes, il nous fut néanmoins donné
d’en observer quatre. À distance, le propriétaire
du territoire émet un chant très véhément,
pratiquement continu, dans l’attitude que nous
avons représentée sur la fig. 8 C : l’oiseau se tient
ailes pendantes, poignets écartés du corps, tarses
fléchis, dans la direction de son adversaire, tout
en relevant et abaissant lentement et spasmodi¬
quement les rectrices fermées. Si l’intrus traverse
les limites du canton, il est alors vivement refoulé
et harcelé dans un vol au cours duquel le
poursuivant claque vigoureusement des ailes et
surtout du bec. Nous avons ainsi assisté à une
querelle durant laquelle, sur une distance de plus
de 350 mètres, un mâle en a, de la sorte,
raccompagné un autre hors de son territoire.
Avant l’attaque, alors qu’il était à quelques
mètres seulement de l’intrus, le mâle a été vu
adopter des attitudes de menace analogues à
celles de la fig. 8 C, mais caractérisées par les
rectrices à demi déployées, très ramenées vers
l’avant, par la projection de la tête, bec ouvert,
dans la direction de l’opposant et par les poi¬
gnets largement décollés du corps. Dans les
conflits avec F. cinerascens, nous l’avons observé
(apparemment toujours des mâles, d’après la
coloration) adoptant, à l’approche de l’autre
espèce, l’attitude illustrée sur la fig. 8 D qui
rappelle beaucoup celle de la fig. 8 C, contre un
congénère ; toutefois, l’arrière-train est ici main¬
tenu en position plus basse et la tête plus relevée :
composantes d’un envol ou plutôt d’une esquive
potentielle. De fait, à chaque agression de cine¬
rascens, cassini répond par la fuite et va se
réfugier dans les espaces dégagés, au-dessus de
l’eau. Il y reste immobile, dans des positions de
soumission qui montrent toutefois qu’il demeure
prêt à un départ précipité, si son antagoniste
s’obstine à le poursuivre (fig. 8 E et F).
Bien que pour certains non strictement liés aux
problèmes territoriaux, nous pouvons quand
même évoquer ici quelques comportements que
l’on observe tout au long du cycle annuel.
Parmi les activités de confort ou de soins
corporels, nous mentionnerons le grattage de
la tête par la méthode dite indirecte (« indi¬
rect head-scratching » des auteurs anglophones).
Dans notre cas des gobe-mouches gabonais, ce
type de comportement ne nous est d’aucune
utilité en matière de systématique comme au¬
raient pu le faire croire les suggestions de
certains auteurs (cf. Simmons, 1961) car toutes les
Source : MNHN, Paris
34
CHRISTIAN ERARD
C
espèces le pratiquent de la même façon. Nous
signalerons aussi les bains que cet oiseau prend,
d’ordinaire durant les heures chaudes de la
journée et avant d’intensifier son activité de
chasse en fin d’après-midi. Perché entre 0,5 et
1 m de hauteur, généralement sur un moignon de
branche ou de tronc émergeant, il se laisse
tomber à la surface de l’eau en plongeant comme
un petit martin-pêcheur mais il n’immerge que le
ventre, rarement plus. Revenu sur son perchoir,
il s’ébroue ou s’étire vers l’avant, en gonflant son
plumage et en faisant vibrer ses ailes qui se
croisent rapidement au-dessus du dos. Les rec-
trices sont étalées et vivement secouées, puis
l’oiseau lisse consciencieusement, une à une, les
plumes de contour, notamment celles des flancs,
des épaules, du dos, ainsi que les rémiges
primaires.
À l’approche d’un animal qui l’intrigue, ou
simplement d’un observateur, l’oiseau montre
des signes d’inquiétude en redressant sa posture
normale d’affût (fig. 9 A) dans une attitude qui
peut être encore plus nettement verticale que
celle illustrée. Si l'intrus continue à progresser
dans la direction de l'oiseau, celui-ci adopte alors
une position plus horizontale, accroupi sur ses
tarses (fig. 9 B), pour finalement alarmer en
silence, en relevant spasmodiquement une aile et
les rectrices fermées (fig. 9 C). L’alarme peut
toutefois inclure des vocalisations particulières
(voir plus loin) tandis que l’oiseau alterne une
posture accroupie (fig. 9 D) et une autre, avec
les ailes tombantes et un relèvement lent des
rectrices (fig. 9 E). Ce genre de comportement
s’observe dans les situations où un danger,
imminent et sérieux, menace les oiseaux : obser¬
vateur ou prédateur qui demeure dans le secteur
où se tient le couple, ou à proximité du nid.
Nous avons ainsi assisté à de telles manifesta¬
tions de la part d’un couple après le passage d’un
Naja aquatique Boulengerina annulât a qui avait
été harcelé par une paire de Muscicapa seth-
smithi.
À l’égard d’un prédateur détecté à faible
distance (serpent surtout), M. cassini montre un
comportement de panique où les deux ailes sont
très rapidement relevées en même temps, les
rectrices déployées et rythmiquement, mais lente¬
ment, redressées à 30° au-dessus de l’horizontale
(fig. 8 A), tandis que l’oiseau virevolte de gauche
et de droite sur son perchoir. Souvent, pour
harceler le prédateur, il adopte la posture de la
fig. 8 B : tarses très fléchis, dos voûté, pointes des
ailes agitées de rapides mouvements nerveux
d’ouverture et de fermeture, rectrices abaissées et
à demi étalées tandis que le bec, ouvert, pointe
dans la direction de l’adversaire.
Vocalisations
Dans l’analyse acoustique relative à cette
espèce et aux suivantes, en nous inspirant de la
nomenclature utilisée par Guyomarc’h (1974) et
par Leroy (1979), nous appellerons unités les
sons qui donnent un tracé continu sur les so-
Source : MNHN, Paris
M U SC IC A PIN A E DU N.-E. DU GABON
35
nogrammes, éléments les groupements d’unités
différentes, ou la même unité répétée à intervalles
de temps très brefs, motifs les ensembles d’élé¬
ments qui présentent entre eux des silences
inférieurs à ceux qui séparent les motifs entre
eux. Les motifs sont eux-mêmes regroupés en
phrases, lesquelles constituent les séquences de
chant.
Rien de bien précis n’a été publié sur les
vocalisations de ce gobe-mouche. Seul Serle
(1950) fournit quelques indications sur le chant
et des onomatopées de cris.
Types de notes isolées (fig. 10 A-C)
Nous présentons ici 3 types de cris unitaires :
— cri d’un mâle accueillant la femelle qui
vient se percher à courte distance de lui (A). Il
s’agit d’une note pulsée, à modulation de fré¬
quence simple, d’une durée de 57 ms, et en fait
constituée de deux sons indépendants : l’un (en
partie masqué par la stridulation d’un insecte)
culmine à 5 550 Hz, l’autre débute à 6 740 Hz,
atteint 8 880 Hz et finit à 7 930 Hz. Si on pousse
le niveau de reproduction du sonagraphe, on met
en évidence l’additionnel ;
— cri de la femelle répondant au cri précé¬
dent (B). D’une durée de 73 ms, il correspond à
la recombinaison de deux sons aux harmoniques
3 et 6 renforcées et modulées en fréquence de
manière complexe, dont les fondamentaux va¬
rient entre 1 830 et 2 030 Hz pour l’un, et entre
2 390 et 2 590 Hz pour l’autre. Il existe une zone
formantique entre 5,5 et 9,5 KHz ;
— cri d’un individu en vol (C). Le mâle
accompagnait la femelle au nid où elle couvait : il
précédait sa partenaire, les deux oiseaux se
répondant mutuellement par des cris unitaires
dont un seul fut correctement enregistré depuis la
pirogue où nous nous tenions, sans qu’il nous
soit possible de préciser le sexe de l’émetteur. Il
s’agit d’une note gazouillée, ascendante et vibrée
en final, d’une durée de 81 ms, constituée par les
harmoniques d’ordre 6 et surtout 7 d’un son
dont le fondamental varie entre 975 et 1 110 Hz :
la seconde moitié est vibrée, avec une ampli¬
tude de 250 Hz et une fréquence de modulation
de 156 Hz.
Motif émis par le mâle (fig. 10 D)
Cette série de notes pulsées et gazouillées fut
émise par le mâle près du nid à l’arrivée de la
femelle qui venait s’y installer pour couver.
Nous présentons un tracé dans l’échelle 80-
8 000 Hz car celui en 160-16 000 Hz ne nous
apprend rien de plus sur la gamme des fré¬
quences utilisées, il montre simplement une
répartition de l’énergie entre 1 500 et 7 000 Hz,
surtout entre 3 000 et 7 000 Hz.
Si les deux premières notes ne comportent
apparemment pas d’harmoniques, les trois sui¬
vantes correspondent aux harmoniques d’ordre 8
et 9 (fondamental modulé de 750 à 1 500 Hz)
pour celle du milieu, et d’ordre 6 et 7 (fondamen¬
tal modulé de 1 000 à 2 000 Hz) pour les deux
autres.
Cris d’alarme (fig. 10 E-H)
Ces vocalisations sont émises dans les condi¬
tions que nous avons évoquées plus haut en
décrivant les postures D et È de la fig. 9. Nous
n’avons malheureusement enregistré que les cris
émis par un seul couple ; nous ne sommes donc
pas en mesure de nous prononcer sur la généra¬
lité du dimorphisme sexuel que montrent les
sonogrammes. Il serait d’ailleurs à ce sujet
intéressant et utile d’étudier de manière appro¬
fondie les vocalisations de cette espèce ; ceci pour
analyser la variabilité, d’une part selon les sexes
et, d’autre part, selon les individus. Il pourrait
bien exister des mécanismes de reconnaissance
acoustique interindividuels. Les observations de
Hoi (1987) le suggèrent mais force est cependant
de reconnaître que les données de cet auteur
manquent de précision et, de ce fait, n'emportent
pas pleinement la conviction du lecteur,
a) Cris rythmiques du mâle
Ce sont des motifs élémentaires composés de
5 unités qui n’appartiennent en fait qu’à deux
types de notes. La première note du motif est
beaucoup plus longue que les suivantes qui
peuvent être considérées comme des répétitions
de la seconde. Chaque motif dure en moyenne
608 ms (N = 3 ; a = 53,7 ms). Cependant, en
modifiant notre position pour enregistrer la
femelle, nous nous sommes rapprochés du mâle
qui a alors émis en série mais sur un rythme
plus lent, des notes du second type d’une
durée moyenne plus longue : 48,3 contre 44 ms
(fig. 10 F).
Les notes initiales montrent une répartition de
l’énergie entre 4 900 et 14 600 Hz, avec une
concentration entre 5 000 et 7 600 Hz. Leur
Source : MNHN, Paris
36
CHRISTIAN ERARD
Fig. 10. — Cris de Muscicapa cassini.
„l„rmp A Hn C m5 d |^ ? : J?" d f. la f ® melle ’ C : ? ri d 'un individu en vol ; D : motif émis par le mâle ; E : alarme du mâle ; F :
alarme du male et de la femelle ; G et H : alarmes de la femelle.
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
37
durée moyenne est de 113 ms. Elles sont en fait
constituées de deux sons émis simultanément, de
leurs harmoniques et de leurs recombinaisons
renforcées dans une zone formantique entre 5 et
10 KHz. Le premier son apparaît sifflé, légère¬
ment modulé en fréquence et en amplitude, le
second est en revanche très vibré (fréquence
de modulation de 178 Hz avec une amplitude de
710 Hz). Le tableau 2 rend compte des carac¬
téristiques physiques de ces notes.
Tableau 2. — Organisation temporelle et fréquentielle des notes constitutives des motifs d’alarme émis par le mâle Muscicapa
cassini.
Rang
Durée
Intervalle
Silence
Fréquence portante
(Hz)
Fréquence (2 e composante)
(Hz)
(ms)
(ms)
(ms)
min. | max.
min. | max.
'
113,3
3,06
2,7 %
189,7
14,05
7,4 %
76.3
11,02
14.4 %
4888,3
46,19
0,9 %
5126,3
183,02
3,6 %
7055,0 7160,7
79,0 121,22
1,1% 1,7%
2
44,3
4,16
9,4 %
98,0
5,29
5,4 %
53,7
9,45
17,6 %
2061,0
53,0
2,6 %
2211,0
15,59
0,7 %
- -
3
43,7
5,03
11,5%
112,7
8,33
7,4 %
69,0
3,46
5,02 %
1946,3
40,7
2,1 %
2061,0
26,0
1,3 %
1 ! 1
1 1 1
4
44,3
1,15
2,6 %
164,3
40,25
24,5 %
120,0
39,89
33,2 %
1863,0
47,84
2,6 %
1999,3
40,7
2,0 %
1 ! 1
1 ! 1
5
43,7
2,31
5,3 %
1 1 1
1 1 1
1841,0
15,59
0,8 %
1972,7
30,6
1,6 %
1 1 1
1 1 1
Note : Les temps sont mesurés en millisecondes (ms) et les fréquences en Hertz (Hz). Pour chaque note de rang donné et pour
chaque variable considérée sont successivement figurés de haut en bas : la moyenne, Fécart-type et le coefficient de
variation. Seules sont indiquées les fréquences fondamentales.
Les notes du second type, pulsées, d’une durée
moyenne de 44,9 ms (N = 15 ; a = 3,42), pré¬
sentent une modulation complexe de la fré¬
quence. La fréquence portante varie non seule¬
ment au cours de la durée de la note mais aussi
d’une note à l’autre selon le rang d’émission
(tableau 2) ; elle est en outre modulée avec une
fréquence moyenne de 180,4 Hz (N = 15 ; a =
7,45) sur une amplitude de 520 Hz. Seules sont
renforcées les harmoniques d’ordre 2 à 5, surtout
3, d’un fondamental variant de 1 919 Hz (N =
15 ; a = 88,5) à 2 038 Hz (N = 15 ; a = 109,0).
Dans ces motifs d’alarme, l’intervalle moyen
d’une note à l’autre est de 141,2 ms (N = 12;
a = 43,19), les silences présentent une durée
moyenne de 79,7 ms (N = 12; a = 31,49).
Le tableau 2, basé sur l’analyse de 3 motifs.
donne une idée de la faible variabilité de l’organi¬
sation des unités sonores composant chaque
motif. On peut ainsi définir un motif d’alarme
du mâle comme étant composé d’une longue
note initiale à double tonalité, suivie de quatre
autres, brèves, pulsées et à complexe modulation
de fréquence, dont le rythme se ralentit et la
fréquence décroît.
b) Cris rythmiques de la femelle (fig. 10 F-H)
Nos enregistrements de la femelle sont d’une
moins bonne qualité que ceux du mâle, aussi
l’analyse acoustique est-elle plus délicate et
moins précise. 11 apparaît cependant que l’on
puisse caractériser ces cris comme des motifs de
6 à 8 notes et d’une durée moyenne de 650 ms.
Le rythme est légèrement plus rapide et les
Source : MNHN, Paris
38
CHRISTIAN ERARD
unités sonores plus courtes que chez le mâle. Le
tableau 3 récapitule les principales caractéris¬
tiques des notes de 3 motifs différents. La
variabilité est éminemment plus forte que chez le
mâle. Le début des motifs est sifflé ou gazouillé
mais, rapidement, les notes deviennent pulsées et
vibrées (fréquence de modulation variant entre
190 et 215 Hz), tandis que le rythme se ralentit.
L’un de nos sonogrammes suggère que la pre¬
mière note du tracé ne figurerait en fait que
l’harmonique d’ordre 4 et non pas le son fonda¬
mental. Les notes suivantes montrent des harmo¬
niques et il apparaît ainsi que, pour chacune
d’elles, se trouvent principalement renforcées les
harmoniques d’ordre 3 et 4, cette dernière nette¬
ment moins. Il existe en fait une zone forman-
tique entre 6 et 8 KHz.
Tableau 3. — Organisation temporelle et fréquentielle des notes constitutives des motifs d’alarme émis par la femelle
Muscicapa cassini.
Rang
1
2
3
4
*
6
7
51,3
22,7
24,0
31,3
34,0
29,7
30,0
Durée (ms)
20,55
1,15
5,29
1,15
3,61
8.74
13,89
40.0 %
5,1 %
22,0 %
3,7 %
10,6 %
29.4 %
46,3 %
98,3
75,0
71,7
78,3
101,0
145,7
Intervalle (ms)
23,50
3,46
8,33
3,06
9,85
25,54
23,9 %
4,6 %
11,6%
3,9 %
9,8 %
16,8%
47,0
52,3
47,7
47,0
67,0
116
Silence (ms)
3.46
4.16
7,57
3,46
8,72
24,25
7,4 %
7,9 %
15,9 %
7,4 %
13,0 %
20,9 %
Fréquence (Hz)
6579,0
2219,4
2149,0
2008,0
1946,3
1832,0
1832,0
285,81
139,85
180,19
140,22
124,56
109,76
109,76
4,3 %
6,3 %
8,4 %
7,0 %
6,4 %
6,0 %
6,0 %
Note : Temps exprimés en millisecondes, fréquences en Hertz. Dans chaque case figurent de haut en bas : moyenne, écart-type
et coefficient de variation. Pour la 1" note, la fréquence indiquée est celle qui apparaît sur le tracé ; pour les autres,
seule est mentionnée la fréquence fondamentale.
Cris rythmiques de la femelle sollicitant de la
nourriture (fig. 11)
L’enregistrement dont nous présentons un
sonogramme a été effectué près d’un nid où la
femelle couvait. Quand elle quittait sa ponte, elle
rejoignait le mâle, ou du moins un perchoir près
de celui-ci, et là, en criant, sollicitait son conjoint
afin qu’il lui apportât de la nourriture (voir plus
loin et fig. 18 G).
À l’approche du mâle, les notes deviennent
plus longues et, lorsque la femelle reçoit la proie,
elle émet encore quelques cris brefs dont beau¬
coup d’harmoniques ont disparu.
Les unités sonores montrent une énergie ré¬
partie entre 5 775 et 15 400 Hz. Il s’agit en fait
7 ^ T5-175-5^ëc“
Fig. 11. — Cris de femelle Muscicapa cassini sollicitant le nourrissage de cour par le mâle.
Source : MNHN, Paris
MUSC1CAPINAE DU N.-E. DU GABON
39
des harmoniques d’ordre 3 à 8 (avec fort renfor¬
cement des 3, 4 et 6) d'un son fondamental de
1925 Hz modulé, d’une part, en amplitude et,
d’autre part, dans la seconde moitié de la
note, de manière complexe en fréquence (fré¬
quence de modulation de 150 Hz avec une
amplitude de 635 Hz). La durée des notes est très
variable, de 73 à 207 ms, celle des silences aussi,
de 196 à 338 ms ; en revanche, le rythme est plus
régulier puisque les intervalles entre les notes
demeurent groupés entre 365 et 425 ms.
Le chant (fig. 12-16)
11 est émis dans diverses situations, et à
longueur d’année, avec cependant une baisse de
fréquence d’avril à juillet. Nous l’avons entendu
de la part de mâles qui défendaient leur terri¬
toire contre un congénère s’apprêtant à en
franchir les limites, ceci dans l’attitude repré¬
sentée sur la fig. 8 C. Durant les affrontements à
courte distance, ou au cours d’expériences de
repasse d’enregistrements, le chant accompagne
les postures illustrées sur la fig. 18 Cl et C2.
En quatorze occasions, nous avons observé
des mâles dans la position D de la fig. 18,
chantant pour accueillir leur partenaire qui les
rejoignait et s’installait à moins de 2 m d’eux.
Lorsque le mâle se rapproche de la femelle et
vient à moins de 5 m d’elle, il lui arrive
fréquemment de lancer quelques phrases de son
Source : MNHN, Paris
40
CHRISTIAN ERARD
chant, ceci dans les attitudes de la fig. 18 B1 et
B2, qui sont d’ailleurs celles dans lesquelles sont
émis les chants auprès du nid pendant l’incuba¬
tion. Manifestement le chant, chez cette espèce,
remplit à la fois une fonction de proclamation et
de défense territoriale, et une autre, sexuelle, sur
laquelle s’appuie le renforcement des liens entre
les partenaires du couple.
Le chant est habituellement émis en séries de
séquences : l’ensemble peut s’étaler sur une demi-
à deux ou trois minutes. Les séquences durent de
3 à 11 secondes et sont séparées par des silences
de 4 à 20 secondes, souvent même davantage.
Cependant, dans les situations conflictuelles, le
chant peut être émis en continu.
Nous n’avons guère enregistré de chants spon¬
tanés de proclamation ou de défense territoriale
autres que les documents qui reposent sur des
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
41
chants émis par le mâle lors de sa garde des
environs du nid pendant que la femelle couve et
sur des réponses à la repasse de ces enregistre¬
ments, réponses très vives, accompagnées de
postures de menace. Nous présentons ainsi sur
les fig. 12 à 15 quelques sonogrammes des chants
de combat en réponse à des repasses (fig. 12), et
diverses séquences de proclamation territoriale
lors de la surveillance des abords du nid (fig. 13,
14 et 15). N’ayant pas trouvé de différence dans
l’utilisation des fréquences et dans le découpage
temporel selon les circonstances d’émission, nous
avons donc procédé à une analyse globale du
chant de l’espèce. Nous devons aussi préciser que
notre matériel ne concerne qu’un seul mâle, c’est-
à-dire que s’il donne une idée de la variabilité
individuelle, il ne renseigne aucunement sur la
variance spécifique.
L’énergie acoustique est émise en moyenne
pendant 39,4 % du temps que dure la séquence
Source : MNHN, Paris
42
CHRISTIAN ERARD
Fig. 15. — Chant de Muscicapa cassini.
de chant (entre 28 et 43 % pour les 6 séquences
analysées).
La fig. 16 A illustre l’utilisation des diverses
gammes de fréquence (214 notes analysées).
L’éventail est large, de 1 à 10 KHz, mais
comprend deux pics : l’un entre 3 et 4 KHz,
l’autre entre 6 et 8 KHz. Dans l’ensemble, le
chant montre une alternance assez régulière de
notes aiguës et de notes graves, ou du moins de
motifs très contrastés quant aux fréquences
utilisées.
La structure des notes est très variée, sou¬
vent avec des harmoniques. La plupart montrent
une modulation de fréquence simple (glissandos
ascendants et descendants, notes pulsées). Les
notes vibrées sont en minorité : elles sont alors
courtes, à forte fréquence de modulation, ou
longues, à faible fréquence de modulation. La
double tonalité apparaît dans 21 % (45 sur 214)
des notes analysées. Ces dernières durent en
moyenne 80,8 ms (N = 214 ; a = 87,70) ; la
fig. 16 B montre leur répartition selon les di¬
verses classes de longueur. Le rythme est lui-
même fort variable puisque les intervalles, de
l’attaque d’une note à celle de la suivante,
mesurent en moyenne 206,8 ms mais avec un
écart-type de 160,33 (N = 207) et montrent une
distribution de type log-normal dans les diverses
classes de longueur (fig. 16 C). Le débit moyen
apparaît de 5 notes par seconde.
Nous attirerons aussi l’attention sur le fait
que le chant inclut de nombreuses répéti¬
tions d’unités, d’éléments et surtout de motifs.
L’oreille humaine perçoit d’ailleurs fort bien ces
redites. Sur 98 motifs examinés, 56 (soit 57,1 %)
seulement sont singuliers.
/////A
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
43
Fig. 16. — Paramètres du chant de Muscicapa cassini.
A : Les diverses bandes de fréquences utilisées.
B : Durée des notes.
C : Intervalle entre les notes (de l’attaque d’une note à celle de la suivante).
Source : MNHN, Paris
44
CHRISTIAN ERARD
Nidification
Tant les données de reproduction que nous
avons recueillies que celles que nous ont fort gé¬
néreusement communiquées À. Brosset, A. Devez
et J.-M. Lernould (en tout 31 nids), montrent
clairement une période de nidification de no¬
vembre à mars, mais surtout concentrée sur les
mois de la petite saison sèche (fig. 17 A), quand
le niveau des cours d’eau accuse une très forte
baisse. On remarquera cependant que la repro¬
duction n’est pas directement liée à l’étiage
puisque, jusqu’à présent du moins, nous n’avons
encore décelé aucun indice de nidification durant
la grande saison sèche. Néanmoins, la diminu¬
tion du niveau des rivières intervient quand
même en dégageant les sites de nidification
normalement immergés lors des périodes plu¬
vieuses.
Cette saison de reproduction que nous obser¬
vons au Gabon correspond assez bien à celle
dans laquelle s’inscrivent les données recueillies
dans le sud et le sud-ouest du Cameroun par
Bâtes (in Sharpe, 1907) et surtout par Serle
(1950, 1965 & 1981). Ce gobe-mouche y niche en
effet principalement durant la saison sèche, de
novembre à mars, bien que quelques indications
aient tout de même été obtenues en juillet et
octobre, pendant les pluies. En revanche, Chapin
(1953) ne pense pas que la nidification soit liée,
au Zaïre, à une saison particulière, ni même
dépende du niveau des cours d’eau. Il ne détaille
toutefois pas le matériel sur lequel il appuie son
opinion.
Nous n’avons jamais eu l’occasion d’assister à
des formations de couple de sorte que l’on ignore
toujours si elles s’accompagnent ou non de
démonstrations posturales et vocales particu¬
lières. La posture D de la fig. 18 pourrait laisser
croire à une analogie avec l’attitude de Musci-
capa striata attribuée au mâle courtisant une
femelle, dont elle rappelle la description que
nous en avons donnée plus haut. Nous ne l’avons
cependant observée que chez des mâles appariés,
très bien cantonnés près de leur nid, ou dans le
secteur où celui-ci serait établi.
La fig. 17 fournit quelques données quantita¬
tives sur la localisation des nids. La hauteur
moyenne à laquelle ils sont placés (par rapport
au niveau d’eau pour tous, sauf un qui était au-
dessus de la terre ferme) est de 1,6 m (N = 20 ;
a = 1,09 ; cf. fig. 17 b). Les 9/10' sont situés dans
la moitié supérieure du support, les 3/4 dans le
tiers apical (fig. 17 C). On notera que sur les
31 nids observés, un seul était en terre ferme
(fig. 17 D). Pour ceux édifiés au-dessus de l’eau,
la distance moyenne à la berge est de 14,0 m
(N = 19 ; a = 6,94 ; fig. 17 E). Nous reviendrons
plus loin, à propos de Fraseria cinerascens, sur la
répartition des nids le long de la rive.
Les 25 sites de nid sur lesquels nous possédons
des notes détaillées correspondent à ceux que
l’on trouve dans la littérature (Bâtes in Sharpe,
1907; van Someren, 1916; Marchant, 1942;
Serle, 1950 ; Chapin, 1953). La fig. 19 en illustre
les principaux types.
Le plus commun est le gros chicot ou moignon
de bois mort, plus ou moins recouvert de
mousses et de lichens, ou de détritus divers, qui
dépasse de l’eau, ou (un cas) se dresse sur la terre
ferme. Nous y avons trouvé 12 nids posés au
sommet, ou sur une grosse protubérance, ou
dans une vieille cavité complètement éventrée
(fig. 19 D, E, F ; voir aussi fig. 20). Signalons ici
que, dans le site D, nous avons régulièrement
observé la nidification successive d 'Hirundo ni-
grita et de Muscicapa cassini. Le gobe-mouche
utilisait alors le nid maçonné de l’hirondelle, en
ajoutant des matériaux à la garniture interne de
la coupe. Une variante de cette première caté¬
gorie de situations est celle de deux nids éta¬
blis dans des niches relativement étroites, consti¬
tuées par des anfractuosités ou éventrations de
branches ou de troncs d’arbres abattus dans le lit
de la rivière (fig. 19 C).
Un autre type de site, d’ailleurs presqu’aussi
fréquent que le premier, mais où les nids pa¬
raissent plus exposés bien que tout autant cam-
mouflés, est constitué par les fins et denses
branchages inondés qui dépassent de l’eau, ou
par la partie basse des rameaux distaux des
branches d’arbres retombant en arc au-dessus de
l’eau et qui y trempent même quand le niveau
des rivières est élevé (fig. 19 A et B ; fig. 21). Le
nid est alors placé au milieu des nombreux
paquets de végétaux desséchés ou à demi putré¬
fiés qui restent accrochés lors de la décrue. Nous
avons ainsi découvert 8 nids dans une telle
situation.
Nous avons trouvé 2 nids sur des têtes de
rochers recouvertes de hautes herbes et émer¬
geant de l’eau (fig. 19 G et fig. 20). Ils étaient
installés, l’un sur une petite touffe serrée, l’autre
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
45
Fig. 17. — Reproduction de Muscicapa cassini.
A. — Répartition mensuelle des nids trouvés.
Histogramme en trait continu : en % de l’ensemble des données recueillies sur cette espèce (ordonnées de
gauche).
Histogramme en bâtonnets : en % des données recueillies par l'auteur durant la période d’étude et après
pondération par le temps passé sur le terrain.
Histogramme en pointillés : évolution du niveau d'eau (ordonnées de droite).
B. — Distribution des hauteurs auxquelles sont placés les nids.
C. — Relation entre la hauteur à laquelle est placé le nid et celle du support.
D. — Répartition des nids au-dessus de l’eau et de la terre ferme.
E. — Distance des nids par rapport à la rive (les valeurs négatives s’appliquent à l’eau, les positives à la terre ferme).
Source : MNHN, Paris
Fig. 18. — Postures de Muscicapa cassini dans le secteur du nid.
femelle^DDr^hanM^miîp nAnr nV, 0 1 terr j‘oriale .intense ; D : accueil de la femelle ; E : femelle quittant le nid ; F :
copulation h P sollicitation alimentaire ; G : sollicitation alimentaire ; H : nourrissage de cour avant la
Source : MNHN, Paris
MUSCICAP1NAE DU N.-E. DU GABON
47
Source : MNHN, Paris
Fig. 20. — Biotopes et sites de reproduction de Muscicapa cassini. Photos A. R. Devez, ecotrop, cnrs.
, Les oiseaux nichaient : en haut, dans les herbes de la tête du rocher de droite ; en bas, dans un nid d'Hirundo nigrita
établi dans une large anfractuosité du coude du tronc mort de l’arbre abattu s’avançant au-dessus de l’eau.
Source : MNHN, Paris
MUSC IC A PI N A E DU N.-E. DU GABON
49
à la surface du rocher, dans une niche constituée
à la base d’un touradon et en partie masquée par
la retombée des pointes des herbes.
Il a aussi été donné à A. Brosset de trouver un
nid sur le montant extérieur d’une pirogue
inutilisée.
Nous n’avons pas procédé à de longues obser¬
vations lors de la construction du nid, cependant
toutes les données recueillies montrent claire¬
ment que cette charge incombe à la femelle ou,
du moins, que celle-ci y apporte une contribution
majeure. C’est elle qui recherche les matériaux,
les transporte et façonne la construction. Appa¬
remment, le mâle ne joue à cet égard qu'un rôle
d’accompagnateur passif mais, en revanche, il
surveille attentivement les alentours du nid et
de sa partenaire. C’est également durant cette
période que commencent les nourrissages de cour
(courtship feeding des anglo-saxons).
Le nid est une construction solide : un amas
serré, amalgame de fibres végétales, d’herbes
sèches, de lambeaux d’écorces et, parfois, de
petites brindilles, le tout lié avec de fines radi¬
celles et des fils de toiles d’araignées, et enrobé
extérieurement de mousse. L’intérieur de la
coupe est surtout garni de crins, mais aussi de
fibres — provenant essentiellement d’écorces
dilacérées — et parfois même, de duvets vé¬
gétaux. L’ensemble mesure 9 ou 10 cm de
diamètre et 7 ou 8 cm de hauteur ; la coupe,
nettement hémisphérique, a un diamètre moyen
de 45 mm. Ce type de nid correspond tout à fait
aux descriptions que l’on trouve dans la littéra¬
ture (cf. notamment Serle, 1950).
Le comportement de copulation débute par
une approche du mâle par la femelle qui se tient
dans l’attitude du jeune quémandant sa nourri¬
ture, mais les ailes tombent davantage et seules
leurs extrémités vibrent très irrégulièrement et
faiblement, et les rectrices sont relevées au-dessus
de l’horizontale. Le mâle apporte alors une proie
à sa partenaire dans la posture représentée sur la
fig. 18 H. La copulation a lieu aussitôt. Les deux
oiseaux s’ébrouent et effectuent ensuite leur
toilette (avec étalement des rectrices pour la
femelle) puis partent chacun de leur côté re¬
prendre leur chasse.
Les 22 pontes que nous avons pu dénombrer
se composaient chacune de 2 œufs, nombre que
donnent aussi Bâtes (in Sharpe, 1907), Mar¬
chant (1942) et Chapin (1953). Serle (1950) a
collecté au Cameroun : 1 ponte de 3 œufs, 5 de
Fig. 21. — Nid exposé de Muscicapa cassini , contenant deux jeunes près de l’envol.
Photos A. R. Devez, ecotrop, cnrs.
Source : MNHN, Paris
CHRISTIAN ERARD
2 et 4 de 1 ; toutes sauf une ponte fraîche de
2 œufs, étaient en début d’incubation, donc
complètes.
L’œuf, variable en forme et en dessin, présente
une dimension moyenne de 18-19x13-14 mm.
La couleur de fond, lustrée, apparaît d’un vert
clair, finement et densément tacheté de brun
rougeâtre à brun roux pâle, souvent en calotte au
gros pôle.
Serle (1950) écrit que mâle et femelle couvent.
Or, toutes nos observations montrent à l’évi¬
dence que seule la femelle assure l’incubation.
Deux séances prolongées de surveillance d’un nid
différent à chaque fois, l’une entre 9 h 25 et 12 h
40, l’autre de 12 h 15 à 16 h 30 (fig. 22 A et B)
indiquent que la femelle est présente sur le nid
pendant 80 % du temps. Pour la première sé¬
quence, nous obtenons un taux de présence de
81 % ; les absences durent de 3 à 8 mn (N = 8 ;
x = 5,3 mn ; a = 1,80) et les phases d’incubation
de 7 à 51 mn (N = 8 ; x = 19,7 mn ; a = 15,36).
Pour la seconde observation, le taux de couvai¬
son est de 78,8 % ; les absences varient de 1 à
12 mn (N = 17; x = 3,2 mn; a = 2,60) et les
présences de 1 à 13 mn, sauf une de 43 mn et une
autre de 68 mn (N = 18 ; x = 11,2 mn ; a =
17,03). Cette seconde séquence peut être séparée
en une période de 12 h 15 à 14 h 30 où la femelle
a couvé pendant 94,1 % du temps et une autre de
14 h 30 à 16 h 30 durant laquelle le taux
d’incubation n’a été que de 61,7%.
Deux nids entièrement suivis nous ont fourni
une durée d’incubation de 14 jours pour l’un, de
15 pour l’autre. Nous préciserons aussi qu’une
ponte a été pillée avant l’éclosion, au 14 e jour de
la couvaison, laquelle débute toujours au dépôt
du second œuf.
Pendant cette période, le mâle surveille les
alentours du nid (fig. 18 Al et 2). Nous signale¬
rons ici avoir souvent observé les mâles de cette
espèce se montrant indifférents vis-à-vis des
Hirundo nigrita qui venaient se poser à proxi¬
mité, et aussi, une fois, vis-à-vis d’un mâle
Chrysococcyx caprius qui récoltait des chenilles
dans les retombées des branches d’un arbre, au-
dessus du nid. De temps en temps, surtout
HI—IHI-IxHH HHHh
H H> HHH»»—I HHH «H 0
Fig. 22. — Rôle des partenaires du couple durant l’incubation et l’élevage des jeunes a
A et B : séquences d’incubation (par la femelle) : les temps de présence sont indic
signalent les apports alimentaires du mâle à la femelle.
_ . 9™ : r y thme du nourrissage des jeunes au nid. C-E concernent le même nid que A, s
/jours (U) et V jours (E). Les apports du mâle sont figurés par des cercles évidés. ceux de la
nid chez Muscicapa cassini.
--—---,-, —e 2 oisillons âgés de 2 jours (C),
r '„ ' ' -**““ v ■~‘* t "S* 11,65 P ar des cercles évidés, ceux de la femelle par des cercles pleins. F et
“aï S di” â8 “ d ' 7 “ 8 «“>»' P ” 1 " 1 : ■*
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
51
durant les heures de ralentissement de l’activité,
le mâle se rapproche de la femelle et chante, se
plaçant de trois quarts face ou franchement de
profil par rapport à elle (fig. 18 B1 et 2). C’est en
diffusant près du nid des enregistrements des
chants et des cris que nous avons obtenu les plus
intenses postures agressives (fig. 18 Cl et 2),
faisant ainsi venir l’oiseau à 1,5-2 m de nous,
sans nous dissimuler. De cette façon, nous avons
aussi provoqué simultanément, dans notre direc¬
tion, l’émission véhémente du chant, et un vol
papillonnant et légèrement onduleux : ailes vi¬
brant rapidement, maintenues constamment en
dessous de l’horizontale, les rectrices étant large¬
ment étalées. Quand la femelle quitte le nid soit
pour aller demander une proie à son conjoint,
soit pour chasser par elle-même, elle se rap¬
proche du mâle lequel, ainsi que nous l’avons
observé en plusieurs occasions, l’accueille en
chantant, dans l’attitude de la fig. 18 D. Dès
qu’elle se pose, la femelle prend la posture E, en
relevant et abaissant lentement les rectrices fer¬
mées, puis elle chasse ou quémande, en alternant
les postures Fl et F2, dans la direction du mâle.
La sollicitation alimentaire s’intensifie quand le
mâle a capturé une grosse proie : la femelle se
rapproche alors de lui en adoptant un comporte¬
ment de jeune (fig. 18 G) tout en émettant les cris
rythmiques décrits plus haut (fig. 11). Le nourris¬
sage de la femelle par le mâle peut toutefois
s’effectuer sans que celui-ci ait apparemment
émis le moindre signal visuel ou acoustique : le
mâle nourrit sa partenaire dans le nid, en volant
rapidement devant elle. Les diagrammes A et B
de la fig. 22 montrent que le mâle fournit
irrégulièrement des petites et surtout des grosses
proies à sa conjointe, ceci donnerait à ce nourris¬
sage une valeur alimentaire certaine, non pas
celle d’un simple rituel de renforcement des liens
entre les membres du couple. Les quelques
données recueillies lors de l’affût schématisé sur
la fig. 22 B, nous permettent d’illustrer le fait. De
12 h 15 à 15 h 19, nous avons pu observer en
continu le mâle et la femelle : durant cet
intervalle de temps, le mâle a capturé 18 proies
dont 4 (22,2 %) pour sa partenaire laquelle, si
l’on tient compte des 7 actions de chasse qu’elle a
réussies, a donc reçu de son conjoint 36,4 % de
sa nourriture, exprimée en nombre d’insectes. En
fait, cette proportion diminue si l’on considère
toute la période d’observation de 12 h 15 à
16 h 30 durant laquelle nous avons pu constam¬
ment surveiller la femelle mais hélas pas le mâle,
depuis notre abri flottant. La femelle n’a ainsi
reçu que 5 proies (17,9 %) sur les 28 qu’elle a
ingérées. Il est également à souligner que ces
5 proies consistaient en 4 Rhopalocères et
1 Odonate de 20 à 60 mm de longueur alors que
les 23 autres étaient des Diptères de 8 à 15 mm.
Ces indices suggèrent donc que l’apport alimen¬
taire du mâle à sa femelle ne serait pas négli¬
geable entre la construction du nid et l’éclosion
de la ponte.
Nous mentionnerons aussi, dans les rapports
entre les partenaires du couple durant l’incuba¬
tion, le fait que nous avons très souvent observé
la femelle allant rejoindre le mâle qui chassait
activement et ce dernier lui cédait la place, mais
revenait quand elle avait regagné le nid. Tout se
passait comme si le mâle localisait le meilleur
endroit de chasse le plus proche du nid et le
tenait à la disposition de la femelle.
L’élevage des jeunes au nid dure de 11 à
13 jours (3 observations). Les deux adultes
participent activement au nourrissage de la ni¬
chée (fig. 22 C-G). La part du mâle semblerait
plus réduite que celle de la femelle ; toutefois, les
observations effectuées sur les zones où viennent
chasser les oiseaux, montrent que souvent le
mâle donne ses proies à la femelle qui va les
porter aux jeunes, d’où cette prépondérance des
apports alimentaires de la femelle dans les
décomptes au nid.
La femelle tient le nid pendant les 3-4 premiers
jours qui suivent la naissance des oisillons et,
progressivement, réduit le nombre et la durée des
séjours au nid, pour ne pratiquement plus cou¬
vrir la nichée après le T jour, sauf s’il pleut très
fort.
Les cadences de nourrissage varient d’un
couple à l’autre (fig. 22 D, F et G) et selon les
types de proies fournies : les apports sont plus
espacés quand les proies sont plus volumineuses
(fig. 23). Nous avons déjà précisé (Erard, 1987)
que la taille des arthropodes fournis aux jeunes
augmentait avec l’âge de ces derniers. En compa¬
rant les graphiques C et D de la fig. 22, on
constate que le rythme des nourrissages est le
même quand les oisillons ont 2 jours que lors¬
qu’ils en ont 7 : chacun reçoit 5 becquées par
heure. Cependant, les graphiques E, F et G,
établis sur des nichées de 7 à 9 jours, rece¬
vant de grosses proies, donnent des cadences de
3 apports de nourriture par oisillon et par heure.
Source : MNHN, Paris
52
CHRISTIAN ERARD
Fig. 23. — Nid de Muscicapa cassini. Photos A. R. Devez, ecotrop, cnrs.
Noter la taille des proies apportées à des jeunes pourtant encore petits.
Nous n’avons pas de données précises sur
l’âge auquel les jeunes acquièrent leur indépen¬
dance. Nous possédons toutefois des observa¬
tions d’adultes nourrissant encore leur progéni¬
ture entre 25 et 30 jours après l’envol. Nous
préciserons ici n’avoir pas observé les adultes
prenant chacun à charge un jeune particulier et
ce de manière durable, contrairement à ce que
laissent à penser les quelques observations
de Hoi (1987), malheureusement présentées de
manière trop synthétique et pas assez circonstan¬
ciées.
Source : MNHN, Paris
MUSCICAP/NAE DU N.-E. DU GABON
53
Mue
Environ un mois et demi à deux mois après
leur départ du nid, les jeunes commencent une
mue qui va les rendre semblables aux adultes, à
l’exception des taches crème aux grandes couver¬
tures alaires. Les adultes, eux, muent essentielle¬
ment d’avril à juin ; sur le terrain, on observe
alors bien les vides laissés sur les ailes par les
rémiges manquantes. Nous avons, cependant,
recueilli une donnée d’individu en mue complète
un 6 novembre. Nous avons aussi examiné des
spécimens du Sud-Cameroun en mue les 17 avril,
15 et 24 août, et 26 novembre. C’est-à-dire que la
mue s’effectue en dehors de la période de
reproduction, mais durant la saison des pluies,
quand les insectes sont abondants.
Production et mortalité
Sur 17 nids ayant reçu des œufs, 7 (41,2%)
sont arrivés au stade de l’éclosion et aussi, avec
un taux de réussite de 100 %, ont donné des
jeunes à l’envol, d’où un taux global de succès de
41,2% et un échec de 58,8%.
Si nous calculons à partir du nombre d’œufs
pondus qui ont été dénombrés et suivis, nous
obtenons un taux de réussite de l’incubation de
36,7% (11 œufs éclos sur 30 pondus), 100%
pour l’élevage au nid, et une valeur globale de
36,7 % pour un échec de 63,3 %.
Nous pouvons donc admettre que, chez cette
espèce, seuls 4 nids sur 10 ayant reçu des œufs,
donnent des jeunes à l’envol, avec une produc¬
tion moyenne de 0,7 jeune par nid.
Faute d’avoir séjourné sur place pendant toute
la durée d’un cycle annuel, nous ignorons com¬
bien de jeunes sont produits par couple et par an.
Nous n’avons observé qu’une fois un couple,
ayant eu deux jeunes à l’envol le 15 janvier 1975,
mais qui semblent avoir rapidement disparu
avant émancipation, entreprenant la construc¬
tion d’un second nid le 20 février, à ca 100 m
du premier. La deuxième ponte fut néanmoins
pillée avant l’éclosion.
Nous signalerons aussi avoir mis en évidence
3 cas de pontes de remplacement, intervenues 18
à 27 jours après la destruction de la première.
Nous ne possédons aucune donnée sur les taux
de mortalité des individus volants. Nous ne
pouvons que faire état de la présence, en février
1975, d’un individu bagué adulte, au même
endroit, en juin 1972 (mâle sur le territoire n° 5
de la fig. 55 in Erard, 1987).
Les deux seuls prédateurs observés pillant des
nids (une fois chacun) installés dans des touffes
d’herbes, sur les rochers, furent le Varan du Nil
Varanus niloticus et le Naja aquatique Boulenge-
rina annulata. Par ailleurs, A. Brosset (comm.
pers.) a levé un Petit Serpentaire Polyboroides
typus tout près d’un nid venant d’être détruit : la
prédation par cet oiseau, bien que fort suspectée,
n’a cependant pas été prouvée. Précisons que ce
saurien, cet ophidien et ce rapace sont les trois
prédateurs de nids d’oiseaux les mieux repré¬
sentés au bord de l’eau.
MUSCICAPA SETHSMITHI
Les données biologiques sur cette espèce, très
rares dans la littérature, ne portent que sur de
brèves descriptions des nids et de la ponte, et
s’accompagnent d’informations fragmentaires sur
l’époque de la reproduction.
Unité sociale
Ce gobe-mouche vit en couple, selon un
système d’appariement monogame. Nous ver¬
rons plus loin que les liens entre les parte¬
naires sont très serrés et ce durant toute l’année.
Manifestement, les couples se forment de ma¬
nière définitive. Nous avons ainsi constaté la
permanence durant 5 ans des membres d’un
couple bagué sur notre zone d’étude.
Territorialité
Si le territoire d’un couple couvre une super¬
ficie de 7 à 8 ha, ainsi que nous l’avons souligné
ailleurs (cf. fig. 56 et 57 in Erard, 1987) et
Source : MNHN, Paris
54
CHRISTIAN ERARD
comme l’a également remarqué Serle (1954), les
oiseaux demeurent souvent cantonnés sur de très
petites surfaces de quelques ares à un peu moins
d’un hectare, et cela tant durant la période de
nidification qu’en dehors de celle-ci. Ces canton¬
nements, extrêmement localisés, peuvent subsis¬
ter de quelques heures à plusieurs jours, voire
même durant tout le déroulement de la reproduc¬
tion (de la construction du nid à l’envol des
jeunes). Cependant, au moins les mâles, sinon les
deux partenaires des couples, se livrent régulière¬
ment à des déplacements sur l’ensemble de leur
territoire. Au cours de ceux-ci sont émis les
chants de proclamation territoriale (voir plus
loin fig. 27 A et B), que l’on entend toutefois
aussi de la part d’oiseaux restant sur place.
Les partenaires du couple demeurent constam¬
ment en contact, surtout à vue, mais aussi au cri.
Bien qu’aigus, les sons que ce gobe-mouche émet
très fréquemment tout au long du jour, portent
loin ; une oreille exercée les perçoit à 150 m sans
problème, relativement bien jusqu’à 200 m,
occasionnellement jusqu’à 250 m ; au-delà, il faut
une forêt bien claire. Ainsi, sans avoir à couvrir
l’intégralité de la surface de son domaine, un
couple peut signaler sa présence et, de fait, il
la proclame quasi continuellement à tout intrus
qui s’approcherait des limites de son territoire,
dont la défense est assurée durant toute l’année.
À propos de l’émission de ces sons territoriaux,
ou même de contact, il est intéressant de souli¬
gner le signal visuel que constituent l’ouverture
en grand et la fermeture rapide du bec dont
l’intérieur est d’un jaune particulièrement vif.
Les conflits entre congénères sont plutôt rares
(11 cas). Généralement, l’intrus fuit rapidement
dans le sous-bois, ou dans la voûte de la forêt, et
regagne les limites territoriales qu’il a franchies,
poursuivi par le propriétaire des lieux qui, posé,
adopte des postures analogues à celles que nous
avons décrites pour M. cassini (fig. 8 D à F). Il
est d’ailleurs remarquable combien le registre
postural de M. sethsmithi, dans les situations
agonistiques, ressemble à celui de cassini. On
retrouve ainsi, dans les conflits à courte distance,
une approche de l’adversaire dans la posture E
de la fig. 8, l’oiseau émettant des notes du type
de celles illustrées par la fig. 27 (A, B), mais sur
un rythme plus précipité que lors de la proclama¬
tion territoriale simple. Ce faisant, il pivote
rapidement de droite et de gauche, ouvrant et
refermant très vite les ailes, et dégageant les
« poignets ». Si l’intrus se rapproche encore plus,
le tenant du territoire adopte alors les postures
Cl et C2 de la fig. 18, parfois même accompa¬
gnées de larges déploiements des ailes, face
inférieure tournée vers l’avant. Nous avons aussi
observé en une occasion, le propriétaire du
territoire venant à 1 m de son adversaire, dans
une attitude fort réminiscente de B de la fig. 8.
Toutefois, l'arrière du corps apparaissait plus
relevé, les rectrices fermées, le bec largement
ouvert et dirigé vers l’opposant. En outre, les
mouvements d’ouverture et de fermeture des
ailes étaient plus rapides et plus amples. Ce
comportement gestuel était accompagné d’un
chant de combat du type de celui illustré sur la
fig. 27 (D).
Dans quasi tous les cas de défense territoriale
que nous avons observés, seul le mâle jouait un
rôle actif. Toutefois, des diffusions d’enregistre¬
ments du chant de proclamation territoriale ont
provoqué non seulement des réactions très vives
du mâle, mais également une grande agitation de
la femelle (vols désordonnés ; attitudes d’intimida¬
tion : corps tenu plus redressé que la normale,
plumage gonflé, bec ouvert et dans la direction
du diffuseur de son ; virevoltes sur le perchoir
dans la position A de la fig. 8). En une occasion,
2 couples se sont trouvés en présence l’un de
l’autre. Les mâles se sont très vivement querellés,
le propriétaire du territoire se livrant aux com¬
portements décrits ci-dessus tandis que sa femelle
harcelait celle du couple intrus (essentiellement
postures E et F de la fig. 8, accompagnées de
rapides mouvements d’ouverture et de fermeture
des ailes). Après la querelle, le mâle du territoire
chanta avec véhémence (chants de proclamation
territoriale sur un rythme accéléré) puis vint
retrouver sa femelle. Il se rapprocha d’elle dans
la posture H (mâle) de la fig. 18, mais en relevant
davantage la tête, mettant ainsi en évidence le
jaune du bec, gonflant la gorge blanche, s’abais¬
sant sur ses tarses fléchis, faisant vibrer ses ailes
pendantes, et hérissant les sous-caudales (atti¬
tude rappelant beaucoup la posture de cour du
Rouge-gorge européen Erithacus rubecula). Il se
rapprocha ainsi de sa partenaire et, tout en
chantant (chant de cour continu), de la pointe de
son bec, il lui toucha les commissures buccales.
Nous pourrions aussi répéter ici ce que nous
avons écrit à propos de cassini quant aux
comportements d’alerte et d’alarme, tant ils sont
très proches, sinon identiques.
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
55
Vocalisations
Rien de bien précis n’a été écrit sur les cris et
les chants de cette espèce. Sans doute parce que,
pour une oreille humaine non avertie, la gamme
des fréquences utilisées les rend très anodins, peu
localisables et difficiles à distinguer dans l’am¬
biance forestière. Nous présentons ici les docu¬
ments que nous avons recueillis, complétés par
quelques enregistrements effectués sur notre zone
d’étude et aimablement mis à notre disposition
par Claude Chappuis.
Cris des jeunes
Sur la fig. 24, nous présentons des sono-
grammes des cris émis par les jeunes ayant quitté
le nid depuis moins d’une semaine (A-C), ou qui
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KHz
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Fig. 24. — Cris de jeune Muscicapa sethsmithi.
A-C. — Trois jeunes différents ayant quitté le nid depuis moins d’une semaine.
D. — Deux jeunes (a et b) au nid, très emplumés.
Source : MNHN, Paris
56
CHRISTIAN ERARD
y sont encore, mais très emplumés (D). Ces cris
sont en rapport direct avec l’appétit des oisillons.
Dans le cas d’individus hors du nid, ils sont émis
quand la faim se fait sentir, et leur fréquence
(nombre de cris par unité de temps) augmente à
mesure que le besoin de nourriture s’intensifie. Il
s’agit de notes unitaires brèves, de 50 à 90 ms,
irrégulièrement modulées en fréquence entre
7 000 et 9 500 Hz. À l’approche de l’adulte
porteur de nourriture, la cadence d’émission et la
longueur des notes augmentent (cf. B3). Au nid,
les jeunes émettent des cris unitaires isolés très
brefs (DI et D2, 2 individus crient ensemble) qui,
néanmoins, prennent une certaine rythmicité, à
mesure que le manque de nourriture s’accentue.
Ces cris varient en durée entre 30 et 50 ms et, en
fréquence, entre 8 et 10 KHz ; leur modulation
est très simple. Peut-être véhiculent-ils deux
sortes d’informations : un besoin de contact
physique jeune — parent et une demande alimen¬
taire? On remarquera d’ailleurs la transforma¬
tion de ces signaux acoustiques qui intervient
lorsque les adultes chassent dans le secteur du
nid et sont alors visibles des jeunes (D3). Les
notes s’allongent, la modulation de fréquence
s’intensifie et se complique, tandis que le rythme
d’émission est précipité ; les modifications sont
encore plus prononcées quand les adultes vien¬
nent tout près du nid (D4).
Nous attirerons l’attention sur l’éventualité
d’une reconnaissance individuelle des jeunes
basée sur des particularités acoustiques. C'est ce
que suggère le matériel recueilli sur des individus
différents, d’une part trois hors du nid (sono-
grammes A, B et C) et, d’autre part deux au nid
(a et b de D). Cette reconnaissance s’appuierait
sans doute davantage sur la forme du signal (en
l’occurrence les caractéristiques de modulation
de la fréquence) que sur la fréquence proprement
dite, ou sur la durée unitaire.
Cris d’alerte et d’alarme
a) Cris émis en présence d’un rapace en mouve¬
ment (fig. 25 A)
Ces vocalisations ont été notées de la part
d’un couple, non loin de son nid, à l’égard
d’un Accipiter toussenelli immature qui chassait
des micromammifères (en l’occurrence des musa¬
raignes) dans le sous-bois. Elles furent émises par
les deux partenaires du couple à l’arrivée du
rapace, puis surtout par le mâle quand l’épervier
passait d’un perchoir à un autre ou piquait vers
le sol pour attaquer ses proies. Ce sont les notes
classiquement émises dans ce genre de situation
par bien d’autres passereaux (Marler, 1957 ;
Nottebohm, 1975) : notes longues (ici 456 ms
pour la femelle (Al), 370 pour le mâle (A2)), très
aiguës, légèrement descendantes (de 8 500 à
7 600 Hz pour le mâle, de 8 400 à 7 000 pour la
femelle). On notera l’attaque diffuse qui, du
moins pour une oreille humaine, les rend très
difficilement localisables. À l’arrivée du rapace,
le mâle émit ces cris sur un rythme assez régulier,
d’environ 1 par seconde.
Tableau 4. — Caractéristiques des notes vibrées des motifs d’alarme chez Muscicapa sethsmithi.
Fréquence portante
Fréquence
Amplitude
de
modulation
N
Durée
max.
min.
modulation
A
10
40,2
(4,02)
7514,6
(608,06)
5425,9
(473,56)
144,5
(18,16)
2179,8
(272,67)
B
8
38,9
(2,28)
6856,7
(438,71)
4409,2
(645,28)
124,1
(7,29)
2298,7
(357,02)
C
18
34,1
(4,10)
7371,9
(182,38)
4882,9
(160,78)
140
1740
S
40
36,1
(5,01)
7233,2
(475,86)
4845,0
(584,55)
136,7*
(13,82)
2232,7**
(309,10)
N ° ,e différents, Z le mélange des notes de 4 individus. N indique le nombre de note
STïïsSïïiâT'“ “ STaïêWHiïr’ acmm - "■** sont cxpriméc ' e
Source : MNHN, Paris
MUSCICAP1NAE DU N.-E. DU GABON
57
Fig. 25. — Cris d’alarme de Muscicapa sethsmithi.
A. — Cris émis, en présence d’un épervier en mouvement, par la femelle (Al) et par le mâle (A 2 ).
B. — Motifs émis par deux individus différents (Bi et B 2 ) en présence d’un épervier posé (Bi = mâle A 2 ).
C. — Alarme (même individu que A 2 et Bi).
D. — Cris rythmiques d’alarme. Di, D 2 et D3-4 sont des mâles différents (Di = C). En D3 et D4 : cri de femelle
superposé.
b) Motifs émis en présence d'un rapace posé
(fig. 25 B et C)
Il s’agit en fait d’une vocalisation intermé¬
diaire entre les cris précédents et les cris ryth¬
miques d’alarme. Des premiers est conservée la
note initiale, d’attaque fort estompée, sifflée,
mais qui vibre progressivement en finale (durée
de 160 à 200 ms, fréquence très légèrement
modulée dans une gamme comprise entre 7 et
8,5 KHz). Cette note est suivie de 2 à 4 glis-
sandos ascendants vibrés, dont les caractéris¬
tiques sont les mêmes que celles des unités des
motifs rythmiques d'alarme décrits plus loin. Les
sonogrammes B1 et B2 illustrent la transition
entre les cris A et le motif C (A2, B1 et C
concernent le même individu).
c) Cris rythmiques d’alarme (fig. 25 D)
Leur émission est associée au secteur du nid : à
l’approche d’un observateur ou du tout préda¬
teur potentiel, parfois à l’arrivée d’une ronde très
remuante et bruyante et, dans les circonstances
mentionnées plus haut, après 4-5 minutes de
présence de l’épervier, quand les oiseaux paru¬
rent avoir réalisé que le rapace ne s’intéressait
pas du tout à eux. Nous préciserons ici que tous
Source : MNHN, Paris
58
CHRISTIAN ERARD
les divers cris d’alarme peuvent être émis par l’un
ou par l’autre des partenaires du couple, souvent
même par les deux à la fois.
Les caractéristiques des notes vibrées compo¬
sant ces cris rythmiques sont données dans le
tableau 4. On peut y ajouter un intervalle moyen
de 110,7 ms (N = 30 ; a = 24,71) entre chaque
note. On remarquera des différences individuelles
importantes qui laisseraient, ici encore, entendre
la possibilité d’une reconnaissance acoustique
(Dl, D2 et D3-4 concernent des individus diffé¬
rents, DI est le même que C, D2 que B2). Sur D3
et D4 figurent aussi, à chaque fois, un cri de
femelle.
Cris de la femelle (fig. 26 A)
Nous présentons ici quelques vocalisations
émises par la femelle dans diverses circonstances.
a - Cri unitaire émis par un individu non
nicheur, en se rapprochant du mâle (Al). La
note est composée de deux sons indépendants ;
l’un d’une durée de 53 ms, modulé en fréquence
entre 8 400 et 8 900 Hz, l’autre de 29 ms, variant
entre 6 800 et 7 500 Hz.
b - Cris unitaires et binaires de la femelle
appelant le mâle, ou lui répondant, alors que
celui-ci chasse à proximité du nid où elle couve
(A2) ou nourrit des jeunes, avec l’aide de son
partenaire (A2 et A3). Le mâle émet le même
type de cri (Bl). Les enregistrements ne sont pas
très bons, en raison d'une ambiance sonore
particulièrement forte, due aux insectes.
Ces cris durent environ 140 ms (la seconde
note est d’un tiers plus brève que la première,
dans le cas des vocalisations binaires), l’énergie
est concentrée sur une fréquence portante qui
varie entre 8 250 et 9 500 Hz, modulée avec une
amplitude de 950 à 1 200 Hz et une fréquence de
130 à 165 Hz. Les sonogrammes nous montrent
que ces fréquences dominantes ne sont pas celles
des sons fondamentaux mais des harmoniques
d’ordre 4 ou 5 selon les individus. On remar¬
quera une certaine ressemblance entre ces cris
qui nous ont paru liés à des rapports alimentaires
entre les adultes, et ceux des jeunes qui réclament
de la nourriture (fig. 24 B3).
c — Parmi les cris émis par la femelle près du
nid, nous devons encore mentionner ceux figurés
en D3 et D4 (fig. 25) alors que le mâle émet des
motifs rythmiques d’alarme. Ce sont des cris
brefs (de 50 à 130 ms), modulés en fréquence
entre 8 et 9 KHz.
Cris simples et doubles du mâle (fig. 26 B)
a — En B1 est illustré un cri identique à ceux
de la femelle (fig. 26 A2) : cri du mâle chassant
Fig. 26. — Cris de Muscicapa selhsmilhi.
A. — Cris de femelle (voir texte).
B. — Cris simples (Bl) et doubles (B2, B3 et B4 sont trois individus différents) émis par le mâle.
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
59
près du nid et paraissant appeler sa partenaire
qui lui répond de la même façon. La note dure
125 ms, sa fréquence portante dominante varie
entre 9 et 9,5 KHz et subit une modulation avec
une amplitude de 800 à 1 100 Hz et une
fréquence de 130 Hz. L’énergie apparaît con¬
centrée sur l’harmonique d’ordre 5.
b - Très fréquemment, lorsqu’il se rap¬
proche de la femelle, tant durant la période de
nidification qu’en dehors de celle-ci, le mâle émet
une note double, très modulée en fréquence : cri
binaire dont les deux constituants unitaires ne
sont pas identiques, bien que souvent assez
proches. En B2, B3 et B4 (fig. 26) sont présentés
les tracés des cris de 3 mâles différents. Notre
matériel ne nous permet cependant pas de garan¬
tir la possibilité d’une reconnaissance indivi¬
duelle fondée sur ces vocalisations. Les unités
varient entre 60 et 150 ms, les fréquences utilisées
étant comprises entre 6 et 10 KHz ; les silences
qui les séparent durent de 110 à 235 ms. On
remarquera, en B3, l’utilisation de la double
tonalité.
Les chants
Dans leur forme très élaborée, ils sont le fait
du mâle mais, sous leur type simplifié, ils peuvent
également être émis par la femelle.
a — La proclamation territoriale (fig. 27 A,
B) s’effectue à l’aide d’un chant au rythme très
lent, qui consiste en la répétition d’une note
unique, à de petites variantes près. Lors des
séquences spontanées, les intervalles entre les
notes sont de 4,3 secondes (N = 9 ; a = 1,05).
La repasse d’enregistrements de ce chant ne
provoque pas de modification autre que l’accé¬
lération du rythme (intervalle moyen : 2,2 se¬
condes ; a = 0,55 ; N = 7). Nous présentons
les notes émises par trois individus différents
(fig. 27 A, B1 et B2). Chez l’un, les notes sont
sifflées aux deux premiers tiers et vibrées en
finale, montantes de 7 400 à 8 500 Hz, et d’une
durée de 195 à 217 ms. Chez les deux autres
(partenaires d’un couple), les notes sont plus
nettement modulées entre 7 600 et 8 400 Hz pour
l’un, entre 8 100 et 9 200 Hz pour l’autre, leur
durée variant entre 102 et 116 ms.
Si, dans la majorité des cas, le mâle est le
principal émetteur de ce chant, il arrive toutefois,
lorsque la femelle est hors de vue, ou du moins à
plus de 15 m de là, qu’elle aussi utilise ce chant.
en réponse à celui de son partenaire : les oiseaux
effectuent ainsi un véritable duo antiphonique.
La femelle participe toutefois bien moins long¬
temps que le mâle à cet échange de vocalisations
qui paraissent ainsi remplir deux fonctions : la
proclamation territoriale à l’encontre des con¬
génères et le contact social entre les partenaires.
b — Avec la phrase C de la fig. 27, nous
abordons les chants de cour ou de parade, à
motivation sexuelle. Cette phrase était irréguliè¬
rement émise par le mâle dont nous avons
présenté les notes doubles sur la fig. 26 B2, en
réponse au cri de sa femelle (fig. 26 Al), mais pas
à chaque fois, cependant toujours quand les deux
oiseaux se trouvaient à courte distance l’un de
l’autre. Nous n’avons pu en enregistrer convena¬
blement qu’une seule, les autres nous ont toute¬
fois, à l’oreille, paru identiques : d’une durée de
0,9 s et composées d’un mélange de notes sifflées
et de notes vibrées dont les fréquences sont
comprises entre 4 et 10 KHz.
c — Rapproché de sa partenaire, le mâle
émet parfois un chant soutenu, varié, bien
qu’incluant des répétitions de notes ou de motifs.
La fig. 28 montre la gamme des fréquences
utilisées (N = 108), la durée des notes (N =
108; x = 157,2 ms; a = 145,00) et les inter¬
valles entre celles-ci, d’attaque à attaque (N =
94; x = 374,9 ms ; a = 268,61).
Le chant dont une courte séquence est pré¬
sentée sur la fig. 29, possède apparemment une
valeur territoriale en plus de sa signification
sexuelle car, à la repasse, le mâle, très démons¬
tratif, en reprend mais sur un rythme plus
accéléré, les principaux motifs (fig. 27 D). De
plus, nous l’avons entendu, sous cette dernière
forme, lors d’une intrusion du mâle qui occupait
le territoire voisin. À ce propos, nous soulève¬
rons le problème de la caractérisation indivi¬
duelle des mâles par certains motifs de leur
chant. En effet, ceux présentés sur la fig. 27 D
furent de nouveau enregistrés au même endroit
19 mois plus tard. Malheureusement, ce mâle
n’étant pas bagué, nous n’avons pas pu vérifier
qu’il s’agissait bien du même individu.
Sur les figures 30 et 31, nous présentons
quelques séquences d’un chant de cour d’un
autre individu, beaucoup plus varié bien qu’y
soit décelable la reprise de certaines notes ou
motifs, mais avec des modifications. Comme les
sonogrammes le laissent apparaître, l’ambiance
sonore (surtout celle due aux insectes) était
Source : MNHN, Paris
60
CHRISTIAN ERARD
10 KHz
8
1 Al
M . ,-U : :«•)
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A2
ËL
,B2
13 KHz
a #
2
N A \
J Ç vff l
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15 KHz
8
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, -■ !
0
15 KHz
8 1
1
055 05 075
"b
T .qpn
Fig. 27. — Chants de Muscicapa sethsmithi.
A et B. — Proclamation territoriale (A, Bi et B2 sont trois individus différents, Bi et B2 étant les partenaires d’un
couple).
C. — Bref chant de cour du mâle.
D. — Chant de cour prolongé du mâle (individu différent de celui analysé en Q.
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
61
Source : MNHN, Paris
62
CHRISTIAN ERARD
particulièrement importante lors des enregistre¬
ments. Ce chant était pratiquement continu, les
séquences de 1,5 à 8 secondes étant séparées par
des silences de 1,5 à 12 secondes. Le mâle
chantait ainsi d’abord à 1 m puis à 9 m de sa
femelle. Nous étions à 12 m de l’oiseau et
n’entendions que des bribes de son chant que
nous ne décelions bien souvent qu’aux mouve¬
ments très visibles — en raison de la couleur
jaune — d’ouverture et de fermeture du bec.
Les séquences de ces chants de cour sont donc
caractérisées par la large gamme des fréquences
utilisées, avec néanmoins une nette prédomi¬
nance des bandes comprises entre 7 et 9 KHz,
c’est-à-dire qu’elles dominent le fond sonore de
la forêt. Les notes montrent des structures très
variées, toutefois, si la plupart d’entre elles sont
vibrées, leur fréquence de modulation demeure
faible et la variation de fréquence reste dans des
limites étroites. Dans leur composition et leur
rythme, ces chants apparaissent très irréguliers :
des notes brèves, émises à intervalles plus ou
moins courts ou longs, mêlées à d’autres nette¬
ment plus étirées et plus modulées tant en
amplitude qu’en fréquence, et cela avec une
cadence très changeante. On remarquera aussi
qu’en moyenne une note sur deux (50,9 %,
N = 108) montre une double tonalité, indice du
fonctionnement indépendant de chaque bronche.
L’énergie acoustique n’est produite que pendant
37,8 % du temps que dure la séquence (33 à
48 % pour 6 séquences analysées).
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
63
Fig. 30. — Chant de cour de Muscicapa sethsmithi.
(individu différent de celui de la fig. 29).
Source : MNHN, Paris
64
CHRISTIAN ERARD
Fig. 31. — Chant de cour de Muscicapa sethsmithi.
(autre séquence du même mâle que sur la fig. 30).
Nidification
Les données que nous possédons sur la repro¬
duction de cette espèce au Gabon montrent
qu’elle s’y effectue pratiquement tout au long de
l’année, à l’exception peut-être des mois de juillet
(cœur de la grande saison sèche) et d’avril (mois
de la pleine mue), encore qu’il ne soit pas du tout
impossible que les « trous » de juillet et d’avril,
sur notre fig. 32, soient tout à fait fortuits.
La fig. 32 A fournit d’une part la distribution
des 30 nids trouvés et, d’autre part, le nombre
moyen de nids découverts chaque mois (en ne
retenant que nos propres données — 25 nids —
pondérées par la durée de nos séjours ). Il
apparaît alors qu’en dépit de son étalement sur
presque toute l’année, la nidification fluctue de
manière saisonnière et montre deux maxima :
l’un en fin de grande saison sèche — début des
pluies, et l’autre durant la petite saison sèche ;
les minima correspondent aux périodes très
pluvieuses.
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
65
Source : MNHN, Paris
66
CHRISTIAN ERARD
Ailleurs, nous ne disposons que d’indications
très éparses et fort fragmentaires sur l’époque de
reproduction de l’espèce : données anecdotiques
de Bâtes (1911 et in Sharpe, 1907) dans le sud
du Cameroun et de Chapin (1953) au Zaïre, qui
suggèrent que la nidification pourrait, dans ces
régions, se dérouler selon le même schéma qu’au
Gabon. On remarquera que Serle (1981) donne
M. adusta — l’équivalent de M. sethsmithi , en
altitude au Cameroun — nicheur de janvier à
avril, en fin de saison sèche, début des pluies.
Les comportements, tant du mâle que de la
femelle, qui président à la formation des couples,
demeurent inconnus : toutes nos observations
d’oiseaux cantonnés ont porté sur des individus
appariés, ce qui, au passage, va dans le sens de
l’hypothèse (cf. unité sociale) de la pérennité,
voire la perpétuité des couples, jointe à une
grande longévité des adultes.
Si la valeur moyenne est de 4,9 m (N = 27,
o = 3,22), la hauteur à laquelle sont édifiés les
nids varie entre 1 et 16 m mais présente toutefois
un maximum entre 1,5 et 3 m (30 % des cas, cf.
fig. 32 B) tandis que 70 %, soit près des trois
quarts des nids, sont placés en dessous de 6 m.
Compte tenu de leur exposition et de la facilité
avec laquelle on les trouve, lorsque les couples
ont été localisés, nous ne pensons pas qu’un biais
quelconque ait été introduit dans cet échantillon¬
nage de l’emplacement des nids de cette espèce.
Le nid est toujours placé dans une zone très
dégagée et n’est pas du tout dissimulé par un
quelconque écran de végétation. Son support
apparaît choisi de manière telle qu’aucune voie
d'accès aisée et évidente ne le relie aux éléments
architecturaux forestiers qui pourraient faciliter
le passage d’un éventuel prédateur, ou du moins
gêner la détection de son approche.
La fig. 32 C récapitule les sites de nidification
que nous avons observés. Le sommet d’une
« chandelle » (Cl) dans une trouée (nid placé sur
une plaque de mousse et entre quelques jeunes
rameaux d’épiphytes) ne paraît être qu’occasion¬
nel (1 cas sur 27). En revanche, le replat d’un
jeune tronc ayant été cassé à cet endroit et d’où
partent des rejets (C2), s’avère plus souvent
choisi (8 cas), tout comme la partie apicale des
arbustes isolés du sous-bois (C3, 5 cas) où les
oiseaux construisent dans une fourche bien déga¬
gée. Les corbeilles constituées par les feuilles
verticillées des pousses d ’Alchornea floribunda,
Euphorbiaceae (C4), plante très abondante dans
le sous-bois, ont été utilisées dans 4 cas. Autre
site apprécié, les lianes pendantes, feuillues ou
non, mais retenant alors de petits amas de débris
végétaux divers : les oiseaux y placent leur nid
dans la partie distale (C5, 7 cas, dont un au-
dessus de l’eau). Enfin, mentionnons, en deux
occasions, la nidification sur une plante épiphyte
croissant en encorbellement contre un tronc
(C6).
Volumineux par rapport à la taille de l’oiseau
(fig. 33), le nid n’a rien d’une construction
soignée et élaborée : il apparaît comme une petite
coupe (diamètre interne de 40 à 50 mm, externe
de 75 mm, profondeur 32 à 40 mm) de fins
éléments, enchâssée dans un amas hirsute de
matériaux grossiers (diamètre de 9 à 12 cm,
hauteur de 7 à 8 cm). Sur une assise de feuilles
mortes, de radicelles, de débris d’écorces, de
petits morceaux de brindilles pourries, le corps
du nid consiste essentiellement en mousses entas¬
sées dont la cohésion est assurée plus par
compactage que par façonnage. Cependant, pour
conserver une certaine rigidité à l’ensemble, des
lambeaux d’écorce et de feuilles mortes, ainsi que
des fragments de tiges de lianes ou de courts
morceaux de fines branchettes, sont inclus dans
la maçonnerie et sur le pourtour de la coupe.
Cette dernière est d’une texture peu serrée,
garnie intérieurement de très fines tiges herba¬
cées, ou de minces nervures de feuilles et parfois
de crins végétaux. Tous ces matériaux, déjà secs
ou à demi secs lors de leur collecte, continuent à
se dégrader ; les mousses, notamment, jaunissent
peu à peu et l’ensemble, bien que très exposé, se
confond alors avec le substrat ou évoque un
paquet de débris végétaux en décomposition qui
seraient restés accrochés à cet endroit. Si ce gros
soubassement de mousse nous est apparu consti¬
tuer l’une des caractéristiques du nid de M.
sethsmithi (voir aussi les très brèves descriptions
qu’en font Bâtes (1911) et Chapin (1953)), nous
devons quand même signaler que, dans un cas, il
s’avérait pratiquement inexistant : installé à
l’aisselle des feuilles d’une pousse d 'Alchornea, le
nid se présentait essentiellement comme un amas
de tigelles et de feuilles mortes (cf. la photogra¬
phie prise par A. R. Devez, in Brosset, 1976 :
101 ).
Nous ne savons pas qui du mâle ou de la
femelle choisit le site où sera installé le nid. En
revanche, la construction est presque en totalité
le fait de la femelle ; le mâle ne vient guère
Source : MNHN, Paris
MUSC1CAPINAE DU N.-E. DU GABON
67
Fig. 33. — Nid de Muscicapa sethsmithi. Photo A. R. Devez, ecotrop, cnrs.
Remarquer le nid volumineux par rapport à la taille de Foisèau.
Source : MNHN, Paris
68
CHRISTIAN ERARD
apporter des matériaux que lors de la mise en
place du soubassement, et encore sa contribution
demeure-t-elle mineure par rapport à celle de sa
partenaire qui effectue les 9/10 e des visites.
Néanmoins, à plusieurs reprises, le mâle a été
observé ramassant des matériaux et les donnant
à sa partenaire laquelle les insérait alors dans la
maçonnerie du nid.
La construction prend de 6 à 10 jours ; les
matériaux sont recueillis dans un rayon de 20 m :
les mousses sont prélevées sur les branches et les
tiges, aussi sur les troncs couchés au sol.
Quand le nid est terminé, la femelle sollicite
l’accouplement avec le mâle : elle pépie en
adoptant une posture de jeune qui réclame la
béquée. Cette attitude est proche de celle prise
par la femelle de M. cassini, représentée sur la
fig. 18 G. Le corps est toutefois tenu plus
horizontal et plus ramassé ; les pointes des ailes,
pendantes et légèrement écartées, sont animées
de très rapides et courts battements. La femelle
se rapproche ainsi de son partenaire qui lui
donne une proie et copule aussitôt. Nous avons
cependant observé, à plusieurs reprises, un
comportement plus complexe de la part d’un
couple, la veille de la ponte du 1 er œuf. La femelle
attirait le mâle qui, bien visible, chassait à moins
de 10 m de là : elle s’accroupissait, relevant
l’avant du corps (cf. attitude de M. cassini de la
fig. 18 B2, mais avec la tête moins projetée vers
l’avant) et émettait de brefs cris aigus en série
rapide, le bec largement ouvert, montrant l’in-
«de^ mn Act,vite de chasse de Muscicapa sethsmilhi, exprimée en nombre d’actions de chasse effectuées par
A. — Mâle non nicheur le 14.11.1973.
5 ~ f?™ elle . " on nicheuse le 5.5.1974, au même endroit que A.
C. Male nicheur le 4.12.1973, jour précédent la ponte du 1" œuf
D. — Femelle de C, le même jour.
x - une becquée donnée à la femelle par le mâle.
Acc = tentative d’accouplement.
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
69
térieur jaune vif. Le mâle venait alors, donnait la
béquée à sa femelle et s’accouplait rapidement
avec elle, presque en vol sur place sur le dos de sa
partenaire. Puis il se posait à côté d’elle — qui
avait repris sa précédente posture — et effectuait
une véritable danse, sautillant de droite et de
gauche sur son perchoir, dans une attitude très
proche de celle du mâle M. cassini représentée
sur la fig. 18 H (ce comportement a été aussi
observé de la part du mâle accueillant la femelle
durant l’incubation et aussi pendant l’élevage des
jeunes au nid). Le mâle et la femelle, face à face,
faisaient ainsi, pendant 40 à 50 secondes, un duo
que nous n’avons malheureusement pas enre¬
gistré mais où la femelle émettait des séries de
notes unitaires, le mâle des notes doubles ou de
courts motifs (type B de la fig. 25 ou C de la
fig. 27). Ensuite, le mâle repartait sur son
perchoir initial d’où il lançait ses notes doubles.
Il se tenait alors dans une posture voisine de celle
illustrée pour M. cassini sur la fig. 8 B, mais avec
les rectrices fermées, écartant et repliant vive¬
ment les deux ailes, d’abord en même temps, puis
en alternance. Finalement, il se calmait après
être resté quelques instants tourné vers sa parte¬
naire, tarses fléchis, corps horizontal, dos voûté
et tête rentrée entre les épaules.
Les 21 pontes que nous avons vérifiées se
composaient de 2 œufs chacune : coquilles
ovoïdes, allongées, mates, à fond variant du
blanc verdâtre au vert clair terne, indistinctement
ponctuées sur toute leur surface de brun rous-
sâtre ou de roux grisâtre, mesurant environ
17 x 13,5 mm. Ce nombre d’œufs par ponte et
leur description s’accordent aux données de
Bâtes (1911) et de Chapin (1953).
Les œufs sont pondus à un jour d’intervalle et
l’incubation débute quand la ponte est complète.
Fig. 35. — Activité de chasse de Muscicapa sethsmithi (nombre de proies capturées par tranches de 5 mn).
A et B. — Durant l’incubation.
C. — Durant l'élevage des jeunes au nid (2 oisillons de 2 jours).
Barres évidées : captures de proies par le mâle ; barres pleines : captures de proies par la femelle ; les astérisques
correspondent aux nourrissages de la femelle par le mâle.
Source : MNHN, Paris
70
CHRISTIAN ERARD
Seule la femelle couve, le mâle lui fournissant un
complément alimentaire très appréciable.
Il est à ce propos utile de préciser ici que cette
espèce chasse à longueur de journée, seules les
très grosses averses l’arrêtent temporairement.
Quand les oiseaux ne nichent pas, leur rythme
d’activité est assez régulier : chaque adulte
capture entre 35 et 50 proies par heure (cf.
fig. 34 A et B). En revanche, durant la nidifica¬
tion, les périodes de chasse sont plus contractées
dans le temps et plus intenses (cf. fig. 34 C et D,
avant la ponte).
Nous n’avons jamais observé de nourrissage
de la femelle par le mâle en dehors de la période
de reproduction ou, plus exactement, en l’ab¬
sence du nid ou de l'imminence de sa construc¬
tion. Le nombre de becquées données par le mâle
à sa partenaire va croissant depuis le début de la
construction du nid jusqu’à l’incubation (cf.
fig. 34 C et D, et fig. 35 A et B). Dans le
tableau 5 figurent les valeurs que nous avons pu
obtenir en comptant les actions de chasse des
deux partenaires du couple (ou parfois d’un seul)
et qui illustrent bien l’importance de l’apport
alimentaire du mâle à la femelle. Cette contribu¬
tion est vraisemblablement plus forte qu’elle ne
le paraît car il n’est pas impossible du tout que le
mâle donne plus d’une proie par becquée à sa
partenaire. On remarquera (fig. 35 A et B) que la
cadence des nourrissages de la femelle par le
mâle augmente quand celle-ci chasse, stimulant
ainsi son conjoint.
À propos des relations alimentaires entre les
conjoints, il nous faut ici mentionner avoir
fréquemment observé, comme nous l’avons re¬
présenté sur la fig. 36 A-E (données se rappor¬
tant à celles de la fig. 35 A), le mâle cédant son
perchoir de chasse à sa partenaire et y revenant
quant elle est retournée au nid, et cela tant que le
perchoir apparaît de fréquentation rentable. En
revanche (fig. 36 F-O), lorsque les concentrations
de petits insectes, recherchées par notre oiseau,
s’avèrent trop mobiles dans le temps et dans
l’espace, sur la zone de chasse, le mâle (qui
circule en fait beaucoup plus que ne le montrent
nos illustrations qui ne concernent que l’espace
délimité uniquement par les vols de chasse) laisse
toujours à la femelle les postes d’affût les plus
profitables, ceux d’où elle peut aisément chasser
à courte distance et d’un vol beaucoup plus
Tableau 5. — Contribution du mâle Muscicapa sethsmithi à l’alimentation de la femelle durant la nidification.
Stade de nidification
(date)
Durée de l'observation
Proportion de proies
du J données à la Ç
Proportion de proies
de ia $ reçues du (J
Construction*
(11.2.75)
70 mn
(9h 15-10h25)
3/73 (4,1 %)
3/50 (6 %)
Construction*
(19.2.75)
15 mn
(17h 10-25)
1/24 (4,2 %)
1/9 (11,1 %)
Nid terminé
(4.12.74)
270 mn
(8h30-13h)
90 mn
(14h45-16hl5
4/210 (1,9 %)
1/65 (1,5 %)
Ponte en cours*
(26.2.75)
30 mn
(16h00-30)
-
4/18 (22,2 %)
Incubation
(21.1.75)
66 mn
(15h30-16h36)
17/90 (18,9 %)
17/105 (16,2 %)
Incubation*
(2.3.75)
95 mn
(9h05-10h40
65 mn
(1 Ih20-I2h25)
17/166 (10,2%)
9/50 (18 %)
17/70 (24,3 %)
9/42 (19%)
Incubation*
(7.3.75)
90 mn
(I6hl5-I7h45)
14/74 (18,9%)
14/34 (41,2 %)
Note : L’astérisque (*) désigne les observations effectuées au même nid.
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
71
Fig. 36. — Répartition horizontale des zones de chasse des partenaires du couple lors de l’incubation,
n = nid. 1 à 6 = perchoirs.
A-E : le 2 mars (activité matinale intense, cf. fig. 35 A) ; F-O : le 7 mars (activité vespérale réduite, cf. fig. 35 B). Mâle et
femelle chassent : A, C, E, F, H, J. L, N. Mâle chasse, femelle couve : B. D, G, 1. K. M, O. Le périmètre de la zone exploitée
depuis un perchoir donné est matérialisé par des tirets pour le mâle, des pointillés pour la femelle. Les actions de chasse
indiquées par un trait continu sont expliquées ci-dessous.
A : 9h42-51, deux chasses du mâle en 1 à l'arrivée de la femelle. B : 9h51-10h05. C : 10h05-l 1, une chasse du mâle en 3 à
l'arrivée de la femelle. D : 1 Oh 11 -32. E : 10h32-40, deux chasses du mâle en 3. F : 16h 12-17. G : 16h 17-25. H : 16h25-31. I :
16h31-36. J : 16h36-41. K : 16h41-50. L : 16h50-17h04. M : 17h04-14. N : 17hl4-21, une chasse du mâle à longue distance. O :
17h21-45.
direct, moins louvoyant, moins manœuvrier et
plus horizontal.
Des observations de ce type rendent compte de
l’étroitesse et de la subtilité des liens qui, chez
cette espèce, unissent les partenaires du couple.
La femelle tient le nid durant toute la nuit
mais, dans la journée, n’incube que pendant
60 % du temps : 59,3 % sur 5 h d’observation à
un nid, et 63 % sur 4 h 22 mn de surveillance
d’un autre.
Au premier nid, les séquences d’incubation ont
duré chacune de 3 à 35 mn (N = 14; x =
12,6 mn ; a = 10,13) et les absences de 3 à
20 mn (N = 14 ; x = 8,2 mn ; a = 4,95) ; valeurs
très voisines de celles obtenues à l’autre nid :
phases de couvaison de 1 à 33 mn (N = 13 ;
x = 11,6 mn ; o = 9,39) et délaissements de
1 à 19 mn (N = 13 ; x = 6,9 mn ; a = 5,02)
(fig. 37 B).
Durant l’incubation, qui dure en moyenne
15 jours (une donnée de 14 j, deux de 15 et une
de 16), le mâle reste constamment dans le secteur
du nid, assurant d’une part le supplément ali¬
mentaire mentionné plus haut et, d’autre part, le
Source : MNHN, Paris
72
CHRISTIAN ERARD
Fig. 37. — Activités de Muscicapa sethsmithi au nid.
A. — Activité de chasse durant l'incubation (2 oisillons de 3 jours) ; même légende que fig. 35.
B. — Trois séquences d’observation rendant compte de la durée des phases d'incubation.
C. — Deux séquences d’observation montrant les cadences de nourrissage (en blanc par le mâle, en noir par la
femelle) et les périodes durant lesquelles la femelle couvre les jeunes (Cl = 2 oisillons de 2 jours ; C2 = les mêmes le
lendemain).
guet pour déceler l'approche d’éventuels préda¬
teurs. C’est lui qui détecte et surveille les ra¬
paces diurnes qui viennent dans le voisinage : il
émet alors les cris d’alerte décrits précédemment
(fig. 25 A, B) tandis que la femelle quitte précipi¬
tamment le nid et alarme à son tour. Nous
l’avons vu aussi qui repoussait vivement une
famille de souïmangas Anthreptes seimundi venue
trop près du nid — notamment un jeune qui se
posa sur le bord de la coupe. Il volait sur place
devant les intrus, bec très largement ouvert, et les
poursuivait dans une pirouette accompagnée de
claquements des mandibules. À ce propos nous
mentionnerons, durant l’élevage des jeunes au
nid, la défense véhémente de ce dernier par les
deux partenaires du couple contre des bulbuls
Andropadus virens et surtout Phyllastrephus icte-
rinus qui s’apprêtaient à dilacérer la construc¬
tion.
Les oisillons sont nourris par les deux parents.
Durant les trois jours qui suivent l’éclosion,
la femelle couvre la nichée par intermittence
(fig. 37 C) : 47,6 % des 246 mn d’observation à
un nid contenant des jeunes de 2 jours, 31,7 %
sur 120 mn le lendemain. Les phases de séjour
sur les jeunes sont moitié moindre que lors de
l’incubation : durée moyenne de 5,5 mn (N = 12,
a = 2,41). Durant tout l’élevage, la femelle passe
la nuit avec sa nichée. Chacun des partenaires du
couple participe pour la même part au nourris¬
sage des jeunes : 38 apports par le mâle, 36 par la
femelle en 366 mn d’observation à un nid
contenant deux poussins de 2-3 jours (fig. 37 C) ;
26 par la femelle et 23 par le mâle en 156 mn de
surveillance à un autre nid dont les oisillons
étaient âgés de 7 jours. Cependant, le mâle,
stimulé par les cris (fig. 26 A) et les postures de
sollicitation de la femelle, continue à lui délivrer
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
73
Age(j)
Fig. 38. — Croissance corporelle d’une nichée de Musci-
capa sethsmithi.
A. — Variation du poids des deux oisillons : poids en
grammes, en ordonnée ; âge en jours, en abscisse.
B. — Augmentation quotidienne du poids moyen des
oisillons.
C. — Variation du taux moyen de croissance en fonction
de l’âge des oisillons.
des béquées. Les informations présentées sur la
fig. 35 C et la fig. 37 A montrent que le mâle
donne encore au moins 3,7 % de ses proies à la
femelle, ce qui représente encore au moins 5 %
du total des proies de celle-ci, bien qu’elle ne les
consomme toutefois pas toutes car certaines sont
redistribuées aux jeunes. Quoi qu’il en soit,
durant la reproduction, le mâle fait un gros effort
de chasse puisque, lors de l’incubation, il capture
en moyenne 70 proies/heure contre 25 par la
femelle (250 mn de décomptes) et que, durant
l’élevage, ces valeurs montent à 94 pour le mâle
contre 70 pour sa partenaire (365 mn d’observa¬
tion) (cf. fig. 34 et fig. 35).
Il semblerait qu’avec l’âge de la nichée, la
cadence des nourrissages augmente : 0,2 par mn
pour 2 pulli de 2-3 jours, 0,3 par mn pour
2 autres de 7-9 jours. Dans le premier cas,
68 intervalles entre deux nourrissages successifs
donnent une valeur moyenne de 4,8 mn (a =
4,13; éventail de 1 à 18 mn) contre 2,8 mn pour
173 dans le second cas (o = 2,77 ; éventail de
0,5 à 19 mn).
Sur la fig. 38 nous donnons l’évolution pon¬
dérale de deux oisillons suivis durant leur déve¬
loppement au nid. Celui-ci dure de 11 à 13 jours,
les jeunes prenant leur envol le même jour, ou
l’un en fin d’après-midi et l’autre le matin
suivant.
Après avoir quitté le nid, les jeunes sont
encore activement alimentés par les adultes qui,
apparemment, ne prennent pas chacun un oisil¬
lon particulier à charge mais s’occupent en¬
semble des deux qu’ils nourrissent l’un après
l’autre. Ils concentrent ainsi les béquées sur un
jeune puis passent au suivant.
Nous n’avons qu’une donnée de 64 jours sur la
durée de l’élevage hors du nid. Pour deux autres
couples, nous avons observé les parents qui
nourrissaient encore régulièrement leurs jeunes
respectivement 33 et 35 jours après l’envol.
Émancipés, les jeunes demeurent dans le terri¬
toire des adultes, puis disparaissent dès qu’ils ont
effectué leur mue juvénile.
Mue
Comme ceux de M. cassini, les jeunes de cette
espèce effectuent une mue partielle (plumes de
contour) dans le second et le troisième mois
suivant leur naissance.
Les adultes changent leurs rémiges, leurs rec-
trices et une grande partie du petit plumage entre
la mi-mars et la mi-mai, durant les pluies. Ceci
pourrait expliquer le « creux » de la reproduction
à cette époque. On observe toutefois, à longueur
d’année, une faible mue des plumes de contour
qui, pour chaque couple, s’arrête durant la
nidification.
Source : MNHN, Paris
74
CHRISTIAN ERARD
Production et mortalité
Nous avons suivi 19 nids dans lesquels une
ponte a été déposée : 11 (58 %) ont donné des
jeunes à l’envol. Sur les 8 nids ayant échoué,
6 (soit 31,6% du nombre initial) ont vu leur
ponte détruite et 2 (soit 15,4 % du nombre de
nids où l’éclosion a eu lieu) ont perdu leurs
jeunes.
'À partir du nombre d’œufs pondus (N = 38),
le taux d’éclosion est de 63,2 % et celui d’envol
de 52,6 % ; le pourcentage de réussite de l’éle¬
vage au nid, exprimé par rapport au nombre
d’œufs éclos, est alors de 83,3 %.
Les prédateurs des pontes et des nichées n’ont
pas été identifiés. Deux des six nids ayant échoué
lors de l’incubation ont dû leur insuccès aux
intempéries (en l’occurrence de gros orages) : les
lianes pendantes qui les supportaient sont tom¬
bées. Il est aussi symptomatique que 8 nids dont
nous avons observé le début de la construction
aient été délaissés, inachevés, à la suite de fortes
pluies.
D’après nos données, la production peut donc
être estimée à 1 jeune à l’envol par nid. Malheu¬
reusement, nous ne sommes pas en mesure
d'évaluer la production annuelle réelle par
couple.
Dans les trois mois que durait, en moyenne,
chacun de nos séjours, nous n’avons jamais
observé un couple entreprenant la construction
d’un second nid après qu’il eût mené à bien une
nichée. Lorsque deux de nos séjours successifs
concernaient le même cycle annuel, contraire¬
ment à ce que nous avons vu faire par des
couples ayant échoué, nous n’avons pas noté de
paire ayant réussi une nidification au cours de
notre premier séjour, qui en entreprenait une
autre durant le second.
En une occasion, à la mi-février, nous avons
constaté une ponte de remplacement, après
l’échec de la première : nid commencé 4 jours
plus tard, ponte déposée 10 jours après la
destruction de la précédente. Nous avons égale¬
ment observé la construction d’un nouveau nid
un 8 mars après que l’autre eût été jeté bas par
une tornade le 27 février : l’ébauche fut toutefois
abandonnée, apparemment parce que la mue des
adultes s’était déclenchée.
Quant à la longévité des adultes, nous ne
pouvons que mentionner un couple dont les
partenaires avaient été bagués en juin 1971 et
qui étaient encore présents en août 1976.
MUSCICAPA EPULATA
Comparativement à son équivalent forestier,
cet oiseau des formations secondaires n’a fait
l’objet, de notre part, que d’observations frag¬
mentaires. Toutefois, les données recueillies
constituent tout de même un certain apport à la
connaissance de la biologie de cette espèce sur
laquelle la littérature est quasi muette.
Unité sociale
Nos informations suggèrent, pour cet oiseau,
une vie en couple dont les membres seraient
appariés selon un système monogame. Si les liens
entre les partenaires nous ont souvent paru
étroits (moins toutefois que chez sethsmithi ),
nous avons, à plusieurs reprises, observé des
individus isolés, très mobiles et qui, à vue, nous
parurent indiscernables des adultes. Compte tenu
de la grande instabilité des milieux habités par
cet oiseau, les cantonnements ne sont pas défini¬
tifs et, faute d’avoir pu suivre des sujets bagués,
nous ne nous prononcerons pas sur la pérennité
des appariements.
Territorialité
Contrairement à son équivalent forestier, cette
espèce répartit plus uniformément ses activi¬
tés quotidiennes sur l’ensemble de son domaine
vital : les localisations sur de petites surfaces
apparaissent beaucoup plus temporaires. Nous
sommes tentés d’établir, toujours par comparai-
Source : MNHN, Paris
Fig. 39. — Comportement du mâle Muscicapa epulata à la repasse de ses cris et chants (voir texte).
A et B : recherche de l’intrus ; C : posture d’intimidation ; D, E et F : attitudes de menace.
son avec sethsmithi, un lien entre le caractère
peu loquace de notre oiseau et sa grande mobilité
dans l’exploitation du terrain. En raison de
l’ouverture du milieu, les contacts entre les
partenaires paraissent plus volontiers visuels
qu’auditifs. Sans doute en va-t-il aussi de même
dans les rapports entre congénères. Les déplace¬
ments réguliers sur l’ensemble du domaine facili¬
teraient le repérage visuel des intrus, de sorte que
les tenants du territoire n’auraient pas besoin de
maintenir continuellement — ou presque — un
système de communication acoustique à distance
comme cela s’observe chez sethsmithi, et ceci
d’autant plus que la densité de l’espèce est,
somme toute, très faible.
Nous n’avons pas observé de conflits territo¬
riaux, aussi ne pouvons-nous rien dire du
comportement de l'espèce dans ces circonstances.
Nous avons toutefois rediffusé son chant à un
mâle qui, avec sa femelle, nourrissait un jeune
hors du nid. Nous avons en fait commencé par
diffuser au mâle ses propres cris, ce qui l’a
immédiatement amené à effectuer de rapides
sautillements latéraux et de brusques pivote¬
ments sur le perchoir, dans les postures A puis B
de la fig. 39. Ce comportement fut suivi de
l’émission d’un chant que nous pensons pouvoir
qualifier de proclamation territoriale. L’oiseau
chantait dans l’attitude C de la fig. 39, posture
intimidatrice marquée par une augmentation du
volume corporel, par gonflement du plumage et
décollement des poignets. En enregistrant et
rediffusant les séquences de chants, nous avons
ainsi amené l’oiseau à se rapprocher de plus en
plus de nous, dans des postures de plus en plus
agressives : successivement D (avec des sautille¬
ments latéraux sur le perchoir et aussi des sauts
verticaux, accompagnés de vigoureux vrombisse-
Source : MNHN, Paris
76
CHRISTIAN ERARD
ments des ailes), E et F de la fig. 39 où les ailes,
écartées du corps, sont maintenues tombantes,
les rectrices à demi étalées, et le bec toujours
ouvert, montrant son intérieur jaune vif. Nous
remarquerons d’ailleurs ici que, dans toutes les
postures de la fig. 39, l’oiseau met bien en
évidence la tache blanche caractéristique de la
gorge, encadrée par le gris du menton et de la
poitrine, et qui présente un tracé irrégulier dans
sa partie inférieure. Nous préciserons aussi qu’au
moment où le mâle, dans la posture D (fig. 39),
se rapprochait de la source d’émission des
chants, la femelle est venue le rejoindre, mais il
l’a repoussée en se plaçant horizontalement et en
claquant du bec, dirigé vers elle. Elle l’a esquivé
en détournant la tête sur le côté, puis en se
livrant à des actions de chasse à vide contre un
tronc. Le mâle s’est vite calmé en montrant
toutefois des activités de substitution (toilette
corporelle et simulâcres de vols de chasse). Pour
l’anecdote, nous ajouterons avoir attiré le mâle
sous le magnétophone qui diffusait les chants et
que, accroupi, nous tenions sur nos genoux et ce
en dépit d’une douzaine d’enfants gabonais
regroupés à 3-4 m derrière nous et qui, en riant,
suivaient la scène en la commentant avec force,
paroles et gestes. Nous insisterons aussi sur la
grande similitude entre ces comportements ago¬
nistiques et ceux de M. sethsmithi et de M.
cassini.
Vocalisations
La littérature apparaît muette à ce sujet.
Bien que fragmentaire, le matériel que nous
avons recueilli permet quand même de présenter
quelques caractéristiques des sons émis par cette
espèce.
Cris du jeune (fig. 40A-E)
Nous présentons les sonogrammes des cris
émis par un jeune, vraisemblablement sorti du
nid depuis une douzaine de jours, et que les
parents nourrissent encore activement. Affamé,
l’oisillon émet, en série rapide, des cris uni¬
taires glissés et descendants (fig. 40 A), ceci sur
un rythme assez régulier : chaque cri, d’une
durée moyenne de 33 ms, est suivi d’un silence de
350 ms. Depuis un maximum de 11 300 Hz, la
fréquence décroît jusqu’à 8 750 Hz d’une part et
7 950 Hz d’autre part : chaque note est en fait
constituée de deux sons simultanés dont les
attaques sont superposées mais les finales diver¬
gentes (cf. les tracés B en filtre étroit).
À l'approche de l’adulte, qu’il soit ou non
porteur de la becquée, le jeune émet, sur un
rythme très irrégulier, des cris plus graves
(fig. 40 C et D), simples variantes des précé¬
dents, d'une durée moyenne de 40 ms et d’une
fréquence modulée entre 9 450 et 6 750 Hz d’une
part, et entre 9 450 et 7 100 Hz d'autre part, en
raison de la double tonalité des notes.
Cris des adultes (fig. 40 D et E)
Nous présentons les cris émis tant par le même
mâle (2 e cri de D et F) que par la femelle (1 er cri
de D) alors qu’ils chassent pour nourrir leur
jeune. En rediffusant ces cris, nous avons pro¬
voqué le chant du mâle et les réactions territo¬
riales décrites plus haut. Si les notes sont uni¬
taires (durée moyenne de 27,5 ms), elles résultent
néanmoins de l’émission simultanée de deux sons
indépendants (ainsi sur E, note un peu saturée à
l’enregistrement, apparaissent le différentiel et
l’additionnel). Le premier est modulé en fré¬
quence entre 7 300 et 6 500 Hz, le second entre
8 500 et 7 200 Hz.
En F est présenté le sonogramme d’un cri
binaire émis en vol par un mâle entraînant
sa femelle dans un long déplacement à travers
son territoire. La première note, d’une durée de
207 ms est modulée entre 8 720 et 7 930 Hz, la
seconde, de 60 ms, varie de 9 000 à 8 125 Hz.
Le chant
Nous ne l’avons entendu que de la part d’un
mâle qui, avec sa femelle, nourrissait un jeune.
Spontanément, le chant était irrégulièrement
émis dans le courant de la matinée, quand
l’activité de chasse se ralentissait, et en fin
d’après-midi, quand les oiseaux circulaient beau¬
coup sur leur territoire. Ce chant spontané
apparaît, à l’oreille, comme une succession de
motifs plus ou moins longs, sur un tempo et un
rythme irréguliers, d’où l’impression d’un débit
haché mais rapide de notes pures très aiguës.
Durant les repasses, ce chant devient plus con¬
tinu, les motifs plus longs et les répétitions
beaucoup plus évidentes. Dans les circonstances
où nous l’avons entendu, ce chant avait manifes¬
tement la signification d’une proclamation et
d’une défense territoriales.
rocn
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
77
12 ]KH
a
V V ±
Fig. 40. — Cris de Muscicapa epulata.
Jeune sorti du nid depuis peu (A-E) ; femelle (1“ cri de D) et mâle (2 cri de D et F)
wide (150 Hz), le second en narrow (45 Hz).
le premier est analysé en
Source : MNHN, Paris
78
CHRISTIAN ERARD
Nous avons analysé quelques séquences spon¬
tanées (cf. fig. 41) et d’autres — dont les
enregistrements étaient de bonne qualité — après
des expériences de rediffusion, quand l’oiseau
retrouvait son calme (figures 42, 43 et 44).
La fig. 45 fournit quelques caractéristiques des
chants analysés. La gamme des fréquences utili¬
sées va de 3 à 14 KHz, mais on remarquera une
concentration entre 6 et 9 KHz, le mode se
situant entre 6 et 7 KHz. Les notes ont une durée
moyenne de 55,4 ms (N = 193 ; a = 56,07) et
les intervalles entre elles, d’attaque à attaque,
présentent une valeur moyenne de 218,2 ms
(N = 187; a = 184,27).
Nous pouvons aussi indiquer que les sé¬
quences durent de 4 à 12 secondes, que l’énergie
acoustique n’est produite que pendant 25,4 %
du temps de la séquence (21,4 à 32,8 % pour les
5 séquences analysées).
Le caractère réitératif (peut-être un peu exa¬
géré ici par les rediffusions ?) de certaines notes,
et aussi de motifs, est important puisque sur les
193 notes analysées, 147 (76,2 %) sont des
répétitions des 46 autres.
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
79
Source : MNHN, Paris
80
CHRISTIAN ERARD
14
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1
125 sec 1,5
Fig. 43. — Chant de Muscicapa epulata.
(après diffusion du chant spontané).
Source : MNHN, Paris
cp.Q V.
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
81
11
KHz
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Fig. 44. — Chant de Muscicapa epulala.
(après diffusion du chant spontané).
Source : MNHN, Paris
82
CHRISTIAN ERARD
Fig. 45. — Paramètres physiques du chant de Muscicapa epulata.
A. — Gamme des fréquences utilisées.
B. — Durée des notes.
C. — Durée des intervalles entre notes successives (de l'attaque d’une note à celle de la suivante).
Source : MNHN, Paris
MUSC1CAPINAE DU N.-E. DU GABON
83
L’utilisation de la double tonalité (émission
simultanée de deux sons indépendants) apparaît
particulièrement fréquente chez cette espèce
aussi, puisque sur les 46 notes de base analysées,
24 (52,2 %) la présentent.
On remarquera aussi la pauvreté du chant en
notes vibrées. Les notes sont, en effet, par¬
fois sifflées mais souvent gazouillées, et tou¬
jours modulées en fréquence de manière simple.
À signaler également le peu d’harmoniques.
La remarquable diversité des notes et des
motifs suggère que, chez cette espèce, la recon¬
naissance spécifique s’appuierait vraisemblable¬
ment sur les découpages temporels plutôt que sur
des figures acoustiques particulières.
Nous nous devons cependant de spécifier que
ces caractéristiques s’appliquent au chant d’un
seul individu et ne peuvent sans doute pas être
intégralement transposées à l’espèce, mais elles
apparaissent quand même utilisables pour de
prudentes comparaisons interspécifiques.
Nidification
Nous n’avons obtenu que 3 indications sur
l’époque de reproduction de ce gobe-mouche
dans le nord-est du Gabon. Une femelle avec
un œuf dans l’oviducte nous a été apportée le
25 octobre 1973 par l'un de nos collecteurs. Nous
avons observé, le 15 janvier 1975, un nid dans
lequel la femelle paraissait couver, et enfin, les
26 et 27 février 1977, le couple qui nourrissait un
jeune hors du nid et que nous avons signalé plus
haut. Bien que ces dates soient très insuffisantes
pour caractériser la période de reproduction, il
est tout de même intéressant de constater qu’elles
concernent la première saison des pluies et la
petite saison sèche.
La littérature ne fournit guère comme autres
informations sur cette espèce et dans d’autres
pays, que les notes de Bâtes qui, dans le sud
du Cameroun, n’a trouvé que des nids avec des
jeunes : apparemment 2 en mars, 1 en avril et
1 en juillet (Bâtes, 1909, 1911, 1936; Sharpe,
1904), c’est-à-dire trois mentions en fin de saison
sèche — début des pluies et une durant celles-ci.
Les nids décrits par Bâtes ( loc. cit.) se sont
avérés être de forte dimension par rapport à la
taille de l’oiseau. Ils étaient composés de mousse
sèche, de feuilles mortes, de petites et minces
brindilles, et de lichens, le tout empilé en une
structure lâche mais liée avec des toiles d’arai¬
gnées. La coupe interne, de faible diamètre, était
constituée par des fibres végétales très fines,
disposées de manière serrée et soignée, comme
dans les nids des Terpsiphone. Bâtes (1936)
insiste sur le fait que les nids sont régulièrement
installés dans ceux des araignées sociales : ils
sont placés dans les paquets de feuilles mortes et
autres débris végétaux accumulés dans les toiles
de ces arthropodes coloniaux. Personnellement,
nous avons maintes fois cherché, en vain, dans
de tels emplacements. Le seul nid que nous ayons
vu, mais que nous n’avons malheureusement pas
pu atteindre (ni même suivre, à cause de son
éloignement de notre lieu de résidence) corres¬
pondait — du moins par son aspect extérieur —
à la description de Bâtes. Il était édifié dans
une sorte de niche, dans un ancien « nid » de
chenilles processionnaires qui pendait aux feuil¬
lages d’une liane, entre deux grands arbres, à
18 m de hauteur.
Les œufs demeurent non décrits. Toutefois,
celui qui se trouvait dans l’oviducte de la femelle
collectée le 25 octobre, mais qui fut cassé lors de
la capture, nous parut très réminiscent de celui
de M. sethsmithi, tant par sa coloration que par
ses dimensions. Le nombre d’œufs que comprend
la ponte reste à déterminer. L’examen de l’ovaire
de la femelle du 25 octobre suggère une ponte de
2 œufs. Bâtes a toujours noté 2 poussins dans les
nids qu’il a inspectés.
La durée de l’incubation et celle de l’élevage
des jeunes au nid, ou hors de celui-ci, demeu¬
rent inconnues, de même que les comportements
des adultes durant toute cette période. La
trop courte observation — interrompue par de
grosses pluies — effectuée au nid que nous avons
trouvé, nous fait supposer que seule la femelle
couverait ; le mâle resterait au voisinage et
nourrirait sa partenaire, irrégulièrement quand
elle est sur le nid, mais plus régulièrement quand
elle le quitte pour chasser. Les durées des phases
de couvaison et de chasse nous ont paru corres¬
pondre à celles notées pour M. sethsmithi.
Nous avons observé durant une matinée et un
après-midi le couple qui nourrissait un jeune
hors du nid. Nous avons déterminé que ce
dernier recevait, en moyenne, 8 becquées par
quart d’heure. Il s’en voyait fournir six par le
mâle pour une de la femelle. Manifestement, le
mâle dirigeait les activités du groupe familial.
C’est lui qui partait en reconnaissance dans un
Source : MNHN, Paris
84
CHRISTIAN ERARD
nouveau secteur de chasse, puis il revenait près
de ses partenaires. Il émettait alors des séries de
cris unitaires (cf. fig. 40 E) tandis que, excité, il
pivotait latéralement sur son perchoir, ouvrant et
fermant de manière nerveuse et rapide les pointes
de ses ailes, adoptant la posture B de la fig. 39.
Le jeune se rapprochait de lui en pépiant,
accompagné de la femelle qui papillonnait au¬
tour de lui, puis tous trois partaient vers la
nouvelle zone de chasse, entraînés par le mâle.
Nous signalerons aussi le remarquable effet
stimulant des cris du jeune sur l’intensité de la
chasse des adultes. Par ailleurs, à plusieurs
reprises, le mâle fut observé nourrissant la
femelle, sans que celle-ci redistribuât les proies
au jeune.
La question des taux de production et de
mortalité reste entière.
Mue
Nous n’avons trouvé aucune trace de mue sur
des spécimens adultes collectés durant les mois
de juillet, août et octobre. En revanche, ceux
de mars et d’avril montraient tous une mue
complète : selon un mode centrifuge pour les
rémiges primaires et les rectrices, centripète
pour les rémiges secondaires. Apparemment
nous retrouvons, chez cette espèce, le schéma
d’une mue généralisée durant la grande saison
des pluies. Il est symptomatique que le seul
spécimen sud-camerounais en mue que nous
ayons examiné, datait d’un 13 août, dans la
seconde moitié de la période pluvieuse.
MUSCICAPA OLIVASCENS
Comme nous l’avons déjà souligné (Erard,
1987), la littérature est remarquablement pauvre
en données biologiques sur cette espèce. En
raison de sa faible densité et de la difficulté de
son observation, nous-mêmes n’avons pu recueil¬
lir que des informations fragmentaires mais
suffisamment nouvelles pour être mentionnées
ici.
Unité sociale
A l’évidence, le couple est constitué selon un
système d’appariement monogame ; nous ne
pouvons malheureusement pas nous prononcer
sur la pérennité de sa formation, faute d’avoir
suivi des individus bagués. Comme pour les
précédents Muscicapa locaux, nous avons eu
l’impression qu’il existait des liens étroits entre
les partenaires, ce qui nous fait présumer un fort
degré de fidélité des membres des couples entre
eux.
Territorialité
Ainsi que nous l’avons déjà précisé (Erard,
1987), cet oiseau circule beaucoup dans la voûte
forestière et ne se cantonne guère pendant de
longues périodes sur des surfaces restreintes.
Nous pensons qu'il parcourt ainsi, chaque jour,
toute la superficie de son domaine vital, cepen¬
dant, nous n’oserions l’affirmer, faute d’avoir pu
suivre, durant des temps suffisamment longs, les
oiseaux que nous avons observés. Néanmoins,
certains secteurs de 1 à 4 ha apparaissent
privilégiés en ce sens que, de jour en jour, on y
retrouve régulièrement l’espèce (pour ne pas dire
les mêmes individus puisque nous ne les avons
pas bagués).
M. olivascens est, comme les autres Muscicapa,
actif à longueur de journée, quelle que soit la
saison. Les partenaires du couple demeurent
constamment en contact, souvent à vue, lors¬
qu’ils évoluent à quelques mètres de distance l’un
de l’autre, mais le plus fréquemment se signalent
par leurs vocalisations (cf. la subdivision sui¬
vante).
Nous n’avons jamais assisté à des rencontres
entre paires voisines, ni même entre individus
dépourvus de liens sociaux. Toutefois, quand un
couple circule sur son domaine vital, le mâle
émet régulièrement un motif dont seule la der¬
nière note, étirée et modulée (fig. 48 A-E), porte
à distance. Ce motif nous parut constituer le
chant de proclamation territoriale. De fait, sa
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
85
rediffusion provoque, chez le mâle, des réactions
de recherche de l’intrus et des postures d’intimida¬
tion (avec mise en évidence de la gorge blanche)
analogues à celles que nous avons décrites pour
U. epulata. Faute d’avoir diffusé les sons dans
la voûte, nous n’avons provoqué que des réac¬
tions atténuées et incomplètes, mais qui indi¬
quent néanmoins que cette espèce défend bien un
territoire.
Vocalisations
La littérature est évidemment muette à ce
sujet. Bien que très fragmentaires, les données
que nous avons pu obtenir nous permettent
cependant de présenter les principaux types de
sons émis par ce gobe-mouche.
Cris divers émis par les adultes
Nous présentons, sur la fig. 46 A, un cri que
nous pouvons qualifier d’inquiétude, ou d’alerte
atténuée ; il fut émis par un mâle devant un
observateur immobile qu’il n’avait pas détecté et
dont il se rapprochait. Ce cri, accompagnant un
très court vol de fuite, dans la direction opposée,
fut suivi d'un comportement de surveillance
active. L’oiseau adoptait alors des postures fort
réminiscentes de celles que nous avons figurées
pour M. cassini (fig. 9 B et D). Le sonogramme
met en évidence l’attaque très diffuse et les
battements d’ailes qui accompagnent ce cri qui,
d’une durée de 215 ms, voit sa fréquence des¬
cendre de 9 590 à 8 880 Hz.
Les cris B et C (fig. 46) expriment une plus
vive inquiétude que le précédent. Ils étaient émis
par les deux partenaires d’un couple, en réaction
aux cris d’alarme d’une paire de Dicrurus atripen-
nis et à ceux d’autres oiseaux qui venaient de
détecter un rapace qui circulait dans le sous-bois.
Il s’agit d’un cri sifflé, modulé en amplitude,
d’une durée de 440 à 470 ms, descendant (il
commence entre 9 200 et 9 350 Hz et s’achève
entre 7 550 et 8 300 Hz). B montre un cri
enregistré dans de bonnes conditions, C en
représente un autre qui l’a été de loin et qui
révèle qu’en dépit des déformations qu’il subit à
travers les feuillages, le cri conserve les carac¬
téristiques de temps et de fréquence qui lui
assurent sa forme acoustique.
En D et E (fig. 46), est illustrée une autre
vocalisation émise par le mâle qui passe juste au-
dessus d’un observateur qui se déplace. Ce cri est
émis en vol ; l’oiseau fuit, cette fois, à une plus
grande distance : une douzaine de mètres contre
deux ou trois dans les circonstances du cri A
(fig. 46). Il s’agit d’une courte série de notes
pulsées (130-160 ms), parfois suivie d’un claque¬
ment (D). Les notes varient de 15 à 25 ms,
séparées par des silences de 25 à 37 ms. L’énergie
est répartie entre 3 500 et 9 200 Hz, sur les
harmoniques d’ordre 3 et 4 d’un son dont la
fréquence fondamentale culmine, selon les notes,
entre 2 100 et 2 300 Hz.
Les sonogrammes de la fig. 46 (F-H) et de la
fig. 47 (A-H) concernent des cris qui assurent le
contact entre les partenaires alors qu’ils chassent,
tout en circulant activement dans la voûte ou
dans le haut du sous-bois. On remarquera la
grande similitude que présentent entre eux ces
cris dont la durée ne varie que de 30 à 60 ms
(ainsi, les 28 notes illustrées ont une durée
moyenne de 45,7 ms, avec un écart-type de
11,01 ms) et qui montrent tous le même type de
modulation de fréquence, ainsi qu’une concen¬
tration de l’énergie entre 7,5 et 10 KHz, surtout
entre 8 et 9 KHz.
F et G (fig. 46) illustrent des notes isolées,
irrégulièrement émises par des mâles (deux indi¬
vidus différents) qui chassent à une dizaine de
mètres de leurs partenaires, dans les feuillages de
la voûte. Si F ne montre pas de structure en
harmoniques, il apparaît en revanche que, sur G,
l’énergie est concentrée sur les harmoniques
d’ordre 4 et 5.
H (fig. 46), cri binaire, était la plus fréquente
vocalisation du mâle qui émettait G (fig. 46), et
ceci dans les mêmes conditions. Les notes sont
plus aiguës que dans le cri unitaire et l’harmo¬
nique d’ordre 6 y apparaît.
En A et B (fig. 47) sont figurés deux cris (un
binaire et un trinaire) de la femelle de l’indi¬
vidu qui émettait F (fig. 46). Ces cris appa¬
raissaient dans les mêmes circonstances que
les précédents mais, toutefois, sans que les
partenaires réagissent systématiquement par des
échanges de phonoréponses. Le fait que ces cris
soient émis par l’oiseau en mouvement, durant la
chasse, est attesté par la présence de bruisse¬
ments d’ailes sur les tracés.
C (fig. 47) montre un motif de 4 notes que le
mâle émet de temps en temps et auquel répond,
toujours par le cri D (fig. 47), la femelle qui est
Source : MNHN, Paris
86
CHRISTIAN ERARD
Fig. 46. — Cris de Muscicapa olivascens.
A : inquiétude ; B-C : alerte ; D-E : fuite ; F-H : contact entre partenaires.
dans la voûte, une douzaine de mètres au-dessus
de son partenaire.
Souvent, en venant près de sa partenaire, le
mâle émet un court gazouillis auquel celle-ci
répond par un bref motif plus nasillard. En E
(fig. 47), nous présentons l’un de ces cris qui fut
émis en vol par un mâle, un peu avant qu’il se
pose face à sa femelle. Cette dernière l’accueillit
en se tournant vers lui, bec entrouvert, dans
l'attitude de M. cassini illustrée sur la fig. 8 B.
Dès qu’il fut posé, elle tourna rapidement la tête
dans la direction opposée, tout en reprenant la
posture de repos qu’elle avait auparavant. Sur ce
sonogramme E (fig. 47), on remarquera la
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
double tonalité de la seconde note. F (fig. 47)
représente l’une des réponses de la femelle : le
timbre particulier est dû au fait que l’énergie est
concentrée sur les harmoniques d’ordre 4 et 5.
G et H (fig. 47) illustrent les motifs émis par
deux mâles différents qui chassaient isolément.
Chacun accueillait par un cri rythmique sa
femelle quand celle-ci se montrait dans son
87
secteur et, aussitôt, il s’empressait d’aller près
d’elle.
Il est regrettable que nous n’ayons pas été en
mesure d’enregistrer suffisamment d’individus
différents pour rechercher d’éventuelles carac¬
téristiques individuelles dans ces cris de contact
entre les partenaires des couples.
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Fig. 47. — Cris de Muscicapa oHvascens.
A-B : cris de femelle ; C : motif émis par le mâle ; D : réponse de la femelle à C ; E : cri émis par le mâle approchant la
femelle ; F : réponse de la femelle ; G et H : cris de mâles accueillant leur femelle.
Source : MNHN, Paris
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F, o. 48. Chant. de proclamation territoriale de Mmcicapa ollvascen.
(A et B concernent un mâle différent de C, D et E).
Q75
Source : MNHN, Paris
MUSCICAP1NAE DU N.-E. DU GABON
89
Chants de proclamation territoriale
Ainsi que nous l’avons expliqué plus haut,
nous pensons que la proclamation territoriale
s’effectue à l’aide d’un motif (ou d’une seule note
longue) que le mâle répète à intervalles de 2 à
4 secondes, durant une demi à plus d’une minute.
Nous donnons deux exemples (deux individus
différents) en A-B et C-E (fig. 48), en montrant,
notamment en C, D et E, la variabilité indivi¬
duelle. Les notes émises par l’un des mâles (A-B)
durent de 530 à 590 ms et sont modulées entre
9 000 et 8 400 Hz. L’autre mâle (C-E) émet une
première note de 70 à 120 ms que la modulation
d’amplitude rend parfois binaire, dont le fonda¬
mental est modulé entre 1 500 et 4 000 Hz, et
dont les harmoniques d’ordre 2, 4 et même 5
sont renforcées. Simultanément, est émis un
autre son, ascendant de 7 à 9 KHz et qui, par
exemple en E, donne lieu à l’apparition d’un
additionnel. La seconde note est un sifflement
de 270 à 370 ms, modulé en amplitude et,
en fréquence, entre 7 250-7 500 Hz et 9 500-
9 750 Hz.
Chant de cour (fig. 49 et 50)
Nous appelons ainsi le chant qu’un mâle
émettait près de sa femelle, sans toutefois se
livrer à des parades posturales particulières.
Nous n’avons malheureusement pu enregistrer
que le chant d’un seul individu. Les principales
caractéristiques de ce chant sont données sur la
fig. 51. Les notes durent en moyenne 61,1 ms
(N = 59 ; a = 71,87) et les intervalles 238,7 ms
(N = 55 ; a = 194,51). Les fréquences des 59 notes
analysées couvrent une large gamme de 1 à
12 KHz, mais montrent un pic entre 2 et 5 KHz,
donc une utilisation plus marquée des tons
graves par rapport aux Muscicapa dont nous
avons parlé dans les pages précédentes.
On remarquera la forte proportion de notes
vibrées et de bruits blancs, ainsi que le grand
nombre d’harmoniques.
Sur les 59 notes analysées, qui proviennent
toutes d'un chant spontané, 36 (61 %) sont la
répétition des autres.
Les séquences sont de durée très variable (de
1,2 à 7 secondes, cf. les tracés A et B de la fig. 49
et ceux de la fig. 50), tout comme les silences qui
les séparent (de quelques secondes à plusieurs
dizaines). L’énergie acoustique n’apparaît pro¬
duite que durant 26,7 % du temps (18,2 à 32,1 %
pour les 4 séquences analysées).
Nidification
Dans la littérature, seul Bâtes (1911) men¬
tionne avoir, dans le sud du Cameroun, collecté
une femelle « breeding » en décembre et une
autre avec un œuf dans l’oviducte en octobre.
Au Gabon, les seuls éléments que nous ayons
recueillis et qui suggèrent la reproduction sont :
un jeune en mue, nourri par un adulte, le 1 er mars
1974 (ponte en janvier ?) ; des tentatives d’accou¬
plement le 21 février 1975 ; des transports de
matériaux le 25 février 1975, par un couple
accompagné d’un jeune apparemment émancipé,
ou du moins que les parents ne nourrissent plus ;
un mâle donnant régulièrement des proies à sa
femelle le 19 août 1976 ; enfin, des comporte¬
ments de construction du nid le 17 juin 1981.
La reproduction pourrait donc bien avoir lieu
selon un calendrier très réminiscent de celui de
M. sethsmithi qui habite le même milieu.
Le nid, la ponte et les comportements relatifs à
la reproduction demeurent inconnus. Cependant,
nous pouvons préciser que, d’après les deux
observations qu’il nous a été donné de faire
d’oiseaux construisant, le site de nidification
pourrait bien être constitué par les paquets de
feuilles mortes entassées dans les nids d’araignées
sociales, occupés ou anciens, et qui pendent dans
les extrémités des feuillages, à 12 m de haut dans
un cas, à 18 m dans l’autre. Dans les deux
circonstances, la femelle apportait des fibres
végétales qu’elle déposait sur ces amas de feuilles
et autres détritus végétaux où elle façonnait
manifestement une coupe, en relevant l’arrière-
train, en imprimant des mouvements de la
poitrine par des pivotements latéraux du corps,
tout en entrouvrant les rectrices et les ailes. Le
mâle accompagnait sa partenaire, la nourrissant
de temps à autre ; il venait même se percher près
d’elle et triturer du bec des petites brindilles
décomposées qui entraient, apparemment, dans
l’assise du nid. Quand ils se rejoignaient, le mâle
et la femelle émettaient des cris du type de ceux
illustrés par les sonogrammes E à H de la fig. 47.
Ces observations demeurèrent sans lendemain.
Nous préciserons également notre observation
du 21.2.1975. Le mâle nourrissait de temps en
temps sa femelle qui chassait pour son propre
Source : MNHN, Paris
90
CHRISTIAN ERARD
Fig. 49. Chant de cour de Muscicapa olivascens.
C : trois séquences différentes émises par le même individu).
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
S
Source : MNHN, Paris
92
CHRISTIAN ERARD
Fig. 51. — Paramètres physiques du chant de Muscicapa olivascens.
A. — Fréquences utilisées (en KHz).
B- — Durée des notes (en ms).
C. — Durée des intervalles entre notes successives (en ms).
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
93
compte. À plusieurs reprises, en voletant au-
dessus d’elle, il a tenté de copuler avec sa
partenaire qui se tenait dans la posture de chasse
classique des Muscicapa. Comme elle ne semblait
pas disposée à accepter l’accouplement, il sautil¬
lait dans les branches, en passant à chaque fois
devant elle. De cette manière, il se trouvait
face à elle, pratiquement contre elle, et lui
touchait le bec du sien, dans une offrande
alimentaire symbolique. Mais la femelle, détour¬
nant la tête ou changeant de perchoir, se déro¬
bait toujours. Finalement, les oiseaux disparu¬
rent dans la voûte.
Mue
Nos observations suggèrent une pleine mue
— complète — en mars-avril pour les adultes. En
mars 1974, nous avons aussi suivi un couple dont
le jeune effectuait une mue partielle : les rémiges
et les rectrices du plumage juvénile furent con¬
servées. Nous préciserons que les deux spécimens
collectés par P. C. Rougeot (1957), en juillet et
août, ne présentaient aucune trace de mue.
MUSCICAPA CAERULESCENS
En dépit de sa répartition assez vaste en
Afrique, cette espèce n’a fait l’objet que de rares
notes précises sur sa biologie. Ces informations
anecdotiques sont, selon une habitude malheu¬
reusement trop répandue, reprises incondition¬
nellement, quand elles ne sont pas déformées,
dans les ouvrages d’ensemble, ce qui laisse ainsi
croire à la généralité des faits observés. Nous
ferons donc état de nos données, en dépit de leur
caractère très fragmentaire.
Unité sociale
Les oiseaux cantonnés le sont toujours par
couples, la monogamie paraissant de règle, et
les liens entre partenaires semblent étroits. Des
individus isolés — adultes non appariés et imma¬
tures, ces derniers reconnaissables à leurs couver¬
tures alaires tachetées — s’observent de-ci de-là,
mais ne paraissent pas fixés.
Territorialité
Continuellement actifs, ces gobe-mouches
exploitent ou, du moins, visitent chaque jour,
l'ensemble de leur domaine. Ils ne restent jamais
bien longtemps (sauf peut-être durant la nidifica¬
tion) cantonnés sur de petites surfaces : ils vont
manifestement d’un endroit riche en insectes
volants à un autre ; les distances parcourues sont
importantes, ne serait-ce qu’en raison même du
fort degré d’ouverture du milieu fréquenté.
Nous n’avons pas assisté à des rencontres
entre tenants de territoires voisins, mais à celles
opposant des oiseaux cantonnés à des individus
mobiles. Les conflits se passant relativement
haut dans les grands arbres dominant les zones
cultivées, nos 9 observations furent effectuées
dans des conditions difficiles et demeurent peu
précises. Néanmoins, nous avons pu constater
que la défense territoriale est le fait du mâle, sa
partenaire montre cependant une certaine agita¬
tion, mais ne se livre à aucune poursuite agres¬
sive. Généralement, le tenant du territoire se
contente de lancer des cris monosyllabiques (du
type F, fig. 52), en se mettant bien en évidence
sur un perchoir dégagé, et en adoptant des
attitudes analogues à celles décrites pour M.
cassini (fig. 8 E et F) où les marques faciales
sont accentuées. Quand l’intrus se rapproche, le
mâle prend alors une posture fort semblable à
celles de M. cassini (fig. 48 C) ou de M. epulata
(fig. 39 E), tout en émettant un court chant
précipité, que nous n’avons malheureusement
pas pu enregistrer, apparemment du même type
que celui illustré par la fig. 52 G.
Manifestement, comme pour les autres espèces
traitées plus haut, cette territorialité s’exerce
tout au long de l’année. Cependant, nous précise¬
rons ne jamais avoir vu des oiseaux en pour¬
suivre d’autres sur de longues distances. Devant
les manifestations du mâle, les intrus se sont
Source : MNHN, Paris
94
CHRISTIAN ERARD
toujours empressés de quitter les lieux et de
disparaître à plusieurs dizaines de mètres, voire
même bien au-delà quand le secteur était particu¬
lièrement ouvert.
Vocalisations
La littérature fournit surtout des onomato¬
pées. Chapin (1953) cite Benson qui mentionne
un « twit-it-tweet » accentué sur la première
syllabe, tandis que McLachlan et Liversidge
(1970) font état d’un « tsip tsip tsip tsip tse
tslipsip » sifflé, sautillant, non musical, et d’un
« zayt » rauque. Concordantes avec ces descrip¬
tions et transcriptions sont les données de Mar¬
chant (1952) qui compare les cris de cette
espèce, par leur tonalité, à ceux des chauves-
souris. Les meilleures informations sont fournies
par Maclean (1985). Cet auteur amplifie les
indications de McLachlan & Liversidge {op.
cit.) en donnant, certes, pratiquement les mêmes
onomatopées du chant et du cri, mais en ajou¬
tant un « pit pit pit pit » (3 ou 4 syllabes) dont la
tonalité, aiguë au départ, s’abaisse progressive¬
ment, en même temps que décroît l’intensité des
notes. Maclean publie aussi un sonogramme du
chant.
Nous présentons sur la fig. 52 les sonogrammes
des quelques vocalisations que nous avons pu
enregistrer.
— A et B illustrent ce qui nous a semblé être
des cris d’alarme émis par la femelle (A) et par le
mâle (B) d’un couple réagissant au déplacement
d’un Accipiter castanilius en lisière de forêt, à
une soixantaine de mètres de là, et qui détermina
d’ailleurs de vives réactions de la part d’un
groupement plurispécifique d’insectivores. En
émettant ces cris, les oiseaux montraient la même
agitation que celle que nous avons décrite plus
haut, dans les mêmes circonstances, à propos
de M. sethsmithi. Le cri de la femelle appa¬
raît nettement plus court que celui du mâle
(250 contre 420 ms) pour une modulation de la
fréquence sensiblement identique (de 9 000 à
7 300 Hz pour la femelle, de 9 000 à 7 000 Hz
pour le mâle).
— C présente le cri émis par un mâle qui,
accompagné de sa femelle, circule en lisière de
défrichement, et qui passe près d’une association
d’insectivores très excités autour d’une nappe de
fourmis, où Andropadus latirostris et Phyllastre-
phus icterinus émettent des cris de harcèlement,
vraisemblablement à l’encontre d’un serpent
débusqué par les magnans. Ce cri est tout à fait
comparable à B, bien que légèrement plus court
et moins aigu en attaque.
— En D, figurent les cris des deux partenaires
du couple. Le mâle émet les trois cris marqués 1,
la femelle ceux indiqués 2. Il s’agit là d’un couple
(le même qu’en A et B) dont les partenaires
chassent à 10 m l’un de l’autre. Le mâle va
rejoindre sa conjointe en émettant ce motif de
trois notes brèves (30 à 70 ms) dont la première
est, en fait, constituée de deux sons indépendants
(3 965 et 4 760 Hz) dont on voit, sur le sono¬
gramme, une harmonique et l’additionnel. La
seconde note est modulée en fréquence entre
6 180 et 3 800 Hz et montre une harmonique.
La troisième apparaît, elle aussi, à double tona¬
lité : une composante à 6 660 Hz et une autre à
7 210 Hz. Cette dernière note subit toutefois un
effet de masquage, par le cri bisyllabique que la
femelle lance à l’arrivée d'une ronde très agitée.
Les deux notes composant ce cri rappellent
beaucoup A, bien que légèrement plus courtes
(150 et 140 ms) et plus resserrées en fréquence
(entre 9 240 et 7 570 Hz).
— En E, sont représentés deux cris de con¬
tact : le premier est émis par le mâle, le second
par la femelle, les deux oiseaux chassant à 5 m
l’un de l’autre. Le premier cri est un bref
glissando descendant (45 ms, 7 135 à 3 570 Hz),
l’autre est un gazouillis pulsé (61 ms, modulé
entre 3 490 et 6 500 Hz). On remarquera, surtout
pour le premier, des indications d’harmoniques,
d’où un timbre un peu nasal.
— En F, le premier cri est émis par le mâle
quand un troisième individu se rapproche du
couple : un immature qui paraît bien être le
jeune, émancipé, mais qui reste sur le territoire
familial et qui, à distance, suit les déplacements
de ses parents. Ce cri est très fort, bref (67 ms),
pourvu d’une attaque rapide, passant de 3 800 à
8 720 Hz, pour se terminer par un glissando
descendant, modulé jusqu’à 6 660 Hz. La femelle
émet le second cri qui est, en fait, identique à
celui représenté en D, et elle change aussitôt de
perchoir pour se mettre dans des feuillages
(bruits d’ailes visibles sur le sonogramme).
— En G, figure le petit chant lancé par le mâle
qui poursuit, dans un court vol en feuille morte,
le troisième individu mentionné ci-dessus et qui
s’est encore rapproché ; ainsi, il le force à main-
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
95
Fig. 52. — Vocalisations de Muscicapa caerulescens.
A-C : alarme (A = femelle, B-C = mâle) ; D : cris entre partenaires (mâle = 1, femelle = 2) ; E : cris de contact mâle
(1") et femelle (2 e ) ; F : mâle puis femelle ; G : chant du mâle ; H-L : cris d'un individu tenu en main (voir texte).
tenir ses distances. Ce motif n’est rien d’autre
qu’une variation sur une note qui varie de 51 à
83 ms, qui est répétée sur un rythme allant se
ralentissant, et dont l’énergie passe rapidement
de 3 200 à 8 700 Hz lors de l’attaque qui est
renforcée par une harmonique, pour ensuite être
concentrée entre 6 300 et 8 700 Hz. Le tracé de
ces notes rappelle beaucoup celui de certaines
notes du chant illustré par un sonogramme in
Maclean (1985). Par ailleurs, nous avons
entendu, à plusieurs reprises, mais malheureuse¬
ment sans les enregistrer, des chants émis par des
oiseaux isolés qui nous paraissaient effectuer une
certaine proclamation territoriale ; nos trans¬
criptions phonétiques de ces chants correspon¬
daient tout à fait à celles que donne Maclean
(op. cit.). Ces chants consistaient en une répéti¬
tion de motifs de 4-5 notes, dont le timbre
rappelait celui du Pouillot véloce européen ( Phyl -
loscopus collybita), d’une durée de 1 seconde
environ, et séparés par des silences de 1,5 à
2 secondes. Dans chaque cas, tout en égrénant
ses notes, l’oiseau effectuait de très rapides
mouvements d’ouverture et de fermeture des
pointes des ailes.
Nous pensons qu’il existe également, chez cette
espèce, un chant de cour du mâle près de la
femelle. Nous n’avons certes rien enregistré qui
permette de l’affirmer ; cependant, nous avons
entendu des petites phrases gazouillées, avec des
notes roulées, ne portant guère à distance, du
moins pour un observateur humain gêné par la
fréquence élevée de ces vocalisations et surtout
par le fort bruit de fond qui les lui masque en
grande partie. En une occasion, nous avons
observé un mâle qui semblait courtiser une
femelle ; il émettait un court chant : « tip-tip-tip-
tutireu », composé de trois notes brèves, clique¬
tantes, séparées, suivies d’une rapide fioriture
roulée et bredouillée. Cette strophe évoquait, en
Source : MNHN, Paris
96
CHRISTIAN ERARD
plus ténu et en plus aigu, certaines phrases de
Fraseria ocreata.
— De H à L sont illustrés les cris poussés par
un individu tenu en main. Émis à une cadence
irrégulière, séparés par des silences variant de 1 à
3 secondes, ils consistaient, de manière spon¬
tanée, en cris unitaires (H-J) qui, quand on
agaçait l’oiseau avec le doigt, devenaient des cris
binaires (K), voire (une fois) des cris de panique
(L).
Les cris unitaires (H-J) sont des notes vibrees
(double modulation de fréquence ; la modulation
de la fréquence portante s’effectuant avec une
amplitude de 1 630 Hz), relativement étirées et
possédant une attaque diffuse, moins intense que
le reste. Leurs caractéristiques sont résumées
dans le tableau 6. Ils présentent une certaine
variabilité dans la modulation de la fréquence
portante. Cette dernière montre, en particulier,
des irrégularités dans la fréquence avec laquelle
elle est modulée : ainsi, en J, cette fréquence
passe de 170 Hz à 140 Hz en finale. On re¬
marquera que ces cris rappellent ceux d’alarme
décrits plus haut (A-C) mais leur structure vibrée
est bien différente : les notes illustrées en A-C,
bien que déformées par l’effet des écrans de
feuillages, sont des notes sifflées, modulées en
amplitude et ne montrant pas de double modula¬
tion de fréquence.
Tableau 6. — Caractéristiques des cris unitaires émis par
Muscicapa caerulescens tenu en main.
Intervalle
observé
Moyenne
Écart-type
Coefficient
de
variation
Durée (ms)
245-330 293,4 33,71 11,5 %
F min
7810-7980 7883,7 73,23 0,9%
F max
8140-8790 8325,6 223,97 2,7 %
F max-F min
245-980 167,1 9,23 5,5 %
F mod
155-180 441,9 248,03 56,1 %
Note : N = 7. F min = fréquence minimale; F max =
fréquence maximale ; F mod = fréquence de modulation.
Toutes sont exprimées en Hz.
Les cris binaires (K) sont en fait constitués
de deux notes unitaires rapprochées (silence de
260 ms) mais dont la fréquence portante montre
davantage d’irrégularités dans la fréquence avec
laquelle elle est modulée : la finale de la seconde
note est sifflée.
Le cri particulier, présenté en L, possède une
note unitaire très intense, du même type que les
précédentes, mais avec une fréquence portante
plus variable. Sur cette note, par phénomène de
double tonalité, s’en surimpose une autre, égale¬
ment vibrée, mais avec une plus grande ampli¬
tude, et qui présente des harmoniques ; le son
fondamental n’étant que de ca 1 500 Hz. Ces
deux notes donnent lieu à des recombinaisons
(additionnels et différentiels).
Nidification
Dans l’Est africain (Kénya et Ouganda), ce
gobe-mouche niche en fin de saison sèche et
durant les périodes les plus sèches de la sai¬
son des pluies (Brown & Britton, 1980). Au
Katanga, il a été noté se reproduisant à partir de
novembre, en début des pluies (Chapin, 1953).
En Afrique méridionale (Malawi, Zambie, Zim¬
babwe, Afrique du Sud), il se reproduit de
septembre à janvier, là encore en fin de saison
sèche et durant les mois les plus chauds du début
des pluies (Benson, 1963 ; McLachlan & Liver-
sidge, 1970; Benson et al., 1971; Benson &
Benson, 1977; Irwin, 1981 ; Maclean, 1985).
Au Nigéria, la construction du nid a été observée
en décembre (Marchant, 1952).
Le seul indice de reproduction que nous ayons
pu recueillir, est l’observation d’un couple qui, le
18 novembre 1973, nourrissait un jeune qui
devait être sorti du nid depuis au moins trois
semaines (ponte de fin septembre-début octobre).
Ce jeune commençait à chasser seul mais récla¬
mait souvent, par de rapides séries de cris aigus,
de la nourriture aux adultes qui s’activaient non
loin de lui. Nous mentionnerons ici, incidem¬
ment, avoir été attaqué par le mâle qui, claquant
vigoureusement des ailes et du bec, est venu voler
autour de nous lorsque le jeune descendit se
percher à 7 m au-dessus de nous. Les alarmes
cessèrent dès que tous furent retournés dans la
voûte des grands arbres.
Nous avons observé, le 25 mars 1985, ce qui
nous parut être une formation de couple : un
individu chantait activement autour d’un autre,
l’accompagnant dans ses déplacements, et ce en
conservant une posture redressée, avec le bec
pointant vers le haut, exposant ainsi ses marques
Source : MNHN, Paris
MUSC1CAPINAE DU N.-E. DU GABON
97
faciales et sa gorge (pour le pattern ainsi con¬
cerné, cf. fig. 6 in Erard, 1987). L’attitude
évoquait beaucoup celle qui est généralement
attribuée à la parade nuptiale du Gobe-mouche
gris Muscicapa striata, toutefois sans les mouve¬
ments d’ailes.
Nous n’avons bien sûr pas suivi la nidification
de cette espèce au Gabon. D’après les données
de la littérature (Jackson, 1938 ; Benson, 1944 ;
Marchant, 1952 ; Chapin, 1953 ; McLachlan
& Liversidge, 1970 ; Mackworth-Praed &
Grant, 1973 ; Maclean, 1985), le nid est placé
dans une anfractuosité d’écorce, ou dans une
niche semi-ouverte d’une branche ou d’un tronc,
ou encore dans une fourche entre 3 et 10 m de
hauteur. Jackson (1938) cite des informations de
L. M. Seth-Smith selon lesquelles l’espèce niche¬
rait dans les vieux nids de tisserins. Nous
croyons, avec Chapin (1953), que ces observa¬
tions reposent sur des confusions entre Musci¬
capa caerulescens et Pedilorhynchus comitatus
lequel, en revanche, établit classiquement son nid
dans ceux des Ploceidae. Le nid est construit
avec des herbes sèches, des mousses, des fibres
végétales et des radicelles, la coupe ayant un
diamètre interne de 45 mm et une profondeur de
25 mm. Les œufs sont crème à chamois pâle, très
piquetés et finement tachetés de brun jaunâtre
ou rougeâtre, et mesurent, en moyenne, 19 x
14,5 mm. Au Zaïre, Chapin (1953) donne la
ponte comme étant composée de 2 œufs tandis
que, pour l’Afrique du Sud, McLachlan &
Liversidge (1970) indiquent 2-3 œufs, ce que
précise Maclean (1985) qui fait état d’une
moyenne de 2,8 œufs pour 17 pontes comprenant
2 ou 3 œufs. Au Malawi, Benson & Benson
(1977) mentionnent trois pontes de 3 œufs et une
de 2.
La durée de l’incubation et celle de l’élevage
des jeunes, ainsi que la part respective de chacun
des adultes, demeurent inconnues.
Mue
Nous ne disposons que d’observations très
fragmentaires qui suggèrent une mue annuelle
complète dans la seconde partie de la grande
saison des pluies, entre la mi-mars et la fin mai.
MYIOPARUS GRISEIGULARIS
La littérature s’avère plutôt indigente sur cette
espèce aussi : quelques notes sur la voix et le nid,
ce qui est bien peu. Il faut toutefois reconnaître
que son observation est relativement difficile en
forêt, surtout quand on ne connaît guère ses
cris. C’est d’ailleurs pourquoi nous ne recueil¬
lîmes l’essentiel de nos informations biologiques
sur cet oiseau que durant nos derniers séjours,
après que ses vocalisations nous fussent deve¬
nues pleinement familières.
Unité sociale
Ce gobe-mouche vit typiquement en couple
et apparaît monogame. Les paires semblent
formées de manière définitive comme le sug¬
gère le couple que nous avons bagué et suivi
durant notre période d’étude (mâle bagué le
24 novembre 1972, femelle le 11 octobre 1973,
tous deux adultes, et qui occupaient toujours le
même territoire en mars 1977). Les liens entre les
partenaires sont très étroits et durables au long
des saisons, voire des années.
Territorialité
Chaque jour, sans cesse en mouvement, les
membres du couple parcourent apparemment, à
longueur de journée, l’ensemble de leur territoire.
Le contact est maintenu à la vue et à l’ouïe.
Exploitant les feuillages, les deux oiseaux peu¬
vent donc chasser à proximité l’un de l’autre.
Toutefois, quand ils circulent dans des zones de
végétation particulièrement denses (rideaux et
nappes de lianes par exemple), ils émettent,
surtout le mâle, des cris trissyllabiques descen¬
dants qu’ils répètent sur un rythme régulier (cf.
infra). On pourrait d’ailleurs penser que ces
cris qui, en raison de leurs fréquences peu
élevées, passent aisément dans l’ambiance fores-
Source : MNHN, Paris
CHRISTIAN ERARD
tière, assument aussi une fonction dans la pro¬
clamation territoriale. Les quelques rediffusions
d’enregistrements que nous avons effectuées ont
toujours attiré le mâle. L’oiseau arrive, silen¬
cieux, dans une posture érigée qui le fait d’ail¬
leurs immédiatement reconnaître comme un gobe-
mouche. La plupart du temps, son plumage est
serré et il se tient dressé sur ses tarses. Sa tête
est maintenue en position haute, bien qu’horizon¬
tale, par une extension du cou. Les ailes sont
plaquées au corps, mais les poignets apparaissent
légèrement déjetés latéralement. Cette attitude
rappelle beaucoup celle de M. epulata illustrée
par la fig. 39 C. Dans d’autres cas, la posture
n’était que peu oblique, le plumage plus gonflé et
les tarses plus fléchis. Après quelques instants
d’inspection, très circonspect mais bien en évi¬
dence, l’oiseau reprend son activité et s’éloigne,
après avoir effectué quelques « tortillements de
croupion », comme ceux que nous avons décrits
lors de la recherche alimentaire (Erard, 1987).
En une occasion, l’oiseau, manifestement gêné
par notre présence, s’est livré à de vigoureux
essuyages de bec sur le perchoir (activités de
substitution manifestes). Chez cette espèce, l’in¬
quiétude — en l’occurrence à l’égard de l’observa¬
teur — se manifeste par une posture redressée,
mais où les tarses sont fléchis, la tête à demi
rentrée dans les épaules, les rectrices abaissées et
animées d’un faible tortillement latéral, le plu¬
mage gonflé, et les ailes légèrement, mais rapide¬
ment relevées et rabattues ; toutes conditions
permettant un brusque envol. Jamais les rediffu¬
sions de cris n’ont déclenché une quelconque
phonoréponse des individus ainsi soumis à expé¬
rience.
La proclamation territoriale, qui a lieu tout au
long de l’année, est effectuée par le mâle seul, à
l’aide du chant (cf. infra). Cette phrase, répétée
en de très longues séries, porte à plusieurs
centaines de mètres, et apparaît émise non
seulement contre les congénères mais aussi, ainsi
que nous l’avons constaté à plusieurs reprises,
contre Myioparus plumbeus en lisière de forêt.
Dans ces occasions, les mâles des deux espèces se
tenaient entre 60 et 200 mètres l’un de l’autre, en
haut des grands arbres, griseigularis côté forêt,
plumbeus côté défrichements et plantations. Ils
circulaient activement d’un arbre à l’autre et, à
chaque étape, lançaient des séries de leurs chants
respectifs. Nous avons également observé plum¬
beus qui, s’étant avancé au-delà de la lisière.
battait en retraite en réponse à des chants de
griseigularis et, revenu en milieu secondaire,
émettait à son tour ses phrases de proclamation
territoriale.
La diffusion, à un M. griseigularis, d’enregistre¬
ments de son chant de proclamation territoriale,
provoque des vols saccadés en tous sens, dans le
haut des arbres, et une accélération de la cadence
d’émission des strophes. Faute d’avoir diffusé ces
chants dans la voûte, ou du moins dans les
strates élevées de la végétation où se tiennent
habituellement les représentants de cette espèce
(cf. Erard, 1987), nous n’avons pas pu faire
descendre les oiseaux, ni provoquer de réponse
plus intense, ni même d’ailleurs observer dans de
bonnes conditions leur comportement postural.
Nous signalerons ici avoir, une fois, imité — fort
mal — le chant de M. griseigularis à deux
individus qui circulaient dans le sous-bois, le
mâle émettant des petites séries de cris trissylla-
biques doublés. Tous deux traversèrent rapide¬
ment le layon devant nous ; le mâle, après avoir
effectué un court vol vrombissant dans notre
direction, s’arrêta alors, bien en évidence sur une
liane, à 6 m au-dessus de nous, en émettant un
« ptic » sec (manifestement un claquement, de
type bruit blanc), avant de reprendre sa progres¬
sion.
Nous n’avons assisté qu’une seule fois à un
conflit territorial rapproché entre deux couples
de M. griseigularis (dont celui qui était bagué),
près de la limite de leurs territoires respectifs.
Cette observation étant non seulement unique
dans le cadre de notre étude au Gabon, mais
aussi, à l’évidence, la première sur le comporte¬
ment de défense territoriale de cette espèce, nous
nous permettons de la détailler. À l’approche du
couple intrus, dont le mâle émettait des cris
trissyllabiques descendants, le mâle propriétaire
du territoire (individu bagué) lança une série de
chants de proclamation territoriale. Les deux
paires se trouvèrent toutefois en présence l’une
de l’autre, dans un chablis encombré de rideaux
de lianes. Aussitôt, le mâle bagué se mit bien
en évidence sur un perchoir dégagé, adoptant
une posture très proche de celle illustrée pour
M. cassini (fig. 18 C2), mais avec les rectrices
plus largement déployées, les ailes arquées et
décollées du corps, et lançant un chant continu
pendant 3-4 secondes. Nous n’avons malheureu¬
sement pas enregistré ce chant qui n’avait abso¬
lument rien à voir avec celui de la proclama-
Source : MNHN, Paris
MUSC1CAPINAE DU N.-E. DU GABON
99
tion territoriale. Il s'agissait véritablement d’un
chant de combat, au cours duquel le bec dirigé
vers l’adversaire était nettement ouvert. Dès
que son opposant, qui se trouvait à 4-5 m de lui,
eut pris cette attitude menaçante, l’intrus lui
tourna le dos, en posture de fuite, avec toutefois
la tête orientée sur le côté. Le mâle bagué, tenant
du territoire, l’attaqua néanmoins dans un vol
vrombissant et saccadé, bec largement ouvert
dans sa direction. L’autre changea alors rapide¬
ment de perchoir et, poursuivi par son adver¬
saire, alla se réfugier sur la bordure de son
territoire ; corps redressé et basculé vers l’arrière,
plaqué contre le perchoir, plumage gonflé, tête
dirigée vers l’avant, il se remit alors face à son
agresseur. Les deux oiseaux, l’intrus dans la
position mentionnée ci-dessus et le mâle bagué
dans l’attitude de menace décrite plus haut,
échangèrent une série de chants de proclamation
territoriale, mais d’une intensité paradoxalement
faible. Puis le mâle bagué attaqua de nouveau
son adversaire selon le même schéma postural et
vocal. La querelle dura ainsi 3-4 minutes, le mâle
bagué, alternant les attaques et les séries de
chants territoriaux, repoussa l’intrus sur une
trentaine de mètres. Finalement ce dernier,
accompagné de sa femelle, s’éloigna en émettant
des cris trissyllabiques. Le mâle bagué chanta
encore pendant une minute, puis chassa pendant
4 mn avant de prendre un bain dans une cuvette
naturelle sur une nodosité d'un tronc, pour
finalement partir vers le centre de son territoire,
accompagné de sa partenaire, en émettant des
cris trissyllabiques. Durant tout le conflit, les
femelles se tinrent à l’écart bien que la femelle
baguée eût montré, au début, une certaine
excitation, suivant de près son partenaire.
Vocalisations
Seul Chapin (1953) indique que le chant de
M. griseigularis est sifflé et ressemble beaucoup à
celui de M. plumbeus, mais qu’il paraît plus fort,
et se compose régulièrement de quatre syllabes
plus ou moins liées (cf. aussi la description qu’en
donne Heinrich, 1958).
Il est de fait que les deux espèces possèdent un
chant de proclamation territoriale très voisin. La
fréquence évolue, au cours de l’émission, de
manière descendante chez griseigularis, mais
montante chez plumbeus, de sorte qu’en in¬
versant le chant de l’un, on obtient celui de
l’autre, comme nous l’a démontré notre ami
•Claude Chappuis.
Chant de proclamation territoriale
Nous ne disposons que de très peu d’enregistre¬
ments de ce chant d’une qualité telle que la
structure des sons n’ait pas été déformée par la
traversée des écrans de feuillages, ou simplement,
que le signal ressorte bien sur le fond des
insectes, si important dans les ambiances fores¬
tières. Sur la fig. 53 A et B nous en présentons
deux. Chacun est composé de 3 notes, modulées
en amplitude, la première vibrée après une
attaque sifflée, les autres entièrement sifflées.
Les deux premières notes sont subégales (325 et
350 ms dans un cas, 293 et 334 ms dans l'autre)
et la dernière pratiquement le double des autres
(610 et 594 ms). Dans les deux cas, la fréquence
s’abaisse régulièrement de 3 300 à 2 950 Hz.
Les silences entre les notes sont quasi égaux (407
et 432 ms dans un cas, 383 et 423 ms dans
l’autre). Ces chants durent chacun entre 1,3 et
1,5 secondes. Si, dans notre zone d’étude, le
chant de proclamation territoriale comporte
habituellement 3 notes, nous devons signaler
qu’un individu a, durant les 10 premières mi¬
nutes d’une phase de chant de 22 mn, systéma¬
tiquement doublé la seconde note de chaque
strophe. Il a donc ainsi, avant d’utiliser le chant
Dissyllabique ordinaire, émis une longue série de
strophes de 4 syllabes. En une autre occasion, un
mâle, après une longue série de chants trissylla¬
biques, en a émis une autre de chants bissylla-
biques (cf. fig. 53 C), consistant en fait en chants
ordinaires dont les deux premières notes étaient
accolées. Il est à noter que, par rapport aux
chants trissyllabiques, on retrouve la même
structure dans ces chants dissyllabiques, à sa¬
voir, un son sifflé, suivi d’un autre vibré, puis
de deux autres sifflés, tous montrant une impor¬
tante modulation d’amplitude. Ces chants bissyl-
labiques sont toutefois légèrement plus courts
(1,2 secondes seulement), les fréquences utilisées
sont les mêmes et la stéréotypie aussi marquée
(coefficients de variation pour les durées des
notes et du chant, et pour les fréquences maxi¬
males et minimales, compris entre 1,5 et 2 %).
Les données dont nous disposons suggèrent
fort une caractérisation individuelle des chants
de proclamation territoriale (cf. fig. 53 A et
B = un individu ; C = un autre individu).
Source : MNHN, Paris
CNJ «et
CHRISTIAN ERARD
Fig. 53. — Vocalisations de Myioparus griseigularis.
A-C. — Chant de proclamation territoriale (A et B = même individu).
D-F. — Motifs trissyllabiques de contact entre partenaires (trois individus différents).
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
101
Le chant de proclamation territoriale est émis
dans une posture érigée, dans la partie supérieure
de la voûte. On l’entend pendant toute l’année,
bien que l’on note une diminution de sa fré¬
quence en avril et en mai, ainsi que durant la
grande saison sèche. On le repère à toute heure
du jour ; cependant, en toute saison, il existe un
certain « pic » d’émission entre 8 et 9 h, et un
autre entre 12 et 14 h. En outre, pendant la petite
saison sèche, l’oiseau montre une disposition à
chanter plus volontiers en fin d’après-midi et
jusqu’à la tombée de la nuit. Les phases de chant
durent de quelques minutes à plus d’une demi-
heure : le chanteur lance ses phrases à des
cadences variant de 2,2 à 8,6/mn en l’absence de
réponse (du moins audible pour l’observateur)
mais pouvant atteindre 24/mn lorsqu’un autre
mâle se manifeste. Durant ces périodes de chant,
l’oiseau se déplace sur des distances variant entre
80 et 2 ou 300 mètres.
Chant de combat
Ce chant que nous n’avons entendu qu’une seule
fois (voir plus haut), nous a évoqué, en plus
puissant, plus véhément, celui de Sylvia borin,
Sylviinae paléarctique. C’est-à-dire un chant aux
fréquences dominantes centrées sur 3-4 KHz,
montrant des notes longues et des séries de notes
brèves intercallées, quelques-unes vibrées, mais
la plupart gazouillées, et avec des harmoniques.
Motifs trissylabiques
Sur la fig. 53 D, nous présentons des sono-
grammes des motifs trissyllabiques qui sont
apparemment utilisés pour maintenir le contact
entre les partenaires (cf. supra). Ces motifs sont
souvent émis à une cadence très irrégulière,
isolément ou doublés, parfois avec, en plus, la
première note d’un troisième motif. Cependant,
en certaines occasions, par exemple quand les
oiseaux sont dans une ronde qui se remet en
mouvement, ou qui augmente sa vitesse de
déplacement, les silences qui séparent les motifs
sont ramenés à la longueur de ceux qui isolent les
notes. L’émission se présente alors comme un
véritable chant répétitif continu. Ces cris s’en¬
tendent à longueur de journée et d’année ; ils
constituent d’ailleurs, en l’absence de chant, un
excellent moyen pour repérer l’espèce dans les
feuillages. Les deux membres du couple émettent
ces vocalisations dont le tableau 7 récapitule les
caractéristiques. Ces cris apparaissent porteurs
d’une information individuelle (D, E et F con¬
cernent des individus différents). Ils pourraient
bien être utilisés dans la reconnaissance des
partenaires entre eux. Manifestement, ces cris
semblent émis quand les oiseaux ne se voient pas.
Quand ils sont côte à côte, ils exécutent des duos,
ou plutôt des phonoréponses, l’un reprenant ce
que l’autre vient d’émettre. Nous n’avons pas
enregistré ces cris qui, à l’oreille, nous ont semblé
n’être que des répétitions de la première, ou des
deux premières notes des motifs trinaires descen¬
dants. Le timbre de la femelle nous a toujours
paru plus aigu que celui du mâle. Incidemment,
nous signalerons qu’un mâle, dont la femelle
venait d’être capturée, a successivement émis :
des séries de la l re note des motifs, puis des
Tableau 7. Caractéristiques des motifs siffles descendants émis par Myioparus griseigularis.
Motif
r Note
T Note
3' Note
Silence 1-2
Silence 2-3
Intervalle 1-2
Intervalle 2-3
Durée (ms)
A
789,8 ±137,19
(cv = 17,4 %)
118,7 ±18,59
(cv = 15,7 %)
140,1 ±10,79
(cv = 7,7 %)
156,3 ±12,40
(cv = 7,9 %)
147,0 ±39,07
(cv = 26,6 %)
228,8 ±121,07
(cv = 52,9 %)
266,7 ±34,14
(cv = 12,8 %)
368,3 ± 115,01
(cv = 31,2 %)
B
968,6 ±96,22
(cv = 9,9 %)
109,9± 10,51
(cv = 9,6 %)
134,3 ±10,51
(cv = 7,8 %)
147,9 ±18,35
(cv = 12,4 %)
180,1 ±6,95
(cv = 3,9 %)
376,1 ±51.4
(cv = 13,7 %)
290,0 ±15,36
(cv = 5,3 %)
526,4 ±91,49
(cv = 17,4 %)
'réquence
maximale
Hz)
A
2957,7 ±58,31
(cv = 2,0 %)
2957,7 ±58,31
(cv = 2,0 %)
2758,9 ±70,48
(cv = 2,6 %)
2136,8 ±82,20
(cv = 3,9 %)
Sont indiqués : la moyenne ± l’écart-type et, entre parenthèse,
le coefficient de variation.
A : 12 motifs concernant 6 individus différents.
B : 4 motifs du même individu.
B
2982,5 ±37,95
(cv = 1,3 %)
2982,5 ±37,95
(cv = 1,3 %)
2769,4 ±9,91
(cv = 0,4 %)
2166,7 ±45,77
(cv = 2,1 %)
■réquence
minimale
Hz)
A
1955,0± 118,31
(cv = 6,1 %)
2871,9 ±66,60
(cv = 2,3 %)
2288,6 ±76,4
(cv = 3,3 %)
1955,9± 118,31
(cv = 6,1 %)
B
2021,3 ±68,65
(cv = 3,4 %)
2893,3 ±45,77
(cv = 1,6%)
2318,6 ±39,6
(cv = 1,7%)
2021,3 ±68,65
(cv = 3,4 %)
Source : MNHN, Paris
102
CHRISTIAN ERARD
deux premières notes, puis des motifs eux-
mêmes, et enfin, au bout de 3 mn, une longue
série de chants, tout en remontant dans la voûte
pour beaucoup circuler dans les grands arbres.
Cris de harcèlement
Nous mentionnerons, enfin, des cris de harcè¬
lement entendus, une fois, contre un serpent
arboricole et, une autre fois (en fait 5 jours
après) contre nous. Ils furent émis par les
partenaires d’un couple qui accompagnait un
groupement plurispécifique d’insectivores. Nous
suspectâmes la présence de jeunes mais ne pûmes
la vérifier. Ces cris consistaient en motifs bissyl-
labiques aigus (« tsii-tié »), rapidement répétés,
avec une première note plus longue que la
deuxième, laquelle paraissait plus grave et fort
brève.
Nidification
Chapin (1953), considérant l’état des gonades
des oiseaux collectés (surtout des mâles), émet
l’opinion que la reproduction de cette espèce
aurait, au Zaïre, vraisemblablement lieu durant
une grande partie des pluies. Prigogine (1971 et
1984), à partir d’un même type de matériel,
estime que, dans l'Itombwe, la nidification se
déroule de décembre (ou janvier) à mai, dans la
seconde moitié des pluies. Il est le premier à
décrire le nid et la ponte de l'espèce. Au Libéria,
sont signalées une ponte en septembre, et deux
femelles, montrant un développement ovarien, en
août et septembre, ici encore dans la seconde
moitié de la période pluvieuse (Colston &
Curry-Lindahl, 1986).
Nous avons trouvé deux pontes : une en
octobre et une en janvier. Des tentatives d’accou¬
plement un 28 février, et des nourrissages de la
femelle par le mâle un 8 mars, peuvent également
être considérés comme des indices de reproduc¬
tion. Nous citerons aussi l’observation, un 4 dé¬
cembre, d’un individu qui s’intéressait vivement
à une loge de pic. L’oiseau, excité, se tenait dans
la posture F2, illustrée pour Muscicapa cassini
(fig. 18), tout en émettant des séries de petits cris
secs qui rappelaient ceux de l’alarme du Rouge-
gorge européen ( Erithacus rubecula). Il visita à
plusieurs reprises, en l’examinant et s’y instal¬
lant, une vieille ébauche de loge dont l’entrée
avait été élargie par la décomposition du tronc
mort, cassé, dans lequel elle avait été creusée, à
une hauteur de 4 m. Un éventuel nid dans cette
situation aurait alors été placé dans une niche
plutôt que dans une véritable cavité. Nous
partîmes peu après, de sorte qu’il nous fut
impossible de contrôler si cette observation avait
ou non été fortuite.
Le nid trouvé par Prigogine (1971) était
installé à 1,70 m de haut, dans une petite
excavation du tronc d’un arbre mort, où l’oiseau
avait simplement disposé quelques vrilles végé¬
tales. Il contenait 2 œufs, chacun mesurant
environ 20 x 14 mm, fortement tachetés de brun
foncé sur fond beige, avec des taches plus
abondantes au gros pôle. Le premier des deux
nids que nous avons découverts était placé dans
une loge, ou peut-être même une simple ébauche
de cavité de pic. Situé à 12 m, dans une fine
chandelle de 15 m de haut, il était inaccessible.
Nous n’avons pu examiner que le second qui
avait été édifié à 3,80 m, dans un gros tronc mort
moussu, de 5 m de haut. Il se trouvait, lui aussi,
dans une cavité très ouverte : ici encore, une loge
de pic éventrée. Il s’agissait d’une construction
plus volumineuse que celle décrite par Prigo¬
gine : une assise de mousse, quelques radicelles
et feuilles sèches, des fibres végétales, le tout
amassé sans soin. La coupe était petite, intérieu¬
rement garnie d’éléments plus fins, mais peu
façonnée. La ponte consistait en 2 œufs, den¬
sément maculés de brun rouille et de brun-gris
violacé sur fond beige verdâtre, avec, en sous-
impression au gros pôle, quelques taches gris
clair. Ce type d'œuf évoquait, en plus petit et
plus allongé, celui de Fraseria cinerascens.
Au mont Nimba (Libéria), A. Forbes-Watson
(in Colston & Curry-Lindahl, 1986) a trouvé
une ponte (malheureusement, aucune description
n’en est donnée) dans un nid de Nectarinia
cyanolaema. Le fait paraît très insolite mais se
conçoit si l’on admet que M. griseigularis soit un
nicheur semi-cavitaire. Le nid de N. cyanolaema,
si étonnant, consiste en une accumulation, pou¬
vant atteindre un mètre de long, de débris
végétaux et de bûchettes, sur une fine liane
pendante (Brosset, 1974; Brosset & Erard,
1986). Au centre de cet amas, l’entrée et même la
coupe interne du nid, surtout si celui-ci com¬
mence à se dégrader, offrent l’aspect d’une niche
qui, de fait, pour un nicheur semi-cavitaire, doit
se montrer tout aussi attractive qu’une loge de
pic éventrée, dans un tronc pourrissant sur pied.
Source : MNHN, Paris
M USCICA PIN A E DU N.-E. DU GABON
103
L’incubation est assurée par la femelle. D’après
nos observations au premier nid, le second ayant
été détruit par un prédateur 5 jours après sa
découverte, elle dure 12 jours. Notons qu’à ce
premier nid, la construction nous a paru, égale¬
ment, n’être le fait que de la femelle qui apportait
des mousses ; le mâle l’accompagnait en criant et
chantait quand elle disposait les matériaux dans
la cavité. L’observation à ce nid étant fort
malaisée, nous ne l’avons pas surveillé durant de
très longues périodes. Néanmoins, il était clair
que la femelle procédait à des phases d’incuba¬
tion continue de une à plusieurs heures, inter¬
rompues par de plus brèves périodes d’alimenta¬
tion, de 10 à 20 mn. Quand elle était sur le nid, le
mâle la nourrissait à peu près tous les quarts
d’heure, surtout avec de grosses chenilles.
Les jeunes (nous pensons qu’il y en avait 2)
sont restés au nid pendant 13 jours. Les deux
adultes les alimentaient, en moyenne, toutes les
20 mn (nous avons cependant observé un inter¬
valle de 73 mn entre deux nourrissages quand les
poussins avaient 1 jour). La femelle effectuait
60 % des apports alimentaires ; toutefois, nous
suspectons fort que le mâle lui remettait des
proies avant qu’elle ne regagne le nid.
Mue
D’après nos observations d’oiseaux sur le
terrain, la mue complète paraît s’effectuer princi¬
palement en avril et en mai. Les spécimens
examinés en juin, juillet, octobre, novembre et
janvier, ne présentaient aucune trace de mue, ne
fût-elle que partielle. Il est symptomatique que,
dans le sud du Cameroun, Bâtes (spécimens au
British Muséum) ait, lui aussi, capturé en mai
des individus en pleine mue. Nous avons toute¬
fois examiné un mâle, sur l’une des îles du fleuve,
en début de mue des rémiges primaires (mode
centrifuge) et des secondaires (mode centripède)
un 15 décembre.
MYIOPARUS PLUMBEUS
Bien qu’il soit l’hôte des formations secon¬
daires, et ne serait-ce qu’en raison de sa forte
fréquentation des houppiers des grands arbres,
cet oiseau ne donne guère lieu à des observations
suivies. La littérature elle-même ne fournit que
fort peu de renseignements précis, que les divers
auteurs d’ouvrages généraux reprennent réguliè¬
rement, en s’inspirant les uns des autres.
Unité sociale
L’espèce vit en couple et apparaît monogame.
Nous ne pouvons rien dire sur la pérennité des
paires.
Territorialité
Comme ceux de M. griseigularis, les membres
des couples de cette espèce circulent ensemble
sur tout leur territoire. Cependant, les deux
partenaires fréquentant souvent le même arbre,
les contacts paraissent être d’une nature davan¬
tage visuelle qu’auditive. Néanmoins, dans les
vieilles formations secondaires, là où plumbeus
entre en contact avec griseigularis, son comporte¬
ment est tout à fait comparable à celui que nous
avons décrit plus haut pour ce dernier.
La proclamation territoriale est le fait du mâle
et s’effectue par le chant. Rappelons ici que
plumbeus et griseigularis nous sont apparus inter-
spécifiquement territoriaux. La rediffusion à
plumbeus de ses chants a donné lieu au même
genre d’observations que pour griseigularis et
que nous ne répéterons donc pas.
Vocalisations
Les auteurs font très souvent état d’un chant
sibilant, aigu, de trois notes (par exemple Ben-
son, 1937, 1940; McLachlan & Liversidge,
1970; Mackworth-Praed & Grant, 1973).
Toutefois, Bâtes (1927) dit avoir collecté un
mâle qui émettait des petits chants de deux
notes : la première montante, la seconde descen¬
dante. Chapin (1953) parle aussi d’un chant de
Source : MNHN, Paris
104
CHRISTIAN ERARD
deux syllabes qui paraît le type le plus fréquent,
mais il indique que celui-ci peut, parfois, en
comprendre trois.
La majorité des chants que nous avons enten¬
dus se composaient de trois notes liées. Cepen¬
dant, de loin, il est fréquent de n’en percevoir
que deux, en raison de la brièveté des silences.
Toutefois, nous préciserons que certains mâles
émettent des chants de deux notes, mais cela
toujours, ou au moins par moments, en alter¬
nance avec des séries de chants trissyllabiques.
Chez plumbeus, comme chez griseigularis, le
chant de proclamation territoriale est émis dans
une posture érigée, en haut des plus grands
arbres, et cela durant toute l’année, bien qu’il
nous ait paru moins fréquent dans la seconde
quinzaine de mars et en avril, puis de la fin mai à
août. Malgré que l’on entende ce chant à toute
heure du jour, il existe cependant des pics entre
6 et 9 h, 13 et 15 h, et vers 16-17 h. Les cadences
et les durées d’émission sont identiques à celles
que nous avons mentionnées plus haut à propos
de griseigularis.
Sur la fig. 54 sont illustrés divers chants de
proclamation territoriale. A à E concernent le
même individu. A et B montrent la déformation
subie par deux phrases enregistrées de loin. C, D
et E représentent la structure fine et la variabilité,
somme toute très faible, des motifs émis par cet
oiseau. F détaille le chant d’un autre individu.
En G et H sont figurés les motifs, malheureuse¬
ment enregistrés de loin, émis par un autre
individu. On remarquera que si H était le plus
fréquemment lancé par ce mâle, G l’a été en une
longue série monotypique, puis en association,
ou mieux, en alternance avec l’autre. Il est
piquant de noter que, pour l’observateur, H est
un chant normal de plumbeus , alors qu’en
revanche, G évoque davantage celui de griseigu¬
laris, en raison de sa finale descendante. Ce chant
correspondrait à la description de Bâtes (1927).
Les chants, beaucoup plus vibrés que ceux de
griseigularis, durent en moyenne 1 202,5 ms
(N = 11 ; a = 125,59) et leur fréquence varie,
selon une tendance ascendante, entre 2 850 Hz
(N = 11 ; ct = 85,84) et 3 450 Hz (N = 11 ;
ct = 79,49). Le tableau 8 récapitule les caractéris¬
tiques de ces chants, selon qu’ils sont trinaires,
ou seulement binaires. Nous n’avons malheureu¬
sement pas assez de matériel de comparaison
pour mieux mettre en évidence, autrement que
par les sonogrammes que nous présentons, les
Tableau 8. Caractéristiques des chants de proclamation
territoriale de Myioparus plumbeus.
Note
Durée (ms)
Fréquence
maximale (Hz)
Fréquence
minimale (Hz)
1
2
3
238,0 ±42,73 3245,0 ± 164,70 2873,5 ±42,7
447,0 ±41,38 3235,1 ±96,94 2903,2± 184,38
495,4 ±28,25 3406,0 ± 135,83 3066,7 ± 121,58
1
2
457,4 ± 115,88 3170,7 ± 39,63 2946,1 ± 99,74
595,3 ±59,31 3487,8 ±68,65 3144,3 ±45,76
Note : En haut, chants trinaires (N = 8) ; en bas : chants
binaires (N = 3).
fortes présomptions d’une reconnaissance indivi¬
duelle fondée sur ces chants.
Maclean (1985) publie le sonogramme d’un
chant trissyllabique de la race sud-africaine
grandior. Les notes présentent la même structure
que celles des chants gabonais. Toutefois, d’im¬
portantes différences s’observent dans la durée
des notes (respectivement ca 450, 300 et 600 ms)
et, surtout, dans celle des silences. Les notes
apparaissent ainsi très détachées, en particulier
la dernière, qu’un silence de ca 300 ms sépare de
la précédente. N’ayant jamais entendu un tel
type de chant au Gabon, nous pensons que, si ce
sonogramme est bien représentatif des chants
sud-africains, il témoignerait d’une variation
géographique, plutôt qu’individuelle, du chant
de l’espèce.
Cet oiseau possède, lui aussi, des motifs
trissyllabiques descendants qui rappellent ceux
de griseigularis et qui sont, apparemment, émis
dans les mêmes circonstances, mais ils paraissent
plus rares, peut-être parce que les contacts sont
plus visuels (appuyés, notamment, sur le déploie¬
ment des rectrices externes blanches, bien visibles
lors de la chasse) qu’auditifs. Nous n’avons hélas
pas enregistré ces vocalisations.
Nidification
N’ayant rien obtenu de précis à ce sujet, nous
ne pouvons que faire état des données de la
littérature.
En Afrique méridionale, la reproduction a lieu
pendant la saison des pluies, principalement au
début, au cours des mois les plus chauds (Ben-
son, 1944; Benson et al., 1971; Benson &
Benson, 1977 ; McLachlan & Liversidge, 1970).
Source : MNHN, Paris
^ ' o!l<1- ' Ni CM ^ 1 CNI^J- tN^
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
105
Fig. 54. — Chants de Myioparus plumbeus.
A-E. — Même individu (A et B déformés car enregistrés à distance).
F. — Second individu.
G et H. — Troisième individu, émettant parfois une phrase (G) qui évoque celle de M. griseigularis.
Source : MNHN, Paris
106
CHRISTIAN ERARD
En Afrique orientale, la construction du nid a
été observée en avril, en début de saison plu¬
vieuse (Jackson, 1938; Brown & Britton,
1980). Au Zaïre, d’après l’état de développement
des gonades des spécimens collectés, Chapin
(1953) pense que la nidification doit vraisembla¬
blement se dérouler durant le début de la saison
des pluies. Au Cameroun, Bâtes (1927) indique
avoir obtenu des preuves de reproduction en
divers mois de l’année, entre mars et août,
négligeant apparemment la femelle « nearly
ready to lay» de février 1910 (Bâtes, 1911). Au
Nigéria, Elgood (1982) reprend une donnée de
décembre due à Serle (1957) et en ajoute une
autre en mars : respectivement, ces informations
concernent la fin et le début de la saison des
pluies.
Le nid est installé jusqu’à 6 m de hauteur, dans
une cavité : généralement une ancienne loge de
pic, ou de barbu, dans laquelle sont assemblées
des herbes, des radicelles, des petites plumes et
des fibres d’écorces dilacérées (données de Bel-
cher et de Roberts in Jackson, 1938 ; Benson,
1944). La ponte est de 2 œufs, à couleur de fond
blanc sale à blanc verdâtre, densément piquetés
et tachetés de brun olive et de brun-gris, ou de
lavande, mesurant environ 17x13 mm (Bâtes,
1927; Jackson, 1938).
On ne sait évidemment rien sur l’incubation et
l’élevage des jeunes.
Mue
Les spécimens que nous avons examinés, en
août et décembre, ne montraient aucun signe de
mue. En revanche, nous avons eu en main un
individu sud-camerounais, collecté en avril, qui
effectuait une mue complète. Nous rappellerons
que, chez cette espèce, le plumage juvénile,
tacheté, n’est vraisemblablement pas porté long¬
temps puisque, jusqu’à sa récente redécouverte,
on considérait qu’il était uni et que plumbeus
était un Parisoma, appartenant aux Sylviinae.
PEDILORHYNCHUS COMITATUS
Cette espèce, non plus, n’avait jamais fait
l’objet d’une étude particulière. Cependant, en
comparaison aux autres gobe-mouches afrotropi-
caux précédents, elle a souvent retenu l’attention
des prospecteurs. Ces derniers ont complété leurs
collectes par des notes de terrain, mais se sont
presque toujours limités à des descriptions du nid
et de la ponte. Toutefois, force est de reconnaître
qu’en dépit de sa relative fréquence, cet oiseau ne
s’étudie pas aisément. Les biotopes, de pénétra¬
tion difficile, ne permettent guère à l’observateur
de conserver un contact continu avec les indivi¬
dus qu’il suit et de demeurer constamment à
bonne distance pour ne pas les perturber, ceci
pour noter de manière précise leurs divers
comportements. Ces biotopes n’encouragent pas
non plus ce même observateur à se déplacer, en
permanence, avec l’encombrant matériel de prise
de son qui est nécessaire à l’étude des vocalisa¬
tions.
Unité sociale
L’espèce vit en couples monogames. Nous ne
savons pas si les appariements sont ou non
définitifs. Des individus isolés se rencontrent
certes de-ci de-là, mais ils ne paraissent pas fixés.
Il pourrait s’agir d’immatures ; malheureuse¬
ment, chez cette espèce, le plumage juvénile n’est
pas tacheté donc l’âge ne peut pas être, comme
chez les autres, déterminé à l’examen des cou¬
vertures alaires.
Territorialité
Nous avons déjà insisté (Erard, 1987) sur la
grande mobilité de cet oiseau qui circule, chaque
jour, sur l’ensemble de son territoire, et qui est
actif du matin au soir, quelle que soit la saison.
En dehors de la période de nidification, les
partenaires demeurent certes dans les mêmes
secteurs, mais ils ne maintiennent pas un étroit
contact entre eux. Silencieux, ils chassent fré¬
quemment à 25-30 m l’un de l’autre, parfois
devantage, mais ils s’arrangent toujours pour,
épisodiquement, établir des contacts visuels.
Lorsqu’ils changent de secteur, ou si leur pro¬
gression est assez rapide, ils lancent, par inter¬
mittence, des cris roulés (cf. fig. 55 A à G). Ces
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
107
cris sont aussi, mais plus régulièrement, émis sur
les limites du territoire. Toutefois, nous n’avons
pas identifié de vocalisations à longue portée,
susceptibles de servir de support à la proclama¬
tion territoriale. Nous pensons que celle-ci
s'effectue au cours des très fréquents déplace¬
ments, durant lesquels le mâle se met souvent en
évidence sur des perchoirs dégagés, et d’où, de
temps à autre, il se livre à des vols circulaires et
papillonnants qui ne sont pas des actions de
chasse, mais qui paraissent chargés d’une infor¬
mation visuelle destinée à d’éventuels intrus.
Nous n’avons assisté qu’une seule fois à un
conflit entre deux couples voisins. Le mâle,
propriétaire du territoire dans lequel les autres
venaient de pénétrer, s’élança à leur rencontre,
laissant la femelle continuer à chasser. Il vola
ainsi sur une cinquantaine de mètres, faisant
vigoureusement claquer ses ailes. Après s’être
perché, bien en évidence, il lança un chant
rapide, d’une douzaine de secondes, formé de
phrases de 2-3 secondes, composé de notes
aiguës, vibrées, dont le timbre rappelait celui de
Muscicapa sethsmithi. Nous étions, malheureuse¬
ment, à une distance trop grande pour suivre la
scène dans tous ses détails et noter les diverses
attitudes des oiseaux. Néanmoins, nous avons pu
reconnaître les postures que nous avons décrites
pour Muscicapa cassini (fig. 18 C2, mais avec les
rectrices étalées) et M. epulata (fig. 39 D et E),
postures qui mettent en évidence les marques
blanches supralorales, oculaires et gulaires, ainsi
que la large bande pectorale grise.
Vocalisations
Seul Bâtes (1930) mentionne un petit chant
que le mâle émet, au moment de la reproduction,
tout en étalant les rectrices et en pivotant d’un
côté à l’autre. Nous mêmes avons noté cela, de la
part d’individus qui venaient près du nid où
couvait leur partenaire. Malheureusement, nous
ne l’avons pas enregistré, pas plus d’ailleurs que
celui dont nous avons parlé plus haut, à propos
d’un conflit territorial. À l’oreille, les chants de
comitatus nous ont paru typiquement Muscicapa,
rappelant ceux de caerulescens. Ces chants, près
du nid, étaient brefs (1 à 3 secondes), vibrés et
aigus.
Sur la fig. 55 (A-G), nous présentons quelques
sonogrammes des cris roulés émis par des
oiseaux en déplacement (A à D concernent le
même sujet, C et D étant le même cri à deux
échelles d’analyse différentes ; E à G se rappor¬
tent à un autre oiseau). Les individus des deux
sexes possèdent ces vocalisations ; toutefois, les
mâles apparaissent, manifestement, plus loquaces
que les femelles. En émettant ces cris, l'oiseau se
tient dans une posture érigée, relève et abaisse
lentement, et spasmodiquement, les rectrices fer¬
mées.
Il s’agit de cris rythmiques, composés d’élé¬
ments qui consistent en de brefs gazouillis ascen¬
dants ou pulsés, regroupés en motifs de 3 à
8 notes. Ces cris paraissent porteurs de carac¬
téristiques individuelles, comme le suggère la
comparaison des notes émises par des individus
différents (tableau 9).
La fig. 56 (A-D) illustre les cris d’alarme pous¬
sés par les deux partenaires d’un couple de P.
comitatus. Nous n’avons entendu ce genre de
vocalisations qu’en une seule occasion (4 no¬
vembre 1973). Le mâle émettait de brèves séries
de cris rythmiques (fig. 56 A). Au plus fort de
l’excitation, il lançait toutefois ses alarmes de
manière pratiquement continue (fig. 56 B). Ce
faisant, il se tenait dans la même posture que
Tableau 9. — Caractéristiques des notes entrant dans la composition des cris roulés de Pedilorhynchus comitatus (2 individus
différents).
Individu A
Individu B
N
Moyenne ± écart-type
N
Moyenne ± écart-type
Durée (ms)
10
24,3 ±4,74
20
14,3 ±2,53
Fréquence minimale (Hz)
10
2766,7 ±210,82
20
2782,3 ±218,07
Fréquence maximale (Hz)
10
7866,7 ±245,95
20
6478,2 ± 184,33
Intervalle (ms)
7
121,4 ± 2,11
17
68,4 ±13,84
Source : MNHN, Paris
108
CHRISTIAN ERARD
ÜB
4
! j j
8 _ , .Ail".
1
D
5
15 sec
KHz
E
•N
n jf7T7T7TT ;
n 1!
0,25
0,5
05
° F
G
WW 1#"'"
1
1 1
Il /I |i
•‘M , #
^5 T h îë> sec
Fig. 55. — Cris roulés de Peditorhynchus comitatus.
A-D concernent le même individu, C et D étant le même cri à deux échelles d'analyse différentes ; E à G se rapportent à
un autre individu.
M. cassini (fig. 9 C), mais agitait les deux ailes,
et étalait davantage les rectrices. La femelle
émettait des cris étirés, vibrés (fig. 56 A et D),
passant de l’attitude de la fig. 18 A2 à celle de la
fig. 8 C, par un relèvement rapide de l’arrière-
train et des rectrices fermées. Manifestement, ces
comportements étaient dirigés vers les personnes
présentes. Nous n’avons découvert aucun nid, ou
jeune caché dans la végétation. Qu’il n’y ait pas
eu de nid là, ni même dans les environs immé¬
diats, cela est quasi certain. En revanche, en
dépit de la présence, à nos côtés, de deux
excellents chasseurs gabonais, remarquablement
doués pour détecter les animaux, des oisillons
venant tout juste de prendre leur envol auraient
très bien pu nous échapper. Quand nous nous
éloignâmes, les deux oiseaux poursuivirent leur
« duo » de cris étirés.
Les cris rythmiques émis par le mâle sont des
séries de 3 à 9 bruits blancs ; la durée unitaire
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
109
CÎ25 "35 375
Fig 56 — Alarme de Pedilorhynchus comitatus.
SWfÏÏS i U n,TÆ ( î»S 2 mî£ C, Tftfog
Source : MNHN, Paris
110
CHRISTIAN ERARD
moyenne est de 23,1 ms (N = 60 ; a - 3,70), et
l’énergie apparaît, néanmoins, concentrée entre
4 et 6,5 KHz. Bien qu'irréguliers, les intervalles
entre les notes successives d’une série ont une
valeur moyenne de 67,6 ms (N = 47 ; a =
15,75).
Les cris étirés et vibrés montrent une fré¬
quence portante de 7 500 Hz, modulée avec une
amplitude de 2 100 Hz et avec une fréquence
de 120 Hz. Ceux du mâle sont plus longs que
ceux de la femelle : 480-510 ms contre 330-400
(fig. 56 C et D).
Sur la fig. 56 E-F sont présentés les cris d’un
oiseau tenu en main. Il s’agit de notes ryth¬
miques, se succédant à un intervalle moyen de
252,7 ms (N = 13; a = 20,05), d’une durée
moyenne de 128,2 ms (N = 15 ; a = 15,20)
et dont la fréquence portante dominante, de
7 340 Hz, est modulée avec une amplitude de
1 000 Hz et une fréquence de 120 Hz. Leur
timbre est nasillard, en raison de leur structure
en harmoniques : l’énergie apparaît concentrée
sur celles d’ordre 3 et, surtout, 4.
Nidification
Dans l’extrême Sud du Cameroun, ce gobe-
mouche est donné reproducteur en février, mars,
avril, juin, septembre, octobre et décembre
(Bâtes, 1908, 1911 ; Sharpe, 1907) tandis que,
dans l’Ouest, Serle (1954, 1965, 1981) le signale
nicheur en avril, juin, juillet, août et décembre.
Au Zaïre, sa nidification a été rapportée en mars
et septembre (Chapin, 1953 ; Prigogine, 1978).
En Ouganda, elle l’a été en juillet et octobre
(Brown & Britton, 1980). Au Ghana, Grimes
(1987) a observé la reproduction de ce gobe-
mouche en janvier, mars, mai, juin et juillet.
L'espèce apparaît donc nicheuse à longueur
d’année, mais les citations concernent plus sou¬
vent la période des pluies que la saison sèche.
Nous n’avons trouvé que trois nids occupés où
la ponte eut lieu en janvier pour l’un, en août
pour les deux autres. Nous avons également
examiné deux femelles collectées un 6 et un
18 février, en des années différentes, et dont
l’autopsie montra qu’elles s’apprêtaient à pondre.
Toutes les descriptions du nid qui ont été
publiées insistent sur le fait que celui-ci est
toujours établi dans un ancien nid de tisserin
(notamment de Ploceus nigricollis et P. cuculla-
tus, mais aussi de P. melanogaster, ou de Malim¬
bus, fide Grimes, 1987). De fait, ceux que nous
avons observés étaient installés dans de vieux
nids de P. nigricollis (2 fois) et de P. cucullatus
(1 fois) qui étaient placés entre 2,5 et 4 m de
hauteur, en bout de branche latérale d’arbustes.
Les gobe-mouches ont cependant apporté, dans
la bourse tissée par les Ploceus, des morceaux,
larges de 1 cm, d’herbes et de limbes de feuilles
qui constituent l’assise rudimentaire, sur laquelle
est grossièrement moulée une coupe garnie de
fines tigelles de graminées. C’est ce qu’ont égale¬
ment observé Bâtes ( loc. cit.), Serle ( loc. cit.)
et Seth-Smith (1913).
Toutes les pontes signalées dans la littérature
(sauf une mention de C/l par Grimes, 1987,
mais était-elle complète ?) et deux de celles que
nous avons observées (la troisième, néanmoins
complète, n’en comptait qu’un), comprenaient
2 œufs très allongés, à fond vert olivâtre ou beige
verdâtre, uniformément recouvert d’un lavis de
très fines taches et ponctuations indistinctes brun
rouille à brun jaunâtre ou brun rougeâtre pâle,
parfois plus dense en calotte au gros pôle. Les
œufs mesurent environ 20-21 x 13-14 mm.
L’incubation est le fait de la femelle. Ses
pauses, sur le nid, varient de 5 à 40 mn, et ses
absences, pour s’alimenter, de 7 à 14 mn. Le
mâle monte la garde dans le secteur et, par des
vols d’intimidation qu’il accompagne de violents
claquements de bec, chasse les oiseaux qui
s’approchent trop de la couveuse. Ainsi que nous
l’avons indiqué plus haut, des chants sont émis
au cours de ces séances de surveillance. L’oiseau
se tient alors face au nid, plumage gonflé, corps
redressé, rectrices étalées ; il relève la tête de
manière à mettre en évidence les plages blanches
de sa gorge et de son ventre. Le mâle chante
aussi en précédant sa partenaire quand il la
raccompagne au nid et sur lequel il se perche : la
femelle s’engouffre alors directement dans le
goulet d’entrée. Durant l’incubation, les oiseaux
ne chassent pas qu’autour du nid mais circulent
sur leur territoire. Le mâle nourrit régulière¬
ment la femelle : son apport alimentaire paraît
conséquent, bien que nous n’ayons pas réuni
suffisamment de données pour le quantifier.
Nous ne savons pas combien de temps dure la
couvaison, n’ayant pas pu suivre jusqu’au bout
les nids découverts.
Les deux adultes participent au nourrissage
des jeunes au nid. Alain Devez (comm. pers.) a
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
111
noté 43 apports de proies, en 283 mn d’observa¬
tion continue à un nid contenant des oisillons de
3 jours (fig. 57). Le rythme des becquées n’était
pas régulier, l’intervalle entre deux visites variant
de 1 à 44 mn (moyenne : 6,7 mn ; a = 7,42 ;
N = 42), mais ce nid était près des habitations,
et les oiseaux fréquemment dérangés par les
allées et venues des villageois. Apparemment,
mâle et femelle participent autant l’un que l’autre
à l’alimentation de la nichée.
Les trois nids trouvés, qui étaient tous en zone
habitée, ont subi une prédation, très probable¬
ment par l’homme, ou plutôt par les enfants des
villages qui ont repéré nos activités et se sont
empressés d’aller vérifier le contenu des nids,
provoquant ainsi leur destruction.
Mue
D’après l’examen de 30 individus collectés au
long de l’année, la mue complète paraît essentiel¬
lement s’effectuer entre la mi-mars et la mi-
juillet, surtout en avril (mue centrifuge des
rémiges et couvertures primaires, des rectrices
et des couvetures secondaires, les rémiges secon¬
daires étant renouvelées selon un mode centri¬
pète). Toutefois, des individus (4 sur 7 examinés,
Source : MNHN, Paris
112
CHRISTIAN ERARD
dont seulement 2 en mue complète) changent effectueraient leur mue durant celle-ci, contraire-
leur plumage entre la première décade d’octobre ment à ceux qui auraient échoué et qui, demeu-
et la mi-décembre. Cela signifierait-il que la rant en condition de reproduction, différeraient
minorité des oiseaux ayant réussi leur nidifica- la leur jusqu’à la grande période pluvieuse
tion en début de la petite saison des pluies, suivante?
ARTOMYIAS FULIGINOSA
La littérature ne nous renseigne guère sur la
biologie de cette espèce ; elle apparaît même
quasi muette sur sa reproduction. Cela doit tenir
au fait que certaines conditions rendent très
malaisée toute étude précise de l’écologie et des
comportements de cet oiseau. En effet, celui-ci
occupe des milieux perturbés, essentiellement dûs
à l’activité humaine, difficilement pénétrables et
fort variables dans le temps et dans l’espace.
D’autre part, il se tient toujours dans la partie
supérieure de la végétation arborescente et, s’il
peut paraître facile à observer du sol quand il
occupe ses postes de chasse, il devient presque
impossible à suivre dans la totalité de ses
déplacements qui l’entraînent sur les grandes
surfaces qui caractérisent les domaines qu'il
exploite.
Unité sociale
Le couple monogame ne semble pas de règle
chez cette espèce. En effet, en éliminant les
sujets manifestement juvéniles ou immatures
d'après les caractéristiques de leur plumage, nous
n’avons trouvé des unités sociales constituées de
deux adultes que dans 16 cas sur les 31 où nous
sommes (nos aides et nous) sûrs d’avoir observé
tous les individus. Dans les 15 autres, trois
oiseaux en livrée d’adulte demeuraient constam¬
ment regroupés. Nous ne sommes, hélas, pas en
mesure de préciser si les individus surnuméraires
étaient, ou non, des jeunes encore attachés à
leurs parents : soit que le plumage adulte est
acquis avant la maturité sexuelle, soit que des
oiseaux physiologiquement aptes à se reproduire
restent, sans le faire, avec leurs géniteurs. Nous
ne pouvons pas non plus rejeter l’hypothèse de la
simple polygamie. Faute d’avoir individualisé,
par des marques distinctives, les partenaires des
couples ou des trios, nous ignorons si ces
formations sociales demeurent fixes, et les parte¬
naires fidèles, d’une année sur l’autre : nous le
suspectons, mais n’oserions l’affirmer.
Territorialité
Nous avons insisté plus haut sur la grande
superficie des domaines vitaux de cette espèce
(voir aussi Erard, 1987). Si les oiseaux en
parcourent chaque jour la totalité, sauf durant la
période où ils nichent, ils le font de manière très
discontinue. Pendant des laps de temps qui
varient de quelques dizaines de minutes à plu¬
sieurs heures, ils stationnent sur des surfaces de
un à trois quarts d’hectare, passant de l’une à
l’autre, d’un vol rapide et d’autant plus soutenu
que ces zones sont éloignées. Tout se passe en
fait comme si les oiseaux exploitaient, quotidien¬
nement, de 8 à 10 taches irrégulièrement disper¬
sées sur leur domaine, quelques-unes d’entre elles
étant même régulièrement fréquentées à lon¬
gueur d’année.
Le rythme d’activité paraît régulier au long du
cycle annuel. Les oiseaux chassent sans cesse,
tout au long du jour, jusqu’à la nuit tombante.
Toutefois, durant les plus chaudes heures de
l’après-midi, ils se calment, sans cependant inter¬
rompre leur quête alimentaire qui, néanmoins, se
ralentit de manière appréciable : la cadence des
actions de chasse par 20 mn qui, durant les
phases actives, varie de 30 à 40, tombe alors à 3 à
5 seulement.
Les liens entre les partenaires semblent étroits.
Dans les couples, les conjoints se maintiennent
toujours à faible distance l’un de l’autre. Fré¬
quemment, après avoir effectué un long vol
(particulièrement papillonnant, d’une forme géné¬
rale circulaire, mais d’un tracé très louvoyant
qui, dans de nombreux cas, inclut des boucles),
l’un des oiseaux, à l’évidence le mâle, approche
l'autre en chantant, cherchant apparemment un
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
113
contact physique. Dans les trios, il est courant
d’observer deux individus qui vont continuelle¬
ment de pair et qui, souvent, se tiennent très
près l’un de l’autre, parfois jusqu’à se toucher,
effectuant alors des soins de toilette mutuelle ;
le troisième demeure à l’écart, à quelques mètres
des autres. Lorsqu’il existe des jeunes émancipés,
ou presque (oiseaux en plumage tacheté), ceux-ci
se tiennent au voisinage des sujets en livrée
adulte, mais ne maintiennent jamais entre eux,
ou avec les adultes, de contacts aussi étroits que
ceux qui unissent les partenaires des couples, ou
les membres de la paire, mentionnée ci-dessus,
que l’on discerne dans les trios. Ceci nous incite
fort à suspecter que les trios seraient, en fait,
constitués d’un couple, augmenté d’un individu
surnuméraire, jeune né lors d’un précédent cycle
annuel.
Les domaines vitaux sont des territoires. À lon¬
gueur d’année, leur accès est régulièrement dé¬
fendu : toute tentative d’intrusion de congénère
est repoussée. La charge en revient essentielle¬
ment, pour ne pas dire exclusivement, au mâle.
La proclamation territoriale s’effectue de plu¬
sieurs manières, ou plutôt utilise divers signaux
visuels et/ou acoustiques. Dans les habitats
ouverts qu’ils fréquentent, les oiseaux occupent
des perchoirs très élevés et dégagés où, presque
continuellement, ils demeurent bien en évidence,
et faciles à détecter à distance. Ils apparaissent
d’autant plus aisément reconnaissables de loin
que leurs comportements de chasse et surtout
leurs battements verticaux des rectrices fermées,
si particuliers, attirent l’attention, et s’avèrent
caractéristiques de cette espèce, du moins de
cette taille et dans ce milieu.
Deux types de battements des rectrices peu¬
vent être distingués. Le premier correspond à des
mouvements d’intention, au sens de Daanje
(1950). Les rectrices sont placées à 35° au-dessus
de l’horizontale puis déprimées, dans une pulsa¬
tion rapide et nerveuse. En général, les batte¬
ments s’effectuent en série et se succèdent à de
brefs intervalles. Ils sont exécutés avant des
envols, durant la chasse, ou plus simplement, en
signe d’excitation. Le second type montre un lent
relèvement des rectrices de 70° par rapport à
l’horizontale, suivi de leur rapide abaissement.
Le mouvement paraît alors plus spasmodique, et
moins fréquent dans sa répétition, que le pré¬
cédent. Cette deuxième forme de battement se
manifeste dans divers contextes. Ainsi, on l’ob¬
serve après une action de chasse réussie, ou
lorsque deux individus d’un même groupe se
rapprochent. Quand les partenaires d’un couple,
ou d’un groupe, sont éloignés, séparés les uns des
autres par plusieurs dizaines de mètres, la fré¬
quence des hochements augmente. Néanmoins,
dans la majorité des cas, ces derniers sont
davantage effectués par le mâle du couple ou par
le leader du trio, notamment quand cet oiseau
occupe des perchoirs particulièrement dégagés
d’où il se détecte de fort loin. Ces mouvements
des rectrices apparaissent comme des signaux
visuels utilisés pour maintenir, d’une part, la
cohésion du groupe familial et, d’autre part, les
distances entre les unités sociales, donc les limites
territoriales.
La défense territoriale ne commence véritable¬
ment qu’avec l’émission des cris, sifflés particu¬
liers (voir infra), quand l’oiseau prend des pos¬
tures semblables à celles illustrées sur la fig. 8 F
et la fig. 39 B et C. Si l’intrus ne s’éloigne pas ou,
au contraire, manifeste des velléités à se rappro¬
cher, le tenant du territoire effectue, dans sa
direction, des parades aériennes d’intimidation.
Celles-ci rappellent certaines actions de chasse à
longue portée, mais elles s’en distinguent par leur
trajet bien plus long et qui comporte davantage
de sinuosités. Le vol apparaît alors moins papil¬
lonnant que celui de cour mentionné plus haut,
mais avec des battements d'ailes plus nerveux :
de loin, l’oiseau évoque tout à fait une hirondelle
du genre Psalidoprocne.
Dans le cas de défense particulièrement in¬
tense, quand les unités sociales en présence se
trouvent à la limite de leurs cantons respectifs,
les vols territoriaux deviennent très fréquents et
s’accompagnent de vocalisations (sifflements et,
occasionnellement, chants). Les autres adultes
qui, normalement, restent en retrait des individus
engagés dans la défense territoriale, peuvent
également, à l’occasion, se livrer à des vols
d’intimidation, mais jamais de façon aussi agres¬
sive : leurs démonstrations restent silencieuses.
Nous n’avons jamais observé de jeunes ou
d’immatures, du moins tant qu’ils demeurent
reconnaissables à leur plumage, qui participaient
de manière active à de telles manifestations.
Nous n’avons jamais non plus assisté à des
conflits à courte distance (à moins de 30-40 m),
ce qui nous amène à penser qu’il existerait, entre
unités voisines, un grand respect réciproque des
limites territoriales de chacune.
Source : MNHN, Paris
114
CHRISTIAN ERARD
Chez cette espèce, la défense territoriale s’ef¬
fectue à l’aide de signaux visuels et acoustiques
(ceux-ci renforçant ceux-là), suivant un gradient
d’intensité croissante, selon qu’il s’agit d’une
simple manifestation de présence, du maintien
ou, au contraire, de l’accroissement des distances
entre les antagonistes. La simple signalisation
visuelle à distance (battements des rectrices)
s’intensifie par l’émission des cris à longue
portée, puis par les vols territoriaux, pour abou¬
tir à des démonstrations aériennes riches en
vocalisations, effectuées par le leader du groupe
familial, mais auxquelles les autres membres
peuvent participer. Une telle cohésion intra-
groupe ou, plus simplement, entre les partenaires
du couple, nécessite des liens étroits et durables.
Ceci nous fait d’ailleurs suspecter la pérennité
des appariements.
Vocalisations
D’après la littérature, l’espèce passe pour
silencieuse. En fait, personne ne s’est vraiment
intéressé à ses émissions sonores. Il est certain
qu’elle est relativement peu loquace, ne serait-ce
que, comme nous l’avons expliqué plus haut,
parce qu’une grande partie de sa signalisation
territoriale, ou plus simplement entre les indivi¬
dus qui composent l’unité sociale, se fait par le
canal visuel. Nous présentons ici les données que
nous avons recueillies. Si elles ne sont certaine¬
ment pas complètes, elles renseignent tout de
même sur la nature et la diversité des sons émis
par cet oiseau.
Cri de contact (fig. 58 A et B)
Il s’agit d’une note brève (65-70 ms), vibrée et
descendante, dont la fréquence portante évolue
entre 7 900 et 4 400 Hz et apparaît modulée avec
une fréquence de 180 Hz et une amplitude de
1 350 Hz.
Ce cri est émis par tous les partenaires des
couples et des trios, et sans doute aussi par les
jeunes émancipés, mais nous ne disposons pas
d’enregistrements pour le confirmer. Générale¬
ment, l’émetteur lance, par intermittence, ces
notes isolées ou doublées, rarement en courte
série rythmique, tout en effectuant des batte¬
ments des rectrices du second type décrit plus
haut. La fréquence d’émission de ces cris aug¬
mente quand les oiseaux sont dissimulés par des
écrans de feuillage (par exemple individus de part
et d’autre de la couronne d’un grand arbre). Le
récepteur répond par le même cri et se met en
évidence, soit en changeant de perchoir, soit en
effectuant un vol louvoyant. Lorsque les oiseaux
se voient (ou du moins, aux yeux de l’observa¬
teur, sont susceptibles de le faire), mais sont à
20-30 m l’un de l’autre, le récepteur répond par
la même vocalisation, accompagnée ou non de
hochements des rectrices.
Cris d'excitation (fig. 58 C-F)
Il s’agit d’une même note qui, selon le niveau
d’excitation, est émise isolément, en courtes ou
longues séries rythmiques. L’énergie acoustique
apparaît concentrée entre 1 750 et 8 250 Hz. Les
sonogrammes (cf. fig. 58 E) mettent en évidence
les harmoniques d’ordre 3, 4 et 5, d’un son
fondamental dont la fréquence portante varie
entre 1 250 et 1 610 Hz. Cette note, d’une durée
moyenne de 54,8 ms (N = 11, a = 2,48) est un
gazouillis descendant à modulation très com¬
plexe (fréquence de modulation : 180 Hz ; ampli¬
tude de modulation : 425 Hz).
Elle est émise isolément (fig. 58 C) : a) par un
membre d’un couple ou d'un trio, lorsque son,
ou l’un de ses partenaires, lance un cri territo¬
rial ; b) par un individu qu’un autre approche
brusquement de très près en lui faisant face ;
c) par un sujet qu’inquiète la présence de
l’observateur. Dans le premier cas, l’émission du
cri s’accompagne d’une série de hochements des
rectrices du second type ; dans le deuxième,
l’individu approché adopte la posture B de la
fig. 8, ou C de la fig. 39 ; dans le troisième,
l’oiseau effectue des battements de queue du
premier type.
Les cris sont lancés de façon rythmique
(fig. 58 D et F) dans divers contextes. Ce peut
être par un individu qu’approche un partenaire
et qu’il refuse en prenant des attitudes agres¬
sives qui rappellent beaucoup celles qu’illustrent
la fig. 39 E et la fig. 18 Cl. Ils sont également
émis par les membres d’un couple ou d’un trio
qui, tous ensemble, harcèlent en vol un prédateur
potentiel (par exemple un Tockus fasciatus) qui
passe près d’eux. Toutefois, nous les avons
notés, le plus souvent, de la part d’oiseaux dont
le partenaire se préparait à une défense territo¬
riale active, à la vue d’une unité sociale voisine,
Source : MNHN, Paris
MUSCJCAPINAE DU N.-E. DU GABON
115
Fig. 58. — Cris d 'Artomyias fuliginosa.
A-B : contact ; C-F : excitation ; G-I : espacement des unités sociales.
Les tracés A. B et E sont dans l’échelle 160-16 000 Hz, les autres en 80-8 000 Hz.
proche des limites du canton : la fig. 58 F montre
les cris d’excitation d’une femelle dont le mâle
émet une note à longue portée.
Cris assurant l’espacement des unités sociales
(fig. 58G-I)
Ce sont des notes sifflées descendantes qui
portent très loin. Deux types de sons peuvent
être reconnus : les brefs et les longs. Les premiers
ont une durée de 150 à 170 ms, les seconds de
270 à 315 ms; tous montrent une énergie
concentrée entre un maximum compris entre
4 100 et 4 400 Hz, et un minimum entre 3 000 et
3 100 Hz. La fig. 58 G-I illustre ces deux types de
cris. Ils sont susceptibles d’être émis en séries
rythmiques, surtout le second ; ils deviennent
116
CHRISTIAN ERARD
alors de véritables chants de proclamation terri¬
toriale comme ceux que nous avons décrits plus
haut pour Muscicapa sethsmithi. Le même oiseau
émet ces deux types de cris au cours de la défense
du canton : ainsi G et H concernent un individu,
F et I se rapportent à un autre.
L’émission de ces cris s’effectue dans les
contextes de proclamation territoriale décrits
plus haut. Les notes brèves, qui apparaissent en
premier, indiquent un niveau encore faible de
l’agressivité et maintiennent les adversaires à
distance. Si ces derniers se rapprochent trop de la
limite des cantons, les notes longues sont alors
émises, leur répétition étant liée à un accroisse¬
ment du niveau d’excitation de l’émetteur qui
cherche à augmenter la distance qui le sépare du
récepteur.
Cris du mâle accueillant la femelle (fig. 59 A)
Dans les relations entre les membres du
couple, ou de la paire dans les trios (voir
plus haut), on remarque que l’un des individus
accueille fréquemment, par un cérémonial parti¬
culier, son partenaire quand celui-ci vient à
courte distance de lui (en général, à moins de
2 mètres). Les observations en continu montrent
que c’est toujours cet oiseau qui chante et qui
effectue les proclamations territoriales et que
nous considérons être le mâle. Quand son con¬
joint vient près de lui, il adopte une posture
dirigée en oblique vers le bas : il se penche en
avant, en même temps qu’il étale ses rectrices et
entrouvre ses ailes, tout en émettant un cri
bissyllabique. Nous n’avons réussi qu’une seule
fois à enregistrer ces cris de salutation, qui
paraissent, en fait, n’être que les premières notes
d'un motif plus long qui constitue l’une des
formes de chant de l’oiseau (comparer A à E sur
la fig. 59).
Chant de cour (fig. 59 B-E et fig. 60-61)
Tous les chants que nous présentons ici ont
été entendus de la part de mâles près de leurs
femelles. Lors des manifestations territoriales,
ils ne nous ont paru émis (par exemple celui
illustré par la fig. 61 B) que lorsque la femelle
participait aux vols démonstratifs effectués par
son conjoint : le mâle ne chantait qu’en fin de
parcours, juste avant de se poser près de sa
partenaire. Ces vocalisations ne portent pas loin,
du moins pour nous, auditeurs humains au sol,
mais elles s’entendent tout de même à une bonne
trentaine de mètres. Nous pensons que ces
chants ne remplissent, fort probablement, qu’une
fonction sexuelle dans les rapports entre les
membres d’un couple ou d’un trio. Les condi¬
tions d’émission les plus fréquentes s’avèrent
celles où les partenaires demeurent constamment
rapprochés, et où le mâle cherche à venir le plus
près possible de son conjoint, comme nous
l’avons déjà mentionné. Quand il chante posé, le
mâle ne prend pas, dans la majorité des cas,
d’attitude particulière. Toutefois, au cours des
longues phases de chant, qui peuvent durer
plusieurs minutes, il adopte parfois une posture
comme celle qui est représentée sur la fig. 8 C, en
sautillant sur une grosse branche dégagée et en
hochant rythmiquement ses rectrices à demi
déployées.
La fig. 62 fournit quelques précisions sur les
paramètres physiques du chant. D’après l’ana¬
lyse de 172 notes, la gamme des fréquences
utilisées apparaît fort large puisqu’elle va de
1 à 12 KHz, mais elle montre, toutefois, un
mode bien marqué entre 4 et 6 KHz. Les
notes présentent une durée unitaire moyenne de
81,3 ms (N = 172; a = 42,01), et les inter¬
valles, de l’attaque d’une note à celle de la
suivante, une valeur moyenne de 184 ms (N =
159; a = 111,2).
Nous attirerons l’attention sur la richesse en
harmoniques (121 notes sur les 172 étudiées en
présentent, soit 70,3 %) et sur l’utilisation fré¬
quente de la double tonalité (43 % des notes).
Les sonogrammes B, D et E de la fig. 59
montrent la remarquable constance de l’un des
motifs du chant d’un mâle qui se contentait,
souvent, de n’émettre que ces quelques notes
près de sa femelle, bien qu’à l’occasion, il lançât
des phrases beaucoup plus longues, plus variées,
mais incluant des reprises de certaines notes,
voire des motifs entiers, comme le soulignent les
tracés A et B de la fig. 60. Nous suspectons les
motifs de la série B-E (fig. 59) de servir à
la reconnaissance individuelle, malheureusement
nous n’avons pas pu étudier aussi en détail les
vocalisations d’un autre mâle.
Les sonogrammes A (= A de la fig. 60), B et C
de la fig. 61 rendent compte de la variabilité
interindividuelle du chant de cour.
Source : MNHN, Paris
MUSC1CAPINAE DU N.-E. DU GABON
117
"üjo T 13 sec
Fig. 59. — Vocalisations d ’Artomyias fuliginosa.
A : cris du mâle accueillant la femelle ; B-E : chant de cour (même individu).
Le tracé C est en 160-16 000 Hz, les autres en 80-8 000 Hz.
Source : MNHN, Paris
118
CHRISTIAN ERARD
Fig. 60. — Chant de cour d’Artomyias fuliginosa.
A et B : deux chants du même individu. La séquence B est représentée sur deux lignes, le découpage temporel avant été
respecte. (Analyse en 80-8 000 Hz).
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
119
KHz A
I . I * 1 « l’ » ' ' * * i B
,V*V l
pa|'|^ <* 4 Y”t ’-** *
S?
JL r - : » ■*« - î
r.
VV^
i « f. ■*
12 .
: i "} J $fc ■
Q25
”55"
Q75
i sec
Fig. 61. — Chant de cour d 'Arlomyias fuliginosa.
A B et C : trois individus différents (A correspond au chant A de la fig. 60).
(Analyses en 160-16 000 Hz).
Source : MNHN, Paris
120
CHRISTIAN ERARD
Fig. 62. — Paramètres physiques du chant d'Artomyias fuliginosa.
A. — Gamme des fréquences utilisées.
B. — Durée des notes.
C. — Intervalles entre notes (de l’attaque d’une note à celle de la suivante).
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
121
Nidification
La littérature ne nous apprend pas grand
chose sur la reproduction de cette espèce. Au
Zaïre, d’après l’examen des gonades des spéci¬
mens collectés, Chapin (1953) pense que la
nidification s’étend sur toute la période des
pluies, avec peut-être une interruption durant la
saison la plus sèche. Dans le Sud du Cameroun,
Bâtes a obtenu des oiseaux en plumage juvé¬
nile en mars (recueilli sous un grand arbre, après
une tornade), juin et novembre (Bâtes, 1905 ;
Sharpe, 1907), tandis que Serle (1965) men¬
tionne une femelle en livrée tachetée un 25 dé¬
cembre et, un 14 mai, une autre, adulte dont
l’ovaire montrait des cicatrices manifestement
dues à une ponte récente de deux œufs. Le seul
nid trouvé l’a été au Nigéria, le 17 mai 1938 par
H. F. Marshall (in Bannerman, 1951). On
pourrait donc suspecter que l’espèce nichât en
saison des pluies, mais force est de reconnaître
que le matériel à disposition (individus en plu¬
mage juvénile et examen macroscopique des
gonades) n’est guère adéquat pour avancer une
telle conclusion.
Au Gabon, nous avons recueilli quelques
données : trois observations (deux de nids occu¬
pés et une de jeunes venant de le quitter)
témoignant de pontes déposées fin septembre ou
début octobre, une construction de nid (sans
lendemain) un 23 mars, et une femelle, collectée
un 23 février, dont l’ovaire et l’oviducte, très
dilatés, indiquaient vraisemblablement une ponte
récente. Ces dates concernent le début des deux
périodes pluvieuses.
Le nid trouvé par Marshall (in Bannerman,
1951) était placé au bout d’une fine branche d’un
arbre, à une hauteur d’environ 6 m. Il s’agissait
d’une coupe peu profonde, en mousse, herbes et
radicelles. Il contenait deux œufs qui furent
détruits lors de la collecte, de sorte qu’il fut
impossible de les décrire.
Les trois nids que nous avons observés étaient
tous hors d’atteinte. L’un était placé à 12 m de
hauteur sur un pylône de ligne à haute tension,
dans l’assemblage ouvert des pièces métalliques
qui maintiennent les extrémités des poutrelles
qui supportent les câbles. Il était logé dans
une encoignure et, vu du bas, consistait en un
amas très serré de fibres végétales, de mousses,
d’herbes sèches, de tiges de graminées et de
radicelles, le tout lié avec des toiles d’araignées ;
il était somme toute très réminiscent de celui du
Gobe-mouche gris européen. Le second était
situé à une hauteur d’environ 35 m, sur une
enfourchure, un peu avant l’extrémité d’une
grosse branche latérale d’un arbre de 40 m. Il
paraissait relativement plat et, surtout, construit
en mousses et herbes sèches. Le troisième, en
cours d’élaboration, occupait une situation fort
semblable à celle du précédent : une dépression à
la base d’une large fourche à trois brins, aux
trois quarts distaux d’une branche maîtresse, à
30 m de hauteur, dans un émergent de 40 m. Les
oiseaux apportaient des fibres végétales et de la
mousse.
Ce dernier nid, découvert un 23 mars, était
construit par un trio d’oiseaux en plumage
d’adulte. En fait, seuls deux individus transpor¬
taient des matériaux et façonnaient la coupe. Le
troisième les accompagnait, chantait de temps à
autre et, surtout, surveillait et défendait active¬
ment les alentours, dans un rayon de 15 m. Il fut
ainsi observé repoussant un Stizorhina fraseri,
des Psalidoprocne nitens et P. petiti qui volaient
dans ce secteur, et des Tockus fasciatus qui
cherchaient à se poser dans les parasoliers en
contrebas. Les constructeurs allaient récolter
leurs matériaux non loin de là, en lisière de forêt,
et pouvaient, en permanence, être individuelle¬
ment suivis. L’un dominait manifestement l’autre.
Il se voyait toujours céder la place au nid et,
lorsqu’il y était, il se redressait, en soulevant
spasmodiquement ses ailes quand l’autre parais¬
sait vouloir s’approcher. Non seulement près du
nid, mais aussi dans les arbres voisins, le dominé
cherchait le contact de l’autre. Il s’en rappro¬
chait, de biais, en adoptant une posture bossue
(tête rentrée dans les épaules, tarses fléchis), tout
en hochant les rectrices ; le dominant tendait
alors la tête vers lui, en ouvrant largement, mais
lentement, son bec.
Toutefois, comme nous l’avons indiqué plus
haut, cette construction du nid par un trio ne
fut pas poursuivie. Les oiseaux restèrent en¬
semble mais, entre les derniers jours de mars et le
21 mai, date de notre départ, ils ne montrèrent
plus aucune velléité de nidification, manifeste¬
ment pris par la mue.
Ces relations entre ces deux oiseaux qui cons¬
truisaient, notamment le fait que le dominé
cherchait souvent le contact de l’autre, nous ont
fait suspecter que ce trio était en fait composé
Source : MNHN, Paris
122
CHRISTIAN ERARD
d’un couple et de son jeune, né au cours d’un
cycle annuel antérieur.
Faute d’avoir eu accès au nid où nous aurions
pu les voir, les œufs de cette espèce demeurent
non décrits. L’incubation est assurée par la
femelle seule, du moins au nid où nous avons pu
l’observer et qui concernait un couple, non pas
un trio. Toutefois, sur le domaine de ce couple,
deux autres individus étaient de temps à autre
présents, des immatures d'après leur plumage :
certainement des jeunes de l’année précédente.
La couveuse alternait des phases d’incubation de
10 à 20 mn, parfois jusqu'à 45 mn, et des
absences de 5-10 mn, quand elle allait rejoindre
son conjoint pour chasser. Nous n’avons jamais
observé le mâle nourrissant sa partenaire : son
rôle ne paraissait consister qu’en la surveillance
régulière des abords du nid. La durée d’incuba¬
tion est inconnue. Nous pouvons seulement dire
qu’elle s’étend au moins sur 14 jours.
À ce nid, les deux adultes apportèrent de la
nourriture aux jeunes pendant 13 jours. Appa¬
remment, la nichée se composait de deux oisil¬
lons, dont nous apercevions les becs lors des
nourrissages. Nos séances d’affût, totalisant
455 mn, ne montrèrent pas de variation de la
cadence des becquées au long de la période
d’élevage au nid : en moyenne un apport de
nourriture chaque 5,4 mn. Notons qu’une bec¬
quée comportait certainement plusieurs proies
car les oiseaux qui arrivaient au nid, présentaient
un renflement mentonnier très suggestif. Nous
remarquerons aussi que le mâle venait significati¬
vement moins souvent que la femelle : 53 visites
de celle-ci, contre 31 de celui-là.
À un autre nid, contenant de gros jeunes
(apparemment 3, d’après ce que nous pouvions
voir du sol), mais où nous n’avons pas pu
réaliser de longues observations, nous avons
constaté, lors de deux visites à quatre jours
d’intervalle, que la nichée était régulièrement
nourrie par 5 individus différents : 3 en plumage
d’adulte et 2 immatures d’un an. Les adultes
effectuaient toutefois davantage d’apports ali¬
mentaires : 5 arrivées d’adulte pour 1 d’imma¬
ture.
Le nourrissage des oisillons se prolonge long¬
temps hors du nid : nous avons observé un
minimum d’un mois et demi. Toutefois, dès la
troisième semaine après leur envol, les jeunes
montrent certaines dispositions à chasser, à
courte distance de leur perchoir. Chez cette
espèce, l’efficacité des jeunes à se nourrir par
eux-mêmes dépend vraisemblablement autant,
sinon plus, du temps nécessaire à l’acquisition
d’une parfaite maîtrise mécanique et physiolo¬
gique des divers types de vol indispensables à
cela, que de la faculté d’apprentissage des catégo¬
ries de proies et des modalités de leur capture.
Mue
La mue annuelle, complète, s’effectue entre la
mi-mars et la fin mai, selon le mode classique
centrifuge pour les rémiges primaires, centripète
pour les secondaires. C’est également dans cette
même période de mue, dans la seconde moitié de
la saison des pluies, après la reproduction, que
s’inscrivent les quelques données disponibles du
Sud du Cameroun (examens de spécimens en
collection).
STIZORHINA FRASERI
En dépit de sa relative abondance, voici encore
une espèce sur laquelle la littérature ne four¬
nit guère d’informations biologiques : quelques
dates de nidification, et des descriptions de
vocalisations, ou des onomatopées. Nos don¬
nées, bien qu’encore incomplètes, apportent un
certain nombre de précisions nouvelles sur l’éco¬
logie et le comportement de cet oiseau.
Unité sociale
L’observation, notamment celle d’oiseaux por¬
teurs de bagues colorées qui autorisent une
reconnaissance individuelle, montre que cette
espèce vit par couples, la monogamie étant de
règle. À l’évidence, les partenaires sont générale¬
ment appariés de manière définitive, la sépara-
Source : MNHN, Paris
MUSCICAP1NAE DU N.-E. DU GABON
123
tion n’intervenant donc essentiellement qu’à la
mort de l’un des conjoints. Des relations com¬
portementales très étroites, surtout acoustiques,
existent entre les membres d’un couple et assu¬
rent le maintien des liens entre les partenaires.
Territorialité
Nous avons indiqué ailleurs (Erard, 1987)
que chaque couple occupe un domaine vital
d'environ 4 ha. Il s’agit en réalité d’une zone
défendue, donc d’un territoire. Toutefois, la
proclamation et la défense territoriales, bien que
principalement effectuées par le mâle, ne sont pas
l'apanage de celui-ci, puisque la femelle y parti¬
cipe couramment.
La proclamation s’effectue par le canal acous¬
tique. Elle est essentiellement assurée par le mâle
qui patrouille sur le territoire et émet, de temps à
autre, des séries de cris rythmiques (cf. infra),
auxquels la femelle fait parfois écho. Ces vocali¬
sations s’entendent du lever du jour à la tombée
de la nuit. Elles sont émises à toutes les heures de
la journée, avec une fréquence qui apparaît plus
grande le matin et, surtout, en fin d’après-midi,
si l’on considère l’ensemble de la population. En
revanche, lorsqu’on prend les individus sépa¬
rément, elles le sont régulièrement entre les
phases d’activité alimentaire, avec cependant une
période plus calme en début d’après-midi, suivie
d’une recrudescence qui culmine dans les der¬
nières heures du jour.
Systématiquement, quand une ronde d’insecti¬
vores se rapproche de leur canton, les mâles
lancent leurs vocalisations territoriales. Ici en¬
core, les femelles peuvent leur faire écho, et
même plus couramment que lorsqu’ils circulent
durant les accalmies de leur recherche alimen¬
taire. Si, quand il patrouille, l’oiseau émet ses
chants sans adopter d’attitude particulière, en
revanche, à l’approche d’une bande plurispé-
cifique d’insectivores, il prend des postures
d’alerte (cf. fig. 63 A et H), tout en effectuant
des pivotements latéraux, des ouvertures et fer¬
metures spasmodiques des rectrices externes, et
des battements rapides des pointes des ailes.
Que soit perçue une phonoréponse (cri d’espa¬
cement, cri de refoulement, ou chant de recon¬
naissance ; cf. infra), ou simplement le mouve¬
ment d’un autre individu, la défense territoriale
devient active : si l’oiseau émettait des chants de
proclamation territoriale du premier type (notes
pures, cf. infra), il passe à ceux du second type
(notes vibrées). Plusieurs scénarios s’avèrent pos¬
sibles.
(1) Dans le cas le plus simple, l’individu A,
tenant d’un territoire, entend, sans le voir, un
autre individu B qui crie à distance, en s’éloi¬
gnant ou, du moins, sans se rapprocher. B est
chez lui. A émet alors de longues séries de cris
rythmiques d’espacement du premier et, surtout,
du second type, adoptant les postures H, I ou J
de la fig. 63, tout en circulant activement sur
une surface d’un quart à un demi hectare, et
en direction de son adversaire, lequel répond,
généralement, par un comportement de même
nature.
(2) Les circonstances initiales sont les mêmes
qu’en (1), mais B a transgressé les limites
territoriales, et se trouve donc sur le canton de A.
Ce dernier lance alors des cris d’espacement du
second type, puis des cris de refoulement (cf.
infra), tout en prenant l’attitude illustrée sur
la fig. 63 K, accompagnée de « tics » nerveux
d’ouverture et fermeture rapides des rectrices
externes ; puis, très vite, il s’élance vers l’intrus.
La situation devient alors l’une de celles décrites
ci-dessous en (4), (5) ou (6).
(3) B est dans le centre de son territoire, mais
se rapproche de A qui l’entend mais ne le voit
pas. A émet alors des séries de cris de refoule¬
ment, dans la posture K (fig. 63), puis il vient se
placer en limite de canton, avec des attitudes
intimidatrices, les plumes du vertex très héris¬
sées, et le corps montrant un aplatissement
dorso-ventral (fig. 63 P), ou avec les poignets
écartés et les ailes tombantes qui laissent alors
apparaître la zone claire des vexilles internes des
rémiges (fig. 63 Q). Quand B est retourné dans
l’intérieur de son territoire ou, du moins, s’est
calmé, A reste en surveillance dans le secteur
(postures B et E de la fig. 63), durant quelques
minutes, voire jusqu’à une vingtaine, selon l’inten¬
sité de la phonoréponse de B.
(4) Les deux adversaires sont chacun chez soi,
à la limite de leurs territoires respectifs ; ils se
voient mais se tiennent à plus de 10 m l’un de
l’autre. A, dans la posture K de la fig. 63, émet
des séries de cris d’espacement du second type,
puis passe à ceux de refoulement, en prenant
cette fois des attitudes de menace (fig. 63 N) ou
d’intimidation (fig. 63 P et Q). Si B demeure
silencieux, sans quitter les lieux, et si A est un
Source : MNHN, Paris
124
CHRISTIAN ERARD
la da£? 4 ''inquiétude, l'alerte, l'alarme, 1, proclamation et
Source : MNHN, Paris
MUSC1CAPINAE DU N.-E. DU GABON
125
mâle, ce dernier peut alors faire entendre des
chants de reconnaissance (voir plus loin). Toute¬
fois, le plus fréquemment, les adversaires s’obser¬
vent mutuellement dans les positions B ou C de
la fig. 63, en se tournant le dos ou, du moins, en
« regardant » dans une autre direction (« facing
away » des auteurs anglo-saxons). Il leur arrive
aussi de se livrer à des activités à vide de chasse,
ou d’accentuer certaines composantes des prises
alimentaires réelles : notamment les déploiements
des ailes et des rectrices latérales (exposition des
zones claires du plumage) et le claquement de
bec lors de la capture de la proie.
(5) La situation est la même qu’en (4), mais B
crie (notes d’espacement ou, plus agressif, de
refoulement). A intensifie alors ses cris de
refoulement, tout en se plaçant bien en évidence,
dans des postures de menace et d’intimidation
(fig. 63 M, N, O, P et Q). Il se déplace aussi
en tous sens, exhibant les zones claires de
son plumage au cours de vols louvoyants et
bruyants, où les ailes sont ramenées très haut,
exposant ainsi les dessins contrastés de leur face
inférieure. De courtes séries de claquements de
bec, rapides et secs, sont effectuées, tant au posé
qu’en vol.
(6) Les deux opposants sont visibles l’un de
l’autre, B a franchi les limites territoriales et se
trouve chez A. Ce dernier, que B soit ou non
silencieux, réagit par des comportements de
combat : émettant des cris de refoulement, il
adopte des postures d’intimidation ou de menace
(fig. 63 N, O, P, Q), voire de combat (fig. 63 T),
accompagnées de sautillements latéraux sur le
perchoir. S’il ne s’esquive pas, B répond par les
mêmes vocalisations et postures. Toutefois, cer¬
taines composantes de fuite apparaissent : ainsi
A prendra-t-il les attitudes N ou O, tandis que B
se tiendra dans la posture M, où les tarses sont
fléchis et les ailes resserrées. Si B se refuse à
quitter rapidement les lieux, A l’attaque dans des
vols vrombissants, au cours desquels il déve¬
loppe, au maximum, les surfaces claires de ses
ailes et de ses rectrices, claquant vigoureusement
du bec, par courtes rafales. Il alterne ainsi les
manifestations agressives aériennes et au posé.
Sur son perchoir, quand son excitation est très
forte, on l’observe qui mordille le support, mais
il n’est pas toujours aisé, dans ces conditions,
de distinguer une morsure réelle d’un nerveux
essuyage du bec : agressivité redirigée ou com¬
portement de substitution dans une situation
conflictuelle due à un adversaire qui refuse de
partir? Fréquemment, entre deux attaques, les
adversaires s’observent mutuellement : A et B
prennent alors respectivement les postures R (in¬
timidation, avec ouvertures et fermetures rapides
des rectrices latérales) et S (avec des « tics »
des rectrices et des mouvements spasmodiques
des pointes des ailes) de la fig. 63. Là encore, la
soumission d’un individu à un autre se traduit
par des détournements de tête et des présenta¬
tions du dos. Quand les adversaires sont ainsi à
courte distance l’un de l’autre, et que B se
refuse à partir, on voit apparaître, chez A, des
postures caractérisées par une assymétrie latérale
(fig. 63 L), la partie du corps la plus relevée
se trouvant tournée vers l’opposant. Ce type
d’attitude introduit habituellement des parades
sexuelles (cf. infra ) et c’est, de fait, dans un
tel contexte qu’on le note chez les passereaux
(Andrew, 1961).
Ainsi que nous l’avons précisé plus haut, ces
manifestations sont, pour la plupart, le fait du
mâle. La femelle intervient en phonoréponse à
son partenaire lorsque celui-ci émet de longues
séries de cris d’espacement ou de refoulement.
Elle participe aussi, de manière active, à la
défense territoriale quand, isolée, elle établit un
contact vocal, ou visuel, avec un individu autre
que son conjoint. Il importe de noter ici que les
cris d’espacement du premier type jouent un rôle,
non seulement dans la proclamation territoriale,
mais aussi dans la localisation permanente des
partenaires les uns par rapport aux autres. Les
observations d’oiseaux marqués, avec des bagues
de couleur, nous ont montré que les réactions
territoriales entre deux femelles pouvaient, au
moins à l’occasion, être aussi vives qu’entre deux
mâles. Les rencontres territoriales d’individus de
sexes différents paraissent moins violentes, du
moins au début, car le mâle de la femelle en
cause vient, très vite, s’immiscer dans la rixe, et
prend la relève de sa partenaire. Dans ce genre
de situation, de même que lorsque deux mâles,
qui patrouillaient, ont pris contact et se que¬
rellent, les femelles se tiennent généralement à
l’écart, sur leurs territoires respectifs.
L’observation d’oiseaux porteurs de bagues
colorées nous a révélé qu’en forêt naturelle, le
territoire demeurait, à peu de choses près, cons¬
tant tout au long du cycle annuel et d’une année
sur l’autre. Son centre de gravité apparaît fixe,
mais ses pourtours fluctuent un peu, en fonction
Source : MNHN, Paris
126
CHRISTIAN ERARD
des renouvellements dans les couples qui s’opè¬
rent çà et là, en rapport avec la mortalité.
Quand la femelle disparaît, le mâle attire une
autre partenaire sur son territoire qui reste
inchangé. Nous avons, une fois, noté le cas où le
mâle s’est trouvé éliminé : sa conjointe s’est
maintenue sur place Jusqu’à ce qu'elle se soit
appariée avec un nouveau mâle lequel a repris à
son compte le territoire de son prédécesseur.
Nous ne savons pas si ce comportement est ou
non de règle chez cette espèce.
Toute la superficie du territoire est parcourue
chaque jour. Les partenaires se tiennent le plus
souvent à 30-40 m l’un de l’autre et maintiennent
entre eux des contacts visuels et, surtout, acous¬
tiques : cris d’espacement du premier type et
chants de reconnaissance, ces derniers étant
principalement émis durant les phases de repos.
L’exploitation du milieu se fait soit de manière
intensive sur de petites surfaces de 0,2 à 0,3 ha,
irrégulièrement réparties, soit de manière plus
diffuse dans des zones de 1 à 1,8 ha où les
oiseaux circulent durant quelques heures (sou¬
vent ils accompagnent alors des rondes). Cepen¬
dant, il existe toujours une zone préférentielle
d’environ 1,5 ha, autour de laquelle les oiseaux
se dispersent en permutant leurs rayons d’action,
au cours de la journée et, surtout, d’un jour à
l’autre.
Vocalisations
Comparativement à S. finschi du bloc guinéen
(cf. les notes de Walker, 1939 et de Marchant,
1942), les vocalisations de S.fraseri n’ont guère
été étudiées dans le détail. Bâtes (in Sharpe,
1907) parle d’un cri binaire et d’une répétition
monotone de cinq syllabes qui sonne comme le
chant de Terpsiphone viridis. Chapin (1953)
mentionne une série ascendante de trois notes
(parfois quatre) lentement sifflées et qu’il rend
par « wheee wheee wheee » (prononciation an¬
glaise) en remarquant que l’ensemble est plus
perçant que musical et il rapporte aussi un « tie-
tie-tie-tie-tie » sifflé, prolongé et sur un seul ton.
Ces descriptions correspondent aux notes prises
en Angola par Heinrich (1958) et sur l’île
de Bioko par Eisentraut (1973). Récemment,
Chappuis (1978) a fourni des enregistrements des
principaux chants et cris, ceci dans la très utile et
intéressante optique d’une comparaison avec S.
finschi et les deux Neocossyphus. Nos données
personnelles autorisent une présentation plus
détaillée et un élargissement de l'inventaire des
vocalisations usuelles de l’espèce, du moins de
celles dont les enregistrements étaient analy¬
sables.
Cris des jeunes
Deux situations doivent être distinguées :
a) Les oisillons sont dans le nid
Au nid où nous avons pu observer des jeunes,
ceux-ci émettaient des cris modulés sur un
rythme régulier quand l’un des adultes venait
les nourrir. Il s'agissait de notes pulsées à
modulation de fréquence complexe (fig. 64 A et
B). La fréquence portante variait entre 4 000
et 6 250 Hz. Manifestement, les deux jeunes
criaient ensemble, mais sans que nous puissions
dire qui émettait quoi. Les sonogrammes mon¬
trent des notes dont la fréquence maximale est
de 5 950 Hz et d’autres où elle n’atteint que
5 450 Hz, cependant rien ne nous autorise à
identifier ces différences à des caractères indivi¬
duels. En revanche, la synchronisation des cris de
chaque oisillon, émis en alternance, est remar¬
quable. Ainsi, à partir des tracés A et B (fig. 64),
nous obtenons une durée moyenne de 414,5 ms
(N = 8, a = 22,83) pour les silences, de 100,3 ms
(N = 10, a = 7,46) pour les notes et de 514,6 ms
(N = 8, a = 22,31) pour les intervalles de l’at¬
taque d’une note à celle de la suivante.
b) Les oisillons sont hors du nid
Le type de cri que nous présentons maintenant
(pour une illustration sonore, cf. le disque publié
par Chappuis, 1978) concerne des jeunes qui,
après leur envol, suivent leurs parents, ou des
oisillons emplumés que l’on sort du nid et que
l’on dépose dans la végétation. Il s’agit d’un long
trille qui dure de 640 à 870 ms, dont la fréquence
portante, qui varie entre 2 400 et 4 500 Hz, est
modulée avec une fréquence de 40 à 70 Hz et une
amplitude qui fluctue au cours de l’émission
entre 120-200 et 475-580 Hz. Ce signal peut
présenter des harmoniques (fig. 64 G). On remar¬
quera qu’il montre, au début et à la fin, une forte
réduction d’intensité, caractère qui le rend diffi¬
cile à localiser (Marler, 1955).
La variabilité intra-individuelle apparaît relati¬
vement faible (fig. 64 E). En revanche, le cri de
chaque oisillon se distingue par des caractéris-
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
127
7 KHz
(iilMium m iii iuiiiniiitii i i
^ y \
*L b \ \
l'I'f W ’IMfîi •■»«•• M «H ft i I II1IUII 'IM un
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sec
Fig. 64. — Cris de jeunes Stizorhina fraseri.
A-B : deux jeunes au nid ; C-G : jeunes hors du nid (C-F : individus différents ; F et G : même individu à des échelles
d’analyse différentes). En F figure le sifflement émis par un humain pour provoquer l’appel du jeune dissimulé dans la
végétation.
(Analyses en 80-8 000 Hz, sauf G en 160-16 000 Hz).
Source : MNHN, Paris
128
CHRISTIAN ERARD
tiques de durée et de fréquence portante et par
les particularités de la modulation de cette
dernière. La fig. 64 illustre ainsi en C, D, E et F,
les appels de quatre sujets que nous avons pu
correctement enregistrer. En F, nous avons éga¬
lement figuré la note sifflée (qui correspond à
la première note du chant de reconnaissance)
qu’émettait notre aide gabonais et à laquelle
répondait systématiquement le jeune qui avait
sauté hors du nid à notre approche et qui, en
dépit de notre stratagème, fut long à retrouver
dans la végétation herbacée où il s’était réfugié.
Nous avons ainsi vérifié par nous-même com¬
bien, au moins pour une oreille humaine, un tel
appel s’avère difficile à localiser avec précision.
Cris émis par des oiseaux tenus en main
Il est remarquable que, dans la majorité des
cas, lorsqu’à des fins de baguage, on capture un
Stizorina dans un filet, la manipulation ne pro¬
voque que de vigoureux claquements de bec, par
courtes rafales, tandis que l’oiseau étire le cou de
tout son long et darde le bec dans la direction de
l’observateur. La fig. 65 A illustre une telle série
de claquements composée de très brefs bruits
blancs dont l’énergie montre toutefois une cer¬
taine concentration entre 250 et 2 000 Hz et qui,
en rafales, se succèdent à des intervalles de 50
à 90 ms. Il s’agit, à l’évidence, de marques
agressives de défense. Ce sont exactement ces
mêmes types de claquements de bec que l’on note
lors des conflits territoriaux (cf. plus haut les
scénarios 5 et 6).
Cependant, l’oiseau captif peut, lors de sa
manipulation, émettre des cris rythmiques bi¬
naires, ternaires ou plus. Il s’agit de sons
vibrés ascendants, souvent accompagnés de cla¬
quements de bec (fig. 65 B). Leur durée va¬
rie selon qu’ils sont uniquement ascendants
(fig. 65 B et E) ou que leur modulation de
fréquence est plus complexe (fig. 65 D). Ils
durent de 95 à 200 ms dans le premier cas, mais
peuvent dépasser 300 ms dans le second où ils
sont davantage assimilables à des cris de dé¬
tresse, étant émis lorsque l’observateur secoue
l’oiseau durant la manipulation. Les silences
séparant les unités varient de 90 à 160 ms, la
fréquence portante entre 2 100 et 4 250 Hz.
Cette dernière est modulée avec une amplitude
de 475 à 830 Hz et une fréquence de 70 à 80 Hz.
Ces cris montrent toujours, au moins dans
la première moitié du signal, l’harmonique
d’ordre 2, parfois même aussi celle d’ordre 3
(fig. 65 C).
Vocalisations marquant l’inquiétude, l’alerte ou
l’alarme
Détectant l’arrivée discrète de l’observateur,
ou percevant un bruit inopiné ou un mouve¬
ment de fuite quelconque dans son entourage,
l’oiseau émet un cri unitaire, faible et vibré,
d’une durée de 90-100 ms. La fréquence por¬
tante, ascendante de 2 à 4,5 KHz, est modulée
avec une amplitude de 500 Hz et une fréquence
de 80 Hz (fig. 65 F). Ce faisant, l’émetteur
adopte une posture qui indique clairement qu’il
se tient prêt pour un envol rapide (fig. 63 C, E
ou G).
Lorsqu’une ronde se rapproche, ou quand
l’observateur est trop bruyant dans son déplace¬
ment, ou quand d’autres oiseaux (notamment
des drongos) alarment dans le secteur mais pas
à proximité immédiate de lui, le Stizorhina lance
des séries de 4 à 8 cris d’alerte (fig. 65 G). Leur
structure physique est très réminiscente de celle
des vocalisations d’inquiétude, mais ils sont
beaucoup plus puissants, plus intenses, dans la
seconde moitié du signal, légèrement plus longs
(100-120 ms) et d’une fréquence portante qui,
bien que très proche de celle de ces cris
d’inquiétude, passe de 2,1 à 4,3 KHz. Cette
fréquence portante est modulée avec une ampli¬
tude plus réduite (400-450 Hz) et une fréquence
un peu plus élevée (80-85 Hz). Quand elle existe,
l’harmonique d’ordre 2 n’est que très faiblement
indiquée dans la première moitié de la note. Si
l’émission présente un débit assez régulier, son
rythme ne l’est pas : les silences varient de 350 à
600 ms.
Dans le contexte d’émission du cri unitaire,
l’oiseau tend à se dissimuler derrière un tronc,
des tiges de lianes ou un rideau de feuillage,
tout en effectuant de nombreuses et très rapides
ouvertures et fermetures des rectrices externes.
Quand il émet les cris en séries, il se tient
beaucoup plus en évidence. Il adopte alors
fréquemment les postures et les mouvements
illustrés sur la fig. 63 A ou F, et même, très
excité, bat des deux ailes simultanément.
A la détection d’un danger imminent (obser¬
vateur non dissimulé, serpent ou rapace noc¬
turne), ainsi qu'à l’arrivée d’une ronde particu-
Source : MMHN, Paris
MUSC1CAPINAE DU N.-E. DU GABON
129
Source : MNHN, Paris
130
CHRISTIAN ERARD
lièrement bruyante, ou lorsqu’une ou d'autres
espèces alarment dans l’entourage immédiat
d’un Stizorhina, celui-ci émet alors des séries de
cris particulièrement appuyés. Les notes corres¬
pondent tout à fait au type de celles décrites ci-
dessus : durée de 100-110 ms, fréquence por¬
tante montant de 1 750 à 4 400 Hz, modulée
avec une amplitude de 475-500 Hz et une
fréquence de 80-85 Hz. L’harmonique d’ordre 2
est faiblement indiquée. Assez fréquemment,
une série d’alertes est amorcée (l’oiseau est dans
l’attitude de la fig. 63 H) par quelques cris
unitaires ou binaires qui correspondent à la l rc
ou aux 2 e et 3 e notes illustrées sur la fig. 65 D
laquelle représente une phrase typique : trois
notes rapprochées (silences de 230-275 ms)
suivies d’une quatrième bien séparée (silences de
1,1 à 1,2 s) et, parfois, légèrement plus grave
que les autres. Des variantes montrent quatre,
ou seulement deux, éléments rapprochés avant
la note finale détachée. Il est courant pour
l’oiseau d’effectuer des claquements de bec et
des vrombissements alaires à cette occasion (cf.
fig. 65 D). Généralement, l’émetteur se tient
dans la posture D de la fig. 63, agitant même,
violemment, les deux ailes simultanément quand
son comportement d’alarme est devenu celui du
harcèlement.
D’une manière générale, les divers niveaux
d’excitation liés à la gradation inquiétude-
alerte-alarme ne s’appuient que fort peu sur la
structure physique des sons (les coefficients de
variation des paramètres de temps et de fré¬
quence sont de l’ordre de 5 à 7 %). En re¬
vanche, l’arrangement des notes entre elles
et l’amplitude apparaissent davantage utilisés :
le rythme d’émission et le tempo varient beau¬
coup (coefficient de variation de 40 % pour les
silences) tandis que l’intensité va en s’accrois¬
sant.
Chants territoriaux
Ainsi que nous l’avons évoqué plus haut, la
proclamation et la défense du territoire s’ap¬
puient beaucoup sur la signalisation acoustique.
Diverses vocalisations sont utilisées à cet effet.
a) Les chants ou cris d'espacement du premier
type
Leur fonction est manifestement de procla¬
mer la présence de l’émetteur sur son territoire,
et de maintenir la distance entre lui et un
récepteur autre que son partenaire. Nous avons
indiqué plus haut que ces .cris sont émis par le
mâle qui patrouille, mais ils peuvent également
l’être par la femelle, ne serait-ce qu’en phonoré¬
ponse au conjoint. Le propriétaire d’un terri¬
toire qui, à distance, entend ces cris, répond par
d’autres, identiques, tant que son «interlocu¬
teur » ne se rapproche pas. Un individu qui
n’est pas sur son canton et qui perçoit ces cris,
émis dans le secteur où il se trouve, quitte
habituellement très vite ce dernier ou, silen¬
cieux, se réfugie haut dans la voûte, dans une
strate qui n’appartient plus au volume forestier
défendu par le tenant des lieux. La diffusion, à
un oiseau, des chants d’espacement d’un autre
provoque l’émission de chants ou cris de refou¬
lement (cf. infra), voire de combat, et la
recherche active de l’intrus dans des postures
agressives, marquées notamment par le hérisse¬
ment des plumes du dessus de la tête (attitudes
K, P, Q ou T de la fig. 63). Ces comportements
s’accompagnent de nombreuses actions de chasse
à vide, avec exagération des claquements de bec,
et de vols de démonstration territoriale, avec
mise en évidence des plages claires des ailes et des
rectrices. Ces chants d’espacement sont aussi,
fréquemment, émis à l’approche d’une ronde.
Ils s’entendent à longueur d’année, et aux
diverses heures du jour (cf. plus haut «territo¬
rialité ») ; les plus longues séquences sont néan¬
moins notées en fin d’après-midi, jusqu’à la
tombée de la nuit. Lorsqu’il patrouille, l’émet¬
teur se manifeste par de courtes séries de chants,
étalées sur des durées de 2 à 30 mn ; les ca¬
dences moyennes sont alors de 0,7 à 1 chant/
mn. Lors des manifestations territoriales à
grande distance, les cadences passent à 3,5-
7 chants/mn pour, lorsque les phonoréponses
sont importantes, s’élever à 12-15 voire même à
20,5 chants/mn quand les séquences de chant
continu durent de 3 à 5 mn. On remarquera
toutefois que, dans ce dernier contexte, les
vocalisations émises s’apparentent davantage
aux cris d’espacement de second type qu’à ceux
du premier.
Acoustiquement, on pourrait présenter cette
vocalisation comme un cri quadrinaire, composé
par la répétition rythmique d’un élément d’une
durée de 200 ms (x = 199,9 ms, a = 11,28 avec
N = 28). Toutefois, au vu de son mode d’émis¬
sion et de ses caractères physiques, nous pré¬
férons considérer qu’il s’agit d’un chant de
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
131
4 notes, sur lesquelles s’appuieraient d’éven¬
tuelles reconnaissances individuelles. En effet,
bien que fort semblables, ces notes présentent
néanmoins de petites différences comme en
témoigne le tableau 10 établi à partir des mesures
effectuées sur 5 chants appartenant tous à des
individus différents. Pour compléter ce tableau,
nous ajouterons, pour ces 5 chants, une durée
individuelle moyenne de 981,7 ms (o = 37,85;
CV = 3,9 %), et aussi une fréquence médiane
moyenne (fréquence de la note au milieu de sa
durée) de 4 165,5 Hz (c = 119,23 ; CV = 2,9 %),
paramètre qui reste identique pour toutes les
notes d’un même chant et qui paraît fixe pour
chaque individu.
À l’occasion, certains oiseaux doublent le
chant d’espacement habituel qui devient ainsi
octosyllabique. Nous n’avons constaté le fait
qu’à 4 reprises : en février 1975 et en janvier
1977, à chaque fois de la part d’individus
différents qui, patrouillant sur leur territoire,
répondaient à un autre qui criait dans le lointain.
La fig. 66 A illustre l’un de ces chants doublés et,
en même temps, donne une image de la déforma¬
tion par les échos que subissent les sons qui
traversent la végétation du sous-bois forestier.
À ce propos, il est piquant de constater que,
pour émettre ces vocalisations, l’oiseau se place
toujours dans la strate la plus ouverte, la moins
encombrée par les écrans de feuillage.
Les notes sont des sifflements ascendants. Elles
sont caractérisées par leur modulation de fré¬
quence qui présente deux points d’inflexion, et
dont le tracé suit une courbe sigmoïdale. Les
sonogrammes de la fig. 66 (A-H) illustrent les
chants d'espacement de 6 individus différents ; en
B-C et D-E est présentée la variabilité indivi¬
duelle, somme toute très faible, mais que notre
matériel analysable ne nous permet pas encore de
quantifier en vue d’un traitement statistique.
Des caractéristiques individuelles semblent exis¬
ter dans la forme de la première note (durée,
modulation de fréquence), ainsi que dans celle de
la finale des deux dernières (hauteur et pente de
la modulation de fréquence).
b) Les chants ou cris d’espacement du second type
Leur fonction est celle du premier type mais
procède, toutefois, d’un niveau d’excitation plus
intense. Ces vocalisations sont utilisées pour
maintenir la distance entre l’émetteur et le récep¬
teur, assurant ainsi la transition entre la procla¬
mation et la défense territoriale. Nous avons déjà
évoqué plus haut les différents contextes de leur
émission. Leur diffusion expérimentale provoque
des réactions identiques à celles décrites à propos
des chants d’espacement du premier type.
Nous ne pouvons, actuellement, que décrire
qualitativement ces vocalisations. Elles sont, en
effet, plus difficiles à enregistrer correctement
Tableau 10. — Valeurs des principaux paramètres relatifs au chant territorial (cris d'espacement du 1" type) chez Stizorhina
fraseri.
des notes
(ms)
Durée
des silences
(ms)
Durée
des intervalles
(ms)
Fréquence minimale
e ^ no e
Fréquence maximale
de la note
(HJ
1
CV
192,7 57,3 250,1 3767,3 5049,4
12,75 9,06 18,76 123,77 141,80
6,6% 15,8% 7,5% 3,3% 2,8%
2
CV
200,9 65,1 266,0 3368,9 5263,4
2,01 8,55 10,31 142,90 90,38
1,0% 13,2% 3,9% 4,2% 1,7%
3
CV
205,0 62,2 267,2 3368,9 5445,7
13,15 9,79 19,38 134,41 187,16
6,4% 15,7% 7,3% 4,0% 3,5%
4
CV
198 5 - — 3361,0 5485,4
Il 17 — — 129,65 237,14
5 6 % — — 3,9 % 4,3 %
N. B. Les chiffres de la 1" colonne indiquent le rang des notes ou des silences, x = moyenne, a - écart-type, CV - coefficient
de variation. Les mesures effectuées portent sur 5 chants (un pris au hasard pour 5 individus différents).
Source : MNHN, Paris
132
CHRISTIAN ERARD
KHz
P P P P
P S P P
PPPP
V
V
V
V
3
Fig. 66. — Vocalisations de Stizorhina fraseri : chants d’espacement du premier type.
que les précédentes car l’émetteur se déplace
beaucoup et vite, de sorte que la plupart des
sons captés sont très déformés par les multiples
échos dus à leur réverbération par les écrans
végétaux. Ici encore, il s’agit d’un chant de
quatre notes ascendantes, mais celles-ci sont
vibrées (fig. 67 A). La gamme des fréquences
utilisées demeure en gros la même que celle des
cris du premier type : énergie concentrée entre
3,5 et 4,5 KHz, fréquence médiane des notes de
l’ordre de 4-4,2 KHz, mais amplitude de la
variation de la fréquence portante un peu plus
forte, entre 2,7 et 6 KHz. Cette fréquence
portante apparaît modulée avec une fréquence de
110 Hz et une amplitude variant de 475 Hz, en
début de note, à 160 Hz en finale. On remar¬
quera aussi que les points d’inflexion de la
variation de la fréquence portante tendent à
s’estomper, d’où un tracé spectrographique
moins curviligne. Les paramètres temporels diffé¬
rent : la durée totale du chant n’est que de
750 ms, les notes n’excèdent pas 150-170 ms bien
que les silences ne soient guère plus courts (50-
60 ms). Ce chant se reconnaît donc surtout à son
timbre particulier, dû à la modulation complexe
de la fréquence portante, et à son rythme plus
rapide.
En fait, le passage des cris d’espacement du
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
133
6 KHz itiMIPMIff 1 * W
? \ - A ' À
2 ^5 7 2
Fig. 67. — Vocalisations territoriales de Stizorhina fraseri.
A : cris d’espacement du second type (même individu que sur la fig. 66 F) ; B et C : transition entre cris d'espacement
du premier et du second type (en C. analysé en 160-16 000 Hz, est également figurée la modulation d'amplitude) ; D : exemple
de cris d'espacement du second type émis en continu ; E : cris de refoulement ; F : cris de combat ; G : transition entre alarme
et défense territoriale.
Source : MNHN, Paris
134
CHRISTIAN ERARD
premier type à ceux du second type s’effectue
graduellement ainsi qu'en témoigne la fig. 67 B et
C qui met en évidence le raccourcissement des
notes et leur pente de variation de fréquence,
plus raide à mesure que se développe la double
modulation. Le tracé C (fig. 67) montre, en
outre, la modulation d’amplitude de chaque
note : l’intensité de la première apparaît très
faible, comparativement à celle des suivantes,
lesquelles sont plus appuyées en finale qu’au
début.
Pour en terminer avec les chants d’espacement,
nous mentionnerons le chant du soir d’un oiseau
qui, en réponse à un autre dans le lointain,
répétait, en longues séries, une note sifflée
d’une durée moyenne de 148 ms, avec des
silences de 75 ms, une fréquence minimale de
2 950 Hz et une maximale de 6 220 Hz, avec une
concentration de l’énergie entre 3 et 4 KHz. La
fig. 67 D illustre ce chant que nous n’avons noté
qu’une seule fois.
c) Les chants ou cris de refoulement et de combat
Ces vocalisations s’inscrivent, elles aussi, sur le
gradient d’agressivité croissante amorcé par les
chants d'espacement. Le passage des uns aux
autres s’effectue graduellement, notamment par
une augmentation de la pente du tracé spectro-
graphique de la variation de fréquence en fonc¬
tion du temps, à la fois par un raccourcissement
des notes et par un élargissement de la gamme
des fréquences utilisées. En outre, l’amplitude de
la modulation de la fréquence portante s’accroît
tandis que la fréquence de cette modulation
diminue.
Les chants de refoulement (fig. 67 E) ont pour
fonction d’augmenter la distance entre l’émet¬
teur et le récepteur. Nous avons évoqué plus
haut les types de comportements posturaux qui
leur sont associés, ainsi que les contextes de leur
émission. Cette dernière se fait en séries plus ou
moins longues, de 0,5 à 2 mn, rarement davan¬
tage, composées de chants de cinq notes séparés
par des silences irréguliers, plus importants que
dans les chants d’espacement. Ces vocalisations,
très stéréotypées, sont caractérisées par le fait
que la première et la dernière notes s’apparen¬
tent fort à celles des chants de combat (voir
infra) et diffèrent des trois notes centrales, plus
longues (130-140 ms) et moins étalées en fré¬
quence portante (de 2,5-2,7 KHz à 5,8-6,5 KHz),
laquelle est uniformément modulée sur une
amplitude légèrement inférieure (240-320 Hz) et
avec une fréquence plus grande (105-115 Hz). Le
rythme du chant est très rapide : les trois
premiers silences sont brefs (55-75 ms), le der¬
nier est beaucoup plus long (200-270 ms). Bien
que comptant une note de plus, ces chants ont
la même durée que ceux d’espacement : 930-
1 000 ms. C’est apparemment ce type de vocali¬
sation que veulent désigner les descriptions de
Bâtes (in Sharpe, 1907), Chapin (1953) et
Heinrich (1958).
Les chants ou cris de combat (fig. 67 F), motifs
ternaires, parfois seulement binaires, sont émis
dans les mêmes contextes que ceux de refoule¬
ment, mais à la condition que les deux adver¬
saires soient très rapprochés. Ce sont eux qui
marquent l’acmé de la défense territoriale et
s’accompagnent toujours de poursuites agres¬
sives, de démonstrations aériennes et de postures
très intimidatrices ou de pleine menace (fig. 63 Q
et T). Le tableau 11 récapitule les caractéristiques
de ces cris ternaires, à partir des mesures prises
sur les sonogrammes de 4 enregistrements (durée
moyenne 826,2 ms; a = 18,44; CV = 2,2%)
concernant 4 individus différents. Notre matériel
analysable ne nous permet pas de nous pronon¬
cer sur une éventuelle possibilité de reconnais¬
sance individuelle.
Le tracé de la fig. 67 G illustre une série de cris
au rythme allant se ralentissant, et qui fait la
transition entre l’alarme et la défense territoriale
active. Ce genre de vocalisation est émis, à
l’arrivée d'une ronde très bruyante, par un
individu à la limite de son territoire et qui a
repéré un congénère dans le secteur. Remar¬
quons ici que les signaux d’alarme se distinguent,
de ceux de combat, davantage par leur structure
physique que par leur organisation temporelle.
Si l’amplitude de la variation de fréquence reste
du même ordre de grandeur, la gamme des fré¬
quences utilisées en alarme est nettement plus
grave, et avec des fréquences portantes modulées
à plus basse fréquence et plus forte amplitude.
Vocalisations émises lors des relations entre parte¬
naires du couple
Nous avons souligné, plus haut, que les
signaux utilisés pour la proclamation territoriale,
notamment les cris d’espacement du premier type
qui, curieusement, semblent porteurs d'une infor¬
mation individuelle, permettent aussi aux parte-
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
135
Tableau 11. — Valeurs des principaux paramètres relatifs aux notes des cris de combat chez Stizorhina fraseri.
Rang de la note
Globalement
1 2 3
£
106,3
102,6
108,7
107,7
Durée (ms)
a
4,67
1,91
4,17
5,55
CV
4,4 %
1,9%
3,8 %
5,2 %
£
253,6
208,8
298,3
Silence (ms)
o
58,41
39,02
33,12
!—
CV
23,0 %
18,7 %
11,1 %
£
359,2
311,5
407,0
Intervalle (ms)
a—
61,13
40,79
31,06
CV
17,0 %
13,1 %
7,6 %
£
2127,0
2100,6
2120,4
2160,1
Fréq. min.
100.46
151,79
99,74
39,63
CV
4,7 %
7,2 %
4,7 %
1,8 %
£
5770,1
5677,6
5816,3
5816,3
Fréq. max. (HJ
a
553,71
750,18
579,23
456,9
CV
9,6 %
13|2 %
10,0 %
7,9 %
N.B. x = moyenne; a = écart-type; CV = coefficient de variation. Pour la 1" colonne N = 12, pour les autres N = 4.
naires de se situer, régulièrement, les uns par
rapport aux autres quand ils ne maintiennent pas
de contact visuel, cas très fréquent lors de
leurs activités. Rapprochés, ils émettent plusieurs
types de vocalisations dont certaines, d’intensité
réduite, sont difficiles à bien enregistrer en raison
de l’importance du bruit de fond dû aux insectes,
et de ce que l’observateur doit, en permanence,
rester à distance des oiseaux pour ne pas les
perturber.
a) Cris d’envol
Quand les conjoints évoluent à moins de 10 m
l’un de l’autre, ils lancent irrégulièrement des cris
binaires avant un envol (changement de perchoir
ou action de chasse). Ce sont ces cris bissylla-
biques auxquels fait vraisemblablement allusion
Bâtes ( loc. cit.). La fig. 68 illustre ce type de
vocalisation pour un mâle (A) et une femelle (B),
toutefois, nous ne pouvons pas dire s’il existe
réellement un dimorphisme sexuel à ce niveau. Il
s’agit de notes vibrées ascendantes, plus ou
moins descendantes en finale. Leur durée varie
entre 110 et 200 ms (les silences sont moitié
moindres), et leur fréquence entre 2 et 5 KHz,
avec une nette concentration de l’énergie entre
4 et 4,5 KHz. Parfois, une troisième note est
ajoutée (fig. 68 C) mais, comme c’est toujours le
fait du mâle, il devient difficile de savoir s’il ne
s’agit pas alors plutôt d’un bref chant de cour.
b) Chant de cour
Bien qu’on puisse l’entendre pratiquement
toute l’année, ce chant est tout de même plus
rare de juin à septembre mais, en revanche, plus
fréquent de janvier à mai, surtout en mars.
À l’oreille, les notes évoquent fort celles des
Turdinae, notamment du genre Turdus. Il ne
s’agit, en fait, que de très courtes phrases émises
en sourdine, ou du moins qui ne portent pas bien
loin dans le sous-bois forestier. De plus, elles ne
sont émises que fort irrégulièrement, de sorte
qu’il est particulièrement difficile d’obtenir des
enregistrements adéquats pour des analyses spec-
trographiques.
Sur la fig. 68 (D-I) sont représentés quelques
chants de cour (D, E et I concernent le même
individu, les autres des sujets différents). De
faible intensité, ils sont relativement brefs (x =
1918,3 ms; N = 8; a = 587,43), avec l’énergie
acoustique émise pendant 54 % du temps. Ils
sont composés de notes très variées, dont beau¬
coup possèdent une modulation de fréquence
complexe d’où, à l’oreille, une impression de
quelques notes pures dans un chant éraillé.
La fig. 69 donne les principales caractéris-
Source : MNHN, Paris
136
CHRISTIAN ERARD
Fig. 68. — Vocalisations de Stizorhina fraseri.
A-C : cris d'envol ; D-I : chants de cour (D, E et I concernent le même individu ; D, F, G et H des individus différents).
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
137
Fig. 69. — Caractéristiques physiques du chant de cour de Stizorhina fraseri.
A. — Gamme des fréquences utilisées.
B. — Durée des notes.
C. — Intervalles entre notes.
Source : MNHN, Paris
138
CHRISTIAN ERARD
tiques physiques du chant de cour. La gamme
des fréquences utilisées, d’après l’analyse de
42 notes, montre une concentration entre 2,5 et
4,5 KHz, bien que, globalement, l’éventail soit
assez large, de 1,5 à 6,5 KHz. Les notes se
succèdent à des intervalles moyens de 408,8 ms
(N = 34 ; a = 227,04), ont des durées très va¬
riées, autour d’une moyenne de 196,9 ms (N =
42 ; a = 102,59), et sont séparées les unes des
autres par des silences encore plus variables
(x = 220,1 ms ; a = 176,61 ; N = 34).
Ces chants n’ont qu’une fonction sexuelle. Ils
ne sont émis que par le mâle près d’une femelle,
qui peut être la sienne ; ceci à l’occasion d’un
cérémonial d’accueil (fig. 70 B et C), ou durant la
surveillance près du nid (fig. 70 D), ou encore au
cours d’un vol de parade (fig. 70 J) lors de la
formation du couple, ou lors des relations entre
partenaires pendant la nidification (cf. infra).
c) Chant de reconnaissance
C’est manifestement la série de notes lente¬
ment sifflées dont parlent Chapin (1953) et
Heinrich (1958), et qui figure dans la première
séquence du disque de Chappuis (1978).
Nous n’avons noté aucune saisonnalité mar¬
quée dans l’émission de ce chant qui est le fait
des deux sexes. On l’entend généralement lorsque
les partenaires sont à plus d’une dizaine de
mètres l’un de l’autre. Ce peut être lorsque les
membres du couple se localisent l’un par rapport
à l’autre durant les accalmies de leur recherche
alimentaire, ou lorsqu’ils se rapprochent l’un de
l’autre, ou lorsqu’ils se situent l’un l’autre après
une longue séquence de défense territoriale, ou
encore lors des divers rapports entre individus
durant la reproduction (cf. infra). La fig. 70 (A,
E, F, G) illustre quelques attitudes adoptées lors
de l’émission de ce chant.
Les tableaux 12 et 13 donnent les valeurs des
principaux paramètres physiques qui caractéri¬
sent ces chants selon qu’ils comportent quatre
(cas le plus fréquent) ou seulement trois notes.
Modulés en amplitude, ils sont cependant tou¬
jours composés d’une longue note isolée, suivie
d’un groupe de notes rapprochées qui constitue
ce que, dans nos tableaux, nous appelons la
deuxième partie du chant.
La fig. 71 (A-M) donne une représentation
spectrographique des chants de reconnaissance
de 11 oiseaux différents, pour deux d’entre eux
(B-C et E-F) sont illustrées les marges de la
variabilité individuelle.
Même une oreille humaine non avertie perçoit
les différences bien nettes qui existent d’un
individu à l’autre. Bien que cela reste à démon¬
trer de manière expérimentale, il ne nous fait
aucun doute que les oiseaux se reconnaissent
individuellement grâce à ce chant. De fait, si
on analyse les chants d’un même individu,
qui demeurent remarquablement constants d’une
année sur l’autre, les coefficients de variation
accusent des valeurs très faibles. Pour la durée
du chant entier, celle de sa seconde partie ou
celle des notes, ce coefficient prend des valeurs
inférieures à 4 %, de 3 à 8 % pour les intervalles,
de 7 à 10% pour les silences, et de 0 à 3 %,
surtout autour de 1,5 %, pour les fréquences.
Remarques sur la comparaison avec Stizorhina
finschi et les Neocossyphus
Chappuis (1978) souligne combien S. fraseri et
S. finschi sont acoustiquement proches l’un de
l’autre mais il ne se prononce pas sur les relations
entre Stizorhina et Neocossyphus. Il remarque
cependant que les notes du chant de Neocossy¬
phus rufus (sans la roulade finale) et celles de N.
poensis rappellent fort celles des Stizorhina, du
moins celles du chant de reconnaissance. Ceci
ferait suspecter que ce dernier soit plus proche
que les autres du modèle originel. Précisons
toutefois que les répertoires des Neocossyphus ne
sont pas encore complètement connus. Nous
avons ainsi cru discerner, dans les rondes consti¬
tuées autour des nappes de fourmis magnans, au
moins pour poensis, des vocalisations qui évo¬
quent les chants de cour de fraseri. À la suite de
l’analyse morphologique, nous avons présenté
(Erard, 1987) un schéma évolutif qui considère
que les Neocossyphus et les Stizorhina sont
congénériques et où la variation de coloration
aurait précédé la différenciation biométrique et
écologique. En suivant ce schéma, au plan
acoustique, les Stizorhina représenteraient davan¬
tage le groupe ancestral que les Neocossyphus, à
moins que les fortes ressemblances entre finschi
et fraseri ne soient dues qu’à une remarquable
évolution convergente, sous les contraintes du
milieu. La différenciation résulterait de l’adapta¬
tion de Neocossyphus à une vie beaucoup plus
terrestre, notamment pour la recherche alimen¬
taire, dans le sous-bois forestier et une spécialisa-
Source : MNHN, Paris
MUSC1CAP1NAE DU N.-E. DU GABON
139
Tableau
12. — Caractéristiques des chants de reconnaissance à 4 notes chez Slizorhina fraseri.
(ms)
Silence
(ms)
Intervalle
(ms)
Fréquence
minimale
(Hz)
Fréquence
maximale
(Hz)
Chant entier a
CV
3137,6 2069,0 3037,6
375,48 — - 93,82 194,29
12,0% 4,5% 6,4%
T partie a
CV
1523,4 2181,1 3037,6
183,69 — — 159,96 194,29
12,1 % 7,2 % 6,4 %
1" note <7
CV
667,1 947,1 1614,2 2139,0 2526,6
111,29 172,62 229,37 93,67 123,76
16,7% 18,2% 14,2% 4,4% 4,9%
T note
CV
295,2 88,8 384,0 2106,0 2317,2
41,33 31,93 47,53 89,03 100,48
14,0% 36,0% 12,4% 4,2% 4,3%
X
3' note a
CV
403,8 89,8 493.6 2163,8 2516,3
132,78 23,34 119,30 128,04 125,07
32,9 % 26,0 % 24,2 % 5,9 % 5,0 %
4 e note a
CV
645,8 2454,3 3037,6
124,81 — — 169,9 194,29
19,3% — — 6,9% 6,4%
Note : Les silences et les intervalles sont ceux qui séparent respectivement la 1" de la 2 e note, la 2' de la 3 e et la 3 e de la 4'. Les
intervalles sont mesurés de l’attaque d’une note à celle de la suivante, x = moyenne, a = écart-type, CV = coefficient
de variation. Ont été analysés 8 chants appartenant tous à des individus différents.
Tableau 13. — Caractéristiques des chants de reconnaissance à 4 notes chez Slizorhina fraseri.
Durée
(ms)
Silence
(ms)
Intervalle
(ms)
Fréquence
minimale
(Hz)
Fréquence
maximale
(Hz)
x
2759,6
2098,6
2952,2
877,72
99,33
128,03
CV
31,8 %
4,7 %
1308,5
2391,5
2952,2
T partie a
297,72
50,57
128,03
CV
22,7 %
2,1 %
669,5
751,1
1420,6
2128,3
2490,3
1" note <7
165.30
487.19
646.50
102,07
CV
24,7 %
64,9 %
45,5 %
4,8 %
*
420,5
53,8
474,3
2193,2
2391,5
38,25
25,59
43,9
122,61
50,57
CV
9,1 %
47,5 %
9,3 %
5,6 %
2262,8
2952,2
3' note <7
_
186.67
128,03
CV
28,1 %
8,2 %
Note : Cf. tableau 12. Ont été analysés 4 chants d’individus différents.
Source : MNHN, Paris
140
CHRISTIAN ERARD
et la JSJLlv'ïSf Stiiorhlnafrtueri adoptées lor. des relations entre partenaires dorant la formation des oonples
Source : MNHN, Paris
MUSC1CAPINAE DU N.-E. DU GABON
141
tion écologique autour des nappes de fourmis.
D’où évidemment des pressions de sélection bien
différentes au niveau des systèmes de communi¬
cation. Les Stizorhina, moins mobiles, auraient
nécessité une signalisation utilisable pour la
proclamation et la défense territoriales, tant à
courte qu’à longue distance, ainsi que pour les
relations entre partenaires, d’où le système que
nous venons de décrire et qui comporte à la fois
des signaux discrets et des signaux graduels.
Chez les Neocossyphus en revanche, et bien que
leur biologie demeure encore mal connue, il
apparaît que les oiseaux vivent par couples sur
de très vastes domaines vitaux largement recou¬
vrants. Chaque unité sociale posséderait un
territoire, ou plutôt un secteur de dominance,
c’est-à-dire une portion de son domaine sur
laquelle elle domine les congénères qui la domi¬
nent ailleurs (Emlen, 1957 ; Willis, 1967), d’où
un répertoire et des types de signaux acoustiques
très différents de ceux des Stizorhina.
Nidification
Chapin (1953), raisonnant manifestement à
partir de l’examen des gonades des spécimens
collectés, pense que, dans l’Ituri, la reproduction
a lieu au moins de janvier à octobre, peut être
Source : MNHN, Paris
142
CHRISTIAN ERARD
même toute l’année. La seule preuve est la
capture, un 1 er octobre, d’un jeune ayant des
rectrices de 13 mm, sortant donc tout juste du
nid. Dans l’Itombwe, d’après les dimensions des
testicules des mâles collectés, Prigogine (1971)
conclut à une nidification en janvier, mai, août
et septembre, donc durant les pluies. Au Came¬
roun, Bâtes (in Sharpe, 1907) mentionne un
oisillon («nestling») un 12 octobre, tandis que
Serle (1981) fournit une indication en août et
deux en décembre, ces dernières étant celles déjà
publiées par lui, en 1965, d’un jeune sortant du
nid un 23 janvier et d’un autre, plus vieux, un
31 janvier, c’est-à-dire à la fin de la période des
pluies, début de la saison sèche. Pour la région
Kénya occidental-Ouganda, Brown et Britton
(1980) parlent de trois données en avril et
d'une en septembre (malheureusement sans autre
détail), donc au début de chacun des deux pics
qui existent durant la saison des pluies. En
Angola, Heinrich (1958) a collecté des mâles
dont les testicules s’avéraient actifs dans la
seconde moitié de février et en mars, ainsi qu’une
femelle qui, un 28 mars, présentait, dans l’ovi-
ducte, un œuf prêt à être pondu. Ces données
concernent la fin de la petite saison sèche et le
début de la longue période pluvieuse.
Les 18 données que nous avons recueillies et
que nous retenons comme étant de bons indices
de reproduction (accouplements, construction du
nid, jeunes au nid ou venant juste d’en sortir)
indiquent la ponte de septembre à mars, durant
les petites saisons des pluies et sèche, et au
début de la grande période pluvieuse. En 1981,
année caractérisée par la reproduction exception¬
nelle de beaucoup d’espèces durant la grande
saison sèche, des jeunes sortant du nid ont
été notés le 24 août. Nous pouvons aussi ajouter
que tous les comportements d’exploration et de
démonstration de cavité (cf. infra) que nous
avons observés se situent en septembre-octobre,
puis entre le 15 janvier et le 25 avril. Ceci nous
fait suspecter que l’espèce se reproduirait sans
doute davantage au tout début des deux saisons
des pluies, peut-être plus de la grande que de la
petite car, même si nous pondérons nos données
par le nombre de séjours effectués lors du mois
considéré, un pic subsiste en février.
Des formations de couple s’observent aux
divers mois de l’année, mais nos 13 données
suggèrent cependant une fréquence plus élevée
en mai-juin, après la mue, et en août-septembre.
en fin de grande saison sèche. Précisons toutefois
que ce genre d’observation n’est pas courant, en
raison de la grande longévité des oiseaux et de la
pérennité des couples.
Le mâle commence par lancer ses chants
d’espacement et de refoulement à l’approche
d’un congénère. Ce dernier s’avançant toujours,
silencieux et dans des attitudes non agressives
(recherche alimentaire, activité exploratoire avec
des postures de toilette ou de repos ...), le mâle
émet alors des chants de reconnaissance (pos¬
tures E ou F de la fig. 70) auxquels l’autre peut
répondre, ce qui détermine souvent le mâle à
pousser encore quelques cris d’espacement, voire
de refoulement. Si l’intrus ne se replie tou¬
jours pas, se faisant apparemment, en l’absence
de caractères morphologiques sexuels externes,
reconnaître comme femelle par son comporte¬
ment, le mâle débute ses parades. Il émet des
chants de cour, tout en sautillant de côté sur des
grosses branches ou des tiges de lianes dégagées,
dans des postures d’assymétrie latérale (fig. 63 L)
ou dans celles de la fig. 70 (B puis C) où
les rectrices sont progressivement relevées, les
plumes du croupion ébouriffées, les ailes tom¬
bantes rapidement battues sur le côté. Il effec¬
tue ensuite des vols papillonnants et louvoyants
(fig. 70 J) où ailes et rectrices sont déployées au
maximum, ces dernières étant plus ou moins
relevées ou abaissées mais toujours en dessous de
l’horizontale. Bien que la forme et les mouve¬
ments des divers ensembles de plumes y soient
avant tout régis par les nécessités du vol ma¬
nœuvrier à petite vitesse (accroissement de la
portance pour contrecarrer l’augmentation des
diverses formes de traînée), ils permettent une
présentation maximale des zones claires du plu¬
mage. Souvent même, les vols ne sont que
des chutes en parachute ralenties sur quelques
mètres, entre deux perchoirs. Parfois, le mâle
vient près de la femelle et, dans des détourne¬
ments de tête, lui lisse les couvertures alaires et
les plumes des flancs.
Les séquences de parade (qui durent de
quelques minutes à parfois plus d’une demi-
heure) alternent avec des recherches alimentaires
en commun et, de la part du mâle, avec de
courtes patrouilles de proclamation territoriale.
Le mâle parade ainsi plusieurs jours autour de la
femelle, et ceci de manière particulièrement
intense après les conflits territoriaux.
Lors de ces parades, la femelle ne nous a
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
143
jamais paru adopter de comportement particulier
autre que ce qui semblerait une « indifférence
affectée ». En revanche, lors des accouplements,
elle prend l’initiative et sollicite activement
son partenaire comme l’ont également remarqué
Brosset et Dragesco (1967). Elle fait vibrer ses
ailes, dans l’attitude M de la fig. 70, où la tête
peut être plus horizontale et la posture plus étirée
vers l’avant, si le partenaire est à la même
hauteur. L’approche mutuelle des deux oiseaux
s’effectue souvent dans un duo de chants de
reconnaissance. Le chant de cour du mâle peut
être émis mais ce n’est pas la règle. Nous devons
aussi mentionner avoir vu une fois un mâle
nourrir sa partenaire à trois reprises en 20 mn.
Plusieurs accouplements très brefs ont générale¬
ment lieu. Après la copulation, les partenaires se
séparent. Le mâle, après quelques instants de
toilette ou quelques changements de perchoir à
courte distance, et en émettant le chant de cour,
s’éloigne pour lancer des séries de cris d’espace¬
ment.
Le choix du site de nid incombe à la femelle
qui, parfois, ne paraît en fait que sélectionner
l’un des emplacements que lui a, auparavant,
signalés le mâle. À la recherche d’un endroit
favorable à l’établissement du nid, la femelle
visite activement les cavités à large entrée : elle se
perche sur le bord, pénètre et ressort, tout en
émettant de brefs cris faibles et roulés que nous
n’avons pas enregistrés mais qui, à l’oreille, nous
ont fort rappelé ceux d’envol. Le mâle se tient à
quelques mètres de là et vient même souvent,
dans la posture K (fig. 70), rejoindre sa parte¬
naire lorsque celle-ci prend l’attitude L (fig. 70),
ou quand, de biais par rapport à la cavité, elle
effectue de rapides mouvements d’ouverture et de
fermeture des rectrices externes et de l’aile
opposée au tronc de l’arbre, donc dirigée vers
son conjoint. Parfois, la femelle fait vibrer ses
ailes à l’approche du mâle lequel a alors été
observé lui lissant les plumes des flancs et des
ailes en une occasion, lui donnant la becquée en
une autre et, à plusieurs reprises, tentant un
accouplement.
En contrepartie de ces comportements des
femelles, les mâles, déjà appariés, précisons-le,
effectuent eux aussi des parades devant des
cavités naturelles ou des niches susceptibles de
servir à la nidification. Dans beaucoup de cas, le
comportement est très simple. Le mâle vient se
percher devant la cavité, généralement sur le
rebord d’entrée. Il se tient dans la posture A ou
G (fig. 70), tourne la tête vers l’arrière en
direction de sa partenaire et émet, irrégulière¬
ment et en sourdine, des chants de reconnais¬
sance, tout en effectuant, entre les phrases, des
mouvements rapides d’ouverture et fermeture
des rectrices latérales. Toutefois, il peut passer
de la posture G à celle illustrée en H (fig. 70) et,
de manière spasmodique, battre des ailes et
déployer les rectrices externes. Parfois même, ce
comportement de démonstration de cavité s’inten¬
sifie. Sur un perchoir autre que le rebord du trou,
l’oiseau adopte alors l’attitude I (fig. 70) et met
bien en évidence, par d’amples et lents batte¬
ments, les dessins contrastés de la face inférieure
de ses ailes.
Ces comportements près des sites potentiels de
nidification se déroulent de manière remarqua¬
blement discrète ; les relations entre individus
s’effectuant à courte distance, les vocalisations y
sont de ce fait atténuées.
Tous les sites observés, qu’ils soient seulement
prospectés par des oiseaux sur le point de se
reproduire, ou qu’ils soient effectivement occupés
(nid en construction ou contenant des jeunes),
consistaient en semi-cavités. Il s’agissait soit de
nodosités évidées dans des fûts de grands arbres
ou dans de longs moignons de branches maî¬
tresses cassées, soit de loges de pics ou de barbus
éventrées, dans la partie supérieure de troncs
pourrissant sur pied dans le sous-bois, soit de
crevasses profondes mais érodées, parfois incrus¬
tées de restes de termitières, au sommet de ces
mêmes « chandelles », soit encore de niches dans
des fractures de tiges ou de branches, ou dans le
système racinaire de touffes d’épiphytes. Bref, il
s’agissait toujours d’emplacements abrités, mais
très ouverts, dont l’entrée était d’une taille bien
supérieure à celle de l’oiseau. Les hauteurs de ces
sites variaient entre 1,60 m (sur une souche de
bananier) et 25 m, avec 7 observations sur 14
entre 10 et 20 m. En janvier 1974, A. Brosset
nota la réoccupation d’un nid de Turdus pelios
où, deux mois auparavant, nous avions observé
les propriétaires légitimes déposant une ponte de
deux œufs qui, par la suite, avait été détruite par
un prédateur.
Le nid n’est jamais volumineux, aussi son
édification ne prend guère de temps et s’effectue
avec une extrême discrétion : l’oiseau, très
circonspect et silencieux, ne vient construire
qu’une ou deux fois par heure, durant les
Source : MNHN, Paris
144
CHRISTIAN ERARD
accalmies de la recherche alimentaire (les séances
auxquelles nous avons assisté eurent lieu entre
10 et 11 h puis entre 13 et 15 h). Dans les deux
cas où la construction du nid fut observée, ce ne
fut que le fait de la femelle. Celle-ci apportait des
matériaux qu’elle allait chercher dans un rayon
de 30 m autour du site. Le mâle restait à distance
et surveillait les environs. Dans un cas, la femelle
venait avec de pleines becquées de fines radicelles
et de mousses qu’elle entassait, à 10 m de
hauteur, dans un tronc éventré, tapissé à l’in¬
térieur d’un dense revêtement de mousses noi¬
râtres. La construction n’était pas soignée mais
s’harmonisait parfaitement avec son support.
Dans l’autre cas, le nid lui-même ne fut pas
découvert (malgré nos efforts et ceux de nos
aides gabonais) : sautillant sur le sol et y
piochant comme un Turdinae, la femelle ramas¬
sait des morceaux de nervures de feuilles, de
petits fragments de limbes, de fins pétioles et,
surtout, de menues radicelles.
Les trois nids achevés que nous avons exa¬
minés dans des niches ne se présentaient que
comme des constructions très rudimentaires :
une mince assise composée de fines radicelles
mais incluant aussi un peu de mousses et des
débris de feuilles décomposées, le tout moulé en
une cuvette très peu profonde et reposant sur du
terreau mis en place naturellement, non pas
apporté par les oiseaux. Dans le nid de T. pelios,
les Stizorhina s’étaient contentés de restaurer la
coupe en y ajoutant quelques radicelles.
La ponte demeure inconnue. La littérature ne
fournit aucune description des œufs autre que
celle de Mackworth-Praed & Grant (1963)
qui, citant une information de C. W. Benson,
indiquent qu’un œuf, trouvé dans l’oviducte
d’une femelle collectée, avait une coquille bleu
pâle, maculée de brun rougeâtre, avec des
marques violet rougeâtre foncé en calotte. Tou¬
tefois, contrairement à leur habitude, ces au¬
teurs ne reprennent pas l’information dans leur
ouvrage de 1973. Les nids où nous avons
constaté l’incubation étaient inaccessibles et,
dans un cas, le contenu fut détruit par un
prédateur avant que nous ayons pu l’examiner.
L’incubation n’est manifestement le fait que de
la femelle qui tient le nid durant des périodes de
30 mn à 1 h, pendant les phases d’activité, ou de
45 mn à 1 h 1/2, pendant les heures calmes de
l’après-midi. Les absences, pour aller s’alimenter,
ne dépassent guère 30 à 45 mn. Le mâle assure
la surveillance du secteur du nid, notamment
quand la femelle n’y est pas. Quand sa partenaire
revient, il l’accompagne en émettant des bribes
de chant de cour, tout en effectuant de courts
vols papillonnants. Avant de se mettre sur le nid,
la femelle prend la posture L (fig. 70) tandis que
le mâle lance encore quelques notes dans l’atti¬
tude K (fig. 70). Durant les périodes calmes, le
mâle se rapproche fréquemment du site et émet
de courtes séries de chants de reconnaissance
(postures E et F de la fig. 70, dans cette dernière
attitude, l’oiseau ouvre et referme rapidement les
rectrices externes). De temps à autre, il sautille
sur son perchoir dans la posture D (fig. 70), ses
ailes étant animées de rapides soubresauts, tout
en lançant des bribes de son chant de cour. Il
effectue ainsi quelques vols en parachute, en
changeant de perchoir. À un observateur euro¬
péen, ces comportements évoquent ceux d’un
Pouillot siffleur (Phylloscopus sibilatrix) mâle
près du nid où couve sa femelle. Remarquons
aussi que beaucoup d’entre eux ressemblent fort
à ceux de la formation des couples décrits plus
haut.
La durée de l’incubation demeure indéter¬
minée.
En ce qui concerne l’élevage des jeunes au nid,
nous n’avons des indications que pour deux cas.
Dans celui observé par A. Brosset où les oiseaux
avaient réoccupé un nid de T. pelios, il n’y avait
qu’un seul oisillon (à peau noire recouverte de
très grands duvets gris-noir), d’un âge estimé à
six jours, quand il fut découvert le 25 janvier. Le
surlendemain au cours de deux séances d’affût,
l’une de 3 h 20 mn et l’autre de 2 h, respective¬
ment 4 et 3 nourrissages furent notés. Ce nid fut
détruit par un prédateur le 1 er février. Dans le
second cas, en quatre séances d’observation
totalisant 24 h 05 mn à un nid contenant deux
jeunes, nous avons noté 56 nourrissages. La
cadence nous a paru constante au long de la
journée : alors que les oisillons avaient environ
sept jours, nous avons surveillé le nid du lever au
coucher du soleil, les adultes vinrent régulière¬
ment deux fois par heure. Chaque apport ali¬
mentaire comprend plusieurs proies dont la
présence est attestée par le fort renflement
mentonnier que présentent les adultes qui arri¬
vent au nid. Ces proies sont dégorgées sous
forme de boulettes impossibles à déterminer
par une simple observation à distance, même
rapprochée. Il semblerait que le rythme des
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
145
. 72. - Couple de Stizorhina fraseri nourrissant ses jeunes au nid. Photo A. R.
Source : MNHN, Paris
146
CHRISTIAN ERARD
becquées s’accroisse à mesure que les jeunes se
développent. Ainsi, à un âge estimé à six jours,
deux de ces derniers reçurent, ensemble 5 nour¬
rissages en 3 h (1/36 mn), 26 en 11 h 50 mn
le lendemain (1/27,3 mn), 19 en 7 h 15 mn
cinq jours plus tard (1/22,8 mn) et 6 en 2 h
(1/20 mn) quand ils avaient environ treize jours.
L’un des adultes, apparemment la femelle,
couvre encore les jeunes par intermittence (pé¬
riodes de 5 à 35 mn), jusqu’à ce qu’ils soient âgés
d’au moins sept jours. En raison de l’absence de
dimorphisme sexuel, et faute d’avoir bagué les
oiseaux, nous ne pûmes déterminer la part de
chacun des membres du couple dans le nourris¬
sage des jeunes. Il nous a cependant paru que le
mâle nourrissait moins que la femelle, du moins
dans les premiers jours, la surveillance du secteur
lui incombant. Nous l’avons ainsi vu alarmer à
l’approche d’un écureuil Aethosciurus poensis et
aussi à l’arrivée d’un épervier Accipiter toussene-
lii immature : dans ce dernier cas, les oiseaux
demeurèrent immobiles, cachés dans les feuil¬
lages, sans nourrir leur nichée pendant 75 mn,
tant que le rapace resta dans les environs. Nous
insisterons aussi sur le fait que la remarquable
discrétion des oiseaux lors de l’incubation s’inten¬
sifie durant la période d’élevage des jeunes au
nid, quand les signaux acoustiques apparaissent
très rares entre les partenaires. Au nid étudié
(fig. 72), les oisillons prirent leur envol alors
qu’ils étaient âgés d’environ 14 jours.
Quand les jeunes ont quitté le nid, les adultes
circulent sur l’ensemble de leur canton et rede¬
viennent très démonstratifs : tant le mâle que la
femelle intensifient la proclamation et la défense
territoriales et alarment très souvent (dès qu’il a
été détecté, l’observateur doit quitter le secteur,
les oiseaux n’auront de cesse que le harceler). En
revanche, l'approche du jeune — dont les cris,
rappelons-le, sont particulièrement difficiles à
localiser, du moins par un observateur — se fait
très discrètement. Dans les trois cas où nous
avons observé des oisillons sortant tout juste du
nid, le nombre de jeunes était de deux pour un
couple, et d’un seul pour chacun des deux autres.
Nous ne savons pas combien de temps les
jeunes restent sur le territoire de leurs parents, ni
à quel âge ils se reproduisent pour la première
fois. Des observations épisodiques suggèrent que
les jeunes demeurent sur le domaine des adultes
au moins jusqu’au début du cycle suivant, à la fin
de la grande saison sèche. Toutefois, après
émancipation, ils sont repoussés (seulement par
le mâle ?) mais, cependant, non systématique¬
ment exclus du territoire : les attaques tournent
rapidement court, les jeunes ne sont chassés qu’à
une vingtaine de mètres de là.
Mue
Nous avons examiné des spécimens du sud du
Cameroun en mue en décembre, janvier et avril,
en saison sèche. Au Gabon, des individus en mue
ont été notés en chacun des mois de novembre à
mai. Toutefois, deux pics se dessinent durant les
pluies, l’un en novembre et début décembre,
l’autre, plus accusé puisqu’un oiseau sur deux est
alors en mue, entre le 20 mars et la fin avril, voire
début mai. Une mue complète annuelle, juste
après la reproduction, paraît être de règle.
L’ordre de remplacement des plumes est clas-
Année
1972 | 1973
1974
,975
1976
1977
1978
1979
1980
1981
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I o-
Fig. 73. — Longévité des membres de trois couples de Stizorhina fraseri.
Les traits épais indiquent les séjours de l’observateur. Les cercles évidés donnent la date du baguage. Le trait vertical
traduit le dernier contrôle de l’oiseau ; il est suivi de points de suspension lorsque l'oiseau a disparu entre deux séjours de
1 observateur.
Source : MNHN, Paris
MUSC1CAPINAE DU N.-E. DU GABON
147
sique : mode centrifuge pour les rémiges pri¬
maires et les rectrices, centripète pour les rémiges
secondaires.
Ces dates de mue corroborent les indications
de reproduction et vont dans le sens de l’hypo¬
thèse, déjà formulée à propos de Pedilorhynchus
comitalus, que, lors du premier pic, ne mueraient
que les oiseaux ayant réussi leur nidification au
début de la période pluvieuse qui suit la grande
saison sèche.
Longévité
Nous ne savons pratiquement rien de la
dynamique de population de cette espèce. Nous
ne sommes pas encore en mesure de préciser les
taux de réussite de la reproduction, tant pour un
nid donné qu’à plus forte raison, pour un couple
déterminé. Nous ignorons quelle est la propor¬
tion de la population non cantonnée, laquelle
consiste apparemment en immatures. Nous ne
connaissons pas non plus les taux de survie des
jeunes. Quant aux adultes, bien qu’ayant tra¬
vaillé sur 22 oiseaux bagués, nous n’avons suivi
de manière satisfaisante que 3 couples que nous
avons marqués en 1972-73 (fig. 73). Si nous
admettons un taux de survie constant pour les
adultes, nous pouvons comparer la situation au
1 er septembre 1973 à celle du 1 er septembre
1981, ou ne retenir que le 1 er septembre 1973 et le
1 er septembre 1976. Nous obtenons un taux de
survie de 87,1 % dans le premier cas et de 87,4 %
dans le second. Un oiseaau devenant adulte
aurait donc une espérance de vie de 7,8 ans.
FRASERIA OCREATA
Il n’est pas surprenant que la biologie de
cette espèce, pourtant commune et fréquemment
bruyante, n’ait fait l’objet, dans la littérature
ornithologique, que de mentions brèves, anecdo¬
tiques, et souvent même superficielles. En effet,
par son caractère éminemment grégaire et sa
fréquentation des hautes frondaisons, l’oiseau
est difficile à observer dans de bonnes conditions.
Sa localisation dans l’architecture forestière
(Erard, 1987) fait qu’il est trop souvent impos¬
sible de suivre très longtemps un individu parti¬
culier et, à plus forte raison, de bien saisir les
relations interindividuelles. Par ailleurs, sa vie en
groupe lui permet de déceler aisément l’observa¬
teur non averti qui n’assiste alors qu’à des
alarmes ou à des réactions de fuite.
Unité sociale
Il s’agit à l’évidence d’un groupe, non plus
d’un couple. Il est important de signaler que,
dans la relation de leurs observations, aussi
fortuites soient-elles, tous les auteurs font état de
petits groupes de ces oiseaux. Ceci suggère fort
que le type d’organisation sociale observé dans le
nord-est du Gabon s’appliquerait aux autres
populations de l’espèce.
Les groupes rassemblent un nombre d’indivi¬
dus variable qu’il est souvent fort difficile de
déterminer avec précision, en raison des condi¬
tions d’observation que nous avons évoquées
plus haut, et du fait que, presque toujours, les
oiseaux se déplacent par sous-groupes qui sont
parfois très espacés. Par ailleurs, ce nombre varie
selon la saison et, notamment, selon que la
reproduction a ou non eu lieu. Pour donner une
idée de l’effectif des groupes, nous avons procédé
au dénombrement de ceux de nos diverses zones
d’étude en juin 1976, à une époque où la
nidification était terminée, où les oiseaux avaient
mué, et qui se situait juste à l’entrée de la grande
saison sèche. Nous obtenons une valeur moyenne
de 7,2 individus par groupe (a = 2,69 ; N = 12).
Il apparaît toutefois que les groupes seraient plus
importants en grande forêt (x = 8,3 ; a = 2,29 ;
N = 7) que dans les successions postculturales
(x = 5,6 ; a = 2,61 ; N = 5) ; la différence n’est
cependant pas statistiquement significative (test
U de Mann-Whitney).
Ces nombres d’individus ne nous renseignent
aucunement sur la composition de ces groupes.
Source : MNHN, Paris
148
CHRISTIAN ERARD
Nous ne sommes pas en mesure d’analyser dans
le détail leur structuration selon l’âge, ni selon le
sexe, ni selon les liens de parenté qui unissent les
individus qui les composent. Cependant, nous
pouvons affirmer que les groupes comprennent
toujours plusieurs individus adultes, du moins
par leur plumage (oiseaux dont les couvertures
alaires ne présentent plus les marques roussâtres
qui caractérisent la livrée des immatures). Dans
les cas les plus simples (20 % des 51 observa¬
tions), il s’agit de trios qui, d’après la coloration
du front, des lores et des joues, peuvent aussi
bien être deux mâles et une femelle que l’inverse.
Ces trios, selon que leur reproduction a eu lieu
avec succès, sont accompagnés de juvéniles ou
d’immatures, et parfois même des deux. Préci¬
sons ici que les oiseaux ne se reproduisent pas
l’année qui suit leur naissance et paraissent
demeurer avec leurs parents ; le phénomène
nécessiterait toutefois d’être mieux précisé par
un baguage coloré intensif. Ainsi, certains
groupes, du moins parmi ceux qui comptent de
5 à 7 individus, semblent devoir leur existence au
maintien de la cohésion familiale durant plu¬
sieurs générations, en relation avec une maturité
sexuelle tardive. Les groupes plus importants
incluent plusieurs sous-unités (de 2 à 4 selon nos
observations) qui consistent en paires ou, plus
rarement, en trios d’adultes, éventuellement
accompagnés de jeunes. Manifestement, ces sous-
groupes présentent entre eux des relations de
dominance. Les rangs hiérarchiques semblent,
toutefois, varier selon la position des oiseaux
dans le domaine vital du groupe (cf. infra).
Chaque groupe apparaît ainsi comme une asso¬
ciation durable de couples ou de trios, ayant
chacun son aire de dominance, mais qui exploi¬
tent et défendent, souvent ensemble, le même
territoire.
Territorialité
Nous avons précisé ailleurs (Erard, 1987),
d’une part les modalités de la recherche de
nourriture et, d’autre part, que les domaines
vitaux des groupes recouvrent, en moyenne, une
surface d’une trentaine d’hectares. Nous rappel¬
lerons aussi ne pas avoir constaté, au cours de
notre période d’étude, de variations importantes,
d’une année sur l’autre, dans la disposition et
l’étendue des territoires des divers groupes. Ceci
nous amène d’ailleurs à penser que ces groupes
sont demeurés stables : les associations ont
toujours concerné les mêmes sous-unités dont
nous n’avons, malheureusement, pas été en me¬
sure de suivre les modalités du renouvellement
des individus qui les composent. Nous pouvons
signaler qu’à chacun de nos séjours, le groupe
n° 1 (fig. 63 in Erard, 1987), en lisière de
défrichement, a toujours compté 3 sous-groupes
totalisant 6 à 8 individus, et les limites de son
territoire demeurèrent parfaitement constantes.
Nous ajouterons que les deux adultes qui avaient
été bagués, sur les trois qui constituaient le
groupe n° 7 et ceci alors que ce dernier nichait
en novembre 1973, étaient encore ensemble, et
occupaient le même secteur en juillet 1981 et en
mai 1985.
La totalité du domaine est parcourue chaque
jour, par tous les individus du groupe ensemble,
ou par seulement une ou deux des sous-unités
qui le composent. La cohésion des unités sociales
apparaît maximale de mars à septembre, surtout
durant la grande saison sèche. Les sous-groupes
se déplacent alors conjointement ou, du moins,
passent la plupart du temps à proximité les uns
des autres, sur le même itinéraire. Pendant le
reste de l’année, ils se séparent davantage et
tendent même à prospecter le domaine commun,
chacun de son côté, maintenant cependant un
contact régulier, vocal ou visuel.
Le rythme journalier d’activité varie peu au
cours de l’année et correspond à celui des autres
oiseaux insectivores forestiers. Les individus se
déplacent tout au long du jour, du lever au
coucher du soleil, avec toutefois une accalmie,
marquée par de longues phases d’immobilité
dans les feuillages, durant les heures les plus
chaudes, c'est-à-dire entre 13 h et 16 h. Le niveau
général de l’activité, notamment vocale, apparaît
cependant plus élevé le matin qu’en fin d’après-
midi. Comme nous l’avons souligné ailleurs
(Erard, 1987), à propos des modalités de la
recherche de nourriture, cet oiseau est particuliè¬
rement mobile, comme les Criniger, Pycnono-
tidae qui exploitent eux aussi, mais davantage
que lui, les écorces et les épiphytes des troncs et
des grosses branches. Dans sa quête alimentaire,
il ne reste guère longtemps dans le même secteur.
Une phase active de 40 à 50 minutes se traduit
par un déplacement moyen de 200-250 m, parfois
même davantage, car il arrive souvent aux
groupes (ou sous-groupes) de prospecter active-
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
149
ment une bande de terrain de 1/4 à 1/2 ha, puis
de partir brusquement à une cinquantaine de
mètres de là, voire plus, où ils reprennent, de
manière intensive, leur recherche de nourriture,
pour de nouveau rejoindre un autre secteur
éloigné.
Parcourant leur domaine, les individus réa¬
gissent collectivement aux risques de danger
présentés par un prédateur éventuel (rapace
diurne en vol ou posé, observateur non dissi¬
mulé, oiseaux qui, dans le secteur, montrent des
comportements d’alarme ou de harcèlement...).
L’inquiétude qui suit la perception, dans les
proches environs, d’un bruit ou d’un mouvement
fortuit dans l’ambiance forestière, se traduit par
une immobilisation soudaine dans l’une des
postures A, B, C ou D de la fig. 74. La recherche
de l’intrus s’effectue dans l’attitude A, accom¬
pagnée de pivotements latéraux du corps sur les
tarses fléchis et de l’émission, à mi-voix, de
jacassements rauques (voir plus loin la rubrique
consacrée aux vocalisations). L’oiseau qui alerte
émet des cris rythmiques enroués, en se plaçant
de trois quarts dans la direction de la source de
danger qu’il a repérée ou du moins localisée, et
adopte les postures A ou B (fig. 74). Ce faisant,
il relève spasmodiquement une aile pliée (mouve¬
ment très réminiscent de celui qu’effectue Ixono-
tus guttatus, Pycnonotidae grégaire), ouvre et
referme rapidement les rectrices ou, sans les
déployer, les agite rythmiquement dans un plan
vertical, ou les déjette horizontalement d’un côté
à l’autre, de 30 à 45° par rapport à l’axe du
corps. S’il ne s’agit que d’un trio, ou du moins
d’un sous-groupe isolé, seul l’adulte le plus
rapproché de la source de danger présente ce
comportement, les autres s’immobilisent comme
lors des réactions d’inquiétude décrites plus haut.
Dans le cas d’un groupe important, l’alerte se
transmet à l’ensemble des individus par le relai
de plusieurs autres (au moins un par sous-
groupe), de sorte qu’en beaucoup d’occasions la
situation évolue vite vers une alarme collective.
Dans ce dernier contexte, les oiseaux les plus
rapprochés du danger, lequel est alors bien
localisé, adoptent l’attitude C de la fig. 74. Par
des pivotements spasmodiques de l’arrière-train,
ils déjettent latéralement les rectrices fermées,
mais cette fois en accompagnant le mouvement
d’une torsion du pygostyle qui a pour effet
d’orienter la face supérieure de ces plumes dans
la direction du danger. L’exécutant marque
nettement cette position. Les autres membres du
groupe se tiennent dans les postures A, B ou C
de la fig. 74, et pivotent de gauche et de droite
avec de rapides relèvements des ailes et des
battements latéraux des rectrices. D’importantes
émissions de cris rythmiques chuintés accompa¬
gnent ces démonstrations gestuelles.
Contre les rapaces, nous avons observé un
groupe poursuivant en vol une femelle d'Accipi-
ter toussenelli qui transportait une proie à son
aire. Nous avons aussi vu deux adultes d’un trio
qui houspillaient un Kaupifalco monogrammicus
posé. Ils le frôlaient dans un vol battu lent et
papillonnant comme celui de Serinus serinus en
parade nuptiale ; ils se posaient même, briève¬
ment, près de sa tête, dans des attitudes de
menace (fig. 741 et J), tout en émettant des
jacassements rauques.
La proclamation territoriale s’effectue par le
canal acoustique, plus particulièrement à l’aide
du chant continu (voir plus loin). L’émetteur,
mâle dominant du groupe dans le secteur con¬
sidéré, se place dans le haut de la voûte et lance
ses notes dans la posture F de la fig. 74, souvent
aussi, notamment dans le cas d’une phonoré¬
ponse à un autre mâle éloigné, dans l’attitude G
(fig. 74) où les deux ailes sont animées de
battements simultanés qui suivent le rythme de
l’émission. Il est indéniable que les échanges
sonores (en particulier les chants courts et semi-
continus) entre les individus d’un même sous-
groupe et, surtout, entre les meneurs des diverses
sous-unités d’un même groupe, jouent un rôle
non négligeable dans la signalisation du terri¬
toire.
La défense territoriale est collective, faisant
intervenir tous les membres du groupe, à l’excep¬
tion des individus en plumage juvénile. Générale¬
ment, ces derniers se tiennent à l’écart, en
position classique de repos (fig. 74 E), bien qu’à
l’occasion, ils viennent se mêler aux autres, dans
des postures d'alerte. Dès qu’ils perçoivent la
présence d’éléments étrangers au groupe (dans la
grande majorité des cas le repérage est acous¬
tique), les oiseaux se précipitent à la ren¬
contre des intrus, en lançant des chants semi-
continus. Ils se placent alors en évidence sur des
perchoirs dégagés d’où ils poursuivent leurs
émissions vocales tout en adoptant, selon leur
niveau d’agressivité, des postures d’intimidation
(fig. 74 H), de menace (fig. 74 I) ou de combat
(fig. 74 J). Le plus souvent, les groupes entrent en
Source : MNHN, Paris
150
CHRISTIAN ERARD
, ... f,g - 74 \ . Postures de Fraseri ocreata relatives aux comportements d’alarme (A-D), de repos (E). de proclamation et
de delense territoriales (F-J) et de relations entre les individus d'un même groupe (K-U). Pour plus de détails, voir texte.
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
151
contact à la limite de leurs domaines respectifs.
On assiste alors à des rassemblements bruyants
qui concernent parfois plus d’une vingtaine
d'oiseaux, très démonstratifs et qui se déplacent
en suivant la bordure commune des territoires.
Cependant, les joutes vocales et surtout postu¬
rales, ne durent guère plus de deux minutes
d’affilée. Les groupes se séparent vite sans toute¬
fois s’éloigner, revenant rapidement en contact si
l’un d’eux présente des velléités de franchisse¬
ment des limites territoriales. Après ces querelles
qui peuvent être violentes mais, soulignons-le, ne
sont pas très fréquentes, les groupes respectant
bien les territoires et les signaux de proclamation
qui leur sont associés, les meneurs des groupes
émettent souvent des chants continus qui, par¬
fois, incluent des imitations ou, du moins, rap¬
pellent fort certaines strophes de Bios musicus, de
Dicrurus adsimilis, de D. atripemis, de D. lud-
wigii, de Dryoscopus senegalensis ou encore de
Turdus pelios.
En général, les groupes repartent chacun chez
soi, en se livrant à des comportements qui
restaurent la hiérarchie sociale entre les sous-
unités et aussi entre les membres de chacune
d’elles. En effet, comme nous l’avons évoqué plus
haut, les groupes montrent une organisation
sociale complexe. Nous n’avons certes pas pu
l’étudier très en détail, mais nous sommes quand
même en mesure d’en préciser quelques points.
Les sous-groupes qui appartiennent à la même
unité sociale maintiennent entre eux, lorsqu’ils
progressent ensemble, une distance minimale de
6-7 mètres, supérieure à celle qui sépare les
individus d’un même sous-groupe. Leurs me¬
neurs respectifs se livrent, très souvent, à des
comportements vocaux et posturaux à partir
desquels s’établit une hiérarchie sociale qui, dans
un secteur donné, nous a toujours semblé linéaire
(A domine B qui domine C, lequel est aussi
subordonné à A). Toutefois, en suivant long¬
temps les groupes (et quelques individus bagués),
il nous est apparu que des renversements de
hiérarchie se produisaient toujours à peu près
dans les mêmes zones. Ces observations nous ont
conduit à supposer, puisque nous n’avons pas pu
vérifier la généralité du phénomène par le mar¬
quage d’un grand nombre d’individus à l’aide de
marques colorées, que chaque sous-groupe pos¬
sède un secteur de dominance. Dans ce secteur,
le leader du sous-groupe est en même temps celui
du groupe, mais il perd cette place quand les
oiseaux passent sur le secteur d’un autre sous-
groupe dont le meneur accède alors au rang le
plus élevé.
Durant les périodes où les sous-groupes se
déplacent à courte distance les uns des autres, les
leaders lancent des séries de chants courts. Ce
faisant, s’ils se tiennent parfois dans des postures
analogues à celles de la défense territoriale
(notamment J de la fig. 74, avec les ailes décollées
du corps et agitées de nerveuses vibrations), le
plus souvent ils adoptent celles qui sont illus¬
trées en K ou S sur la fig. 74, mais avec de
spasmodiques tortillements de la région caudale.
De temps à autre, on observe, notamment de la
part du dominant du groupe (très remuant et
fort bruyant), des vols d’intimidation semi-
circulaires et papillonnants, accompagnés de
chants semi-continus. Fréquemment, entre deux
tentatives de dominance mutuelle, les antago¬
nistes se calment, se placent de profil l’un
par rapport à l’autre et s’épient dans la
posture M de la fig. 74, caractérisée entre
autres par le gonflement des sus-caudales et des
plumes du croupion. Les individus dominés
adoptent des attitudes qui marquent l’apaise¬
ment (fig. 74 L), l’esquive (fig. 74 N), ou la
subordination (fig. 74 0).
Parmi ces relations entre individus de sous-
groupes différents s’observent aussi celles qui
existent entre membres d’une même sous-unité.
De la sorte, quand les sous-groupes sont très
proches les uns des autres, il n’est pas facile,
sans leur individualisation par marquage visuel,
de bien comprendre les faits et gestes de tous les
membres du groupe. Bien séparés, les sous-groupes
maintiennent entre eux un contact auditif, régu¬
lier mais non continu, par les chants courts qui
précèdent systématiquement les « bonds » dans
la progression (accélération du déplacement qui
s’effectue alors sur une plus longue distance).
Leurs membres montrent des comportements de
dominance/soumission qui prennent souvent l’al¬
lure de véritables danses.
Les dominants utilisent les attitudes K ou S
(fig. 74), les dominés L, N, O, ou P (fig. 74).
Cependant, quand ils s’approchent les uns des
autres, ils effectuent une série de parades d’apaise¬
ment dont certaines composantes diffèrent peu
de celles de dominance. Ainsi Q (fig. 74) res¬
semble à S mais tout l’avant du corps est
maintenu abaissé tandis que les rectrices sont
spasmodiquement hochées d’un côté à l’autre.
Source : MNHN, Paris
152
CHRISTIAN ERARD
Par étalement et relèvement des plumes caudales,
gonflement et abaissement des ailes, la posture
évolue en R puis en T (fig. 74). Les oiseaux se
placent, généralement, de trois quarts les uns par
rapport aux autres, voire même (en posture T)
tête-bêche ou, s’ils se font face, détournent la tête
et relèvent le bec. Ces attitudes s’accompagnent
de cris rythmiques et de chants courts ; elles
comportent des tortillements de l’arrière-train,
avec parfois des basculements latéraux (fig.
74 U) où le corps est abaissé dans la direction du
partenaire.
Généralement, les individus ne viennent guère
en contact physique, en dehors des accouple¬
ments ou des conflits territoriaux ; dans ce
dernier cas, lors de la défense communautaire,
les adversaires peuvent s’agripper mutuellement
par les pattes et se laisser tomber en chute libre à
travers les feuillages. Nous avons cependant
noté, à plusieurs reprises, une réaction vis-à-vis
d’un individu qui s’est trop rapproché, s’expri¬
mant par un rapide redressement du corps, avec
élévation des ailes déployées qui se rejoignent sur
le dos, tandis que le bec est présenté ouvert, dans
une mimique de morsure. Nous avons aussi,
après une alarme, vu un mâle qui venait, dans la
posture Q (fig. 74), contre un autre membre du
sous-groupe (femelle ?) en émettant des cris
rythmiques faibles, pointant la tête vers lui, bec
entrouvert. L’autre, dans l’attitude P (fig. 74) se
recula un peu, en détournant la tête du côté
opposé à son congénère. Ce dernier se rapprocha
alors davantage et lui inséra son bec entrouvert
dans les plumes du flanc, à travers celles de l’aile,
le déterminant ainsi à partir plus loin.
Nous pouvons également ajouter que tout
individu qui se trouve isolé de son groupe, ou
sous-groupe, le rejoint en prenant la posture P
(fig. 74), après avoir émis en vol un cri monosyl¬
labique qui évoque beaucoup une note d’appel
de Motacilla.
Vocalisations
La littérature ne fournit guère d’indications
précises sur les émissions sonores de cet oiseau :
les auteurs s'accordent à lui attribuer des séries
de notes chuintantes. Bâtes (1909) mentionne
cependant avoir entendu une fois un chant
particulièrement mélodieux et varié (« rare sweet-
ness and variety »), émis dans le haut des arbres
par un oiseau qui utilisait une grande diversité de
notes, dont certaines étaient des imitations de
celles d’autres espèces comme Dicrurus atripennis
et Bios musicus, mais qui incorporait aussi les
cris chuintants habituels. Bâtes précise qu’un
autre individu répondait. Il ne nous renseigne
toutefois pas sur le contexte social de ces vocali¬
sations : les deux émetteurs faisaient-ils partie du
même groupe et quelle était la nature de la
phonoréponse du second oiseau ?
Les données que nous avons recueillies per¬
mettent certes de mieux caractériser au plan
acoustique les diverses émissions sonores tout en
les replaçant dans la vie sociale de l’espèce.
Toutefois, nous ne prétendons pas dresser un
tableau exhaustif des vocalisations de Fraseria
ocreata. Les difficultés de l’enregistrement des
cris et des chants dans les conditions nécessaires
à des analyses audiospectrographiques fines, ont
été pour nous fort gênantes, en particulier pour
étudier les divers jacassements qui, à l’évidence,
constituent une série graduelle dans le système de
communication à l’intérieur du groupe.
Cris des oisillons
Sur la fig. 75 (A et B) sont représentés les cris
émis, à l’approche du microphone, par de jeunes
oiseaux au nid. À l’oreille, ils nous ont semblé
identiques à ceux que l’on entend à l’arrivée d’un
adulte venant nourrir.
Il s’agit de cris rythmiques de structure
complexe : notes vibrées, avec double modula¬
tion de la fréquence qui oscille globalement entre
5.5 et 8,5 KHz, surtout autour de 7-7,5 KHz.
En fait la fréquence portante varie entre 6,5 et
7.5 KHz, modulée sur une fréquence de 70 Hz et
avec une amplitude de 670 Hz. Les notes durent
de 130 à 390 millisecondes. Les sonogrammes
suggèrent que, lors de la prise de son, un seul
oisillon criait fort (signaux associés à une in¬
tense sollicitation alimentaire). Les autres émet¬
taient en sourdine, l’un des notes de même type
que celles du premier individu, l’autre des cris
simples, pulsés (puises assymétriques à branche
descendante très longue, d’une durée de 75 ms et
d’une fréquence variant entre 6,5 et 5 KHz). Il
semblerait toutefois que les notes du premier
oisillon présentent, en tout début, une double
tonalité (cf. fig. 75 B) : en attaque s’observe
un son descendant de 5,5 à 4 KHz. Nous ne
pouvons néanmoins pas exclure la possibilité de
la superposition des cris de deux oisillons.
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
153
Source : MNHN, Paris
154
CHRISTIAN ERARD
Tenus en main, les mêmes oisillons émettent
deux types de cris. Le premier (fig. 75 C et D) est
une série rythmique de deux sortes de notes
vibrées : les unes longues (175-200 ms), les autres
courtes (85-90 ms) ; la fréquence portante des
premières demeure à peu près constante, celle
des secondes descend progressivement. Les deux
présentent une double tonalité. Les notes longues
ont une première fréquence portante entre 5 et
6 KHz et une autre entre 6 et 7 KHz, les deux
étant modulées avec une amplitude de 920 Hz et
une fréquence de 70 Hz. Les notes courtes ont
une fréquence portante de 4,5 à 5,5 KHz et une
autre de 6 à 7 KHz, toutes deux modulées avec
une amplitude de 420 Hz et une fréquence de
70 Hz.
Le second type de cri traduit un niveau
d’excitation plus élevé et peut être assimilé à un
cri de détresse alors que le premier apparaîtrait
plutôt comme un cri de panique. La structure de
ce second type de vocalisation suggère qu'il
résulte probablement du premier, par accolement
de ses deux sortes de notes (fig. 75 E et F).
La fréquence portante est centrée sur 7 KHz,
modulée avec une amplitude variable de 625 à
900 Hz et une fréquence de 70 Hz. Les durées
s'étalent de 330 à 425 ms. En fin de note, la
double tonalité apparaît clairement, avec une
composante descendante dont le son fondamen¬
tal passe de 685 à 585 Hz et où sont renforcées
les harmoniques d’ordre 8, 9 et 10.
Cris des adultes
Comme nous l’avons indiqué dans l’introduc¬
tion de ce texte relatif à Fraseria ocreata, les cris
des adultes de cette espèce sont singulièrement
difficiles à enregistrer correctement et ceci d’au¬
tant plus que leur structure physique particulière
les rend fort vulnérables aux effets déformants,
ou de masquage, des écrans de feuillages et des
multiples échos dus à la végétation forestière. En
outre, la distance à laquelle sont, en général,
effectués les enregistrements fait que, dans beau¬
coup de cas, les sons relatifs à l’espèce étudiée ne
se dégagent pas assez bien de l’ambiance acous¬
tique forestière.
a) Cris d'individus capturés
La fig. 76 (A-F) illustre les appels rythmiques
de deux individus manipulés lors de séances de
baguage. En A et B sont représentés les cris de
panique d’un oiseau pris dans un filet, dans
lequel il se débat par intermittence. Il s’agit
d'une longue série de notes chuintées ou, plutôt,
d’un jacassement monotone dont les éléments
rappellent fort certains cris du Geai des chênes
Garrulus glandarius, Corvidae, ou de la Pie-
grièche écorcheur Lanius collurio, Laniidae. Ces
notes ont une durée moyenne de 210 ms et sont
séparées par des silences de même valeur, ce qui
donne un rythme de 2,5 notes par seconde. Ce
sont des notes vibrées qui couvrent une large
gamme de fréquences. Chacune apparaît presque
comme une série très rapide de bruits blancs,
bien que l’énergie soit surtout répartie entre 2 et
9 KHz et soit concentrée dans quelques bandes
entre 3 et 6 KHz.
Les sonogrammes C à F (fig. 76) illustrent
les cris émis par un individu tenu en main. Il
s’agit de séries plus ou moins longues (0,6 à
2,4 secondes) de notes rythmiques. Celles-ci,
d’une durée variant du simple au double (120 à
265 ms) apparaissent comme des unités sonores
multi-impulsionnelles qui équivalent pratique¬
ment à de rapides successions de bruits blancs,
bien que l’énergie soit essentiellement concentrée
entre 3 et 6,5 KHz. Une grande variabilité dans
le rythme d’émission des impulsions ou clics
(pour employer la terminologie de Leroy, 1979 :
44) est évidente. Les tracés montrent que la
cadence est de 55 à 75 clics par seconde pour
30 % des notes, 105 à 135 pour 20 % et 150 à
190 pour 50 %. Il est pourtant difficile d’établir
des catégories bien nettes. Vraisemblablement
cette variabilité dans la structure des notes
doit-elle jouer un rôle dans la gradation des
signaux acoustiques chez cette espèce. Nous ne
pouvons malheureusement pas le vérifier car nos
enregistrements d’individus libres, et intégrés à
des groupes en déplacement, n’ont pas été effec¬
tués dans les conditions nécessaires à ce genre
d’analyse : il eût fallu être à très courte distance
de la source sonore.
b) Cris d'alerte et d’alarme
La fig. 77 A illustre le type de vocalisation
régulièrement utilisé par l’individu qui vient de
détecter une source de danger potentiel (autres
oiseaux alarmant dans le secteur ; observateur
mal dissimulé ; bruit soudain, par exemple la
fuite précipitée d’un céphalophe...). Il s’agit d’un
cri rythmique qui dure près d’une seconde et
demie. Il consiste en une série de notes éraillées,
émises à une cadence régulière, d’une durée
Source : MNHN, Paris
Çpo
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
155
Source : MNHN, Paris
156
CHRISTIAN ERARD
Fig. 77. — Cris des adultes Fraseria ocreata.
A : ajerte ; B : alarme intense ; C : avant un envol ; D : leader d’un sous-groupe ;
F-H : dominant (voir texte).
E : subordonné vis-à-vis du dominant ;
Source : MNHN, Paris
MUSCICAP1NAE DU N.-E. DU GABON
157
unitaire de 110 à 130 ms, introduites par deux ou
trois notes plus brèves qui vont toutefois en
s’allongeant (elles passent de 60 à 110 ms). Ces
notes ont une structure multi-impulsionnelle,
présentant une concentration de l’énergie entre
3.5 et 6 KHz.
L’alarme intense, voire le harcèlement, par
l’oiseau qui a localisé un danger réel ou poten¬
tiel, se traduit par des cris de même nature que
les précédents mais qui sont émis en séries plus
brèves (800-850 ms), séparées par des silences
d’une seconde, et dont l’énergie, répartie entre
2.5 et 6 KHz, montre une nette concentration
entre 3,5 et 5 KHz (fig. 77 B).
c) Cris de contact entre partenaires d’un même
groupe
Ainsi que nous l’avons indiqué plus haut, nos
enregistrements des cris utilisés dans la commu¬
nication entre les individus d’une même unité
sociale sont malheureusement de qualité mé¬
diocre, voire mauvaise. Par ailleurs, certaines
vocalisations n’ont jamais pu être enregistrées.
C’est le cas, en particulier, de ce que nous avons
appelé « cri de bergeronnette » et que nous avons
mentionné plus haut, à propos des individus
isolés qui rejoignent le groupe, ou encore d’un
couveur qui va à la rencontre de ses partenaires.
11 s’agit très vraisemblablement d’une note pul¬
sée, brève, comme les « tsit » et « psi » des
oiseaux dii genre Motacilla (cf. les sonogrammes
in Bergmann & Helb, 1982).
Nous présentons (fig. 77 C) un cri binaire que
certains oiseaux émettent souvent juste avant un
envol. En fait, nous suspectons fort que, dans la
plupart des cas, ce soit le leader du sous-groupe
qui lance cet appel, avant d’entraîner ses par¬
tenaires dans un déplacement sur plusieurs
dizaines de mètres.
Ce cri, prolongé d’une courte mais intense
série de notes brèves (fig. 77 D), se retrouve dans
les vocalisations du dominant d’un sous-groupe
lorsqu’il se rapproche de l’un de ses partenaires
(dans l’exemple analysé, il s’agissait d’un mâle
qui, dans l’attitude S de la fig. 74, approchait
une femelle qui se tenait dans la posture O).
Ici encore, les notes sont multi-impulsionnelles
et montrent une concentration de l’énergie entre
3.5 et 5,5 KHz. Le cri du dominant (D), d’une
durée de 680 ms, consiste en une longue note
(220 ms), suivie d’autres, plus brèves mais qui
s’allongent légèrement et de manière régulière.
passant de 40 à 80 ms. Le partenaire émet un
jacassement de 530 ms (D), plus lent (silences
moyens de 75 ms contre 60 ms) et dont les notes
demeurent à peu près égales (75 à 80 ms).
Un autre cri de subordonné, en posture U
(fig. 74) devant un dominant très agressif,
comme cela s’observe, notamment entre indivi¬
dus de sous-groupes différents, est illustré en E
(fig. 77). Il s’agit d’une série continue de longues
notes chuintantes, d’une durée unitaire de 675 à
800 ms, séparées par de courts silences de 120 à
140 ms, et dont l’énergie est répartie sur une
large gamme de fréquences, surtout entre 1,5 et
4 KHz. On remarquera également que la cadence
des clics qui composent ces notes n’est que de
55 par seconde.
Avec les tracés F, G et H (fig. 77), nous
retrouvons des cris émis par le dominant. Ce
peut être lors du déplacement du sous-groupe
dont les membres chassent peu éloignés les uns
des autres (F), ou lorsque ce meneur de la
sous-unité doit maintenir son rang hiérarchique
contre un partenaire qui le lui conteste (G), ou
lorsque le sous-groupe retrouve son calme après
un conflit territorial, ou simplement après que
les leaders des divers sous-groupes se soient
livrés à une joute de dominance mutuelle, ou lors
d’une alarme collective (H). Ces cris sont, eux
aussi, de nature rythmique mais sont organisés
en strophes de 0,7 à 2,1 secondes qui se présen¬
tent comme une note pulsée suivie de trains
d’impulsions. La note initiale dure de 85 à
115 ms et montre une fréquence dominante qui
décroît rapidement de 6,5-7 KHz à 4-5 KHz. Les
autres notes, où l’énergie est essentiellement
répartie entre 3,5 et 6 KHz mais souvent avec
une concentration nette entre 5 et 5,5 KHz,
peuvent être progressivement allongées (de 85 à
130 ms) lorsque la strophe est courte ou demeu¬
rer sensiblement égales (100-120 ms) dans le cas
contraire.
Ces exemples soulignent combien il est malaisé
de classer les diverses vocalisations en catégories
bien définies. Les difficultés dues à la qualité
médiocre des enregistrements, elle même soumise
aux conditions d’étude sur le terrain, ne suffisent
certainement pas pour expliquer cela. Manifeste¬
ment, il existe chez cette espèce un système
graduel de communication, comme cela ressort
aussi de l’étude des chants.
Source : MNHN, Paris
158
CHRISTIAN ERARD
Chants
La transition entre la structure des cris et celle
des chants n’est pas brutale. On passe en effet des
premiers aux seconds par une variation dans
l’organisation temporelle et, notamment, par la
disparition progressive des trains d’impulsions
qui sont remplacés par des notes plus pures.
Nous avons distingué trois types de chants.
a) Les chants courts
Ce sont les chants les plus fréquents. Nous
avons évoqué plus haut les contextes de leur
émission. N’importe quel adulte, tant mâle que
femelle, possède ce type de vocalisation.
Les sonogrammes A à D (fig. 78) illustrent
divers chants du leader d’un sous-groupe :
strophes émises à intervalles de temps irréguliers
et qui servent, apparemment, d’une part à main¬
tenir le rang hiérarchique de l’émetteur et,
d’autre part, à assurer le contact avec les autres
sous-unités du groupe. On remarquera que, d’un
chant à l’autre, se retrouvent des caractéristiques
propres à assurer une reconnaissance individuelle
de l’émetteur. B et D sont particulièrement
symptomatiques. Ce sont des chants émis lors de
la progression « tranquille » du sous-groupe : les
oiseaux chassent et ne montrent guère d’interrela¬
tions agonistiques. Cette similitude se retrouve
également en C qui concerne un chant de
dominance : individu exprimant son rang vis-à-
vis d’un partenaire. Cette signature individuelle
existe aussi en A où l’émetteur — qui est alors le
dominant du groupe — répond au leader d’un
sous-groupe voisin qui se rapproche en amorçant
une joute de dominance mutuelle. On notera
combien la finale de ce chant rappelle les cris de
dominance illustrés par la fig. 77 D.
Les tracés A et B (fig. 79) représentent le chant
du leader d’un groupe dont les trois sous-unités
sont réunies et catalysent une ronde de chasse
d’insectivores. Ce chant, qui paraît jouer ici un
rôle dans la proclamation territoriale, est émis à
l’approche d’une autre ronde dans laquelle ne se
manifeste cependant aucun Fraseria ocreata. On
remarquera la première partie composée de notes
gazouillées, contrastant avec la seconde, très
semblable au cri d’alerte.
En C (fig. 79) est illustrée la phonoréponse du
dominant d’un groupe au meneur d’un autre
groupe qui manifeste sa présence à distance par
des chants courts.
Le sonogramme D (fig. 79) présente un chant
court émis par le leader d’un sous-groupe lors
d’une joute de dominance mutuelle qui l’oppose
à l’un de ses partenaires (dont on voit trois notes
en sous-impression des 2' et 3 e notes du leader).
Un autre chant de dominance (avec également
en sous-impression quelques cris de subordonné)
est illustré par E sur la fig. 79 : il s’agit d’un
mâle, dominant d’un sous-groupe, qui, avec un
autre adulte, raccompagne au nid une couveuse.
L'individu subordonné reste à l’écart tandis que
le dominant lance, quand la femelle s’installe sur
le nid, un chant gazouillé (fig. 80 A) dont
certaines notes présentent une double tonalité
(cf. le tracé B où le chant est analysé dans
l’échelle 160-16 000 Hz).
Ces exemples montrent combien cette caté¬
gorie des chants courts que nous avons utilisée
est arbitraire et inclut, en réalité, une grande
variété de vocalisations. Celles-ci assument des
fonctions fort diverses dans la communication
acoustique et, au moins certaines d’entre elles,
portent des caractères susceptibles de permettre
la reconnaissance individuelle de l’émetteur. 11
apparaît en outre que la distinction entre cris et
chants n’est pas toujours évidente.
Les figures 81, 82 et 83, ainsi que le tableau 14
donnent les caractéristiques en temps (pour
toutes les notes) et en fréquence (à l’exclusion des
notes chuintantes dont l’énergie est répartie entre
2,5 et 6 KHz) de ces chants courts. Il ressort
qu’ils ont des notes en moyenne plus brèves,
mais d’une durée plus variable que celles des
chants continus ou semi-continus, en rapport
avec le fait que 49,7 % (85 sur les 171 analysées)
de ces notes sont des trains d’impulsions. Leur
organisation temporelle est plus régulière (les
silences sont plus constants) et leurs notes non
chuintées (non multi-impulsionnelles) utilisent
des gammes de fréquences dans l’ensemble plus
graves que celles des autres formes de chants. Ils
durent de 1,3 à 4,2 secondes (x = 2 108,3 ms ;
a = 635,76; N = 16).
b) Les chants semi-continus
D’une durée variant entre 8 et 15 secondes, ils
présentent une organisation en motifs ou courtes
strophes, séparés par des intervalles très irrégu¬
liers. Ils incluent, en finale et parfois en intro¬
duction, des notes multi-impulsionnelles. Les
figures 81, 82 et 83, ainsi que le tableau 14,
récapitulent les caractéristiques temporelles de
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
159
. — Chants courts de Fraseria
ocreata (individu leader d’un sous-groupe).
160
CHRISTIAN ERARD
Fig. 79. — Chants courts de Fraseria ocreaia.
A-B : leader d’un groupe (B est la suite de A) ; C : autre leader de groupe ; D : leader d’un sous-groupe (autre meneur
de sous-groupe en sous-impression des 1", 2 e et 3 e notes) ; E : dominant d’un sous-groupe (voir texte).
Source : MNHN, Paris
MUSC1CAPINAE DU N.-E. DU GABON
161
A et B. — Chant court du leader d'un sous-groupe.
(A : analyse en 80-8 000 Hz ; B : analyse en 160-16 000 Hz pour
C. — Chant semi-continu d'un individu.
montrer la double tonalité de certaines notes).
Source : MNHN, Paris
162
CHRISTIAN ERARD
Fig. 81. — Caractéristiques du chant court (Ai, Bi) et du chant semi-continu (A2, B2) de Fraseria ocreata.
A. — Durée des notes.
B. — Intervalles entre notes.
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
163
FK, 82. - Paramètres physiques du char* *£££££« pornos : chaut, écarts).
A. — Fréquences utilisées (en blanc : chants semi-contm ,
r _ Durée des notes du chant continu.
q _ Intervalles entre notes lors du chant continu.
Source : MNHN, Paris
164
CHRISTIAN ERARD
%
Fig. 83. — Durée des silences dans les chants de
Fraseria ocreata.
A. — Chants continus (N = 163).
B. — Chants semi-continus (N = 47).
C. — Chants courts (N = 158).
toutes les notes et le spectre des fréquences
utilisées pour les notes non multi-impulsion-
nelles, les notes chuintantes étant tout à fait
comparables à celles des chants courts. Leur
structure est donc manifestement intermédiaire
entre celle des chants courts et celle des chants
continus. La fig. 80 C illustre l’un d’eux : on
remarquera la similitude entre ses motifs chuin-
tés et les vocalisations de dominance présentées
sur la fig. 79 D (précisons qu’il s’agit d’oiseaux
différents et localisés en des points très éloignés).
Comme nous l’avons souligné plus haut, ces
chants semi-continus sont émis par le leader du
groupe, notamment quand ceux des autres sous-
unités lui contestent son rang. Ils paraissent aussi
jouer un rôle dans la signalisation territoriale,
voire même dans la défense, car ils s’entendent
lors de la rencontre de deux groupes.
c) Les chants continus
C'est à ce type de chants que fait apparem¬
ment allusion Bâtes ( loc. cit.), bien que les notes
chuintantes qu’il signale suggèrent un chant
semi-continu. Comme nous l’avons mentionné
plus haut, ils assurent la proclamation territo¬
riale, que ce soit ou non en phonoréponse à un
autre groupe qui se manifeste à distance. La
fréquence des émissions spontanées augmente à
l’approche de la nidification et durant celle-ci.
Ces chants continus s’entendent bien sûr à
longueur d’année puisque, comme nous l’avons
déjà souligné, ils sont souvent émis après un
conflit territorial, surtout quand la défense a été
collective.
Seul le leader du groupe émet ce chant. Il se
place très haut, généralement dans un émergent
ou sur une branche morte qui surplombe la
voûte forestière et, de là, lance son chant con¬
tinu qui dure fréquemment plus de deux minutes
sans interruption.
Les figures 82 et 83, ainsi que le tableau 14
précisent les caractéristiques temporelles de ces
chants et la gamme des fréquences utilisées. On
remarquera que les notes sont, globalement, plus
longues et plus aiguës que celles des autres
formes de chants. Les silences apparaissent, en
moyenne, plus longs, mais cela ne résulte que de
l’organisation temporelle du chant en motifs
séparés par des silences bien plus longs que ceux
qui existent entre les éléments constitutifs de ces
motifs.
Pour préciser la structure de ces chants,
nous avons analysé l’un d’eux, d’une durée de
123,5 secondes. Nous avons tracé la courbe de la
modulation d’amplitude en fonction du temps
(fig. 84), en utilisant diverses vitesses de déroule¬
ment, ce qui nous a permis, par recoupements
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
165
Fig. 84. — Chant continu de Fraseria ocreata.
(courbe de modulation d’amplitude en fonction du temps).
Source : MNHN, Paris
166
CHRISTIAN ERARD
Tableau 14. — Caractéristiques temporelles (en millisecondes) des divers chants de Fraseria ocreata.
N
Durée
des notes
a CV
N
Intervalles entre
CV
N
Silences
entre n
CV
Chants courts
171
89,6
69,12
77,1 %
156
208,8
129,43
62,0 %
157
121,8
100,99
82,9 %
Chants semi continus
52
95,7
44.13
46,1 %
47
324,4
338,15
104,2 %
47
233,7
319,94
136,9%
Chants continus
166
111,8
46,08
41,2%
163
394,3
371,32
94,2 %
163
286,9
356,97
124,4 %
Note : Sont indiqués l’effectif (N), la moyenne (x), l’écart-type (a), et le coefficient de variation (CV).
avec des sonogrammes (fig. 85 et fig. 86), de
déterminer la composition de tous les motifs.
Il apparaît que ces derniers sont émis à la
cadence de 36 par minute. La durée unitaire
moyenne est de 738,0 ms (N = 36 ; a = 268,05 ;
cv = 36,3 %). Les silences qui les séparent ont
une valeur moyenne de 882,0 ms (N = 34 ;
a = 244,42 ; cv = 27,7 %). Le rythme de leur
émission peut s’exprimer par la durée moyenne
des intervalles entre l’attaque d’un motif et celle
du suivant, qui est de 1 624,2 ms (N = 34 ;
a = 411,66; cv = 25,3 %), ou par la valeur
moyenne du temps qui sépare le milieu d’un
motif de celui du suivant, soit 1 635,7 ms
(N = 34; o = 324,92; cv = 19,9 %). Ce dé¬
coupage séquentiel n’est pas sans rappeler celui
du chant de nombreux Turdus (par exemple
T. pelios en Afrique et T. philomelos en Europe).
Ces motifs comptent, en moyenne, 4,1 notes
(N = 74 ; a = 1,60 ; cv = 39,0 %), dont 38,2 %
présentent des harmoniques. Les notes multi-
impulsionnelles sont rares, en tout cas jamais en
séries.
Un caractère frappant de ces chants est leur
structure réitérative. Toujours dans l’exemple
de la séquence analysée, seules 15 (4,9 %) des
304 notes sont différentes et entrent chacune
dans la composition de 1 à 23 motifs (7 figurent
dans moins de 5 motifs, 6 dans 9 à 15, 1 dans 21
et 1 dans 23). Ces notes sont individuellement
répétées de 1 à 57 fois-(5 le sont moins de 5 fois,
7 entre 18 et 25, 3 plus de 35). La fig. 87 illustre
ce caractère réitératif des notes et montre leurs
tendances associatives en fonction de leur rang
d’ordre au cours du chant. Il est bon ici de
préciser le rang d’émission de ces notes de base :
1 (l re ), 2 (4 e ), 3 (5 e ), 4 (6 e ), 5 (10 e ), 6 (14 e ), 7 (15 e ),
8 (17 e ), 9 (20 e ), 10 (67 e ), 11 (113 e ), 12 (224 e ),
13 (264 e ), 14 (270 e ) et 15 (271 e ).
Il ressort qu’au début, le chant se diversifie
rapidement par introduction de notes nouvelles
(les notes d’ordre 1 à 9 s’inscrivent dans les
20 premiers rangs d’émission) puis il s’organise
davantage autour de combinaisons itératives de
ces notes. Les notes d’ordre 1 à 9 sont répétées
de 18 à 57 fois chacune (moyenne : 29,9 ; a =
14,62), les suivantes — à l’exception de la 12 qui
l’est 25 fois — ne le sont seulement que 1 à 3 fois.
Ces notes d’ordre 1 à 9 représentent à elles seules
269 notes du chant, soit 88,5 % des notes émises,
et entrent chacune dans la composition de 5 à
23 motifs (moyenne : 13,1 ; a = 5,97) qui tota¬
lisent 67 (90,5 %) des 74 motifs émis.
On remarquera aussi que seules 7 notes, sur les
15 utilisées, sont répétées en séries et constituent
souvent des motifs monotones. Seules 6 de ces
7 notes, plus une autre, débutent 90,5 % des
motifs (les notes d’ordre 2 et 6 en initient
43,2 %, ou 67,6 % si on leur adjoint les notes
d’ordre 5 et 8).
La redondance du chant ne s’appuie pas que
sur les notes, mais aussi sur les motifs dont
certains montrent de nettes tendances associa¬
tives (fig. 88).
Comme pour les notes, leur organisation
séquentielle procède d’une rapide diversification
en début de chant (les numéros d'ordre des
motifs 1 à 6 correspondent à leurs rangs d’émis¬
sion), suivie d’une introduction, beaucoup plus
lente, de nouveaux motifs, en moyenne un toutes
les neuf notes. Sur les 74 motifs émis, 13
(17,6%) sont singuliers, les autres ne sont que
leurs répétitions, à de petites variantes près (les
coefficients de variation s’étalent entre 3,7 et
26,7 %). On remarquera aussi que les 6 premiers
motifs représentent 81,1 % du total émis.
Nous n’avons malheureusement pas de bons
enregistrements des chants continus qui incluent
des imitations des chants d’autres oiseaux.
Nous suspectons que cette organisation du
Source : MNHN, Paris
MUSCICAP1NAE DU N.-E. DU GABON
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Fig. 85. — Chant continu
de Fraseria ocreata.
Source : MNHN, Paris
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Fig. 86. — Chant continu de Fraseria ocreata.
(autre partie du chant débuté sur la fig. 85).
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
169
Les 15 notes qui entrent dans la constitution du chant sont désignées par leur n° d’ordre. Celui-ci est cerclé d’un trait
dont l’épaisseur varie en fonction du nombre de fois où la dite note est répétée en séries monotones (elle se succède à elle-
même) dans le chant. Les liaisons entre notes se lisent de haut en bas sur la ligne médiane (1 précède 2) et dans la partie droite
de la figure (1 précède 5), mais de bas en haut dans la partie gauche (15 précède 8). A titre d’exemple, on voit que la note 5 se
précède et se succède beaucoup plus à elle-même qu'elle ne le fait avec les autres notes. De même, la note 8 constitue des séries
monotones et entre plus souvent dans des combinaisons 2-8 que 8-2.
Source : MNHN, Paris
170
CHRISTIAN ERARD
chant, fondée sur une forte redondance contenue
dans les notes et dans les motifs, et peut-être
aussi sur l’utilisation d’éléments imitatifs, favo¬
rise une caractérisation de l’émetteur plus indivi¬
duelle que spécifique. Le matériel à disposition
ne permet pas de le démontrer.
Fig. 88. — Relations associatives entre les motifs de base
dans le chant continu de Fraseria ocreata.
La figure se lit comme la fig. 87. Ainsi, le motif 11 entre
beaucoup plus dans les combinaisons 9-11 que 11-5.
Nidification
Au Zaïre, Chapin (1953), s’appuyant sur
l’examen des gonades des individus collectés,
notamment des mâles, pense que l’espèce doit
nicher en toute saison dans l’Ituri, tandis que
Prigogine (1971), se basant lui aussi sur des
autopsies, parle de reproduction en février, avril
et juin dans l’Itombwe. Au Cameroun, Bâtes
(1911), repris et précisé quant aux dates par
Mackworth-Praed & Grant (1960 et 1973), a
recueilli des preuves de nidification en septembre
et décembre. Au Nigéria, Elgood (1982) rap¬
porte une observation d’adultes nourrissant des
jeunes hors du nid en octobre et cite Marchant
(1953) qui mentionne une femelle ayant un
ovaire actif en octobre. Au Libéria, au mont
Nimba, Colston & Curry-Lindhal (1986) font
état d’une femelle montrant un ovaire développé
en janvier.
Dans le nord-est du Gabon, à M’Passa et
environs, A. Brosset, J.-M. Lernould et nous-
mêmes avons obtenu des informations sur 10 cas
de nidification constatée : 1 en octobre, 1 en
novembre, 1 en décembre, 4 en janvier, 1 en
février et 2 en mars. En outre, une femelle
collectée en octobre était manifestement en
ponte et un accouplement fut encore observé le
10 avril. Si nous pondérons ces données par le
nombre et les dates des séjours effectués, il
semblerait que le déroulement de la reproduction
soit bimodal : un premier pic apparaît en début
de la petite saison des pluies et un second à la
fin de la petite saison sèche-début de la grande
période pluvieuse.
Nous ne savons pas comment se constituent
les couples et s’il existe des comportements
particuliers à ces circonstances. Toutefois, dans
un groupe de 11 individus qui venaient de
raccompagner une couveuse au nid, un mâle
— qui n'était pas le leader et dont la face n’était
pas très noire —- fut observé, à plusieurs reprises,
se pressant latéralement contre une femelle, dans
la posture T (fig. 74), avec les plumes de la queue
largement étalées. Sa partenaire adoptait alors
l’attitude O (fig. 74), mais avec la tête plus
relevée et en redressant les rectrices déployées.
Les deux oiseaux sautillaient côte à côte sur
de grosses branches maîtresses couvertes de
mousses et d’épiphytes. Plusieurs fois, le mâle
près d’elle, cette femelle fut notée s’accroupissant
dans des creux et y effectuant des mimiques de
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
171
construction : pivotements de la poitrine bas¬
culée vers l’avant, dégagements de petites feuilles
sèches, arrachage de mousse et de fibres qu’elle
disposait autour d’elle. Aucun oiseau de ce
groupe n’étant bagué, nous n’avons pas pu
déterminer s’il s’agissait d’une formation de
couple ou d’individus déjà appariés et qui mon¬
traient des velléités de nidification.
Nous avons observé la construction du nid en
deux occasions. Dans un cas, les trois adultes
d’un sous-groupe arrivaient ensemble sur le
site et, les uns après les autres, y disposaient
les matériaux qu’ils avaient apportés. Dans le
second cas, le groupe venait à proximité de
l’arbre mort où était situé le nid, mais restait
dans la voûte forestière : un seul oiseau à la fois
allait construire, sans que nous puissions déter¬
miner combien d’individus participaient réelle¬
ment à l’élaboration du nid ; manifestement, il y
en avait plusieurs. En diverses occasions, nous
vîmes le leader se tenant près du site et, à
l’approche d’un partenaire qui transportait des
matériaux, prenant lui-même des lichens et une
brindille dans le bec. Dans l’attitude représentée
sur la fig. 89, il pivotait d’un côté à l’autre, en
Fig. 89. — Posture de Fraseria ocreaia, leader d’un
groupe paradant près d’un partenaire qui construit (voir
texte).
étalant les rectrices et en tournant le dos à son
conjoint, tant que celui-ci construisait. Quand
son partenaire avait fini et repartait vers les
autres membres du groupe, dans la voûte fores¬
tière, le leader lâchait alors ses matériaux et le
suivait en émettant des chants courts. Ces cons¬
tructions avaient essentiellement lieu entre 8 h et
9 h, puis entre 14 h et 16 h, c’est-à-dire durant les
périodes de calme qui suivent les phases d’alimen¬
tation active. Les apports de matériaux se suc¬
cédaient à une cadence moyenne d’un toutes les
cinq minutes.
L’espèce ne semble pas être un nicheur cavi¬
taire bien que l’un des dix nids trouvés ait été
placé à 4 m de hauteur dans un trou d’arbre
mort, isolé dans une plantation de manioc. Les
sites occupés sont essentiellement des niches.
Celles-ci consistent soit en loges de pics ou de
barbus éventrées, soit en évidements sous des
touffes d’épiphytes, à la partie supérieure de
troncs morts encore sur pied, hauts de 2 à 7 m
(2 fois). Il peut aussi s’agir de semi-cavités dans
les systèmes racinaires des grosses touffes d’épi¬
phytes qui recouvrent les troncs (2 fois), ou les
branches maîtresses (1 fois) des arbres. Nous
avons aussi observé un nid encastré dans une
large anfractuosité, à l’extrémité d’un long moi¬
gnon horizontal d’une épaisse branche morte qui
s’était cassée en éclatant. Deux autres ont été
observés à faible hauteur dans les débris végé¬
taux plus ou moins décomposés, apportés par les
crues du fleuve et retenus sur les branches
tombantes au-dessus de l’eau ou des rochers de
la rive. Le dernier était placé dans la loge
constituée par une plaque métallique de serrage
et la partie évidée d’une alvéole dans un pylône
en ciment d’une ligne électrique.
La hauteur à laquelle les nids sont édifiés varie
bien sûr selon la nature du support (0,5 à 1 m
pour ceux installés dans les débris de crue
accrochés aux branchages, 2 à 22 m pour les
autres) : pour les 10 nids gabonais observés,
nous obtenons une valeur moyenne de 5,9 m
(a = 6,22).
Les deux nids trouvés par Bâtes (1911) étaient
placés dans des nodosités évidées ; cet auteur les
décrit sommairement comme des masses de
minces fibres, avec une grande coupe intérieure¬
ment garnie de radicelles. Ceux que nous avons
examinés leur correspondent bien : une assise
volumineuse, mais peu tassée, de 9 à 10 cm de
diamètre, généralement constituée de feuilles
mortes (surtout des rachis), de racines, de
grosses radicelles et de crampons d’épiphytes. La
coupe (de 5,5 à 7,5 cm de diamètre et de
profondeur) est bien faite, capitonnée avec des
lambeaux de limbes de feuilles décomposées et
d’écorces souples dilacérées ; elle inclut souvent
aussi des marasmius.
Nous n’avons vu l’accouplement qu’en deux
occasions. La femelle sollicitait le mâle en adop¬
tant la posture O (fig. 74) mais en maintenant
les rectrices très étalées et en gonflant le plumage
du croupion. Elle ouvrait largement et refermait
très rapidement les ailes, dans le plan horizontal.
Les mouvements devenaient des tremblements, à
mesure que, dans la posture T (fig. 74), son
Source : MNHN, Paris
172
CHRISTIAN ERARD
partenaire se rapprochait en tortillant nerveuse¬
ment l’arrière-train. L’accouplement était bref ;
nous n’avons pas observé de nourrissage rituel.
Les œufs que nous avons vus correspondaient
fort bien à la description, et à l’illustration qui
l’accompagne, de Bâtes (1911 : 250 et PI. IX,
fig. 12) : couleur générale vert olive clair ou ocre
jaune, coquille longitudinalement rayée par des
macules oblongues brun sombre, brun-rouge et
gris foncé, surtout au gros pôle, qui masquent
presque complètement la teinte de fond ; dimen¬
sions : 21 x 17 mm (cf. aussi Brosset, 1971).
Les deux nids apportés à Bâtes ( loc. cit.) par
ses collaborateurs camerounais contenaient res¬
pectivement 2 œufs et 1 jeune. Bannerman
(1936) cite Büttikofer qui fait état d’une
ponte de 3 œufs au Libéria (race prosphora). Les
sept pontes que nous avons pu vérifier au Gabon
se composaient toutes de 3 œufs, sauf une de 2.
Les œufs sont pondus à la cadence d’un par jour.
Un seul oiseau — apparemment une femelle,
d’après la coloration céphalique — assure l’incu¬
bation qui dure 17 jours (une seule donnée sûre),
et qui commence dès la ponte du dernier œuf.
Nous avons observé le déroulement de la couvai¬
son à un nid et recueilli quelques informations
plus épisodiques à un autre. Au nid le mieux
suivi, le groupe comptait 12 individus ; à l’autre,
il ne fut pas dénombré avec exactitude mais
concernait au moins une dizaine d’oiseaux. Les
phases d’incubation duraient de 65 à 110 mn
(plus courtes le matin et en fin d’après-midi,
plus longues durant les heures chaudes) et les
absences du nid de 20 à 40 mn.
Le départ du couveur s’effectuait toujours
dans les mêmes circonstances. Le groupe se
rapprochait, on entendait alors de nombreux
chants courts. Puis, le leader, chantant active¬
ment, se plaçait à une dizaine de mètres du nid,
parfois dans l’arbre même, toujours dans un
emplacement qui lui permettait de surveiller
efficacement les environs. Souvent, un autre
adulte venait alors à courte distance du nid et
accompagnait le couveur qui, émettant des cris
de bergeronnette, s’élançait dans la direction du
leader qui se joignait à eux, puis tous s’éloi¬
gnaient avec les autres membres du groupe.
Nous n’avons jamais vu le couveur partir seul :
au moins un sous-groupe se tenait dans les
proches environs. Quand le couveur était au nid,
le groupe circulait sur le domaine vital mais
revenait régulièrement dans le secteur où le
couveur le rejoignait ou non. Nous avons, à
plusieurs reprises, vu au moins 2 individus
différents qui le nourrissaient.
Le retour au nid s’effectuait de la même façon,
le groupe (ou le sous-groupe) raccompagnant le
couveur ; seuls le leader et un autre adulte,
parfois un troisième, venaient à moins de 20 m
du site. Là encore, le dominant assurait la
surveillance des alentours en émettant des chants
courts, les autres individus n’ayant qu’un rôle
d’accompagnateurs.
Hors du nid, le couveur était pris en charge
par le groupe. Certes il s’alimentait à l’occasion
par lui-même mais — du moins pour l’individu
que nous avons le mieux suivi — la plupart de
ses proies lui étaient fournies par ses compa¬
gnons. Ceux-ci lui délivraient régulièrement,
entre autres, de grosses chenilles : nous avons
observé qu’au moins 5 oiseaux du groupe le
nourrissaient.
Nous n’avons pu suivre l’élevage des jeunes au
nid qu’en un seul cas où un trio d’adultes
alimentait trois oisillons dans un nid situé dans
un pylône de ligne électrique près des garages
du laboratoire. Les trois oiseaux apportaient de
la nourriture mais deux venaient toujours en¬
semble, le troisième se tenant un peu à l’écart ou
circulant seul. Deux étaient bagués (l’oiseau isolé
et l’un des deux autres) et, d’après leurs carac¬
téristiques morphologiques, nous parurent être
des femelles adultes. Si tel était bien le cas, le fait
qu’ils soient ensemble pendant presque onze ans
et demi, au moins, suggérerait fort que les unités
sociales de faible effectif ne consisteraient pas
uniquement en groupes familiaux : il pourrait
s’agir de cas de polygamie stable.
Les jeunes sont essentiellement nourris avec
des grosses proies (surtout des chenilles, mais
aussi des mantes, des Orthoptères et des Hétéro-
cères) qui leur sont apportées, en moyenne,
toutes les 40-45 mn en début d’élevage, puis
toutes les 30 mn par la suite. Sur 20 nourris¬
sages observés avec identification des indivi¬
dus, en dehors des moments d’essaimage des
termites : 10 l’ont été par le mâle non bagué et
5 par chacune des femelles. Lors des nombreux
essaimages de termites qui avaient lieu à cette
époque (novembre), les trois oiseaux, tous aussi
actifs les uns que les autres, en délivraient sans
cesse de pleines becquées aux jeunes.
À un autre nid qui concernait un groupe d’une
dizaine d’oiseaux, nous avons observé au moins
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
173
P
(g)
25
20
10
5
Age (j)
10 15
Fig. 90. — Données sur la croissance pondérale de 3 pulli d’une même nichée de Fraseria ocreata.
L’oisillon (1, cercles pleins) a disparu, victime d’un prédateur (apparemment un serpent) qui a tué le (2, triangles
évidés), retrouvé mort dans le nid ; (3, cercles évidés) s’est envolé à l’âge de 16 jours.
5 individus (un trio et deux autres adultes)
donnant de la nourriture aux trois jeunes qu’il
contenait.
La fig. 90 illustre la croissance pondérale des
oisillons d’une nichée. Le séjour au nid serait
d’une quinzaine de jours : 16 dans le cas étudié.
Nous ne savons pas exactement pendant com¬
bien de temps les jeunes sont nourris après leur
envol. Nous avons cependant observé, durant un
mois, un groupe donnant de temps en temps la
becquée à deux grands juvéniles qui devaient
être, au début des observations, sortis du nid
depuis déjà un minimum de trois semaines
puisque leur taille et leurs proportions égalaient
celles des adultes.
Mue
Les jeunes et la majorité des adultes effectuent
leur mue annuelle (partielle pour les individus de
Source : MNHN, Paris
174
CHRISTIAN ERARD
première année, complète pour les autres) en
mars, en fait entre la mi-février et la fin avril.
Nous avons toutefois capturé un adulte en pleine
mue en novembre (le seul sur six examinés ce
mois là). Nos données ne sont cependant pas
suffisantes pour affirmer qu'un léger pic de mue
existerait aussi à cette époque, fin de petite saison
des pluies.
Le renouvellement des rectrices et des rémiges
primaires s’effectue selon un mode centrifuge,
celui des rémiges secondaires est centripète.
Production et mortalité
À défaut d’avoir capturé et marqué des
groupes entiers, nous ne pouvons rien dire quant
à la production de jeunes par unité sociale et par
cycle annuel, ni sur les taux de survie des diverses
classes d’âge. Nous rappellerons ici la longévité
remarquable de deux femelles d’un sous-groupe :
au moins 7 ans et 8 mois de port de bague.
Compte tenu de l’acquisition du plumage défini¬
tif à l’âge de 15-16 mois, ces oiseaux avaient au
moins neuf ans lors de leur dernier contrôle.
Sur les 7 nids où la ponte a été vérifiée, seuls 3
(42,9 % ont eu des jeunes à l’éclosion et 2
(28,6 %) des jeunes à l’envol. Si nous calculons
sur les 20 œufs pondus : 8 (40 %) seulement ont
éclos, et 3 (15 %) ont donné des jeunes à l’envol.
Les causes de ces importants taux d’échec sont
à rechercher essentiellement dans la prédation.
Malheureusement, les prédateurs demeurent non
identifiés. Dans deux cas, nous avons retrouvé les
nids très fraîchement déchiquetés, tandis qu’un
Petit Serpentaire Polyboroides typus (pilleur de
nids bien connu) circulait dans le secteur. Le nid
que nous avons étudié et où nous avons suivi la
croissance des jeunes, parut avoir reçu la visite
d’un serpent : un jeune disparu et l’autre mort,
tuméfié.
Dans un cas cependant, la ponte — à éclo¬
sion — placée dans les branchages à faible
hauteur au-dessus d’un rocher, fut en par¬
tie détruite (et abandonnée par la suite) par
une violente tornade qui détrempa, bouscula et
démantela la masse des débris végétaux apportés
par les crues et où était enchâssé le nid.
Nous n’avons pas constaté ou recueilli des
indices de la présence d’une seconde ponte
normale ou de remplacement dans un même
cycle annuel.
FRASERIA CINERASCENS
L’étroite dépendance de cette espèce vis-à-vis
du bord de l’eau, associée aux faibles luminosités
qui régnent dans les endroits où elle se localise,
font qu’elle ne se laisse généralement observer
que de manière épisodique par celui qui ne la
recherche pas spécialement. L’indigence de la
littérature la concernant en apporte la confirma¬
tion. Les auteurs sont en effet, en grande majo¬
rité, remarquablement muets sur la biologie de
cet oiseau dont seuls Serle (1954), Brosset
(1971) et Germain et al. (1973) décrivent la
nidification.
Unité sociale
Cette espèce vit à l’évidence en couples,
selon un système d’appariement monogame. Les
quelques données, recueillies par l’observation et
le suivi d’oiseaux porteurs de bagues colorées qui
permettaient de les individualiser, indiquent la
pérennité des liens étroits qui unissent les parte¬
naires des couples, même en cas d’échec de la
reproduction : deux couples bagués en octobre
1973 étaient toujours présents au même endroit
en 1974, 1975, 1976, 1977 (en 1981 nous n’avons
malheureusement pas été en mesure de vérifier
s’ils étaient toujours là) et en 1985.
Territorialité
Nous avons précisé ailleurs (Erard, 1987) la
répartition linéaire et régulière des unités sociales
le long des rives des cours d’eau, avec toutefois
une occupation assez complète de la surface des
îles du fleuve. Les domaines vitaux, de l’ordre
d’un hectare et demi et incluant environ 150 m
de berge (Erard, 1987), sont défendus à lon-
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
175
gueur d’année et peuvent donc bien être qualifiés
de territoires.
Les partenaires du couple circulent chaque
jour sur l’ensemble de la superficie qu’ils con¬
trôlent. Ils passent cependant la majeure partie
de leur temps dans une étroite bande, le long de
la rivière. Ainsi que nous l’avons signalé ailleurs
(Erard, 1987), ils exploitent leur domaine de
manière plus uniforme durant la grande saison
sèche, s’éloignant davantage au-dessus de la terre
ferme.
Alors que la femelle parcourt tout le terrain de
façon régulière, le mâle, en raison des contraintes
de la défense territoriale, imposées par la faible
longueur de rive disponible, concentre ses acti¬
vités sur les limites de son canton, ou, du moins,
y fait de très fréquentes incursions.
En dehors de la période de nidification, le
rythme d’activité journalier suit celui des autres
insectivores forestiers. Du lever au coucher du
soleil, les oiseaux recherchent leur nourriture
en faisant des pauses de 30 à 45 minutes entre
des phases d’intense activité qui durent de 40 à
60 minutes. Les oiseaux sont particulièrement
actifs le matin, jusqu’en début d’après-midi,
marquant ensuite une nette période de repos de
13-14 h à 16-17 h, puis entrent dans une seconde
phase active vespérale qui est cependant moins
intense que la première. En période de reproduc¬
tion, ce schéma général est évidemment modifié
par les contraintes de l’incubation et/ou de
l’élevage des jeunes.
Durant les périodes calmes et peu importe
l’heure, les oiseaux se baignent fréquemment,
soit en volant une dizaine de fois dans l’eau
depuis un perchoir à faible hauteur, soit en y
pénétrant après avoir sautillé sur la rive. Dans le
premier cas, l’individu s’élance et heurte l’eau
avec son ventre dans un vol sur place, bruissant
non seulement parce que les ailes relevées vibrent
pour assurer la portance à chaque battement
mais parce que ce faisant, l’oiseau asperge son
corps avec les gouttelettes projetées par les
rémiges qui touchent l’eau. Puis, il retourne sur
son perchoir où il s’ébroue et lisse longuement
ses plumes avec son bec. Dans le second cas,
l’oiseau pénètre dans l’eau en sautillant, s’y
plonge à demi avec des mouvements rapides des
ailes déployées, des basculements d’un côté à
l’autre, et des torsions des rectrices étalées, puis
il va se percher à faible hauteur et lisse conscien¬
cieusement son plumage.
Nous avons aussi, notamment durant la grande
saison sèche, régulièrement observé les oiseaux
qui prenaient des bains de soleil en gonflant le
plumage des parties exposées, conservant les ailes
tombantes et entrouvertes, ou les étalant alterna¬
tivement l’une après l’autre, et maintenant ainsi
une position étirée dans un plan oblique.
En dehors de la période de nidification, les
partenaires du couple ne se tiennent que rare¬
ment très près l’un de l’autre : une distance d’une
ou même plusieurs dizaines de mètres les sépare.
En fait, c’est le mâle qui patrouille sans cesse sur
son territoire, notamment sur les bordures (cf.
Erard, 1987). Dans l’attitude F de la fig. 74, il
chante très fréquemment, ce qui lui permet à la
fois d’assurer la proclamation territoriale et de
maintenir le contact avec sa conjointe. Quand
il est trop éloigné de cette dernière (à plus de
30 m), il s’en rapproche régulièrement pour se
mettre en évidence sur un perchoir bien dégagé
où il chante, tout en adoptant une posture qui
évoque tout à fait celle illustrée sur la fig. 74 Q à
propos de F. ocreata et en développant au
maximum les taches blanches supralorales.
Quand un oiseau perçoit un bruit ou un
mouvement suspect dans son environnement, il
traduit son inquiétude en s’immobilisant dans les
positions A ou B de la fig. 9, ou bien E de la
fig. 8, selon que l’intention de fuite est plus vive :
les marques blanches des lores s’effacent de plus
en plus. Davantage alerté, par exemple par
l’approche d’un observateur non dissimulé, il
marque une élévation du niveau d’excitation en
abaissant et relevant, lentement et spasmodique¬
ment, ses rectrices fermées, tout en entrouvrant
les pointes de ses ailes tombantes, tandis qu’il
expose de nouveau ses taches supralorales. Son
attitude est celle de la fig. 9 E ; l’oiseau rappelle
tout à fait, par sa silhouette rondelette, le Rouge-
gorge européen Erithacus rubecula dans la même
situation. Nous décrirons plus loin les réactions
de l’espèce face à un Grand Duc Bubo poensis
empaillé mis près des nids.
Tant qu’il patrouille sans obtenir de phonoré¬
ponse, ou alors d’un individu qui reste au loin, le
mâle d’un territoire donné ne manifeste aucun
comportement postural particulier. En revanche,
dès qu’il perçoit le chant d’un congénère qui se
tient au-delà des limites défendues mais qui
semble vouloir s’en rapprocher, le mâle alterne
les mises en évidence sur des perchoirs élevés et
dégagés, et les plongées dans la végétation dense
Source : MNHN, Paris
176
CHRISTIAN ERARD
et basse. Exposé, il se tient dans l’attitude S de
la fig. 74, mais gonfle la poitrine et entrouvre
l’éventail de ses rectrices tandis qu’il déploie
largement ses taches blanches supralorales et
qu’il accélère le rythme de son chant. Si le mâle
voisin se rapproche davantage, le tenant du
territoire se dirige vers lui par des vols sinueux. Il
effectue ainsi de longues plongées, suivies de
brusques remontées, en claquant des ailes et du
bec. 11 peut même basculer sur le côté quand son
adversaire se déplace, lui aussi, de manière à lui
présenter, semble-t-il, le maximum de surfaces
blanches : les taches des lores apparaissent, en
cette occasion, comme de véritables cataphotes.
Quand il se pose, le mâle qui défend son terrain
se tient dans des postures très redressées et qui,
selon le degré d’agressivité, passent de l’attitude
d’intimidation (fig. 74 M, où les poignets sont
écartés du corps et l’oiseau pivote latéralement) à
celle de menace (fig. 74 H), puis à celle de
combat (fig. 18 C, avec les rectrices à demi
déployées). Dans cette dernière, l’oiseau débite
très rapidement son chant et alterne des posi¬
tions tête abaissée et projetée vers l’avant, avec
d’autres, tête relevée mais bec horizontal.
Il est très rare que les oiseaux viennent à
courte distance l’un de l’autre : les limites
territoriales sont en général fort bien respectées.
Nous n’avons vu qu’une seule fois un mâle
passer chez le voisin au cours d’une démonstra¬
tion territoriale. Le tenant des lieux le houspilla
vivement, en adoptant la posture I de la fig. 74,
et il le poursuivit en vol, tout en claquant
vigoureusement du bec. Lorsqu’ils demeurent
tout près de la frontière de leurs territoires
respectifs, en général, les mâles s’observent
mutuellement dans la posture S de la fig. 74,
mais avec le plumage très gonflé, les rectrices
à demi étalées et animées de battements spasmo¬
diques et en oblique. Dans ces circonstances, des
activités de substitution apparaissent fréquem¬
ment. Le défenseur se livre souvent, en se
déplaçant de profil par rapport à son adversaire,
à de nerveux essuyages du bec sur le perchoir,
voire même à des mordillements de celui-ci.
L’autre, en revanche, effectue principalement des
gestes de toilette comme le lissage des rectrices
ou celui des plumes des côtés de la poitrine et des
flancs, mouvements qui procèdent d’un détour¬
nement de la tête qui, chez cette espèce, marque
en général l’apaisement.
Il est à remarquer que, si l’espèce vit, habituel¬
lement, dans les couches les plus basses de la
végétation, les mâles montent dans des strates
plus ouvertes (entre 4 et 8 m) lors des querelles
territoriales.
Les femelles ne participent pas à ces démons¬
trations territoriales. Toutefois, quand les con¬
flits sont particulièrement véhéments, elles se
rapprochent de leurs conjoints. Elles circulent
alors, en retrait, dans la végétation basse, en
prenant, quand le mâle est particulièrement
excité, l’attitude S de la fig. 74. Nous avons
cependant obtenu une réaction plus vive en
diffusant le chant d’un mâle étranger à une
femelle qui couvait : posture F de la fig. 8, mais
avec la tête davantage rentrée dans les épaules, le
dos apparaissant plus voûté, accompagnée d’une
vocalisation consistant semble-t-il, puisque nous
n’avons pas pu l’enregistrer, en la répétition
irrégulière de deux notes étirées.
À propos des diffusions d’enregistrements de
chants à des mâles cantonnés, nous préciserons
que les réponses d’un mâle donné sont plus
rapides et plus intenses quand on diffuse son
chant, ou celui d’un individu étranger au secteur
plutôt que celui d’un de ses voisins immédiats,
sauf si, dans ce dernier cas, la diffusion intervient
sur la limite territoriale opposée, ou près du nid.
Nous ajouterons que les réponses sont, d’une
manière générale, plus faibles durant la fin de la
longue période pluvieuse et pendant la grande
saison sèche que durant le reste de l’année. Pour
ceci, nous avons pris soin d’éliminer les biais
introduits par les bruits de fond sur l’enregistre¬
ment diffusé : oiseaux qui ne sont normalement
pas dans le secteur, insectes qui ne stridulent pas
à cette heure ou à cette saison...
Ces comportements de défense territoriale ont
aussi été observés contre Muscicapa cassini, et
ce de manière systématique, dès que cet oiseau
était repéré dans le territoire ou à sa proximité
immédiate, même s’il ne chassait pas. Il s’agit
donc bien d’un comportement territorial inter¬
spécifique de la part de F. cinerascens, mais pas
de celle de M. cassini qui est toujours agressé,
jamais assaillant.
On peut concevoir que ce comportement soit
apparu à la faveur de l’animosité que montre
systématiquement F. cinerascens à l’égard des
oiseaux qui chassent comme lui (Erard, 1987) ;
la grande probabilité qu’ont ces oiseaux de se
rencontrer sur le même terrain aura conduit à
stabiliser ce comportement chez cinerascens et
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
177
forcé cassini à se localiser différemment, dans les
espaces libres du bord de l’eau (cf. Erard, 1987).
Bien que leurs rencontres soient exception¬
nelles (moins sur les îles que sur la terre ferme
semble-t-il), nous considérons qu’il existe une
exclusion mutuelle entre Fraseria ocreata et
F. cinerascens. Quand elles entrent en contact,
ces espèces montrent toutes deux les séquences
comportementales de la défense territoriale, telles
que nous les avons présentées plus haut à propos
des conflits intraspécifiques.
En revanche, quand F. cinerascens repousse
d’autres espèces comme Terpsiphone batesi, An-
dropadus latirostris ou celles citées in Erard
(1987), son comportement n’est pas déclenché
par la simple présence de ces oiseaux : il faut
qu’ils chassent selon un mode identique ou
proche de celui de cinerascens. Il n’y a pas
exclusion territoriale systématique.
Vocalisations
La littérature ne nous renseigne en aucune
façon sur les émissions sonores de cette espèce
que Mackworth-Praed & Grant (1973) quali¬
fient même de très silencieuse. Comme nous
allons le voir, il n’en est rien, mais il faut
admettre que, sans observation patiente et
obstinée, et surtout sans l’emploi d’un magnéto¬
phone, l’ornithologue non averti n’a que peu de
chances de détecter les sons particulièrement
aigus qu’émet cet oiseau et que masque aisément,
à une oreille humaine, l’ambiance acoustique du
bord de l’eau, si riche en stridulations d’insectes.
Cris des jeunes
Nous présentons sur la fig. 91 les sono-
grammes des vocalisations de jeunes oiseaux,
encore sous la dépendance de leurs parents ou en
cours d’émancipation.
En A sont illustrés les cris émis par des
oisillons de 4 jours, à l’arrivée de l’adulte qui
vient les nourrir au nid. Ce sont des notes
vibrées, légèrement ascendantes, d’une durée de
90 à 105 ms. Leur fréquence portante varie de
7 300 à 7 950 Hz et apparaît modulée avec une
fréquence de 78 Hz et une amplitude de 475 Hz.
Elles sont émises à des cadences variables où les
silences les plus fréquents sont toutefois de 350 à
400 ms.
À l’âge de 11 jours (fig. 91 B), ces cris
montrent une fréquence portante uniforme, cen¬
trée sur 7 700 Hz, modulée avec une fréquence de
87 Hz et une amplitude de 475 Hz. Leur durée
s’est accrue par rapport à celle des précédents,
passant à 380-400 ms, et les silences entre les
notes successives ne sont plus que de 300 ms.
À leur sortie du nid, les jeunes émettent des
sifflements aigus, dont le débit s’accélère quand
ils quémandent la nourriture. La fig. 91 C et D
présente les tracés des cris des oisillons de 15-
20 jours. La fréquence maximale varie entre
7 200 et 7 500 Hz, la minimale entre 6 800 et
7 000 Hz, et la durée oscille entre 310 et 375 ms.
La fig. 91 E illustre le type de cris émis par des
jeunes oiseaux, âgés de 50 jours, qui vaquent
ensemble à une quinzaine de mètres des adultes
qui les nourrissent encore de temps en temps. Il
s’agit de longues notes vibrées : durée de 170-
210 ms, fréquence portante de 8 050-8 300 Hz,
modulées avec une amplitude de 400 à 600 Hz et
une fréquence de 170 Hz.
Cris des adultes
En plus des chants spontanés, les vocalisations
qui permettent aux partenaires, lorsqu’ils circu¬
lent hors de vue l’un de l’autre, de maintenir le
contact entre eux, consistent en de brefs duos en
contre-chant, composés de notes aiguës et étirées,
émis à des intervalles de temps très irréguliers.
Nous n’en avons pas de bons enregistrements.
En effet, si l’observateur, pour être dans de
bonnes conditions de prise de son, veut s’appro¬
cher des oiseaux, il doit le faire rapidement car
ceux-ci se déplacent beaucoup et ont, malheureu¬
sement, vite fait de le détecter et d’adopter des
comportements d’inquiétude ou d’alarme. À des
distances qui ne perturbent pas les oiseaux, les
enregistrements apparaissent trop déformés par
les échos et les écrans végétaux, sans parler des
bruits de fond, pour autoriser des analyses
acoustiques interprétables.
Le tracé F de la fig. 91 concerne un cri émis
par un mâle qui vient nourrir des jeunes au nid.
En fait, les deux partenaires du couple produi¬
saient, en alternance, ce type de vocalisation qui,
à l’oreille, évoque beaucoup les cris de contact
mentionnés ci-dessus. Il s’agit d’une note étirée
(455 ms) et vibrée, d'une fréquence portante
comprise entre 7 et 8 KHz, modulée avec une
amplitude de 500 Hz et une fréquence de 162 Hz.
Source : MNHN, Paris
178
CHRISTIAN ERARD
KHz
wW"'
G
HM|nM^|«iaut Kl
. *f"»i ,j!M«
MU*< Wf>
fil
21
101
Fig. 91. — Cris de Fraseria cinerascens.
A : jeunes de 4 jours, à l’arrivée de l'adulte au nid ; B : jeune de 11 jours au nid ; C-D : jeunes hors du nid, âgés de
15-20 jours ; E : jeune âgé de 50 jours ; F : jeune de 4 jours et mâle venant nourrir ; G : inquiétude ; H-J : à l’égard d’un grand-
duc empaillé placé près du nid (H et J gauche = mâle ; I et J droite = femelle).
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
179
Quand un oiseau détecte quelque chose d’inso¬
lite dans son environnement, l’inquiétude qu’il
marque alors se traduit par des notes aigres et
chuintées dont la structure rappelle fort celle
décrite pour F. ocreata. Ces notes peuvent être
simples ou binaires (fig. 91 G). Il s’agit d’unités
sonores multi-impulsionnelles, d’une durée de
200 à 250 ms, dont l’énergie s’avère concentrée
dans la bande de fréquence 4-10 KHz, avec un
renforcement bien marqué entre 5 et 8 KHz.
Lorsque le danger est plus important, par
exemple quand les oiseaux repèrent un observa¬
teur à découvert ou un rapace (expérience avec
un Grand-duc de Fraser Bubo poensis empaillé)
installé dans le secteur du nid qui contient des
oisillons, ou dans la zone où se tiennent des
jeunes ayant récemment pris leur envol, les cris
du mâle et ceux de la femelle ne sont alors plus
les mêmes.
Le mâle émet des notes aiguës et allongées qui
paraissent vibrées quand il est à distance, mais
qui sont des sifflements purs quand il se rap¬
proche de la source de danger. Leur durée varie
entre 450 et 560 ms, leur fréquence étant com¬
prise entre 7 et 7,5 KHz (fig. 91 H et J gauche).
La femelle lance des cris râpeux (fig. 91 I et J
droite) à structure multi-impulsionnelle et d’une
durée de 410 à 570 ms (8 cris de deux femelles
ont une longueur moyenne de 515,1 ms; a =
55,15; cv = 10,7%). Les clics montrent une
concentration des fréquences entre 3 et 12 KHz
et présentent des zones formantiques entre 4 et
9 KHz. Leur cadence d’émission est, en moyenne,
de 191,4 par seconde (N = 8 ; a = 18,61 ; cv =
9,7 %). Ces cris rappellent fort ceux de la femelle
Bios musicus.
Quand ils harcèlent un Grand-duc de Fraser
naturalisé qui a été placé près du nid contenant
des oisillons, les adultes des deux sexes émettent
des cris rythmiques, composés de notes multi-
impulsionnelles très brèves (12-40 ms), qui
ressemblent alors à des claquements, suivies
d’autres, également multi-impulsionnelles (ca¬
dence des clics : 175-180 par seconde), mais plus
longues et qui peuvent être unitaires ou binaires,
selon que le niveau d’excitation est plus élevé,
mais qui montrent toujours une concentration
descendante des fréquences entre 2 et 4 KHz. Les
cris de harcèlement peu intense (fig. 92 A) ont
une longueur de 450 ms et apparaissent inter¬
médiaires entre les notes d’inquiétude et celles
de harcèlement véritable (fig. 92 B) qui sont plus
brèves (140-170 ms) et dont la concentration des
fréquences des clics décroît de manière plus
abrupte.
Chants
Ainsi que nous l’avons indiqué plus haut, les
chants jouent un rôle majeur dans la proclama¬
tion et la défense territoriale. Ils sont également
utilisés par le mâle pour maintenir le contact
avec sa partenaire quand celle-ci est hors de son
champ visuel.
Seul le mâle chante, du moins n’avons-nous
jamais observé de femelle émettant des vocalisa¬
tions que l’on puisse qualifier de chant : la
réponse d’une couveuse à une « repasse », à
laquelle nous avons fait allusion plus haut, s’est
traduite par des cris.
Le chant s’entend à longueur d’année et,
durant la période de reproduction, à n’importe
quelle heure du jour, bien que, à toute saison,
une réduction de la fréquence des séquences de
chant soit sensible en fin de matinée et dans
l’après-midi. Durant la période internuptiale, et
notamment pendant la grande saison sèche, les
chanteurs ne sont particulièrement actifs que le
matin.
Les séquences de chant spontané (du mâle qui
circule sur son territoire et proclame sa présence
sans obtenir de phonoréponse rapprochée) se
composent de phrases de 30 à 50 secondes,
parfois davantage, séparées par des silences de
10 à 20 secondes, et émises pendant 2-3 minutes.
Ces séquences sont regroupées en phases de
chant qui durent de 5 à 15 minutes, parfois plus.
Le chant consiste en une succession de longs
motifs émis à la cadence de 0,3 à 0,6 par seconde,
selon qu’il s’agit d’un chant de proclamation ou
de défense territoriale. L’énergie acoustique est
diffusée pendant 30 % du temps d’émission (25 à
39,3 % pour 5 séquences analysées).
Les unités sonores ont une durée moyenne de
517,4 ms (N = 158; a = 262,92) qui passe à
714,8 ms (N = 117 ; a = 192,83) si on considère
les motifs, non plus les notes séparées (fig. 93 B
et fig. 94 B). Les silences entre les motifs mon¬
trent une moyenne de 1 690,3 ms (N = 71 ; a =
638,58), ce qui donne des intervalles de 2 435,4 ms
(N = 70 ; a = 673,21) entre l’attaque d’un motif
et celle du suivant. Les durées des notes et des
motifs ne varient guère si l’on ne prend en
considération que les notes ou les motifs fon-
Source : MNHN, Paris
180
CHRISTIAN ERARD
A-B. — Cris de harcèlement : peu intense (A), intense (B). Analyses en 80-8 000 Hz.
C-M. — Motifs du chant. Les tracés C-E, F-L et M concernent trois individus différents. Analyses en 160-16 000 Hz.
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
181
Fig. 93. — Paramètres du chant de Fraseria cinerascens.
A. — Gamme des fréquences utilisées (en noir : ensemble des notes ; en blanc : notes-types).
B. — Durée des notes (d'après l’ensemble des notes analysées).
C. — Durée des notes (en ne retenant que les notes-types).
Source : MNHN, Paris
182
CHRISTIAN ERARD
Tableau 15. — Caractéristiques temporelles des chants de deux mâles Fraseria cinerascens.
Durée des motifs
Durée des intervalles
entre les motifs
Durée des silences
entre les motifs
M
 (A)
L
E
Proclamation
N = 27
x = 874,3
<j = 209,04
cv = 23,9 %
N = 26
x = 2487,3
o = 293,70
cv = 11,8%
N = 26
x = 1610,1
a = 124,80
cv = 7,8 %
M
 (B)
L
E
Proclamation
N = 21
x = 727,4
a = 201,74
cv = 27,7 %
N = 18
x = 3282,6
a = 517,86
cv = 15,8 %
N = 19
x = 2603,3
o = 399,91
cv = 15,4 %
Défense
N = 27
x = 689,0
o = 183,36
cv = 26,6 %
N = 26
x = 1797,1
o = 197,27
cv = 11,0%
N = 26
x = 1103,4
a = 156,07
cv = 14,1 %
Ensemble
N = 48
x = 705,5
<j = 216,60
cv = 26,7 %
N = 44
x = 2404,8
a = 821,29
cv = 34,1 %
Il II II II
Z * ° g
Ensemble mâles (A + B)
N = 75
x = 766,7
a = 211,96
cv = 27,6 %
N = 70
x = 2435,4
o = 673,21
cv = 27,6 %
N = 71
x = 1690,3
o = 638,58
cv = 37,8 %
Note : Sont donnés : N = effectif ; x = moyenne ; a = écart-type ; cv = coefficient de variation. Les mesures sont en
millisecondes.
Fig. 94. Durée des motifs dans le chant de Fraseria
cinerascens.
A. — Uniquement à partir des motifs fondamentaux.
B. - - A partir de tous les motifs analysés.
damentaux, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas
des répétitions. On obtient en effet une valeur
moyenne de 532,9 ms (N = 63 ; a = 261,88)
pour les notes et de 719,9 ms (N = 49 ; a =
190,27) pour les motifs (fig. 93 C et fig. 94 A).
Le chant repose sur une forte répétition des
motifs. De 15 à 30% de ces derniers sont
originaux, selon que la fonction est celle de la
proclamation ou de la défense territoriale active.
Le tableau 15 montre que cette augmentation de
la diversité des motifs, parallèlement à l’éléva¬
tion du niveau d’agressivité, s’accompagne d’un
accroissement de la cadence à laquelle ils sont
émis (réduction des silences entre motifs succes¬
sifs).
La fig. 93 A rend compte de la gamme des
fréquences utilisées (analyse de 158 notes, dont
63 sont originales) qui s’avère relativement
étroite (3 à 10 KHz), et où un pic apparaît de
manière particulièrement nette entre 6 et 8 KHz,
surtout entre 7 et 8 KHz. Ceci reste vrai que l’on
considère l’ensemble des 158 notes analysées ou
seulement, parmi elles, les 63 notes-types qui ne
sont pas des répétitions.
Source : MNHN, Paris
MUSC1CAP1NAE DU N.-E. DU GABON
183
Fig. 95. — Chants de Fraseria cinerascens.
A-D et E-G concernent deux individus différents (A-D est le même que M sur la fig. 92).
Une particularité du chant de Fraseria cineras¬
cens concerne l’utilisation copieuse et régulière
de notes qui présentent une double tonalité
(Erard, 1988) : deux fréquences différentes
émises simultanément et indépendamment l’une
de l’autre et qui peuvent, de surcroît, se combi¬
ner en un différentiel et un additionnel (voir plus
haut à propos de Muscicapa striata). Sur les
158 notes analysées, 113 (71,5%) montrent
cette caractéristique ; cette proportion de 2 sur
3 demeure si l’on ne prend en compte que les
notes-types : 66,7 % (42 sur 63) possèdent la
double tonalité. Nous ne décelons aucune diffé¬
rence non plus à la comparaison des chants
territoriaux, de proclamation ou de défense.
Nous présentons sur la fig. 92 C-M et sur les
Source : MNHN, Paris
184
CHRISTIAN ERARD
fig. 95 et 96, les sonogrammes des premiers
motifs des chants de quatre mâles différents,
dont les cantonnements se succèdent dans le
même ordre le long du fleuve. Les tracés M
(fig. 92) et A-D (fig. 95) concernent Une défense
territoriale, les autres des proclamations.
D’après le matériel disponible, les divers mâles
ne semblent posséder ou, du moins, n’utiliser
chacun qu’un nombre relativement faible de
motifs, différents d’un mâle à l’autre, et assez
constants d’une année sur l’autre. Ceci permet¬
trait une individualisation acoustique de cha¬
cun, d’autant plus aisée que les motifs sont
beaucoup répétés et qu’une certaine organisa¬
tion (associations de motifs ou de groupes
de motifs) transparaît dans les chants. Ainsi,
une phrase de proclamation comportait les
27 motifs suivants : A-B-C-D-A-B-C-D-A-C-D-
15-
KHz
** 0 m #
6
10l
1 » > ' b
.i'w
41
9l
6
10 |
7
3
I ■■ ■
0J25
0J5
W
sec
Fig. 96. — Chant de Fraseria cinerascens.
Un seul individu, le même que sur la fig. 95 E-G.
Source : MNHN, Paris
M U SC ICA PIN A E DU N.-E. DU GABON
185
A-C-B-D-A-C-B-D-C-D-B-C-D-B-C-D (avec A-
B-C-D = F-G-H-I de la fig. 92) et une autre,
de défense territoriale : A-B-C-D-E-C-B-C-D-
A-E-C-B-A-C-C-D-E-C-B-F-A-E-C-B-F-G (avec
A = M de la fig. 92 ; B-C-D-E = A-B-C-D de
la fig. 95).
Nidification
Au Zaïre, Chapin (1953) suggère une longue
période de nidification, mais ne fonde son opi¬
nion que sur des observations de sujets en
plumage juvénile, et sur un mâle collecté le
30 mai et qui aurait été en condition de repro¬
duction. Dans l’ouest du Cameroun, Serle (1954
et 1981) mentionne deux cas de nidification en
janvier et Germain et al. (1973) citent un nid
contenant de jeunes oisillons un 3 mars. Au
Nigéria, Elgood (1982) indique une femelle avec
un œuf dans l'oviducte en février, deux pontes en
avril, et un mâle en condition de reproduction en
novembre. Au Libéria, Colston & Curry-Lin-
dahl (1986) signalent une femelle ayant un
ovaire développé en juillet, au mont Nimba.
Enfin, Grimes (1987) fait état, au Ghana, d’une
construction de nid en janvier, d’œufs en mai et
de jeunes non émancipés un 15 mai.
Les 40 données de nidification recueillies par
A. Brosset, A. Devez, J.-M. Lernould et nous-
même (fig. 97) montrent clairement que la ponte
se déroule, dans le nord-est du Gabon, de
septembre à février. Un maximum apparaît très
marqué durant la petite saison sèche qui corres¬
pond à une période où les eaux sont basses et
dégagent de nombreux sites de nidification sur
les berges. On remarquera toutefois que, comme
pour Muscicapa cassini, aucun nid n’a été trouvé
pendant l’étiage de la grande saison sèche.
Néanmoins, on peut noter que le début de la
reproduction en septembre coïncide certes avec
la reprise des pluies, mais aussi avec des niveaux
d’eau identiques à ceux de la petite saison sèche.
Ceci s’accorde avec le fait que les sites de
nidification recherchés par l’espèce sont, à de
rares exceptions près, en zone inondée ou inon¬
dable, ou, du moins, sur un sol quasi nu et
particulièrement fangeux.
Nous n’avons jamais assisté de manière cer¬
taine à des comportements de formation de
couple. Néanmoins, nous rapporterons l'observa¬
tion, le 24 février 1977, d’un mâle qui, à
l’approche d’une femelle, adopta une posture
horizontale, avec les ailes tombantes qui vi¬
braient par accoups, la tête engoncée dans les
épaules, les tarses fléchis, les rectrices spasmodi¬
quement relevées à 45°, les plumes de la calotte
hérissées, les taches lorales exposées et la poitrine
bombée, mettant en évidence ses dessins écail¬
leux. Ce faisant, l’oiseau chantait. Quand la
femelle prenait une posture de repos, mais avec
les plumes du corps gonflées et la tête détournée
latéralement, le mâle s’écartait alors en regardant
dans la direction opposée, conservant son atti¬
tude, tout en agitant ses ailes et en faisant vibrer
ses rectrices. Les oiseaux se rapprochèrent et
s’écartèrent de la sorte à plusieurs reprises, la
femelle ramassant plusieurs fois, dos tourné à
son partenaire, de la mousse et de fines racines
d’épiphytes qu’elle tenait dans son bec, mais
laissait vite tomber. Ils effectuèrent ainsi, pen¬
dant une dizaine de minutes, ces parades au
cours desquelles ils vinrent jusqu’à 30 cm l’un de
l’autre, mais chacun regardant dans la direction
opposée. Finalement, ils reprirent leur chasse en
restant séparés d’une douzaine de mètres. Nous
suspectons une formation de couple car la
femelle avait été baguée adulte le 15 février 1971,
soit six ans auparavant, sur une île à 1 km de là.
C’était la première fois que nous la localisions à
cet endroit, et le mâle concerné, malheureuse¬
ment non bagué, nous avait jusqu’alors paru
célibataire, et cela dès notre arrivée en décembre.
La fig. 97 précise la situation dans laquelle
sont placés les nids de cette espèce. On remar¬
quera que 72 % d’entre eux sont construits au-
dessus de la terre ferme ou inondable, les 28 %
restants l’étant au-dessus de la rivière en eau
permanente ou quasi telle (fig. 97 C). Ceci con¬
traste fort avec ce que nous avons établi plus
haut sur la nidification de Muscicapa cassini
(fig. 17 D). La différence apparaît encore mieux
marquée si l’on se réfère aux distances à la rive
(fig. 97 D à opposer à la fig. 17 E) : les 9 nids au-
dessus de l’eau sont, en moyenne, situés à 7,0 m
de la berge (a = 4,87), valeur exactement moitié
moindre de celle calculée pour M. cassini. Les
emplacements de nidification de F. cinerascens
s’avèrent pratiquement toujours dominés par des
nappes de feuillages, alors que ceux de M. cassini
occupent, le plus souvent, des zones exposées,
très ouvertes, en dehors de la couverture arborée.
Les nids que nous avons découverts avaient
été édifiés entre 0,4 et 3 m (fig. 97 B), à une
Source : MNHN, Paris
186
CHRISTIAN ERARD
Fig. 97. — Reproduction de Fraseria cinerascens.
A. Répartition mensuelle des dates de nidification.
Histogramme en trait continu : en % de l’ensemble des 40 données recueillies sur l’espèce dans le Nord-Est du
Gabon.
Histogramme en bâtonnets : en % des 32 données recueillies par l’auteur durant la période d’étude et après
pondération par le temps passé sur le terrain.
Histogramme en pointillés : évolution du niveau d’eau (en m. ordonnées de droite).
B. — Distribution des hauteurs auxquelles sont placés les nids (N = 35).
C. — Répartition des nids au-dessus de l'eau et de la terre ferme (N = 38).
D. — Distance des nids par rapport à la rive : les valeurs négatives s’appliquent à l’eau, les positives à la terre ferme
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
187
FIG 98 - Nid de FrmerU, clntrascen : femelle nourris..», deux jeunes
nurrissant Sr pied Photo A. R. DüvE. ücOTROP. c«
dans une cavité éventrée d’un tronc
Source : MNHN, Paris
188
CHRISTIAN ERARD
hauteur moyenne de 1,5 m (N = 35 ; a = 0,52),
94 % étaient en-dessous de 2 m et 77 % entre
1 et 2 m. Pour les 14 d’entre eux dont le support
mesurait moins de 3 m de haut, nous observons
la même relation entre la hauteur à laquelle est
placé le nid et celle du support que pour Mus-
cicapa cassini (nids situés dans le tiers apical ou,
du moins, la moitié supérieure du support, cf.
supra) ; sur des supports plus élevés, les nids
sont essentiellement construits à des hauteurs
comprises entre 1 et 2 m.
Un nid dans une paroi argileuse de la rive est
décrit par Germain et al. (1973) mais, ainsi que
le suggéraient déjà les descriptions d’un nid par
Serle (1954) et de quatre autres par Brosset
(1971), le site de nidification le plus fréquent est
une anfractuosité, une large niche, ou une cavité
très ouverte ou éventrée, et ceci dans une souche,
ou dans un chicot du tronc d’un arbre pourris¬
sant sur pied (fig. 98), ou dans un moignon
redressé, plus ou moins haut, d’une grosse
branche morte, émergeant de l’eau le long de la
rive, ou pointant dans le sous-bois forestier en
terre inondable. Ainsi, 18 nids (47,4 %) sur les
38 observés occupaient-ils une telle situation,
8 d’entre eux étant au-dessus de la rivière. Un
autre site apprécié est constitué par les larges
excavations naturelles, les évidements de nodo¬
sités, les grosses crevasses, échancrures ou conca¬
vités, de troncs d’arbres vivants : 8 nids y ont été
découverts (fig. 99). Nous mentionnerons aussi
3 nids établis dans les creux subsistant dans
d’anciennes cassures du tronc d’arbustes du
sous-bois, 2 dans des évidements de grosses tiges
de lianes torsadées et 2 autres dans des éventra¬
tions de morceaux de branches cassées, tombés
mais pendant verticalement sous les rideaux de
lianes où ils sont restés accrochés. Nous avons
également trouvé un nid dans une loge très
ouverte, de la tige fracturée d’une branche
Fig. 99. — Site de nidification de Fraseria cinerascens.
_. ^ " id ® sl P lacé au premier plan à droite, dans la partie supérieure du tronc de l’arbre, dans la large nodosité évidée.
Photo A. R. Devez, ecotrop, cnrs.
Source : MNHN, Paris
MUSC1CAPINAE DU N.-E. DU GABON
189
maîtresse d’un arbre de la berge, incomplètement
cassée et trempant dans la rivière. Quatre autres
nids avaient été édifiés, l’un dans la cassure
récente mais partielle d’une division du tronc
d’un arbuste du sous-bois, un autre dans une
petite touffe d’épiphyte isolée contre le fût d’un
arbre en zone inondée, le troisième dans une
termitière de Nasulitermes éventrée, le quatrième
dans le dense système racinaire d’un arbre ayant
les pieds dans l’eau : nid enchâssé dans une
chevelure de radicelles.
Les mêmes emplacements de reproduction qui,
soulignons-Ie, sont tous semi-cavitaires, peuvent
être, à l’occasion, réutilisés pour une seconde
ponte ou réoccupés lors du cycle annuel suivant,
voire même pendant plusieurs cycles successifs,
notamment en ce qui concerne les sites de nidi¬
fication le long de la rive.
Les descriptions que nous avons faites du nid
s'accordent avec celles publiées par Serle (1954),
Brosset (1971) et Germain et al. (1973). Avec un
diamètre extérieur de 9-10 cm pour une hauteur
totale pouvant atteindre 9 cm, et une coupe
de 5-7 cm de diamètre pour une profondeur de
3-4 cm, la taille du nid varie fort d’un couple à
l’autre, et aussi selon le volume de la cavité ou il
est placé. Le nid classique correspond à une
construction lâche, reposant sur une assise, plus
ou moins importante, de brindilles décomposées,
de feuilles mortes, de mousses, de lichens, de
radicelles d’épiphytes, de fibres végétales, tout
cela amené sans soin. Plus façonnée apparaît
la coupe, caractérisée par son enveloppe de sque¬
lettes de limbes de feuilles sèches, tapisserie de
structure si fine que l’on croirait de la gaze.
L’intérieur est garni d’un léger capitonnage qui,
souvent, inclut plusieurs composantes : nervures
de feuilles mortes, ou mousse, ou fines radicelles,
ou Marasmius.
D’après nos observations de quatre couples
différents, la construction du nid incombe entiè¬
rement à la femelle ; le mâle l’accompagne en
chantant et surveille activement les environs :
tant que son partenaire alarme, elle ne va pas sur
le site de nidification ou, si elle y était déjà,
elle s’immobilise. L’élaboration du nid dure de
6 à 8 jours, la ponte intervient 3 à 5 jours après
qu’il soit terminé.
L’accouplement est généralement bref ; la fe¬
melle sollicite son partenaire en adoptant une
posture accroupie, avec les ailes tombantes et
rapidement agitées. Ce comportement apparaît
très semblable à celui de Fraseria ocreata, à la
différence que des offrandes alimentaires du mâle
à la femelle ont été observées dans ces circons¬
tances chez cinerascens. Il ne semble cependant
pas que le nourrissage précopulatoire soit un
rituel propre à cette occasion car, dès le début de
la construction du nid, le mâle fournit des proies
à sa partenaire (mais, en raison des difficultés
d’observation, nous n’avons pas été en mesure de
quantifier le fait).
Sur 29 pontes complètes (incluant les données
de Brosset, 1971), 24 (86,2 %) comprenaient
deux œufs et 4 (13,8 %) un seul. Serle (1954)
et Elgood (1982), le premier au Cameroun, le
second au Nigéria, indiquent eux aussi des
pontes de deux œufs.
Comme l’indique Brosset (1971), la teinte et le
pattern des œufs sont assez variables. La couleur
de fond peut être blanchâtre ou crème, avec une
nuance verte plus ou moins marquée, certains
œufs paraissant même kaki. Le fond est plus ou
moins complètement obscurci par un lavis de
taches et de ponctuations brun rougeâtre, brun
rouille, brun chocolat ou brun violacé, les ma¬
cules étant habituellement plus foncées et coales-
centes au gros pôle où elles dessinent une calotte.
Les œufs mesurent 22-24 x 14,5-15 mm et sont
pondus à 24 heures d’intervalle.
L’incubation commence dès que la ponte est
complète et n’est assurée que par la femelle,
durant 14 jours (2 données d’éclosion le 14 e jour
suivant la ponte du deuxième œuf). Les oiseaux
s’avèrent particulièrement farouches à cette pé¬
riode du cycle reproducteur, aussi l’installa¬
tion de caches d’observation nécessite-t-elle de
grandes précautions pour éviter les risques
d’abandon du nid ou même tout simplement,
pour que les comportements des oiseaux ne
soient pas perturbés. Nous n’avons retenu que
387 mn d’observation à 3 nids différents. Il y
apparaît que la femelle couve pendant 56,6 % du
temps. Les phases d’incubation durent de 1 à
33 mn (N = 13 ; x = 15,5 mn ; a = 11,32) et
celles d’absence du nid de 1 à 27 mn (N = 14 ;
x = 11,8 mn ; a = 7,41).
Quand elle couve, la femelle se tient très
enfoncée dans le nid et réduit considérablement
la surface blanche des taches supralorales. Le
mâle reste en permanence dans les environs et
assure la surveillance. Il chante souvent, venant à
quelques mètres du site. Quand une source de
danger se manifeste, il alarme ou, par exemple
Source : MNHN, Paris
190
CHRISTIAN ERARD
dans le cas d’humains se rapprochant, il yole
rapidement en direction du nid et, arrivé à sa
hauteur, bascule brusquement sur le côté, ce qui
a pour effet de présenter le dessous du corps
blanc à la femelle qui quitte alors précipitam¬
ment les lieux.
Lors des phases d’arrêt de l’incubation, la
femelle peut chasser seule dans les alentours
immédiats mais, le plus souvent, elle va rejoindre
le mâle et, ensemble, ils partent à quelque
distance de là, surtout le long de la rive.
Nous n’avons pas pu déterminer si le mâle
contribuait ou non de manière importante à
l’alimentation de sa conjointe. Nous avons
assisté, lors d’affûts, à des nourrissages de la
couveuse par le mâle, sur le nid ou près de
celui-ci, mais de manière très occasionnelle et
avec de petites proies, et ceci en fin d’incuba¬
tion.
Il est à mentionner ici que le fait de placer un
Grand-duc de Fraser Bubo poensis, empaillé,
près d’un nid contenant des œufs, ne provoque
d’autre réaction de la part des adultes que celle
de se dissimuler dans la végétation et de circuler
autour du site, sans jamais s’en rapprocher à
moins de 10 m. Les oiseaux évoluent ainsi
silencieusement et ne viennent ni essayer de
couver, ni harceler le leurre, tant que celui-ci est
3-iAP/i
Age (j )
0 1 2 3 4 5 8
0 1 2 3 4 5 8
Fig. 100. — Croissance pondérale des jeunes Fraseria cinerascens durant leur séjour au nid.
A. — Courbe d’évolution du poids en fonction de l’âge, établie à partir des valeurs moyennes obtenues en pesant des
oisillons d’âge, connu. Sont figurés l’écart-type et le nombre d’individus.
B. — Evolution pondérale des deux oisillons d'une même nichée.
C. — Variation du gain de poids moyen journalier.
D. — Evolution du taux journalier moyen de croissance pondérale.
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
191
10/102
A
8/7 30
°- 1
10/7
, B
’°C
8
10/707
\
• \
12/737
\
Fig. 101. — Cadences de nourrissage des jeunes au nid chez Fraseria cinerascens.
A. — Nid contenant 1 jeune de 3 jours.
B, C et D. — Observations à un même nid contenant 2 jeunes (âgés de 4. 9 et 11 jours).
Les cercles représentent les apports de proie par le mâle (cercles évidés) et par la femelle (cercles pleins). Le début et la
fin de la période d'observation sont indiqués par une double barre verticale, précédée ou suivie de pointillés, et les horaires
sont précisés. Les traits horizontaux rendent compte des périodes durant lesquelles la femelle couvre la nichée.
en place. Tout se passe comme si la ponte n’était
pas défendue contre un prédateur ailé éventuel.
À la naissance, les oisillons ont la peau brun
foncé et de longs duvets brun fuligineux épars
sur le corps. En vieillissant, ce duvet prend une
nuance rosâtre qui l’harmonise alors très bien
avec le revêtement interne de la coupe du nid et
assure un bon camouflage de la nichée.
Les jeunes restent au nid 11 ou 12 jours
(respectivement deux et une donnée). La fig. 100
montre les caractéristiques de leur croissance
pondérale durant ce séjour.
Nous avons indiqué ailleurs (Erard, 1987), à
propos du régime alimentaire, que les proies
apportées aux jeunes au nid sembleraient aug¬
menter de taille avec l’avancement en âge de la
nichée, mais le fait n’est pas statistiquement
significatif, sans doute en raison des petits échan¬
tillons utilisés. Les données recueillies sur les
apports de nourriture aux nichées, dont des
exemples apparaissent sur la fig. 101, vont dans
le même sens et soulignent un ralentissement des
cadences de nourrissage. On remarque en effet
que les intervalles moyens entre béquées succes¬
sives, à des nids contenant 2 pulli, passent de
16,8 mn (N = 25 ; a = 11,34) quand ces derniers
sont âgés de 2-4 jours, à 22,1 mn (N = 12 ;
a = 18,90) quand ils le sont de 9-11 jours. Cette
différence est encore mieux marquée si, pour les
jeunes de 2-4 jours, on ne considère que ceux du
nid ayant fourni les données à 9-11 jours : on
obtient alors une moyenne de 13,3 mn (N = 11 ;
a = 9,90). Cette différence, là encore en raison
des trop petits échantillons, n’est pas statistique¬
ment significative (test U de Mann-Whitney). Si
nous considérons les béquées reçues par des
jeunes ayant été individualisés, nous observons
des intervalles entre nourrissages successifs de
42,0 mn (N = 10 ; ct = 25,42) pour les oisillons
de 9-11 j. contre 31,9 mn (N = 27 ; ct = 16,69)
pour l’ensemble de ceux de 2-4 j. ou de 27,9 mn
(N = 10 ; ct = 10,07) pour ceux du même nid
que ceux de 9-11 j. Toutefois, là non plus la
différence n’est pas statistiquement significative :
il eût fallu un nombre beaucoup plus grand de
données. Les nourrissages, quel que soit l’âge des
oisillons, sont effectués par périodes durant
lesquelles leurs intervalles sont longs (les adultes
s’alimentent) qui alternent avec des séquences où
leurs intervalles sont bien plus brefs (toute ou la
majeure partie de la nourriture collectée est
délivrée aux jeunes). Il en découle des réparti¬
tions de fréquence polymodales qui, compte tenu
de l’importance des variances, nécessitent de
Source : MNHN, Paris
192
CHRISTIAN ERARD
grands échantillons pour tester correctement les
différences observées.
Les observations effectuées en surveillant les
nids indiquent que la femelle jouerait, dans le
nourrissage de la nichée, un rôle beaucoup plus
important que le mâle qui n’apporterait, lui, que
22,5 % des proies (9 sur 40). Or, la majorité de
ces béquées fournies par le mâle transitent par la
femelle à qui son partenaire donne la proie, et
qui la restitue aux jeunes. Ceci est apparemment
la règle quand les jeunes ont de 2 à 4 jours.
Quand ils sont plus vieux, le mâle peut les
nourrir directement ou donner la proie à sa
partenaire. Le plus souvent, il vient sur le bord
du nid en même temps que la femelle, mais il
n’alimente les jeunes qu’après que celle-ci ait
délivré la béquée qu’elle a apportée. Il est donc,
pour le moins, fort probable que la participation
du mâle au nourrissage des jeunes soit en réalité
bien supérieure à celle dont rendent compte les
observations centrées uniquement sur les acti¬
vités au nid : une partie des proies apportées par
la femelle lui ont vraisemblablement été données
par le mâle sur les lieux de chasse ou juste avant
l’arrivée au nid.
Il incombe aussi au mâle d’assurer la surveil¬
lance des alentours. Il évince ainsi systématique¬
ment dans des vols agressifs, accompagnés de
claquements de bec, tout oiseau qui vient près du
nid, même d’inoflfensifs souimangas comme Nec¬
tar in ia olivacea. Contrairement à ce qui se passe
pendant l’incubation, on observe une défense
active du nid durant la période d’élevage des
jeunes. Ainsi, la mise en place d’un Grand-duc de
Fraser Bubo poensis, naturalisé, près d’un nid
contenant des oisillons provoque invariablement
des réactions de harcèlement. La femelle crie et
reste en retrait, dissimulée dans les feuillages
entre 0,5 et 1,5 m de hauteur. En revanche, le
mâle, très démonstratif et fort mobile, évolue
bien à découvert. Il tourne entre 3 et 5 m autour
du Grand-duc tout en émettant les vocalisations
décrites plus haut et en prenant des postures
semblables à celles de la fig. 74 Q où les ailes,
maintenues pendantes, sont rapidement agitées
dans le plan latéral et les rectrices nerveusement
relevées, presque à la verticale, en même temps
qu'elles sont entrouvertes et refermées brutale¬
ment. Plus excité, l’oiseau bascule vers l’avant,
levant haut tout l’arrière-train, tout en battant
vigoureusement des ailes. Il alterne ces attitudes
avec d’autres, très agressives, où le corps est
maintenu redressé (cf. fig. 74 H). Avant d’atta¬
quer le leurre, l’oiseau effectue des flexions des
tarses au cours desquelles il apparaît très étiré en
hauteur, avec le plumage plaqué, puis en position
basse, avec le plumage gonflé. L’attaque l’amène
à voler tout contre le leurre en claquant nerveu¬
sement des ailes et des mandibules, tout en lui
donnant des coups de pattes et de bec.
À leur sortie du nid, les jeunes demeurent
groupés sur un petit secteur, les deux adultes
venant les nourrir. Au bout de 3-4 jours, ils
circulent le long de la rive, sous la conduite des
parents qui s’occupent alors chacun d’un oisil¬
lon. Les adultes alarment dès qu’un danger
potentiel se présente. Les réactions à un Grand-
duc empaillé, placé dans la zone où se trouvent
les jeunes, se traduisent par des alarmes au cours
desquelles les oiseaux restent à distance, n’atta¬
quant pas le hibou comme ils le font durant la
période d’élevage au nid.
Les jeunes dépendent longtemps de leurs pa¬
rents. Nous avons régulièrement observé des
individus ayant pris leur envol depuis 33 à
36 jours qui étaient encore nourris, par intermit¬
tence certes mais pas épisodiquement, par les
adultes bien que capables de s’alimenter par eux-
mêmes. Nous avons observé le 14 février 1975
deux jeunes nés en fin novembre-début décembre
1974 qui recevaient encore de temps en temps des
béquées de la part du mâle d’un couple nicheur ;
ces oiseaux devaient être âgés, d’après leur
plumage, d’au moins 70 jours. Nous avons aussi
noté, début mars 1974, deux jeunes émancipés,
nés entre septembre et novembre de l’année
précédente, qui circulaient ensemble sur le terri¬
toire d’un couple qui les tolérait mais dont le
mâle les houspillait tout de même lorsqu’ils
venaient à 2-3 m de lui. Malheureusement, ces
oiseaux n’étaient pas bagués, aussi ne pouvons-
nous affirmer qu’il s’agissait bien, comme nous le
suspectons, de jeunes restés sur les lieux de leur
naissance, plutôt que d’individus errants que leur
plumage, encore en grande partie juvénile, proté¬
geait des agressions intraspécifiques habituelles.
Mue
Les oiseaux de l’année, nés entre septembre et
novembre, débutent leur mue dès février, soit un
peu plus tôt que ceux nés en janvier-février et qui
changent leur plumage en même temps que la
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
193
majorité des adultes, à partir de la mi-mars. Les
jeunes de l’année ne remplacent que les plumes
de contour ; ils gardent leurs rémiges et rec-
trices. Les oiseaux d’un an effectuent, comme les
adultes, une mue complète annuelle entre la mi-
février et le début mai. Les rectrices et les rémiges
primaires sont renouvelées selon un mode centri¬
fuge, mais centripète pour les rémiges secon¬
daires.
Production et mortalité
Sur 30 nids suivis et dont le contenu a été
soigneusement vérifié, 13 (43,3 %) ont survécu
jusqu’à l’éclosion et 10 ont donné des jeunes à
l’envol : 7 (23,3 % des 30 nids) en ont donné
deux et 3 (10 %) un seul. Sur les 54 œufs pondus,
21 (38,9 %) ont éclos et seulement 17 jeunes ont
pris leur envol (31,5 % des œufs pondus et 81 %
des œufs éclos).
Nous ignorons, malheureusement, quelle est la
production moyenne par couple et par an. Nous
ne pouvons que préciser qu’apparemment peu de
couples effectuent des pontes de remplacement
quand le nid a été détruit, même si la prédation
est intervenue au stade des œufs. Nous n’avons
observé le fait qu’une seule fois pour un couple
dont les deux œufs ont été pillés après 6 jours
d’incubation et qui, 5 jours plus tard, construi¬
sit un autre nid où le premier œuf fut pondu
12 jours après la disparition des précédents. Il
semblerait qu’au moins certains couples nichent
plusieurs fois dans le cycle annuel. Ainsi nous
avons noté un couple qui produisit deux jeunes,
en novembre 1974, et qui mena à bien une autre
nichée de deux, en février 1975 ; les individus
issus du premier nid étaient toujours avec eux,
mais ne furent pas vus aider leurs parents ; au
contraire, ils se faisaient nourrir de temps à
autre par le mâle. Un autre couple éleva un jeune
en décembre 1976 et, dans le même nid réamé¬
nagé, pondit en février un œuf qui fut pillé, soit
un mois après l’envol du jeune. Brosset (1971)
signale lui aussi la construction d’un nid, trois
semaines après le départ de la première nichée.
N’ayant pas été en mesure de suivre à long
terme tous les oiseaux bagués, nous ne pouvons
rien ajouter, pour les longévités ou taux de
mortalité, aux données du baguage citées plus
haut à propos de l’unité sociale et de la forma¬
tion des couples.
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
DISCUSSION
CARACTÉRISATION SOCIO-ÉCOLOGIQUE DU PEUPLEMENT
DE MUSCICAPIDAE DU NORD-EST DU GABON
Dans le présent chapitre, nous nous proposons
de synthétiser les informations qui ont été pré¬
sentées ci-dessus espèce par espèce, en utilisant
celles que nous avons déjà publiées (Erard,
1987). Nous les discuterons en insistant sur les
particularités du peuplement de Muscicapinae, et
sur les adaptations à la vie en forêt tropicale
humide que ces espèces montrent d’une part
dans leurs systèmes sociaux et, d’autre part, dans
les modalités de leur communication et de leur
reproduction.
Cette vue d’ensemble sera présentée de ma¬
nière comparative selon plusieurs niveaux. Le
premier, de nature systématique, comparera les
espèces à l’intérieur d’un même genre et entre les
différents genres auxquels elles appartiennent. Le
second, écologique, opposera les espèces de la
forêt naturelle (forêt primaire) à celles des for¬
mations secondaires. Enfin, les espèces seront
confrontées en fonction de leur système social.
Ces trois approches sont complémentaires et,
ensemble, autoriseront une meilleure définition, à
défaut de compréhension, des caractéristiques
éco-sociologiques des Muscicapinae du Nord-Est
du Gabon.
PATTERNS SOCIO-ÉCOLOGIQUES ÉMERGEANT
DES COMPARAISONS D’ORDRE SYSTÉMATIQUE
Comparaisons intergénériques
Remarques taxinomiques
Par leurs comportements de chasse, leur mor¬
phologie externe et leurs caractères biométriques
(cf. Erard, 1987), ainsi que par leur comporte¬
ment postural, leurs modalités d’exploitation du
territoire et aussi leurs vocalisations, Pedilorhyn-
chus et Artomyias sont bien des Muscicapa. Nous
ferons également remarquer ici, si besoin était,
que les espèces afrotropicales du genre Musci¬
capa ne se différencient pas suffisamment de
celles du Paléarctique, par exemple, au point
d’être placées dans un genre particulier Alseonax
comme le font encore certains taxinomistes.
Les traits morphologiques et comportemen¬
taux liés à la recherche alimentaire (cf. Erard,
1987) ainsi que les vocalisations séparent les
Myioparus des Muscicapa.
En revanche, Stizorhina montre un comporte¬
ment postural très varié (avec notamment des
parades en vol papillonnant, des mouvements
d’ouverture et de fermeture rapide des rectrices
externes, des postures horizontales avec de lents
et amples redressements des rectrices fermées),
des vocalisations très sonores et des chants de
type « Turdus ». Il ne semble pas s’agir d’un
Muscicapinae. Il rappellerait plutôt les petits
Turdinae (voir par exemple les données in
Cramp, 1988 et in Glutz von Blotzheim, 1988).
Mentionnons que, pour le volume 5 du « Birds of
Africa», nous avons mis Stizorhina dans la
synonymie de Neocossyphus que nous avons
placé dans les Turdinae (Erard, sous presse).
Ames (1975), d’après la morphologie de la syrinx
considère que le ge->re Neocossyphus n’appartien-
Source : MNHN, Paris
196
CHRISTIAN ERARD
drait pas aux Turdidae. De même, Jensen (sous
presse), tirant argument du plumage juvénile non
tacheté (mais il ne l’est pas non plus chez
Pedilorhynchus comitatus), et de caractères pour
le moins subjectifs d’oiseaux tenus en main,
suggère que les Neocossyphus pourraient consti¬
tuer une famille à part entière. Tout cela reste à
éclaircir, d’autant que, s’appuyant sur des résul¬
tats d’hybridations d’ADN, Sibley, Ahlquist et
Monroe Jr (1988) séparent, dans la famille des
Muscicapidae, deux sous-familles, les Turdinae
et les Muscicapinae, ces derniers divisés en deux
tribus, les Muscicapini (avec les Muscicapa et
genres voisins) et les Saxicolini (avec les Eritha-
cus et autres espèces de petite taille auparavant
placées dans les Turdinae sensu lato).
Les Fraseria ne se différencient des autres
Muscicapinae que par leur morphologie, leurs
postures et, chez cinerascens, certains comporte¬
ments alimentaires (en l’occurrence la consom¬
mation de vers pris au sol) qui font que ces
oiseaux évoqueraient davantage des «Saxicoli¬
ni » que des « Muscicapini » (au sens de Sibley,
Ahlquist & Monroe Jr, 1988). Toutefois, cer¬
tains de leurs traits morphologiques et éthologi-
ques (notamment la capture de proies au sol)
sont également partagés par d’autres espèces
africaines des genres Bradornis et Melaenornis
qui sont bien des Muscicapinae.
Remarques éco-éthologiques
D’emblée nous préciserons qu’à ce niveau de
comparaison, aucun pattern bien net ne permet
de caractériser un genre donné par rapport à un
autre, sinon que les Muscicapa (incluant Pedi¬
lorhynchus et Artomyias) sont typiquement des
chasseurs à l’affût qui capturent leurs proies à
l’issue d’un vol effectué depuis un perchoir, et
que les Myioparus sont des prospecteurs des
feuillages (cf. Erard, 1987).
En revanche, cette comparaison intergénérique
nous permet de formuler une série de constata¬
tions générales à propos de l’ensemble du peuple¬
ment de Muscicapinae.
On remarquera que toutes ces espèces ne
possèdent pas de plumage brillamment coloré :
la teinte générale terne en fait des oiseaux très
discrets quand ils ne sont pas en mouvement et
ceci tant dans les habitats ouverts que dans les
milieux fermés. On songerait à une coloration
cryptique (antiprédatrice) liée à la prédominance
de la chasse à l’affût chez les représentants
gabonais (et d’ailleurs, pourrait-on ajouter) de
cette sous-famille. Toutefois, force est de recon¬
naître que les teintes neutres caractérisent une
très large majorité des espèces de Muscicapinae,
notamment du genre Muscicapa (et genres voi¬
sins), aussi l’hypothèse d’un facteur phylogéné¬
tique entrant en jeu n’est-elle pas à rejeter.
En revanche, une constatation intéressante,
car non liée à l’appartenance générique et ne
traduisant donc pas une résultante phylogéné¬
tique, est la variabilité de l’organisation sociale :
on observe des espèces qui vivent en couples
permanents, d’autres en couples soumis à renou¬
vellement, une autre en clans familiaux (Arto¬
myias fuliginosa) et une autre en groupes (Fra¬
seria ocreatà). Nous détaillerons ceci plus loin.
Territorialité
On notera aussi que tous les Muscicapinae
étudiés ici sont territoriaux, défendant la tota¬
lité (ou presque) de leurs domaines vitaux, mais
que l’étendue des territoires varie en fonction
du milieu fréquenté et du type d’organisation
sociale, comme nous le verrons plus loin.
À propos de cette territorialité, on remar¬
quera qu’elle peut s’exercer de manière systéma¬
tique à l’encontre d’espèces différentes ainsi
qu’en témoigne le comportement de Fraseria
cinerascens vis-à-vis de F. ocreata et, surtout, de
Muscicapa cassini. Nous reviendrons là-dessus
plus loin dans l’exposé.
Toujours en ce qui concerne les territoires,
nous mettrons l’accent sur une certaine opposi¬
tion entre les espèces dont les territoires demeu¬
rent stables d’un cycle annuel à l’autre et celles
où des changements s’opèrent d’une année sur
l’autre, parfois même entre deux phases de
reproduction dans un même cycle (exemple de
Terpsiphone viridis, Monarchinae, cf. Erard,
1987 et en préparation). Chez les Muscicapinae
étudiés dans le présent travail, nous pouvons
inscrire dans la première catégorie (cf. les cartes
de distribution des domaines vitaux in Erard,
1987) Muscicapa cassini, M. sethsmithi, M. oli-
vascens, Myioparus griseigularis, beaucoup d'Ar¬
tomyias fuliginosa, Stizorhina fraseri, Fraseria
ocreata et F. cinerascens. Nous ne pouvons
toutefois pas affirmer que, dans tous les cas,
ce sont bien les mêmes oiseaux qui occupent
d’année en année ces surfaces bien délimitées.
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
197
Toutefois, par marquage à l’aide de bagues
colorées, nous avons acquis la preuve qu’il en
allait bien ainsi pour M. sethsmithi, M. griseigu-
laris, S. fraseri, F. ocreata et F. cinerascens.
Dans la seconde catégorie (territoires ins¬
tables), nous rangerons Muscicapa striata, M.
epulata, M. caerulescens, M. plumbeus, Pedilo-
rhynchus comitatus et certains Artomyias fuligi-
nosa.
Nous verrons plus loin que ces différences se
trouvent essentiellement associées aux caractéris¬
tiques des milieux que fréquentent les espèces.
Également à propos des territoires, il convient
de souligner l’existence d’un gradient dans les
modalités d’utilisation du domaine vital par les
diverses espèces.
En premier lieu, Muscicapa sethsmithi procède
à une exploitation en taches de son habitat,
stationnant très longtemps sur un nombre fort
réduit de petites surfaces, pour la chasse et/ou
pour la nidification.
Ensuite, nous constatons un gradient le long
duquel une série d’espèces, qui exploitent elles
aussi leur domaine vital en utilisant de petites
zones de chasse successives, s’ordonnent de
manière décroissante : elles restent de moins
en moins fixées sur des secteurs restreints lors
de leurs activités quotidiennes, élargissant leur
champ d’action à l’ensemble de leur domaine
vital. Le long de ce gradient se succèdent ainsi
les représentants d’un premier groupe que com¬
posent Muscicapa striata, M. olivascens, puis
Artomyias fuliginosa. Ces trois espèces chassent
sur de petites surfaces pendant des temps plus ou
moins longs puis changent de secteur pour,
parfois, dans le cas de M. striata, ne plus y
revenir ou, dans le cas des deux autres, pour
effectuer des déplacements qui s’inscrivent dans
le cadre d’une rotation des zones exploitées sur
l’ensemble du domaine vital. Le second groupe
comprend les espèces plus mobiles ( Muscicapa
cassini et, surtout, M. epulata, M. caerulescens
et Pedilorhynchus comitatus) qui réduisent énor¬
mément le temps passé sur des secteurs de petite
surface et qui, de ce fait, circulent davantage sur
l’ensemble de leur territoire.
Tous ces oiseaux que nous venons de mention¬
ner sont des chasseurs aériens, c’est-à-dire que,
depuis un poste de guet, ils capturent sur l’aile
des proies en déplacement ou posées sur un
support. Nous rappellerons ici qu’au plan éco-
morphologique, Muscicapa striata, M. cassini,
M. sethsmithi, M. epulata, M. caerulescens, Pedi¬
lorhynchus comitatus et Artomyias fuliginosa
sont des constituants du groupe 4 (cf. Erard,
1987) des chasseurs aériens attaquant des proies
mobiles tandis que Muscicapa olivascens appar¬
tient au groupe 5 qui est celui des chasseurs
aériens capturant souvent des proies dans la
végétation (en l’occurrence les feuillages).
Les autres Muscicapinae, non cités, exploitent
chaque jour l’intégralité de leur domaine vital
lors de déplacements fréquents, voire incessants.
Toutefois, Stizorhina fraseri et Fraseria cineras¬
cens, deux chasseurs à l’affût (appartenant res¬
pectivement aux groupes écomorphologiques 4 et
5) assurent la liaison entre les espèces précé¬
dentes et les prospecteurs de feuillages qui
circulent activement sur leur domaine vital
(Myioparus griseigularis, M. plumbeus et Fra¬
seria ocreata).
Nous rappellerons ici (cf. Erard, 1987) qu’il
n’existe pas de corrélation entre la taille des
espèces et la superficie des territoires chez les
Muscicapinae étudiés dans le présent travail. En
revanche, nous avons établi (Erard, 1987) une
relation positive, et hautement significative, entre
la surface moyenne des territoires spécifiques et
la hauteur moyenne à laquelle chaque espèce
fréquente la végétation (relation tout aussi mar¬
quée si l’on utilise le barycentre de la distribution
des localisations verticales spécifiques dans l’ar¬
chitecture forestière). D’après les figures que
nous avons déjà publiées (Erard, 1987 : 185), il
apparaît que la corrélation existe aussi bien
quand on ne considère que les chasseurs aériens
ou que les prospecteurs de feuillages. Nous
reviendrons sur ces remarques lors des comparai¬
sons effectuées sur la base des habitats fré¬
quentés, car l’ouverture du milieu semble jouer
un rôle important.
Vocalisations
Nous parlerons davantage des vocalisations
dans les comparaisons basées sur les milieux
fréquentés et sur les systèmes sociaux. Néan¬
moins, nous pouvons ici faire un certain nombre
de remarques.
Tout d’abord, nous constaterons la séparation
nette qui existe entre les chants selon qu’ils
assurent une fonction territoriale ou sexuelle
(nous les avons alors, dans ce dernier cas,
appelés chants de cour). Nous anticiperons ici
Source : MNHN, Paris
198
CHRISTIAN ERARD
sur notre travail sur les Platysteirinae et les
Monarchinae (Erard, en préparation) en préci¬
sant que cette différenciation existe également
chez les autres gobe-mouches du Nord-Est du
Gabon, de même que chez bien d’autres espèces
forestières (Brosset & Erard, 1986 et en
préparation). Dans les régions tempérées, le
même chant assure souvent les deux fonctions
(Howard, 1920; Thorpe, 1961; Armstrong,
1963 ; Thielcke, 1970). Cette opposition se
traduit par des différences structurales impor¬
tantes entre les deux types de signaux. On
remarquera aussi que la variabilité des signaux à
fonction sexuelle est beaucoup plus grande que
celle des signaux à signification territoriale qui
apparaissent plus stéréotypés. Ceci rejoint les
remarques de Marler (1967) qui constate que
les vocalisations à longue portée tendent à
constituer des signaux mieux séparés, plus dis¬
crets (par opposition à graduels) que ceux à
faible portée.
Un autre point important relatif aux émissions
vocales est la fréquente utilisation de la double
tonalité par les Muscicapinae du Nord-Est du
Gabon. Ce phénomène acoustique a été observé
chez beaucoup d'espèces (Potter, Kopp &
Green, 1947 ; Borror & Reese, 1956 ; Greene-
walt, 1968 ; Stein, 1968 ; Miller, 1977 ; Gaunt
& Gaunt, 1985) mais ne se manifeste qu’occa-
sionnellement, ou du moins ne concerne que
quelques notes dans l’ensemble des strophes
utilisées par chacune des espèces où la double
voix a été décelée. Celle-ci n’a toutefois pas été
détectée chez Pedilorhynchus comitatus, sans
aucun doute parce que nous n’avons pas enre¬
gistré les chants de cet oiseau. En revanche, nous
ne l’avons notée ni chez les Myioparus, ni chez
Stizorhina, pour lesquels nous possédons pour¬
tant une documentation bioacoustique consé¬
quente. Cette émission simultanée de deux sons
indépendants trouve sa plus large utilisation chez
Fraseria cinerascens.
Cette production de deux fréquences diffé¬
rentes simultanées est, dans l’état actuel des
connaissances (cf. Nottebohm, 1971 ; Bracken-
bury, 1982 ; Gaunt & Gaunt, 1985), expliquée
par le fonctionnement indépendant des bronches,
qui portent les membranes tympaniformes de la
syrinx, responsables de la production des sons.
La première hypothèse qui vient à l’esprit à
propos de ce phénomène acoustique est celle
d’un dysfonctionnement syringien, sous l’effet
d’une excitation de très fort niveau. Dans ce cas,
pourquoi ce phénomène serait-il aussi fréquent
et stéréotypé chez les oiseaux que nous avons
étudiés ? Dans l’exemple de F. cinerascens, on ne
peut qu’être frappé par la remarquable constance
des caractères physiques (en fréquence, durée et
amplitude) de chacun des motifs, non seulement
au cours d’un cycle annuel donné, mais égale¬
ment d’une année sur l’autre.
Si la double tonalité n’est pas un « artefact »
dû à un contexte particulier, on peut alors
s’interroger sur son utilisation éventuelle dans les
systèmes de communication. On remarquera que
ce phénomène bioacoustique introduit deux par¬
ticularités structurales : la diversité et la com¬
plexité. On peut même en ajouter une troisième :
l’identité individuelle. En effet, l’introduction
d’une seconde fréquence, modulable en ampli¬
tude et en fréquence de manière différente de la
première, ouvre une large gamme de possibilités
de compositions structurales équivalentes à une
augmentation du répertoire par variation des
types de notes. Dans le cas de F. cinerascens, on
pourrait même se demander si la variété des
motifs utilisés n’équivaudrait pas à la variété des
types de chants observée chez les individus
d’espèces des régions tempérées (Nottebohm,
1975 ; Krebs, 1977 ; Kroodsma, 1982 ; Kreut¬
zer, 1988) ; toutefois, on ne trouve pas chez
F. cinerascens (du moins, nous ne l’avons pas
constaté), comme chez ces derniers, d’individus
différents qui, dans leurs chants, partagent les
mêmes motifs vocaux.
Il serait à rechercher dans quelle mesure cette
particularité acoustique pourrait contribuer à la
reconnaissance spécifique quand elle apparaît de
manière aussi régulière dans le chant de certaines
espèces ( Muscicapa cassini, M. sethsmithi, M.
epulata, M. olivascens, Artomyias fuliginosa, Fra¬
seria cinerascens). Rappelons à ce propos que
Gürtler (1973) a montré que la présence d’une
seconde fréquence, plus haute et indépendante de
la première, est nécessaire à la reconnaissance
spécifique dans le cri territorial de la Tourterelle
turque Streptopelia decaocto.
Nous suspectons fort que la double tonalité
soit, chez les Muscicapinae étudiés, un méca¬
nisme de reconnaissance acoustique individuelle
(voir Miller (1977) pour l’utilisation de ce
phénomène acoustique dans les relations mère/
jeune chez le Canard carolin Aix sponsa). Bien
sûr cela reste à démontrer expérimentalement
Source : MNHN, Paris
MUSCICAP/NAE DU N.-E. DU GABON
199
mais on peut remarquer ici que les Myioparus et
Stizorhina, qui ne nous ont pas montré de double
tonalité, ont des chants (de proclamation territo¬
riale chez Myioparus , de reconnaissance chez
Stizorhina) porteurs de caractéristiques indivi¬
duelles. Chez ces oiseaux, le chant est organisé
selon un schéma spécifique simple (quelques
notes) qui présente quelques modifications de
forme (variation de la modulation de fréquence
et/ou du découpage temporel) propres à chaque
individu. En revanche, les autres Muscicapinae
possèdent des chants très variés et les caractéris¬
tiques individuelles ne se manifestent que sous
forme de motifs ou de notes particuliers et là, la
double tonalité introduit, au niveau du timbre,
de véritables « marqueurs » acoustiques.
Les diffusions de chants que nous avons effec¬
tuées à des mâles Fraseria cinerascens montrent
que, comparativement à celle contre un mâle
étranger au secteur, la réaction vis-à-vis d’un
mâle voisin est : 1) aussi forte près du nid, 2) plus
faible près de la limite des territoires, 3) aussi
forte sur la bordure territoriale opposée. Ces
résultats s’accordent à ceux obtenus par divers
auteurs (par exemple Weeden & Falls, 1959 ;
Falls & Brooks, 1975 ; Wunderle, 1978 ; Falls,
1982). Cela suggère donc bien une reconnais¬
sance individuelle. Étant donné que les in¬
formations disponibles vont dans le sens d’une
relation inverse entre la taille du répertoire et le
degré de distinction individuelle entre les oiseaux
voisins et ceux étrangers au lieu (Falls, 1982),
on peut supposer que cette fréquente double
tonalité dans les motifs de F. cinerascens, espèce
au répertoire très varié, participerait effective¬
ment à la caractérisation individuelle ; adapta¬
tion importante, ne serait-ce que pour, dans une
population liée à un milieu particulier (le bord
de l’eau dans le cas présent) et composée d’indivi¬
dus longévifs, permettre de déceler aisément les
vacances de territoire quand elles se produisent
(cf. Krebs, 1971, 1976; Falls, 1982). Par ail¬
leurs, ce phénomène de double voix peut égale¬
ment accroître la redondance de l’information
véhiculée par le signal (Aubin, 1986), ceci peut
en effet être utile dans les conditions du milieu où
vit l’espèce.
Nous pouvons aussi noter que, chez Fraseria
ocreata, dont les vocalisations sont souvent
composées de notes multi-impulsionnelles et mon¬
trent une certaine organisation graduelle, l’em¬
ploi de la double tonalité est réduit à quelques
notes. L’identité individuelle semble alors s’ap¬
puyer davantage sur la répétitivité de certains
motifs et sur l’utilisation d’imitations d’autres
espèces. Il y a là matière à un vaste champ de
recherches expérimentales.
Ces caractéristiques individuelles dans les
chants concernent essentiellement les mâles (sauf
pour Stizorhina fraseri dont les individus des
deux sexes émettent le chant de reconnaissance).
Toutefois, des reconnaissances individuelles peu¬
vent aussi s’appuyer sur les cris (cf. Muscicapa
cassini, M. sethsmithi, Myioparus griseigularis,
Stizorhina fraseri, Fraseria ocreata) et permettre
ainsi le développement de liens très étroits entre
les partenaires de l'unité sociale (adultes et
jeunes).
Rondes
À propos des relations interindividuelles, nous
rappellerons (cf. Erard, 1987) que quelques
espèces seulement s’intégrent aux rondes, asso¬
ciations plurispécifiques que réalisent certains
vertébrés insectivores lors de leur recherche
alimentaire. La participation est liée au mode de
chasse, à l’étendue des domaines vitaux et à
l’organisation sociale (Erard, 1987). Seuls Fra¬
seria ocreata, Myioparus plumbeus, M. griseigula¬
ris et Stizorhina fraseri (par ordre décroissant du
taux moyen annuel de participation) s’intégrent
aux rondes. Il apparaît aussi que, pour chaque
espèce, la fréquentation de ces rondes est maxi¬
male en grande saison sèche, période contrai¬
gnante au plan des ressources alimentaires pour
les insectivores ; elle est minimale durant la
période de reproduction, c’est-à-dire aux époques
(saisons des pluies et petite saison sèche) où la
nourriture est abondante. Ceci appuie l’interpréta¬
tion d’une fonction davantage alimentaire qu’an¬
tiprédatrice que rempliraient ces formations plu¬
rispécifiques (cf. aussi Grubb, 1977) qui jouent
un rôle dans l’apprentissage social, pour les
jeunes notamment qui se familiariseraient avec
les prédateurs, les ressources, leur répartition et
les modalités les plus efficaces de leur exploita¬
tion (cf. Brosset, 1969; 1989; Willis, 1972;
Erard, 1987 et références données dans ce
travail).
Reproduction
Après ces remarques sur la territorialité et les
vocalisations, nous pouvons en formuler d’autres
sur la reproduction.
Source : MNHN, Paris
200
CHRISTIAN ERARD
En premier lieu, nous considérerons la saison¬
nalité de la nidification qui, pour la plupart des
espèces, se déroule de septembre-octobre à mars,
mais en présentant souvent des pics au début des
pluies en septembre-octobre et durant la petite
saison sèche de la mi-décembre à la mi-février.
Même Muscicapa sethsmithi, qui a été observé
nichant pratiquement à tous les mois de l’année,
montre un maximum durant la petite saison
sèche. La reproduction des espèces liées au bord
de l’eau (Muscicapa cassini et Fraseria cineras-
cens) est plus saisonnière puisque les sites où
nichent ces espèces ne sont disponibles qu’à la
faveur de la baisse du niveau d’eau (voir aussi
Brosset, 1979) qui contrôle aussi les populations
d’invertébrés (cf. Irmler (1975, 1979) et Adis
( 1981) sur les forêts de Varzea et d’Igapo, forêts
inondées amazoniennes).
Le démarrage du cycle de reproduction de ces
Muscicapidae du Nord-Est du Gabon est mani¬
festement calqué sur celui des pluies qui suivent
la grande saison sèche et dont les effets sur la
végétation et la faune invertébrée provoquent la
recrudescence des ressources alimentaires.
Les variations, d’une année sur l’autre, dans le
déclenchement et le déroulement des pluies,
entraînent une variabilité du démarrage de la
reproduction. Aussi les observations sur la nidifi¬
cation, que nous avons effectuées sur une longue
période de temps, tendent-elles, par effet cumula¬
tif, à élargir l’éventail des dates de reproduction.
De la sorte, dans un cycle annuel donné, la
période de reproduction est en réalité plus
contractée qu’elle ne le paraît en juxtaposant les
informations relatives à plusieurs années.
Nos données rejoignent celles d’autres auteurs
qui ont souligné une saisonnalité dans les fo¬
rêts sempervirentes équatoriales (Moreau, 1936,
1950, 1964; Baker, Marshall & Harrison,
1940 ; Ward, 1969 ; Fogden, 1972 ; Bell, 1982-
84 ; Brosset, 1981 a ; voir aussi les données in
Brosset & Erard, 1986 et en préparation).
Nous n’avons pas suffisamment d’informa¬
tions sur les poids des Muscicapinae pour tes¬
ter l’hypothèse d’un engraissement préposital,
important dans le déclenchement de la reproduc¬
tion d’au moins certaines espèces tropicales
(Ward, 1969 ; Jones & Ward, 1976 ; Fogden &
Fogden, 1979; Brosset, 1981a, 1981b). Selon
les données dont nous disposons, le cycle annuel
des Muscicapinae du Nord-Est du Gabon est de
12 mois et de type austral, c’est-à-dire commen¬
çant à la fin de la grande saison sèche ; c’est
pourquoi tous nos diagrammes ont été débutés
en juillet, cœur de la grande saison sèche, mois le
plus sec de l’année. Nous n’avons décelé aucun
cycle inférieur à 12 mois comme ceux de 10 mois
observés pour certains passereaux de Bornéo
(Fogden, 1972). En l’absence de données expéri¬
mentales, nous pensons tout de même qu’il
n’existe pas, au moins chez les gobe-mouches
(Muscicapinae, Platysteirinae et Monarchinae),
de cycle annuel endogène comme l’ont suggéré
certains auteurs à propos des oiseaux tropicaux
(par exemple Moreau, 1931; Chapin, 1932;
Baker & Ranson, 1938 ; Moreau, Wilk &
Rowan, 1947; Marshall, 1951, 1959, 1960a,
1960b). Comme nous l’avons déjà souligné et
ainsi qu’en a discuté Brosset (1981a), le début
du cycle reproducteur est lié aux pluies qui
en modulent la date (voir aussi Davis, 1945 ;
Moreau, 1950; Skutch, 1950; Marchant,
1959 ; Snow & Snow, 1964 ; Foster, 1974). Au
plan écologique, un tel déroulement de la repro¬
duction se comprend très bien, ainsi que l’a
décrit Brosset (1981a), puisque les données
disponibles sur les ressources alimentaires végé¬
tales et animales (Charles-Dominique, 1971 ;
Hladik, 1973, 1978 ; Emmons, 1975 ; Dittami &
Gwinner, 1985) montrent que celles-ci sont les
plus abondantes lors des saisons des pluies
(octobre-novembre et mars-avril), d’où les deux
pics de reproduction observables, chacun avant
l’une de ces saisons pluvieuses. De plus, par le
peu de fortes pluies (> 50 mm) (cf. fig. 3 in
Erard, 1987), et par ses caractéristiques de
température et d’insolation, la petite saison sèche
apparaît comme une période hautement favo¬
rable à la nidification de nombreuses espèces
(Brosset, 1981a ; Brosset & Erard, 1986 et en
préparation). Nous ferons toutefois remarquer
que toutes les descriptions des cycles de repro¬
duction s’appuient essentiellement sur les dates
de ponte. Or, il a été montré, au moins chez le
Pigeon ramier Columba palumbus et chez le
Bouvreuil pivoine Pyrrhula pyrrhula que les
femelles sont physiologiquement capables de
reproduction bien avant la ponte du premier
œuf, laquelle dépend de l’acquisition, par la
femelle, de réserves énergétiques suffisantes
(Murton & Isaacson, 1962 ; Murton, Isaac-
son & Westwood, 1963a, 1963b). De plus,
l’influence de la température (bien que sous
l’équateur les fluctuations soient relativement
Source : MNHN, Paris
MUSCICAP1NAE DU N.-E. DU GABON
201
faibles mais perceptibles) serait à envisager car
elle est connue pour jouer un rôle important
dans les dates de ponte chez les oiseaux des
régions tempérées, le nombre d’œufs étant lui
davantage conditionné par la pluviométrie et
l’ensoleillement, ainsi que par l’avancement de la
saison de reproduction (cf. par exemple O’Con-
nor & Morgan (1982) sur Muscicapa striata).
Rappelons également qu’il existe une hypothèse
selon laquelle les oiseaux soumis à de fortes
prédations, ou destructions de nids, auraient
avantage à pondre moins d’œufs par ponte que
ceux qui ne subiraient pas ces contraintes (cf.
discussion par Slagsvold, 1984). Cette hypo¬
thèse demeure bien sûr à tester.
La reproduction s’arrête toutefois, ou du
moins se ralentit considérablement, pendant la
seconde saison des pluies (mars-juin), à une
période pourtant riche en ressources alimen¬
taires. Manifestement, il existe une relation de
cause à effet entre cet arrêt de la reproduction et
le déclenchement de la mue des plumes voilières
(rémiges et rectrices). Il est connu de longue date
que l’action thyroïdienne favorise la mue alors
que le plein développement des gonades l’inhibe
(Assenmacher, 1958 ; Murton & Westwood,
1977). De fait, Murton & Westwood (1977),
reconsidérant les données de Ward (1969),
trouvent une corrélation hautement significative
entre la régression des gonades et le début de la
mue des rémiges primaires. Le mécanisme hor¬
monal contrôlant l’arrêt de la reproduction et le
démarrage de la mue chez les oiseaux tropicaux
n’est encore pas analysé dans le détail, en ce sens
que l’on ignore toujours si la mue commence en
raison de l’arrêt de l’activité des gonades ou, à
l’inverse, si les gonades cessent d’être actives
parce que la mue débute. Toujours est-il que le
démarrage de la mue (insistons bien sur le fait
qu’il s’agit de celle qui affecte les plumes voilières
car les plumes de contour sont remplacées
progressivement à toute saison) paraît relative¬
ment brusque et affecte pratiquement tous les
individus de la population de l’espèce concernée.
Il est de fait symptomatique que nous ayons
observé, tant chez les Muscicapinae que chez les
Platysteirinae et les Monarchinae, des couples
construisant des nids mais qui cessaient brus¬
quement ces activités pour muer leurs plumes
voilières. Nous mentionnerons ici n’avoir pas
constaté de mue des plumes voilières chez des
oiseaux se reproduisant, comme cela a été signalé
pour un certain nombre d’espèces néotropicales
(Foster, 1975). Il est aussi possible, comme le
soulignent Dittami & Gwinner (1985), que la
régression des gonades et le démarrage de la mue
soient, au sein de la population de chaque
espèce, mieux synchronisés que le développement
des gonades (Fogden & Fogden, 1979; Stiles,
1980), d’où une plus grande variabilité en début
qu’en fin de reproduction. De plus, cette variabi¬
lité pourrait être également liée au fait que la
date de reproduction des oiseaux serait suscep¬
tible d’être dépendante de celle de leur nais¬
sance (Berndt & Winkel, 1971 ; Fogden, 1972 ;
Stiles & Wolf, 1974). Il ne serait toutefois pas
impossible que les oiseaux tropicaux soient tout
de même sensibles aux faibles variations photo¬
périodiques équatoriales et les utilisent pour
réguler les cycles de leurs gonades et de leur mue
(Dittami & Gwinner, 1985).
La période de mue est contraignante tant par
son coût énergétique (pour la croissance des
nouvelles plumes et pour contrecarrer les modifi¬
cations des caractéristiques aérodynamiques) que
par les perturbations entraînées dans les activités
de recherche alimentaire et de lutte contre les
prédateurs. Il est donc avantageux pour les
oiseaux d’effectuer leur mue à une période de
l’année riche en ressources alimentaires.
À propos de la reproduction, un certain
nombre d’autres remarques peuvent être faites.
Tout d’abord, on notera que les nids de ces
divers Muscicapinae, relativement volumineux et
élaborés, sont d’un type assez homogène et,
précisons-le ici, bien différent de celui des nids
des Platysteirinae et des Monarchinae (Erard,
en préparation, cf. les données in Brosset &
Erard, 1986). Dans l’ensemble, ils ne diffèrent
guère des nids des gobe-mouches et des petits
Turdinae paléarctiques, tout au plus sont-ils
parfois plus rudimentaires et, à l’occasion, sont-
ils placés dans des sites qui ne seraient pas
utilisés dans les régions tempérées, car trop
exposés. En effet, dans ces dernières, les nids
« à ciel ouvert » sont toujours dissimulés, c’est-à-
dire placés de manière à ne pas être vus par les
prédateurs. En revanche, en milieu tropical, et
surtout en forêt, ils sont très visibles mais
mimétiques (cf. Brosset, 1974), et sont situés
hors de toute atteinte par un prédateur chemi¬
nant dans la végétation (arbuste ôu pousse isolés,
branche écartée de la masse des feuillages...).
Nous remarquerons, à propos des nids, que les
Source : MNHN, Paris
202
CHRISTIAN ERARD
données relatives aux Muscicapinae montrent
que n’est pas fondée l’hypothèse de Snow (1978)
selon laquelle, pour minimiser les risques de
prédation, les nids des oiseaux des forêts tropi¬
cales seraient de très petite taille et ne pour¬
raient donc pas contenir un nombre élevé d’oisil¬
lons.
Les Muscicapinae que nous avons étudiés dans
le Nord-Est du Gabon n’échappent pas à la règle
d’une faible grandeur de ponte en zone tropicale
(Moreau, 1944; Lack, 1947, 1948, 1966, 1968;
Skutch, 1949, 1967; Lack & Moreau, 1965;
Cody, 1971). Cela se traduit par un nombre
d’œufs restreint, deux en général.
On remarquera aussi la relative rareté des
secondes pontes normales dans un même cycle
annuel et aussi des pontes de remplacement
après destruction de la ponte ou prédation des
oisillons. Par le suivi de couples (Muscicapinae
certes, mais aussi, et surtout, car plus abondants,
Platysteirinae et Monarchinae), nous suspectons
fort que ceux dont la reproduction a échoué au
début de la saison des pluies qui vient après
la grande saison sèche (septembre-octobre) ne
nicheraient pas à nouveau dans les semaines qui
suivent mais attendraient la petite saison sèche,
voire le début des pluies qui lui succèdent (entre
mi-décembre et début mars).
Plusieurs hypothèses ont été formulées pour
tenter d’expliquer cette réduction du nombre des
œufs par ponte chez les oiseaux tropicaux. Lack
(1947) a suggéré que la ponte représenterait le
nombre maximum d’oisillons que les parents
peuvent nourrir. Pour lui, sous les tropiques ce
nombre serait limité par la conjonction de trois
facteurs : 1) la longueur du jour, plus courte que
celle existant à l’époque de la reproduction dans
les régions tempérées, laisserait moins de temps
pour la recherche alimentaire et le nourrissage
des couvées, 2) la pression compétitive serait
plus importante (richesse spécifique plus grande),
3) la prédation serait plus intense (plus forte
diversité des prédateurs, dont certains spécia¬
listes). En revanche, Skutch (1949, 1967) con¬
sidère que les oiseaux tropicaux ne nourrissent
pas autant de jeunes qu’ils le pourraient mais que
le taux de natalité serait sélectionné de manière à
ne contrebalancer que le faible taux de mortalité
des adultes, par le jeu de facteurs régulateurs
dépendant de la densité. Il est certain qu’actuelle¬
ment peu d’écologistes tropicaux sont adeptes
des thèses de Lack. De fait, il est symptomatique
que, dans la même localité, des espèces propres
aux formations secondaires pondent davantage
d’œufs que leurs équivalents forestiers (ex. Terp-
siphone viridis comparativement à T. batesi,
Erard en préparation ; voir aussi les données in
Brosset & Erard, 1986). Manifestement, le
déterminisme de ce paramètre de la cinétique
démographique des populations s’appuie sur des
facteurs génétiques et d’autres du milieu, liés à la
régulation dynamique, présente et passée, de ces
populations, facteurs que nous sommes encore
loin de comprendre. Nous ne sommes ainsi pas
en mesure d’établir cet important paramètre
qu’est la production moyenne de jeunes hors du
nid/an/unité sociale. Tout porte à penser, en
particulier les importants taux de prédation, qu’il
est faible. Compte tenu de la grande longévité
des adultes (cf. Muscicapa sethsmithi, Stizorhina
fraseri, Fraseria ocreata et F. cinerascens) tradui¬
sant de faibles taux de mortalité (cf. aussi
Fogden, 1972 ; Snow & Lill, 1974 ; Thiollay,
1971 ; et les données in Brosset & Erard, 1986)
et la relative stabilité des peuplements constatée
durant la période d’étude (Erard, 1987), il ne
serait pas surprenant que les taux de production
annuelle soient faibles, témoignant ainsi de
populations fonctionnant selon la « stratégie K »
(Pianka, 1970, 1972; Blondel, 1976, 1979).
Lié à cette faible production de jeunes est le
fait que ces derniers restent longtemps avec leurs
parents, la durée d’élevage hors du nid étant
considérablement plus longue que celle obser¬
vable dans les régions tempérées ou chez les
espèces orientées vers une «stratégie r». Il est
certain que cette longue dépendance des jeunes
vis-à-vis des adultes ne peut que leur être
avantageuse en termes d’apprentissage social et
de survie.
Nous remarquerons aussi que la durée de
l’incubation et celle de l’élevage au nid ne
diffèrent guère des valeurs que l’on obtient dans
les régions tempérées pour les gobe-mouches et
les petits Turdidae paléarctiques (cf. Nietham-
mer, 1937 ; Witherby et al., 1943 ; Dementiev &
Gladkov, 1954 ; Géroudet, 1957 ; Glutz von
Blotzheim, 1962, 1988 ; Cramp, 1988). En
revanche, comme l’a déjà souligné Brosset
(1974), les nourrissages au nid sont moins
fréquents, correspondent soit à des proies de
taille plus importante, soit à un plus grand
nombre de proies par visite. Seuls, chez les
Muscicapinae que nous avons étudiés, Musci-
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
203
capa sethsmithi et, dans une moindre mesure,
Pedilorhynchus comitatus et Artomyias fuligi-
nosa, ont des rythmes d’apports alimentaires au
nid comparables à ceux de leurs équivalents
paléarctiques (cf. les données relatives à M.
striata).
On notera également que, chez tous les Musci-
capinae du Nord-Est du Gabon où cela a pu être
étudié, l’incubation est le fait de la femelle seule.
En revanche, l’élevage est assuré par tous les
membres de l’unité sociale. Nous reviendrons là-
dessus plus loin.
Comparaisons intragénériques
La première constatation porte sur les unités
sociales. En effet, si l’on considère les Muscicapa
sensu stricto, on note une relative homogénéité,
avec une organisation sociale basée sur les
couples permanents ou à renouvellement ; en
revanche, si l’on inclut M. infuscata ( = Arto¬
myias fuliginosa ), les unités sociales ne sont plus
uniquement des couples mais peuvent être des
trios ou des clans familiaux. Chez les Fraseria, le
contraste est encore plus saisissant entre cineras-
cens qui vit en couples et ocreata qui constitue
des groupes. L’interprétation de ces différences
est donc à rechercher ailleurs que dans des
facteurs phylogénétiques ; nous examinerons la
question plus loin, dans les comparaisons en
fonction des types d’organisation sociale.
Une seconde remarque porte sur la variabilité
de la surface des territoires et des modalités de
leur utilisation chez les espèces du genre Musci¬
capa sensu lato. On note aisément l’influence du
milieu quand on compare les espèces de même
taille que sont Muscicapa cassini (3 ha, mais
sous forme d'une étroite bande le long d’un
cours d’eau), M. olivascens (20 ha en forêt
primaire), M. caerulescens (20 ha dans les for¬
mations secondaires) et M. comitata (= Pedilo¬
rhynchus comitatus) (7 ha dans les formations
secondaires). Nous discuterons de cela plus loin.
Un troisième point de ces comparaisons ba¬
sées sur la systématique est celui des vocalisa¬
tions. Il est évident que les divers cris et chants
des Muscicapa (incluant Artomyias et Pedilo¬
rhynchus) ont « un air de famille » ; ce sont des
émissions sonores aiguës, complexes et diversi¬
fiées où apparaissent cependant les caractéris¬
tiques spécifiques et individuelles. La gamme des
fréquences utilisées, les modulations qui leur sont
imprimées et leur découpage temporel concou¬
rent à leur donner un timbre aigrelet sur un
tempo précipité. On remarquera au passage que
les vocalisations de Stizorhina diffèrent bien de
celles des Muscicapa, mais les chants de «Tur-
dus» émis par cette espèce rappellent ceux de
Fraseria ocreata. Il serait donc intéressant de
rechercher, par des analyses biochimiques, si
Stizorhina n'appartiendrait pas aux Turdinae
sensu Sibley, Ahlquist & Monroe, Jr (1988) et
si Fraseria n’occuperait pas, dans les Muscica-
pinae, une position le rapprochant des Turdinae.
Cette remarque nous amenant aux Fraseria,
nous ne pouvons que constater les profondes
différences qui séparent cinerascens dûocreata.
Si leur pattern de coloration est le même (à
part les lores blancs de cinerascens et des plu¬
mages juvéniles différents), ils ne présentent
qu’un indice de similitude morphologique de
0,66 (Erard, 1987). Leur organisation sociale est
totalement différente (voir ci-dessus la première
remarque), leurs vocalisations aussi, encore que
le cri d’alarme, près du nid, de cinerascens se
présente comme une note multi-impulsionnelle,
comme les appels d 'ocreata, mais là s’arrête
la ressemblance, encore que les cris de jeune
d 'ocreata (fig. 74) en évoquent certains de cine¬
rascens (fig. 70). Les nids et les œufs sont certes
différents, et les différences entre les deux espèces
apparaissent mieux marquées qu’entre les divers
Muscicapa et les Fraseria, mais le pattern fonda¬
mental demeure le même. Au vu de toutes ces
différences, on serait tenté de considérer que
nous sommes en présence d’une simple conver¬
gence et que cinerascens et ocreata ne sont
point congénériques. Les données ostéologiques
(Erard en préparation) suggèrent qu’il n’en va
pas ainsi et que les deux espèces appartiennent
bien au même genre.
Ces comparaisons intragénériques s’appuient
évidemment sur les genres tels qu’ils ont été
définis par les taxinomistes. Or, en ornithologie,
le genre n’est souvent qu’une catégorie pratique
pour la classification et pour mettre ensemble des
espèces que tout un faisceau de données rap-
Source : MNHN, Paris
204
CHRISTIAN ERARD
proche. Il s’agit d’une catégorie à partir de
laquelle il est aisé de forger des hypothèses de
travail sur les phénomènes évolutifs comme la
spéciation ou la radiation adaptative. Toutefois,
force est de reconnaître qu'en ornithologie, le
genre n’est pas toujours et loin s’en faut, un
véritable taxon, unité évolutive, au sens prôné
par Dubois (1988). Nous ne discuterons pas ici
ce problème, nous attirerons simplement l’atten¬
tion sur le fait que, quoiqu’il en soit, les genres
que nous avons utilisés minimisent les diffé¬
rences éco-éthologiques intragénériques, diffé¬
rences qui témoignent donc d’influences non
phylogénétiques.
PATTERNS SOCIO-ÉCOLOGIQUES ÉMERGEANT DES COMPARAISONS BASÉES
SUR LES HABITATS FRÉQUENTÉS
Nous avons déjà détaillé les modalités de la
sélection et du partage des habitats par les divers
Muscicapinae, comparativement aux Platystei-
rinae et Monarchinae (Erard, 1987). Nous n’y
reviendrons pas ici. Nous allons, en revanche.
examiner les particularités éco-éthologiques liées
à la vie dans les principaux milieux que sont le
bord de l’eau, les formations secondaires et la
forêt naturelle non remaniée.
Caractéristiques des espèces liées au bord de l’eau
Deux Muscicapinae sont inféodés à la forêt
inondée ou aux berges des grandes rivières, ce
sont Muscicapa cassini et Fraseria cinerascens.
Nous avons déjà montré (Erard, 1987) qu’ils
installent des territoires linéaires, en raison des
particularités de leur habitat bien que, quand la
forêt inondée (ou simplement inondable dans le
cas de F. cinerascens) couvre une superficie
suffisante, ils réalisent des territoires partageant
le milieu en surfaces et non plus en distances
entre les unités sociales. Si tous deux sont
monogames, les territoires qu’ils occupent ne
sont pas de taille équivalente par rapport à celle
des oiseaux (3 ha pour M. cassini d’environ 17 g
contre 1,4 ha pour F. cinerascens de 23 g). On
peut y voir un effet, d’une part, des modalités de
chasse ( cassini est davantage un chasseur aérien
que cinerascens beaucoup plus plastique dans
ses comportements de recherche alimentaire) et,
d’autre part, de la structure physique du milieu
(cassini a besoin de beaucoup d’espaces dépour¬
vus de végétation pour chasser alors que cineras¬
cens requiert une végétation dense).
La territorialité et la superficie des territoires
(de type A de Nice (1941), c’est-à-dire occupés
toute l'année et où toutes les activités sont
exercées) sont généralement tenues pour être liées
aux ressources alimentaires (cf. les travaux sur
les nectarivores montrant quand commence et où
s’arrête la territorialité : Gill & Wolf, 1975,
1977 ; Kodic-Brown & Brown, 1978 ; Ewald
& Carpenter, 1978 ; Pyke, 1979 ; voir aussi
Stenger, 1958; Brown, 1964; Davies, 1981;
Mixon, Carpenter & Paton, 1983 ; Davies &
Houston, 1984). La principale fonction d’un
territoire serait d’espacer les unités sociales, de
manière à ce que chacune d’elles puisse nourrir
correctement ses membres et assurer le succès de
leur reproduction (cf. Wilson, 1975). Soit les
individus apprécieraient directement l’abondance
des proies et ajusteraient en conséquence la taille
de leurs territoires à leurs besoins énergétiques
(Pitelka, Tomich & Treichel, 1955 ; Stenger,
1958 ; Armstrong, 1965 ; Moss, 1969 ; Holmes,
1970; Mahler, 1970; Watson & Moss, 1970;
Gass, Angeher & Centra, 1976 ; Salmonson &
Balda, 1977 ; Franzblau & Collins, 1980),
soit ils défendraient la surface la plus grande
possible, la taille du territoire étant alors limitée
par la pression compétitive intraspécifique (Gibb,
1956; Hinde, 1956; Lack, 1966; Krebs, 1971 ;
Schoener, 1971 ; Ewald & Carpenter, 1978 ;
Myers, Conners & Pitelka, 1979). Toutefois,
ils pourraient également ajuster la taille de
leur territoire à l’abondance prévisible des res¬
sources alimentaires d’après la structure de l’ha-
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
205
bitat (Miller, 1931 ; Erickson, 1938; Orians,
1961 ; Hilden, 1965 ; Wiens, 1973 ; Seastedt &
Maclean, 1979; Smith & Shugart, 1987).
Dans le cas présent de M. cassini et de
F. cinerascens, on peut concevoir que la diffé¬
rence de taille des territoires dépende des dispo¬
nibilités (ou potentialités) en ressources alimen¬
taires. M. cassini se nourrissant d’insectes très
mobiles (Diptères, Odonates, Lépidoptères Rho-
palocères, cf. Erard, 1987), on conçoit fort bien
qu’il lui faille un milieu ouvert, pour pratiquer
son mode de chasse, et suffisamment étendu pour
bénéficier d’une variété de perchoirs adéquats et
de proies qu’il puisse aisément exploiter au gré
des variations spatio-temporelles de leurs den¬
sités et de leur distribution. Il est en effet fort
vraisemblablement plus bénéfique à cassini de
pouvoir circuler sur des distances de plusieurs
centaines de mètres pour localiser les zones de
chasse les plus favorables que de rester cantonné
sur une surface plus ou moins circulaire, fusse-
t-elle de 3 ha d'un seul tenant. En revanche, F.
cinerascens, plus plastique dans ses modes de
chasse et au régime plus diversifié, exploite
davantage les divers éléments structuraux du
milieu (espaces libres, feuillages, troncs, sol...)
ainsi peut-il se fixer sur de petites surfaces. Dans
les deux cas, si le territoire répond effectivement
à des impératifs énergétiques, on pourrait penser
que la structure du milieu joue un rôle important
dans la prévisibilité des ressources alimentaires,
comme le suggèrent Smith & Shugart (1987).
Nous rappellerons maintenant ici la territoria¬
lité interspécifique notée entre ces deux espèces.
Toutefois, l’exclusion territoriale n’est le fait que
de cinerascens vis-à-vis de cassini, jamais l’in¬
verse, se traduisant par des chants (auxquels
cassini nous a toujours paru indifférent encore
que ceci serait à vérifier expérimentalement) et
surtout par des attaques et des poursuites agres¬
sives. Cette apparente indifférence de M. cassini
à l’égard des chants de F. cinerascens vient à
l’appui d’une territorialité interspécifique unila¬
térale, ce qui expliquerait qu’au plan acoustique,
il n’y ait pas de convergence entre les deux
espèces comme cela s’observe dans d’autres cas
(Rohwer, 1973; Ferry & Deschaintre, 1974;
Murray, 1976 ; Ordal, 1976 ; Catchpole, 1977 ;
Becker, 1977, 1985). Tout se passe donc comme
si cassini, cherchant des emplacements libres
pour chasser, était un intrus pour cinerascens qui
défend constamment les limites de son territoire.
Comme nous l'avons dit plus haut, cinerascens
réagit fort vraisemblablement au comportement
postural de cassini plutôt qu’à l’oiseau lui-même.
La manière dont cinerascens rejette cassini hors
de son canton (cf. plus haut et Erard, 1987)
laisse à penser que cette exclusion s’appuie bien
sur une perception des structures du milieu dans
la délimitation du territoire. Ceci irait donc dans
le sens d’une évaluation des potentialités nutri¬
tives du milieu par la structure de celui-ci,
complétée vraisemblablement par l’expérience
acquise au cours des actions de chasse. En
l’absence de données précises sur les abondances
et les distributions des ressources alimentaires, il
serait vain de discuter davantage cette question.
Toutefois, nous ferons tout de même remarquer
que, dans le cas de cassini et de cinerascens, les
ressources défendues peuvent être des sites de
nidification situés près de la berge et pour
lesquels les deux espèces sont en compétition.
Cette remarque appuie celle de Smith & Shu¬
gart (1987) pour qui la qualité du milieu serait
le facteur régulateur ultime de la taille des
territoires, la nourriture, les sites de nidification,
les taux de prédation, ... ne seraient que des
composantes de cette qualité d’ensemble du
milieu (voir aussi Fretwell & Lucas, 1969;
Orians, 1971).
À propos de ces deux espèces du bord de l’eau,
on notera qu’elles dépendent des variations du
niveau d’eau pour l’accès à leurs sites de nidifica¬
tion (tous pour cassini, beaucoup pour cineras¬
cens). Toutefois, elles ne se reproduisent pas
— ou rarement — durant la grande saison sèche,
ni au début des pluies qui la suivent (juin-
octobre), alors que les Glaréoles Glareola nucha-
lis, qui profitent des rochers exondés, le font
(Brosset, 1979) et que de nombreuses espèces
forestières nichent quand les pluies reprennent
(Brosset & Erard, 1986 et en préparation).
Manifestement cette absence de reproduction
n’est pas liée à la disponibilité des sites de
nidification puisque ceux-ci sont accessibles. En
revanche, la saison sèche est une période contrai¬
gnante pour la végétation et les invertébrés, de
sorte que quand les pluies reviennent il n’y aurait
pas assez de nourriture disponible au bord de
l’eau. Il faut attendre que les populations d’in¬
vertébrés qui y sont liés s’y reconstituent tandis
que les immigrations en provenance de la forêt
de terre sèche n'ont pas encore commencé
puisque les populations d’invertébrés s’y recons-
Source : MNHN, Paris
206
CHRISTIAN ERARD
tituent aussi (cf. Irmler, 1975, 1979; Adis, reproduction seraient réunies. Ce n’est évi-
1981). Quand le niveau de nourriture suffisante demment qu’une hypothèse qu’il conviendrait
serait atteint, les sites de nidification ne seraient d’éprouver en étudiant la répartition spatio-tem-
plus accessibles en raison de la remontée des porelle des arthropodes du bord de l’eau,
eaux (les pluies d’octobre sont les plus fortes de
l’année). En revanche, durant la petite saison
sèche, toutes les conditions favorables à la
Caractéristiques des espèces habitant les formations végétales secondaires
Nous rappellerons ici que les formations
secondaires, mis à part les abords des villages
entretenus par l’homme et les derniers stades du
cycle de reconstitution forestière postculturale
(cf. Erard, 1987), forment une mosaïque quadri-
dimensionnelle (volume et temps) de milieux
changeants, et ce souvent de rapide manière. Ces
milieux fluctuant dans le temps et dans l’espace
hébergent une avifaune caractérisée par une forte
proportion d’espèces adoptant la « stratégie r »
et dont les populations se composent, de ce fait,
de beaucoup d’individus (cf. données in Brosset
& Erard, 1986 et en préparation).
La première remarque concernant les Musci-
capinae des formations secondaires tient à ce
que, sauf Artomyias fuliginosa qui peut former
des clans familiaux sans doute stables, toutes les
espèces vivent en couples qui paraissent soumis à
renouvellement annuel et qui s’installent sur des
territoires temporaires : d’un cycle annuel à
l’autre, on ne retrouve pas les oiseaux au même
endroit. Ils semblent calquer leur répartition sur
celle des ressources.
Allant dans le sens de fluctuations des res¬
sources alimentaires très marquées, en rapport
avec la rapide évolution des habitats, est le fait
que nous ayons noté la consommation occasion¬
nelle de fruits en milieu secondaire chez Mus-
cicapa caerulescens, Pedilorhynchus comitatus,
Artomyias fuliginosa, Stizorhina fraseri et Frase-
ria ocreata. Nous l’avons également remarquée
chez F. cinerascens du bord de l’eau, où les
ressources paraissent aussi beaucoup fluctuer
(voir plus haut). Nous n’avons pas observé de
Muscicapinae consommant des fruits en forêt
primaire où notre effort d’observation fut pour¬
tant très grand.
Nous avons montré (Erard, 1987) comment
chaque espèce occupe une niche écologique qui
lui est particulière. Nous voudrions maintenant
insister sur le fait que les Muscicapinae ne sont
pas abondants dans les formations secondaires.
Nous ferons état, à propos de Muscicapa epulata,
M. caerulescens et Pedilorhynchus comitatus, de
quelques observations relatives à des remplace¬
ments d’oiseaux ou de couples. Lors des collectes
effectuées pour obtenir des données sur les
régimes alimentaires spécifiques, nous avons
ainsi remarqué que les temps de remplacement
des individus sont assez longs. Quand on prélève
le mâle, la femelle quitte rapidement les lieux.
Quand on prélève la femelle, le mâle conserve
son territoire et acquiert une autre partenaire au
bout de 20-35 jours (15-20 jours chez Pedilo¬
rhynchus, une fois cependant en moins d’une
semaine). Le remplacement des couples prend
plus de temps (20-30 jours chez P. comitatus,
30-45 jours chez M. caerulescens, près de 2 mois
chez M. epulata). Ceci montre à l’évidence 1) que
s’il existe des populations flottantes d’oiseaux
non cantonnés (cf. Brown, 1969 ; Davies, 1978 ;
Patterson, 1986), elles ne doivent pas être très
importantes, 2) qu’il se produit tout de même un
effet régulateur de la densité par la territorialité
chez ces oiseaux.
Le peu que nous sachions de la production de
ces espèces montre qu’elle est faible ; autrement
dit, les Muscicapinae des formations secondaires,
en dépit des rapides modifications saisonnières et
annuelles des milieux (quoique ces transforma¬
tions s’effectuent peut-être selon un pattern fort
prévisible) ne maximisent aucunement leur taux
de reproduction comme on aurait pu le penser.
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
207
Caractéristiques des espèces de forêt primaire
Ce milieu est relativement stable, comparative¬
ment aux formations secondaires. Mis à part la
dynamique aléatoire des chablis, la physionomie
de la forêt primaire ne change pas.
Contrairement aux Muscicapinae des forma¬
tions secondaires, ceux de la forêt primaire
(comme d’ailleurs ceux du bord de l’eau) réali¬
sent des unités sociales très stables, occupant des
territoires fixes (cf. les cartes de distribution in
Erard, 1987).
On remarquera que les espèces de la grande
forêt montrent une plus grande plasticité dans
leur recherche de nourriture et, surtout, se
répartissent dans un plus large éventail de moda¬
lités comportementales. En particulier, elles ten¬
dent à exploiter leur territoire de manière plus
uniforme (sauf Muscicapa sethsmithi qui se fixe
sur de petits secteurs d’où il ne bouge guère).
Toutes ces espèces apparaissent longévives,
produisent peu et constituent des unités sociales
stables dont les membres établissent entre eux
des liens très étroits (voir plus loin) ; elles
présentent donc des caractéristiques des «stra¬
tèges de type K ».
Liée à l’habitat forestier, est à souligner l’exis¬
tence de marques visuelles comme le jaune vif du
bec de Muscicapa sethsmithi et le blanc pur des
taches supralorales de Fraseria cinerascens, qui
jouent le rôle de véritables cataphotes dans la
signalisation à courte distance. Il en existe
d’autres exemples chez les Platysteirinae et les
Monarchinae (Erard, en préparation).
Si maintenant nous considérons les vocalisa¬
tions, nous remarquons que :
1) Chez les Muscicapa (incluant Pedilorhyn-
chus et Artomyias), les fréquences utilisées sont
les mêmes, à peu de chose près, et sont tout
aussi aiguës (6-9 KHz) en forêt primaire (y
compris bord de l’eau) que dans les formations
secondaires plus ouvertes. Les chants sont riches
en modulations de fréquence. Seul Artomyias (en
milieu secondaire) utilise des sifflets de 3-4 KHz
pour la signalisation à distance.
2) Chez les Myioparus dont une espèce habite
les formations ouvertes et l’autre la forêt, les
chants de l’un sont fort réminiscents de ceux de
l’autre, montants chez plumbeus, descendants
chez griseigularis, et utilisant les mêmes fré¬
quences centrées sur 3 KHz. L’un et l’autre
emploient des signaux de même forme (faible
modulation de fréquence pour les chants, alter¬
nance de courts sons sifflés pour les cris).
3) Chez les Fraseria, ocreata se caractérise par
une gamme de fréquences étendue, avec cepen¬
dant un pic entre 3 et 5 KHz ; toutefois, ses cris
(et notes de certains chants) sont multi-impul-
sionnels. Les notes de son « chant de Turdus »
sont centrées sur des fréquences de 3 à 5 KHz et
présentent des modulations de fréquence d’ampli¬
tude réduite. F. cinerascens émet des notes
longues et de fréquence peu variable mais relati¬
vement élevée (6-8 KHz).
4) Stizorhina emploie essentiellement des fré¬
quences comprises entre 3 et 5 KHz, les modu¬
lant fortement pour la signalisation territoriale
mais peu (notes très sifflées) pour la reconnais¬
sance individuelle.
Il est dommage que nous ne possédions pas de
données quantitatives sur l’intensité de ces vo¬
calisations. Quelque peu subjectivement, nous
dirons que seuls les cris territoriaux de Musci¬
capa sethsmithi et d’ Artomyias sont émis avec
force, comme le sont les chants territoriaux des
Myioparus, de Stizorhina et des Fraseria (à
une oreille humaine, ceux de F. cinerascens ne
paraissent pas aussi puissants qu’ils le sont parce
que très aigus). Ces émissions sonores que nous
venons de citer sont toutes des signaux à longue
distance. En revanche, les chants des Muscicapa
(s. /.) ne portent guère et, de fait, sont utilisés
dans les rapports interindividuels à courte dis¬
tance.
Chappuis (1971) et Morton (1975) ont mon¬
tré que les oiseaux forestiers émettent des sons
faiblement modulés, plus purs (sans double
modulation de fréquence), préférentiellement
dans une gamme entre 1 et 3 KHz et que, pour
des raisons de meilleure transmission dans le
milieu forestier, les fréquences qu’ils utilisent
sont abaissées par rapport à celles de leurs
équivalents des habitats ouverts. Force est de
reconnaître que les Muscicapa (s. /.) et F. cineras¬
cens ne respectent pas la « règle ». Toutefois, il
n’est pas impossible, mais cela reste à vérifier,
que ces sons aigus circulent dans des bandes de
Source : MNHN, Paris
208
CHRISTIAN ERARD
fréquences non occupées par les insectes (ceci est
particulièrement vrai pour F. cinerascens). Par
ailleurs, les importantes modulations de fré¬
quence des chants de Muscicapa jouent en ce
sens qu’elles donnent une forme acoustique aux
signaux. Elles les font ainsi ressortir dans une
ambiance composée par une très large gamme de
fréquences caractérisée par Faccolement de mul¬
tiples spectres étroits correspondant aux stridula¬
tions des insectes et à beaucoup de chants
d’oiseaux qui répondent aux critères de Chap-
puis et Morton.
Il est de fait que, de par leurs vocalisations et
par comparaison avec les Platysteirinae et les
Monarchinae (Erard, en préparation), les Mus-
cicapinae du genre Muscicapa (s. /.) n’appa¬
raissent pas comme des oiseaux de forêt. Toute¬
fois, il faudrait expérimenter pour en être sûr. On
remarquera d’ailleurs que, chez Stizorhina fra-
seri, il existe une gradation dans les signaux
territoriaux, la double modulation de fréquence
augmentant avec le niveau d’agressivité exprimé
par le signal ; en revanche, chez cette espèce les
vocalisations à courte distance (reconnaissance
individuelle) correspondent mieux aux critères de
Chappuis et Morton. Chez cette espèce aussi,
une expérimentation serait utile pour examiner si
une signalisation à longue distance ne nécessite¬
rait pas une « forme » du signal plutôt qu’une
fréquence particulière. En ce qui concerne Mus¬
cicapa sethsmithi, on pourrait penser que la
petite taille de l’oiseau justifie à elle seule l’émis¬
sion dans les aigus (Bergmann, 1976 ; Bowman,
1979 ; Wallschlâger, 1980), mais cela ne joue
pas pour les autres.
Si on considère les habitats qu’ils se choi¬
sissent à l’intérieur de la forêt, Muscicapa seth¬
smithi (dans les chablis et les sous-bois très
clairs), M. olivascens (dans les trouées de la
voûte) et M. cassini (en lisière, au bord de
l’eau) apparaissent plutôt comme des oiseaux des
milieux ouverts parvenant à répondre, en forêt, à
leurs exigences écologiques.
PATTERNS ÉMERGEANT DES COMPARAISONS BASÉES SUR LES SYSTÈMES SOCIAUX
Nous avons déjà montré que la majorité des
Muscicapinae du Nord-Est du Gabon sont terri¬
toriaux, vivant en couples monogames. Toute¬
fois, chez certaines espèces, les unités sociales
apparaissent fixes, constituées de manière défini¬
tive, alors que chez d’autres, elles varient d’un
cycle annuel à l’autre, voire au cours d’un même
cycle annuel. Artomyias fuliginosa se distingue
par le fait qu’il peut vivre en clans familiaux
formés par des couples ou par des trios d’adultes
accompagnés de jeunes. Fraseria ocreata, lui,
est bien particulier en ce qu’il vit en groupes.
Nous allons donc maintenant examiner les carac¬
téristiques éco-éthologiques sur lesquelles repo¬
sent ces systèmes d’organisation sociale pour
tenter de comprendre pourquoi telle espèce
adopte tel type d’organisation plutôt que tel
autre.
Caractéristiques des espèces qui constituent des couples monogames
Nous avons déjà souligné que les couples
apparaissent beaucoup plus stables en forêt
primaire (bord de l’eau inclus) que dans les
formations secondaires qui sont des milieux très
changeants.
Dans les pages précédentes, nous avons décrit
de nombreux comportements qui prouvent l’étroi¬
tesse des liens entre les partenaires des couples.
Nous avons indiqué qu’ils nous ont semblé plus
étroits chez les couples permanents que chez les
couples à renouvellement : plus de contacts
rapprochés, plus d’activités coordonnées (par
exemple plus de synchronisation et de parallé¬
lisme dans les déplacements), plus de réactions
contagieuses (tendances à répéter l’action que
vient d’effectuer le partenaire), plus de communi¬
cation acoustique pour maintenir un contact
régulier. Nous avons montré les possibilités de
reconnaissance individuelle à l’aide des vocalisa¬
tions. Bien que cela reste à prouver de manière
expérimentale, il ne nous fait guère de doute
qu’elles jouent un rôle important dans la cohé-
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
209
sion des couples, au même titre que les compor¬
tements rapprochés (voir aussi Wiley, 1976),
souvent eux-mêmes accompagnés de chants de
cour ou de vocalisations particulières (chants de
reconnaissance de Stizorhina fraseri) après une
séparation momentanée des partenaires ou un
conflit territorial. Ces interactions entre les par¬
tenaires facilitent une certaine dynamique sociale
constituée à court terme par la coordination
spatio-temporelle de leurs activités et, à plus long
terme, la synchronisation de leurs dispositions
physiologiques à la reproduction (cf. aussi Kun-
kel, 1974). À ce dernier niveau, les phonoré¬
ponses entre partenaires et les chants de cour
prennent leur sens. En particulier, la variété des
motifs utilisés par le mâle dans les chants de
cour, variété qui peut se trouver accrue par la
double tonalité, est susceptible de stimuler l’acti¬
vité sexuelle de la femelle (cf. Brockway (1965)
et les expériences de Kroodsma, 1976).
Nourrissage de cour et rôle du mâle
Le nourrissage de cour (« courtship feeding »
des anglo-saxons) est répandu chez les oiseaux
(Lack, 1940; Andrew, 1961). Après avoir été
tenu pour un rituel en prélude à l’accouplement,
ou comme un comportement qui maintient ou
renforce les liens entre les partenaires, ou encore
qui permet de coordonner l’activité sexuelle du
mâle et celle de la femelle (Morley, 1949 ;
Hinde, 1964), il a été reconsidéré à la lumière
d’observations montrant que l’apport alimen¬
taire du mâle à la femelle n’était pas négligeable
et pouvait aider cette dernière à former ses œufs
sans épuiser ses propres réserves (von Haart-
man, 1958 ; Curio, 1959 ; Cullen & Ashmole,
1963; Royama, 1966; Brown, 1967; Krebs,
1970; Nisbet, 1973; Tasker & Mills, 1981).
Les observations que nous avons recueillies sur
les espèces pour lesquelles nous avons été en
mesure d’étudier le phénomène, montrent à
l’évidence que l’apport alimentaire est consé¬
quent et que le mâle fournit ainsi un complé¬
ment énergétique substantiel à la femelle avant la
ponte et durant l’incubation. Ceci est surtout
vrai pour les chasseurs à l’affût comme Musci-
capa cassini et M. sethsmithi. En revanche, cet
apport alimentaire paraît plus réduit chez Stizo¬
rhina fraseri et F. cinerascens qui, rappelons-le,
sont des espèces qui occupent des territoires
relativement petits, non seulement par rapport
aux autres gobe-mouches (Erard, 1987), mais
aussi par rapport à bon nombre des oiseaux de la
zone étudiée (Brosset & Erard, 1986 et en
préparation). Autrement dit, le facteur nourri¬
ture paraît important pour la biologie de la
reproduction des Muscicapinae. On peut aussi
tirer argument dans ce sens des remarquables
échanges de postes de chasse observés chez M.
sethsmithi , le mâle cédant toujours les meilleurs
emplacements à la femelle (cf. fig. 36).
Cette remarque sur les nourrissages de cour
nous amène au rôle joué par le mâle durant la
reproduction. Ce dernier a donc, au moins chez
certaines espèces, une fonction alimentaire im¬
portante (qui n’est pas que prépositale puis¬
qu’elle s’étend à la période d’incubation). Chez
tous les Muscicapinae monogames étudiés, il ne
participe pas à la couvaison mais exerce une
surveillance du nid et de ses environs, manifeste¬
ment pour prévenir toute arrivée de prédateur
potentiel, tout en assurant la défense territoriale.
À ce propos, on remarquera que les intrusions
d’individus étrangers sont très rares chez les
Muscicapa (s. /.) et les Myioparus ; elles sont
toutefois un peu plus fréquentes chez Muscicapa
caerulescens , oiseau des formations secondaires.
Chez Stizorhina fraseri et Fraseria cinerascens, les
contacts entre les tenants de territoires et leurs
voisins (auxquels s’ajoutent quelques éléments
allochtones) sont relativement fréquents, ne se¬
rait-ce qu’en raison de la relative petitesse de
leurs territoires ; toutefois, les transgressions de
limites territoriales demeurent rares. Nous préci¬
serons ici n’avoir jamais observé de renforcement
de la « surveillance » de la femelle par le mâle
(« mate guarding » des anglophones) au moment
de la reproduction autre qu’un resserrement des
liens entre les partenaires (autant femelle recher¬
chant le voisinage du mâle que l’inverse). Les
relations mâle-femelle nous ont toujours paru
appuyées sur la facilitation de l’accès à la
nourriture et sur la défense contre les prédateurs.
Jamais nous n’avons ressenti la nécessité d’inter¬
préter nos observations de mâle près de la femelle
par une assurance de la paternité ou une protec¬
tion contre les risques de copulations extérieures
au couple (« extra-pair copulations »), sujet dont
débat une littérature croissante, découlant de la
théorie de 1’ « investissement parental » de Tri-
vers (1972) (<?. g. Beecher & Beecher, 1979;
Ford, 1983 ; Môller, 1985 ; Bjôrklund &
Westman, 1986 ; Alatalo, Gottlander & Lund-
Source : MNHN, Paris
210
CHRISTIAN ERARD
berg, 1987). Dans le même ordre d’idées,
Barash (1975) a suggéré que l’augmentation de
l’intensité de la défense de la nichée par les
parents, de la ponte à l’envol des jeunes, souvent
observée (cf. références in Knight & Temple,
1986), serait optimisée car cet accroissement
pourrait réduire la probabilité de survie des
adultes et celle, pour ces derniers, de produire
d’autres jeunes (voir aussi le modèle d’ANDERS-
son, Wiklund & Rundgren, 1980). Nous avons
effectivement observé ce phénomène à propos
des réactions de Fraseria cinerascens à l’égard
d’un Grand-duc empaillé. Notons que nous
avons toujours pris soin de ne tester que des
couples dont nous venions de découvrir le nid,
ou que nous n’avions guère dérangés aupara¬
vant, de sorte que l’argument d’un enhardisse-
ment des adultes consécutif aux visites de l’obser¬
vateur (Knight & Temple, 1986) ne tient pas,
dans notre cas du moins. Un raisonnement
anthropomorphique conduit à reconnaître qu’une
nichée représente un plus grand investissement
parental qu’une ponte. Toutefois, plus simple¬
ment, nous pensons que, davantage que des
œufs, des jeunes stimulent les parents à exprimer
un comportement de défense dont l’intensité
croît avec le développement des oisillons. Dans le
cas présent, un biais peut cependant avoir été
introduit par le fait que la probabilité qu’un
Grand-duc de Fraser représente un danger pour
les œufs est bien faible comparativement aux
risques de prédation de la nichée. De plus il s’agit
d’un rapace nocturne, généralement inactif de
jour. Ce genre d’expérience serait plutôt à effec¬
tuer avec un reptile ou un mammifère. Ces
remarques soulignent la difficulté de contrôler
tous les paramètres lors d’expériences in natura.
Monogamie permanente
Nous sommes aussi amenés à considérer deux
questions : pourquoi des systèmes d’apparie¬
ments définitifs (ou du moins permanents et
prolongés) ? et pourquoi des couples mono¬
games ?
Diverses réponses ont déjà été proposées à
la première question, notamment par Burley
(1980), Rowley (1983) et Freed (1987).
Il a été avancé que si la grandeur de la ponte
augmente avec l’âge des parents, il serait donc
avantageux pour les partenaires des couples de
rester associés en permanence. L’argument ne
tient pas dans le cas des Muscicapinae, pas plus
d’ailleurs que pour les Platysteirinae et les
Monarchinae (Erard, en préparation), ou même
pour la majorité des espèces du Nord-Est du
Gabon dont la ponte est fixée (cf. données in
Brosset & Erard, 1986 et en préparation).
Il a également été proposé que les taux d’éclo¬
sion et d’envol des jeunes varieraient avec l’âge
des parents, lesquels resteraient ensemble pour
maximiser leur reproduction. Ce peut être valable,
en ce sens que des liens permanents entre les
partenaires peuvent renforcer l’apprentissage so¬
cial des conditions du milieu et des contraintes
qu’elles exercent sur la reproduction, et en
matière de recherche alimentaire et de risques de
prédation. Remarquons d’ailleurs à propos d’une
nécessité d’apprentissage du milieu que les jeunes
restent longtemps dépendants de leurs parents,
comparativement à ce qui se passe dans les
régions tempérées.
Cette argumentation vaut également pour jus¬
tifier la troisième proposition selon laquelle les
couples établis acquéreraient ainsi les meilleurs
sites de nidification.
Une quatrième réponse à la question de
l’appariement prolongé est que les partenaires,
ayant acquis une grande familiarité l’un envers
l’autre, pourraient nicher plus précocément en
saison. Si l’argument est valable dans les régions
tempérées, où les variations saisonnières des
conditions de milieu sont très contrastées, en
zone équatoriale où les fluctuations existent
certes mais sont tamponnées, on peut de même
penser que les partenaires, ayant mutuellement
acquis une bonne connaissance des comporte¬
ments individuels de chacun, possèdent de plus
grandes potentialités pour synchroniser plus par¬
faitement leurs cycles reproducteurs, afin de
répondre plus efficacement aux conditions du
milieu favorables à la nidification quand elles se
présentent. Ceci sera d’autant plus important
que les ressources du milieu ne seront pas
réparties uniformément et présenteront un cer¬
tain degré d’imprévisibilité spatio-temporelle (il
pourrait en aller ainsi pour les Muscicapa et les
chasseurs aériens).
Une autre proposition est que les couples
pourraient ainsi maximiser leur production en
débutant une ponte quand la précédente nichée
n’est pas encore émancipée. Nous n’avons rien
observé de semblable chez les Muscicapinae que
nous avons étudiés.
Source : MNHN, Paris
MUSC1CAPINAE DU N.-E. DU GABON
211
Freed (1987), reprenant un argument de Ric-
klefs (1980), considère que des contraintes
imposées par l’environnement pourraient déter¬
miner les couples à demeurer constamment for¬
més et monogames. En raison d’une saisonnalité
moins sévère sous les tropiques qu’en zone
tempérée, les populations ne fluctueraient guère,
de sorte que, pour les espèces territoriales, les
habitats convenables seraient saturés, ou presque,
durant toute l’année. Ainsi les coûts d’un chan¬
gement de territoire et/ou de partenaire seraient
plus élevés que ceux liés à la conservation du
territoire et du partenaire actuels. Ceci im¬
plique aussi que le milieu soit relativement
stable. L’hypothèse pourrait donc s'appliquer
aux espèces de la forêt primaire dont les unités
sociales sont plus stables que celles des oiseaux
des formations secondaires (en dehors des éco-
tones stabilisés près des villages où se rencon¬
trent des couples permanents comme ceux de
Platysteira cyanea (Erard, en préparation) et
aussi en dehors des tout derniers stades de la
reconstitution forestière postculturale, à évolu¬
tion lente, que recolonisent les espèces de la forêt
primaire, Brosset & Erard, 1986 et en prépara¬
tion), dont les membres ont une survie impor¬
tante (cf. supra). La contrainte exercée par la
grande saison sèche, qui pourrait être une saison
où les couples se dissocieraient et la territorialité
s’estomperait ou disparaîtrait (mais il n’en est
rien), paraît être surmontée par le jeu d’une
exploitation des ressources du milieu «coor¬
donnée » entre les espèces du peuplement avien
(sauf les Muscicapinae morphologiquement adap¬
tés à chasser à l’affût des proies mobiles ou ceux
qui, comme F. cinerascens, occupent de petits
territoires dans un milieu particulier qui ne leur
permet pas de tirer avantage de ces groupements
plurispécifiques, cf. Erard, 1987) à la faveur des
rondes d’insectivores qui sont de règle à cette
saison (cf. les taux de fréquentation in Erard,
1987). Sous cette hypothèse, les rondes joue¬
raient donc, en plus des avantages alimentaires
qu’elles procurent aux participants (Erard,
1987), un rôle social très important en permet¬
tant aux unités sociales de maintenir leur inté¬
grité, en conservant, et même renforçant, tant les
liens entre les partenaires (adultes et jeunes) que
les limites territoriales optimales. De plus, cette
saison sèche pourrait bien être celle où les taux
de mortalité sont les plus élevés (cela reste
toutefois à vérifier), d’où de plus fortes probabi¬
lités de territoires libérés et de partenaires deve¬
nant disponibles. Les rondes faciliteraient donc
la détection de ces vacances et l’installation dans
la population nicheuse des individus non can¬
tonnés et/ou non appariés (les « floaters » de
Smith, 1978).
Quant à la question relative au pourquoi de la
monogamie, il est difficile d’y répondre. Il est
certain que, chez les oiseaux, l’oviparité et I’ho-
méothermie ont nécessité la mise en place de
comportements parentaux d’autant plus élaborés
et requérant la participation d’individus des deux
sexes que le développement des jeunes est de type
nidicole. Toutefois, étant donné leur diversité
chez les oiseaux, même chez les nidicoles, il est
évident que de multiples facteurs contrôlent les
systèmes matrimoniaux.
Divers auteurs se sont intéressés au problème
de l’évolution des systèmes d’appariement chez
les oiseaux (cf. Wilson, 1975 ; Wittenberger &
Tilson, 1980 ; Oring, 1982 ; Ford, 1983 ; Fitch
& Shugart, 1984; Heisler, 1984, 1985; Lott,
1984 ; Murray, Jr, 1984 ; Vehrencamp & Brad-
bury, 1984; Wooton, Bollinger & Hibbard,
1986 ; Lyon, Montgomerie & Hamilton, 1987 ;
Winkler, 1987), mais sous un angle souvent
trop théorique car faisant largement appel à des
considérations sur les coûts et bénéfices en
matière d’aptitude darwinienne (fitness), difficile¬
ment mesurables (cf. les commentaires de Veh¬
rencamp & Bradbury (1984 : 258) qui, dans une
boutade, vont jusqu’à écrire : « No one has ever
performed the kind of analysis proposed above.
Perhaps, in fact, no one will ever and it is at best
only a mental masturbation »).
De plus, comme le fait également remarquer
Lott (1984), ces divers travaux s’appuient très
souvent sur la prémisse sociobiologique, contes¬
table, selon laquelle tout système social spé¬
cifique serait fixé par sélection naturelle.
Wittenberger & Tilson (1980) ont émis cinq
hypothèses pour expliquer l’apparition de la
monogamie : 1) quand la femelle ne peut élever
ses jeunes sans le mâle (cf. aussi Crook, 1965 ;
Lack, 1968) ; 2) quand, chez une espèce territo¬
riale, l’appariement avec un mâle célibataire est
plus bénéfique que celui avec un mâle apparié
(modèle du seuil de polygynie de Verner, 1964 ;
Verner & Willson, 1968 ; Orians, 1969), l’assis¬
tance parentale du mâle serait importante mais
pas indispensable à la femelle ; 3) quand la
majorité des mâles peuvent se reproduire plus
Source : MNHN, Paris
212
CHRISTIAN ERARD
efficacement en se réservant l’accès exclusif à une
seule femelle, surtout quand le sex-ratio est en
faveur des mâles ; 4) quand, lorsque le seuil de
polygamie est dépassé, les femelles appariées
empêchent, notamment par leur agressivité, les
mâles d’obtenir d’autres femelles ; 5) quand les
mâles ont un succès reproducteur moindre avec
deux femelles qu’avec une seule (cf. Trivers,
1972).
Certaines de ces hypothèses pourraient s’appli¬
quer aux Muscicapinae en ce sens que les tâches
parentales du mâle sont très importantes, notam¬
ment chez les espèces où le nourrissage de cour
est particulièrement conséquent, suggérant un
effort physiologique intense de la part de la
femelle qui nécessiterait la coopération alimen¬
taire du mâle pour récupérer et éviter la péjora¬
tion de ses conditions physiques. Les sites de nid,
notamment les cavités, peuvent être en nombre
limité et, de ce fait, le rôle territorial du mâle
devient important pour la femelle (cf. les obser¬
vations de Van Tyne (1929), Skutch (1971) et
Bourne (1984) sur les toucans). Les échanges de
cris entre les partenaires peuvent également
renforcer la proclamation territoriale et ainsi
rendre plus efficace la défense du canton.
Ces hypothèses, basées sur des rapports coûts/
bénéfices posent le problème de la « monnaie » à
employer, c’est-à-dire de l’unité de mesure des
divers paramètres nécessaires pour procéder à
des tests rigoureux. Explicitement ou implicite¬
ment, le problème est toujours de définir et de
mesurer la « fitness » (cf. Grafen, 1984; Veh-
rencamp & Bradbury, 1984). Il faut aussi tenir
compte du fait que les conditions de milieu,
notamment l’abondance et la répartition des
ressources alimentaires (souvent évoquées dans
les explications de la polygamie) influent sur les
systèmes d’organisation sociale, de même que les
paramètres de structure et de cinétique démogra¬
phique de la population (cf. Murray, Jr, 1984)
et vraisemblablement aussi l’apprentissage social
des jeunes (par imprégnation, imitation, voire
conditionnement), malheureusement, il n’est pas
facile d’obtenir ces informations en milieu tropi¬
cal, ni même ailleurs.
Le cas d 'Artomyias fuliginosa : polygamie versus reproduction différée
Ainsi que nous l’avons signalé plus haut, si les
unités sociales sont constituées pour moitié par
des couples monogames, elles sont également
formées pour moitié par des trios d’adultes.
Toutefois, alors que chez les espèces monogames
dont nous venons de traiter, les jeunes quittent
leurs parents (et de fait ceux-ci les poussent à
s’écarter d’eux quand ils ont acquis leur émanci¬
pation), chez Artomyias ils restent intégrés à
l’unité sociale que l’on peut alors qualifier de
clan familial. Il se manifeste donc ici un phéno¬
mène de dispersion différée des jeunes.
Le second point important est celui des trios
d’oiseaux adultes (du moins d’après les carac¬
téristiques du plumage). Malheureusement, nous
ne pouvons pas trancher entre les éléments d’une
alternative. En effet, ces trios peuvent être,
théoriquement, composés soit d’un couple mo¬
nogame et d’un jeune né au cours d’un cycle
annuel antérieur (au moins deux ans aupara¬
vant), soit d'un mâle ayant deux femelles (au vu
du comportement des oiseaux, notamment terri¬
toriaux, nous ne pensons pas devoir retenir la
possibilité de deux mâles et une femelle, à
moins que le second mâle soit complètement
inhibé par le premier). Dans le premier cas, il
s’agirait de maturité différée et, dans le second,
de polygamie. Notons au passage que si le
troisième individu est un jeune au moins dans sa
deuxième année, on peut alors se demander si les
« couples » ne seraient pas en fait des oiseaux
dont aucun jeune n’aurait survécu au-delà de
18 mois. Toutefois, bien qu’oiseau des forma¬
tions secondaires, donc de milieux fluctuants et
hétérogènes, Artomyias fuliginosa paraît consti¬
tuer des unités sociales stables et permanentes.
Les jeunes (oiseaux en plumage juvénile ou qui
présentent encore des taches claires aux couver¬
tures alaires) semblent (n’en ayant pas bagué,
nous ne pouvons l’affirmer) demeurer avec leurs
parents au moins jusqu’à l’apoque de la mue qui
leur fera prendre le plumage adulte, c’est-à-dire
qu’ils resteraient associés à leurs parents au
moins jusqu’à l’âge de 13 à 18 mois. Nous avons
en effet toujours retrouvé, à chacun de nos
séjours, les « mêmes » paires ou trios d’adultes
dans les mêmes « secteurs », accompagnés par
exemple par des juvéniles lors de l’un de nos
Source : MNHN, Paris
M USC1CA PIN A E DU N.-E. DU GABON
213
séjours, puis par des immatures quelques mois
plus tard. Si les territoires demeuraient appa¬
remment inchangés quant à leur surface, en
revanche ils ne restaient pas toujours (bien que
cela soit arrivé) centrés exactement sur les mêmes
endroits. Des changements s’observaient en effet
dans leur distribution, mais ils nous ont toujours
paru de faible amplitude et cela qu’il s’agisse de
couples ou de trios.
Ainsi que nous l’avons souligné plus haut, les
liens entre les partenaires s’avèrent très étroits. Il
existe entre eux un système de communication
acoustique et visuel, les battements des rectrices.
Par ailleurs, contrairement aux autres espèces du
genre Muscicapa associées aux formations secon¬
daires et dont les cantonnements apparaissent
plus labiles, celle-ci possède des signaux territo¬
riaux à longue portée, qui permettent l’espace¬
ment des unités sociales.
Nous rappellerons ici que tous les individus
(adultes et jeunes) participent à la reproduction :
construction du nid et/ou élevage de la nichée.
Donc, cette stabilité apparente des couples et
des trios d’adultes, jointe à une forte cohésion
sociale, irait dans le sens de la polygamie.
Néanmoins, faute d’avoir marqué individuelle¬
ment les partenaires, nous ne pouvons pas
éliminer la possibilité que, au moins dans cer¬
tains cas, des jeunes restent plus de 18 mois avec
leurs parents.
Nous signalerons que, contrairement aux Mus-
cicapinae monogames, nous n’avons jamais ob¬
servé d 'Artomyias fuliginosa isolé : ni juvénile, ni
immature, ni adulte. Cela signifie-t-il que la
dispersion des jeunes, quand ils acquièrent leur
maturité sexuelle, serait limitée d’une part par la
mortalité qui serait forte dans les premières
années, peu d’oiseaux atteignant l’âge de la
reproduction (il faudrait alors que la survie des
adultes soit très forte) et, d’autre part, spatiale¬
ment : les jeunes, ne bénéficiant pas des « vides »
laissés par la mortalité dans la population locale
des adultes, resteraient avec les parents, consti¬
tuant un surplus d’adultes fixés?
Autrement dit, dans la population les indi¬
vidus pourraient être soumis aux deux phéno¬
mènes conjugués de faible dispersion et de
reproduction différée, ainsi qu’à la polygamie.
Toutefois, en l’absence de marquage individuel et
de laparotomie (pour identifier les sexes chez
cette espèce monomorphique), il serait vain de
spéculer davantage sur la structure des unités
sociales.
Des relations ont été mises en évidence entre
les systèmes sociaux et les conditions du milieu,
notamment les types, les abondances et les
distributions des ressources alimentaires, et aussi
l’hétérogénéité de l’habitat (Crook, 1964, 1965 ;
Emlen & Oring, 1977; Wittenberger, 1979;
références in Oring, 1982 ; Lott, 1984 ; Vehren-
camp & Bradbury, 1984).
Peut-on expliquer le cas d'Artomyias fuligi¬
nosa ? Nous remarquerons que si, dans les
formations secondaires, le milieu en dessous de
20 m se transforme rapidement, en revanche
l’habitat fréquenté par Artomyias montre une
évolution relativement lente puisque l’espèce
n’occupe que les plus hautes couches de la
végétation, notamment les houppiers des plus
grands arbres, lesquels, derniers témoins de la
forêt qui a été défrichée, ont une distribution très
dispersée. Celle-ci est fonction des choix opérés
par les agriculteurs qui peuvent vouloir préser¬
ver un couvert, ou conserver des espèces particu¬
lières qui leur sont utiles, ou parce que les
moyens mécaniques dont ils disposent ne leur
permettent pas d’abattre ces arbres qui, écorcés
et brûlés, meurent lentement sur pied. On peut
penser que cette répartition de la haute végéta¬
tion joue sur la distribution des insectes et sur
celle des postes d’affût. Ceci fait donc suspecter
une répartition aléatoire de petites taches (fort
vraisemblablement éphémères) de ressources dont
l’exploitation justifierait de grands territoires
pour que les oiseaux, sédentaires, puissent cou¬
vrir le cycle annuel. Les unités sociales sature¬
raient ou presque le milieu, ce qui limiterait la
dispersion des jeunes, lesquels resteraient long¬
temps avec les adultes avant de se reproduire en
occupant les places laissées vacantes par les
adultes et/ou en « acceptant » la polygamie. Le
milieu serait d’autant plus saturé que l’ouverture
de la forêt, par le développement des cultures
traditionnelles (en région de Makokou, il n’y a
pas d’exploitation forestière) ne se fait que
lentement et par petites surfaces. De la sorte, il
n’existe pas ou très peu d’habitats marginaux
pour l’espèce. La cohésion sociale serait donc
avantageuse pour les jeunes en leur permettant
de rester sur le territoire des adultes sans encou¬
rir les risques d’éviction en devenant errants ; elle
serait aussi avantageuse pour les adultes qui
recevraient une aide à la reproduction de la part
Source : MNHN, Paris
214
CHRISTIAN ERARD
de leurs jeunes qui, de plus, bénéficieraient d’un
long apprentissage social du milieu et des condi¬
tions de la nidification. Évidemment cela reste
très spéculatif mais ces idées rejoignent celles
d’autres auteurs que nous allons maintenant
évoquer.
Reproduction coopérative
Il demeure en effet un point important que
nous voudrions discuter ici. Il s’agit du compor¬
tement d’aide à la reproduction que montrent les
individus surnuméraires dans les unités sociales.
Dans le cas présent, ces oiseaux sont des jeunes
et peut-être aussi des adultes, dans la mesure où
le troisième adulte des trios ne participe pas
directement — par ses gamètes — à la reproduc¬
tion de l’unité sociale.
Une volumineuse littérature traite de la repro¬
duction coopérative (cf. Brown, 1974, 1978 ;
Dow, 1980; Emlen, 1978, 1982a, 1982b, 1984;
Emlen & Vehrencamp, 1983 ; Fry, 1972 ; Gas¬
ton, 1978a ; Grimes, 1976 ; Jamieson & Craig,
1987 ; Ligon, 1983 ; Ligon & Ligon, 1978a,
1982; Ricklefs, 1974; Rowley, 1976; Stacey
& Koenig, 1984; Woolfenden, 1976; Zahavi,
1976).
Le problème est d’expliquer pourquoi, dans
une espèce donnée, des individus nourrissent des
jeunes dont ils ne sont pas les parents directs,
c’est-à-dire qu’ils aident des adultes à produire
des jeunes dont eux ne sont pas les géniteurs.
Ce comportement est généralement considéré
comme adaptatif, donc soumis à la sélection
naturelle. Chez beaucoup d’espèces (mais pas
chez toutes) les groupes sociaux sont des unités
familiales dont les jeunes restent sur le territoire
natal, parce que leur dispersion et/ou leur nidifi¬
cation seraient empêchées par des contraintes
socio-écologiques comme les changements irré¬
guliers de la capacité biologique du milieu
(Emlen & Vehrencamp, 1983), ou le manque de
partenaires (Rowley, 1965 ; Dow, 1977 ; Reyer,
1980; Emlen, 1984), ou un faible taux de
vacances de territoires (e. g. Selander, 1964 ;
Ridpath, 1972; Stacey, 1979; Trail, 1980;
Emlen, 1984), ou autres facteurs (cf. Brown,
1969, 1974; Emlen, 1978, 1982a, 1984; Gaston,
1978a; Koenig & Pitelka, 1981; Zack &
Ligon, 1985a ; Austad & Rabenold, 1986 ;
Zack, 1986; Med vin, Beecher & Andelman,
1987). Une fois les groupes familiaux constitués,
les avantages en matière de « fitness » pour les
nicheurs et les aides, ainsi que la sélection de
parentèle suffiraient à expliquer le pourquoi de
cette aide par des individus surnuméraires (cf.
Brown, 1978; Emlen, 1978, 1982a; Lennartz,
Hooper & Harlow, 1987). Les aides agiraient
ainsi pour diverses raisons : parce que les
nicheurs n’accepteraient sur le territoire que les
individus qui les aident (e. g. Brown, 1969;
Gaston, 1978a), parce qu’ils gagneraient ainsi
une expérience de la reproduction et parce que,
par réciprocité, ils élèveraient des individus qui
pourraient ensuite les aider (cf. Brown, 1975 ;
Woolfenden, 1975; Gaston, 1978b; Ligon &
Ligon, 1983 ; Raitt, Winterstein & Hardy,
1984; Wiley & Rabenold, 1984), ou parce que
ce serait pour « payer un droit » d’accès aux
ressources et d’acquisition du statut de reproduc¬
teur (cf. Brown, 1969 ; Gaston, 1978a ; Koenig
& Pitelka, 1981 ; Raitt, Winterstein & Hardy,
1984). Cette aide bénéficierait aux reproducteurs
en accroissant le succès de la reproduction et/ou
de la défense contre les prédateurs (Gaston,
1978a ; Brown & Brown, 1981 ; Brown et al.,
1982; Koenig, 1981a; Hunter, 1985; Austad
& Rabenold, 1986; Gayou, 1986), en augmen¬
tant la survie des adultes et des jeunes (Wool¬
fenden, 1975, 1981 ; Stallcup & Woolfenden,
1978 ; Emlen, 1981 ; Rowley, 1981 ; Brown &
Brown, 1982; Zack & Ligon, 1985b; Austad
& Rabenold, 1986 ; Hunter, 1987), en rédui¬
sant les dépenses énergétiques des adultes liées à
la fréquence des nourrissages (Brown, 1972 ;
Emlen, 1981, 1984; Tideman, 1986).
Toutefois, cette appréciation des avantages
s’appuie sur des corrélations qui peuvent appa¬
raître parce que les variables considérées dépen¬
dent d’une troisième non prise en compte. Ainsi,
si des corrélations positives ont souvent été
établies entre la taille des groupes et le succès de
la reproduction, il a aussi été montré que le
succès reproducteur varie avec la qualité du
territoire (cf. Gaston, 1978b ; Brown & Brown,
1981 ; Koenig, 1981 ; Hunter, 1985; Zack &
Ligon, 1985b), qu’il existe des corrélations entre
la taille des groupes et celle des territoires (cf.
Ridpath, 1972 ; Parry 1973 ; MacRoberts &
MacRoberts, 1976 ; Woolfenden & Fitzpa-
trick, 1978 ; Brown et al., 1982) et la qualité de
ceux-ci (cf. Brown & Balda, 1977 ; Zack &
Ligon, 1985b). Un autre problème posé par ces
estimations de coûts et bénéfices est qu’elles ne
peuvent concerner, au mieux, que les conditions
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
215
qui président au maintien du fonctionnement du
système et qui ne sont pas forcément celles qui
ont déterminé et/ou contrôlé son évolution. De
plus, font défaut les données sur la cinétique
démographique des populations étudiées qui
permettraient de définir la dynamique interne de
ce système et de mettre en évidence d’autres
types de relations avec le milieu.
On peut certes intégrer le cas d 'Artomyias
fuliginosa dans ce cadre conceptuel, notamment
pour expliquer par des facteurs écologiques
pourquoi les jeunes seraient amenés à ne pas se
disperser et à rester avec leurs parents sur le
territoire natal. En revanche, on peut se deman¬
der si le comportement d’aide à la reproduction
est réellement soumis à la sélection naturelle. Il
existe en effet de nombreux cas d’oiseaux nour¬
rissant des individus d’une autre espèce (Erard
& Armani, 1986 ; voir aussi les références in
Shy (1982), auxquelles on pourrait en ajouter
bien d’autres), voire même un poisson rouge
(Welty, 1975). Ces données sont généralement
considérées comme des aberrations comporte¬
mentales. Or, comme le font remarquer Jamieson
& Craig (1987), le comportement n’est pas
anormal, c’est le contexte qui est inhabituel. Ces
auteurs notent aussi que l’expression de ce
comportement de nourrissage ne requiert pas de
conditions particulières hormonales (c’est plutôt
l’inverse, un comportement associé à certains
stimuli induit la sécrétion hofmonale) ou de
reproduction (sauf chez les pigeons), mais une
exposition à un stimulus déclencheur (cf. aussi
Eisner, 1960). Pour eux, le comportement d’aide
au nourrissage serait une réponse plastique et
induite par des conditions d’environnement, en
l’occurrence le fait que ces individus auraient de
fortes probabilités de se trouver en présence de
jeunes des reproducteurs auxquels ils sont asso¬
ciés. Donc, Jamieson & Craig (1987) consi¬
dèrent que les conditions du milieu détermine¬
raient le type d’organisation sociale dont l’aide
au nourrissage serait une conséquence, non pas
une cause. Ils voient donc la reproduction
communautaire comme « an adaptive, behavio¬
ral response of an unaltered génotype to a per¬
sistent environmental condition » (Jamieson &
Craig, 1987 : 90). Pour eux, le nourrissage des
jeunes par les membres du groupe serait main¬
tenu par le même processus de stimulus-réponse
qui pousse les parents à nourrir leurs jeunes ou
les espèces-hôtes à nourrir les jeunes parasites.
Nous ne sommes évidemment pas en mesure
de discuter dans le détail le cas à.’’Artomyias
fuliginosa, mais nous pensons que, plutôt que de
continuer à spéculer sur des modèles, souvent
trop simplifiés et faisant intervenir des estima¬
tions peu réalistes de 1’ « inclusive fitness », il
serait plus utile d’étudier le fonctionnement
démographique des populations et les conditions
écologiques contrôlant la distribution des unités
sociales et la dispersion des individus. Il convien¬
drait surtout de mesurer les ressources ainsi que
les variations de leurs abondances et de leur
répartition, mais en analysant leur accessibilité
aux oiseaux étudiés en fonction des impératifs
morphologiques et éthologiques de ces derniers.
En d’autres termes, il conviendrait d’obtenir une
image de la disponibilité des ressources telle que
l’oiseau la perçoit et non pas comme l’observa¬
teur l’estime.
Le cas de Fraseria ocreata : la vie en groupe
L’organisation sociale de cette espèce corres¬
pond en partie à celle d’ Artomyias fuliginosa en
ce sens que l’on observe des paires et, plus
rarement, des trios d’adultes accompagnés de
jeunes individus, de première et/ou de seconde
année. Toutefois, dans 80 % des cas, ces unités
sociales se regroupent pour en constituer une
autre, plus grande, pouvant compter une quin¬
zaine d’individus. Comme nous l’avons montré,
chacune de ces unités possède un territoire que
défendent tous les membres du groupe. Ceux-ci
participent aussi, de manière communautaire, à
la construction du nid, à l’alimentation de la
couveuse et à l’élevage des jeunes. Bien que les
pontes comptent fréquemment trois œufs (non
pas deux comme chez les autres Muscicapinae
et bon nombre d’espèces forestières), nous ne
savons pas si elles ne sont bien le fait que d’une
seule femelle. Nous rappellerons aussi que les
trios d’adultes nous ont paru aussi bien concer¬
ner un mâle et deux femelles que l’inverse.
Toutefois, la reconnaissance ne fut effectuée qu’à
partir de nuances de coloration du plumage alors
que des laparotomies eussent été bien nécessaires
Source : MNHN, Paris
216
CHRISTIAN ERARD
pour cette espèce dépourvue de dimorphisme
sexuel tranché. On remarquera aussi que des
trios peuvent rester isolés. La superficie des
territoires augmente avec la taille des groupes
(Erard, 1987 : 166). Les liens entre les parte¬
naires sociaux sont étroits et durables (l’espèce
apparaît longévive) ; les signaux du système de
communication acoustique sont graduels.
Si les considérations relatives au déterminisme
écologique de l’organisation sociale d 'Artomyias
fuliginosa peuvent s’appliquer également au cas
de Fraseria ocreata, en revanche il convient
de s’interroger sur le regroupement en un seul
ensemble structuré de sous-groupes qui, chez A.
fuliginosa, constitueraient des unités séparées.
Une abondante littérature traite du problème
des groupements inter et intraspécifiques (cf.
références in Erard, 1987 : 227-230). Toutefois,
il s’agit essentiellement de travaux portant sur
des groupements temporaires de chasse, ou d’as¬
sociations permanentes, dont le plan d’organisa¬
tion n’est pas du tout comparable à celui que
l’on observe chez F. ocreata. Ces cas de gréga¬
risme sont interprétés en termes d’avantages
alimentaires (meilleure détection de sources de
nourriture réparties en taches ; meilleure défense
des ressources et efficacité dans l’exploitation de
ressources épuisables) ou de défense contre les
prédateurs (cf. entre autres, Buskirk, 1976 ;
Pulliam & Caraco, 1984 ; Clark & M angel,
1986; Erard, 1987).
Le cas de Fraseria ocreata pourrait s’expliquer
par le raisonnement suivant. L’espèce, territo¬
riale, saturerait (ou presque) son habitat (cf.
Erard, 1987 : fig. 63 et 73). Chaque unité sociale
doit parcourir l’ensemble de son domaine pour la
recherche alimentaire. Ceci doit considérable¬
ment limiter les possibilités d’existence d’une
population flottante errante et la dispersion des
individus immatures et des adultes non appariés,
ou ne possédant pas de territoire.
Au vu de l’organisation sociale adoptée, on
peut penser qu’il serait, en ce qui concerne
l’exploitation des ressources, moins avantageux,
au mieux autant, d’établir des couples sur des
territoires plus petits que de constituer des
groupes installés sur de plus grandes surfaces.
Les jeunes auraient donc « intérêt » à demeurer
avec les membres de l’unité sociale qui les a
produits et avec lesquels ils ont établi des liens
sociaux étroits et durables, plutôt que de vaga¬
bonder en étant systématiquement refoulés par
les tenants des territoires sur lesquels ils empiéte¬
raient. De fait, nous remarquerons ici que nous
avons observé des individus quittant le groupe
pour en rejoindre un autre, mais y revenant vite
après avoir été houspillés ; notons aussi que,
quand ils réintégraient leur groupe d’origine, ces
oiseaux émettaient un cri particulier (que nous
avons appelé plus haut « cri de bergeronnette »)
qui paraissait être un signal de reconnaissance
(d’ailleurs ce type de cri est également émis par
le couveur rejoignant les autres membres du
groupe).
Nous rappellerons aussi que, dans un groupe,
le couple dominant varie selon les secteurs
du territoire communautaire, lequel apparaît
comme un ensemble de territoire de couples dont
la territorialité ne s’exprime plus par une exclu¬
sion spatiale mais par une dominance sociale.
Pour expliquer un tel pattern, on penserait que,
pour cette espèce, la nourriture (ou du moins les
ressources qui lui sont indispensables) apparaî¬
trait dispersée par taches qui fluctueraient de
manière aléatoire, ou peu prévisible ( F. ocreata
consomme beaucoup de chenilles), de sorte que
chaque couple ne pourrait pas s’individualiser et
se fixer sur une territoire particulier sans risquer
de se trouver, au gré des saisons, cantonné dans
un secteur très défavorable pour lui. Plusieurs
couples devraient donc se regrouper afin de
disposer, ensemble, d’une surface telle que les
ressources soient, au long du cycle annuel,
suffisantes pour la totalité des membres du
groupe, jeunes compris.
N’ayant jamais vu plusieurs nids en même
temps sur un territoire donné, mais toujours un
seul, nous pensons que la reproduction des
diverses sous-unités pourrait être échelonnée au
long du cycle annuel. De fait, bien que nous ne
soyons pas restés sur place durant une année
d’affilée, les observations effectuées au cours de
nos séjours successifs (jeunes apparaissant dans
les sous-unités) nous ont laissé entendre qu’il en
allait bien ainsi. Cette variabilité temporelle
de la reproduction des sous-unités pourrait s’ex¬
pliquer par une absence de synchronisation des
cycles physiologiques des couples à l’intérieur du
groupe, chacun ayant son rythme propre. Nos
observations des dates de reproduction ne sug¬
gèrent pas qu’il en aille ainsi. Nous serions
plutôt d’avis que les diverses unités nichent
quand les conditions de milieu le leur permettent.
L’aide à la reproduction serait donc le fait des
Source : MNHN, Paris
MUSCICAPINAE DU N.-E. DU GABON
217
sous-groupes ne se reproduisant pas mais qui,
pour leurs besoins en matière d’exploitation des
ressources, seraient associés au couple reproduc¬
teur. Ce comportement coopératif se maintien¬
drait par tradition sociale, faisant partie inté¬
grante du jeu des mécanismes éthologiques de
cohésion des unités, se développant et se renfor¬
çant par apprentissage social.
Les sous-groupes se constitueraient certes
essentiellement à partir des cellules familiales,
mais pas uniquement, des échanges pouvant
avoir lieu à l’intérieur d’un même groupe, voire
entre groupes différents. De plus, il ne serait pas
impossible qu’à long terme des permutations de
sous-groupes se produisent entre groupes voisins,
en fonction des variations des conditions du
milieu.
De même, on peut suspecter que le fonctionne¬
ment du système soit tel qu’un couple ne soit pas
en mesure d’établir son propre territoire sans
devoir s’adjoindre des aides pour, dans l’éventua¬
lité de changements des conditions du milieu,
pouvoir s’intégrer à une autre unité, comme cela
a été observé chez d’autres oiseaux (Zahavi,
1974 ; Ligon & Ligon, 1978b ; Gaston, 1978b ;
Koenig, 1981).
Cela reste bien sûr à vérifier, notamment en
analysant les variations spatio-temporelles des
ressources et leurs éventuelles répercussions sur
la cohésion des groupes au long du cycle annuel
et d’un cycle à l’autre. De même, l’utilisation de
méthodes biochimiques (Wrege & Emlen, 1987 ;
Westneat, Frederick & Wiley, 1987) autorise¬
rait une approche plus objective du rôle effective¬
ment joué dans la reproduction par chacun des
divers adultes entrant dans la composition des
groupes.
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
CONCLUSION
Dans la discussion qui précède, nous avons
déjà dégagé un certain nombre de conclusions,
tout en émettant des hypothèses, mais sur des
problèmes particuliers. Nous voudrions mainte¬
nant récapituler sous une forme condensée les
caractéristiques éco-éthologiques du peuplement
des Muscicapinae des régions forestières du
Nord-Est du Gabon, en élargissant les conclu¬
sions que nous avons précédemment tirées (Erard,
1987) sur l’organisation de ce peuplement.
Auparavant, nous attirerons l’attention sur le
fait que les données que nous avons recueillies
sont, dans leur grande majorité, les premières
informations disponibles sur la biologie de ces
espèces. C’est également la première fois qu’un
peuplement d’oiseaux tropicaux est analysé de
manière aussi détaillée. Cela est certes réjouis¬
sant et encourageant, mais incite à une grande
prudence dans les conclusions. En effet, ces
dernières sont limitées en portée par un certain
nombre de contraintes imposées par : 1) la
localisation de l’étude : rien ne nous garantit que
les patterns observés soient transposables à l’en¬
semble des populations de l’espèce ; néanmoins,
nous avons toujours soigneusement pris soin de
souligner les similitudes ou les différences, par
rapport à d’autres régions, quand des informa¬
tions étaient disponibles ; 2) par le fait que nous
n’avons pas été en mesure de rester en perma¬
nence sur le terrain, de manière à couvrir
plusieurs cycles annuels sans interruption ; la
multiplicité des séjours répartis sur plusieurs
années, jointe au fait qu’il nous fut possible de
disposer entre temps d’informations par d’autres
chercheurs, atténue l’effet de cette discontinuité
temporelle ; 3) le manque d’éléments de compa¬
raison : un seul travail par une seule personne
reste empreint de subjectivité ; 4) la disparité des
informations d’une espèce à l’autre, inhérente à
tout travail basé sur une approche globale des
problèmes dans les milieux tropicaux, et à plus
forte raison dans les forêts sempervirentes.
Par rapport à leurs équivalents des régions
tempérées, les Muscicapinae du Nord-Est du
Gabon montrent une plus grande diversité de
types morphologiques et éco-éthologiques. Leurs
systèmes d’organisation sociale sont également
plus complexes. Les éléments dont nous dispo¬
sons, quoiqu’encore incomplets, soulignent une
certaine variation intraspécifique. Dans l’en¬
semble, si les Muscicapinae tempérés sont démo¬
graphiquement qualifiables de « stratèges r »,
ceux du Gabon sont plutôt « K », en ce sens
que : 1) ils sont sédentaires ; 2) ils saturent le
milieu ; 3) ils réalisent des unités sociales relative¬
ment stables et dont les membres établissent
entre eux des liens particulièrement étroits,
appuyés pour partie sur des systèmes de com¬
munication, notamment acoustiques, diversifiés ;
4) leur fécondité est notablement faible, du
moins leur fécondité instantanée car il convien¬
drait en fait de comparer les productions de
couple/cycle annuel ; 5) leurs densités sont faibles
mais relativement stables ; 6) leur longévité est
assez forte, du moins chez les espèces de la
grande forêt ; 7) leur reproduction est plus étalée
dans le temps au cours du cycle annuel.
Les comparaisons, effectuées à divers niveaux
(notamment en opposant les espèces de la forêt
primaire à celles des formations végétales secon¬
daires, et aussi en les comparant selon leur
système d’organisation sociale), nous ont cons¬
tamment conduits à invoquer la variabilité de
l’environnement comme facteur conditionnant
l’évolution des populations et des stratégies
adaptatives spécifiques. La saisonnalité clima¬
tique et la mosaïque pluridimensionnelle des
habitats introduisent une hétérogénéité spatio-
temporelle des conditions environnementales re¬
quises par chacune des espèces du peuplement
pour satisfaire ses exigences biologiques fonda¬
mentales liées à la reproduction et à la mainte¬
nance (alimentation, mue...). Toutefois, cette
hétérogénéité n’apparaît pas perceptible aux
Source : MNHN, Paris
220
CHRISTIAN ERARD
mêmes échelles, ni aux mêmes vitesses de modifi¬
cation, en forêt primaire et dans les formations
secondaires. De la sorte, en dépit de la dyna¬
mique forestière (évolution des chablis), la pre¬
mière présente un caractère de stabilité beau¬
coup plus marqué que les secondes, hautement
fluctuantes dans les zones anthropisées et dans
les premiers stades de la reconstitution forestière
postculturale.
L’application de la théorie de la niche écolo¬
gique aux espèces du peuplement de Muscica-
pinae nous a montré que si de nombreux argu¬
ments la supportent, et vont dans le sens d’un
rôle important de la compétition dans la structu¬
ration de ce peuplement, d’autres incitent à
rechercher des éléments d’alternative. En parti¬
culier, la prédation pourrait intervenir de façon à
relâcher les pressions de compétition interspéci¬
fiques et de favoriser le partage, entre les espèces,
des ressources et de l’espace, d’autant plus que
ce dernier sera structuralement hétérogène (cf.
Blondel, 1986). Toutefois, force est de recon¬
naître (cf. Erard, 1988b) que l’on ne connaît pas
grand chose de la prédation, particulièrement
celle exercée sur les individus adultes. Certes les
nids sont frappés par des taux de destruction
importants, mais on comprend mal pourquoi les
espèces n’ont pas été amenées à effectuer davan¬
tage de pontes de remplacement, en tirant avan¬
tage de l’étalement de la période de reproduc¬
tion et en accroissant le nombre d’œufs par
ponte. Le problème n’est sans aucun doute pas
aussi simple car les prédateurs ne sont probable¬
ment pas des spécialistes mais plutôt des oppor¬
tunistes, capables éventuellement de développer
des images de recherche en fonction de la densité
de nids similaires. Cela reste à étudier au niveau
des nids, de l’ensemble de l’avifaune, présents à
un instant donné. Un autre argument, n’allant
pas dans le sens d’un rôle important de la
prédation sur les nids, est le regroupement
simultané de nids de diverses espèces sur des
secteurs de petites surfaces (Eve, 1989 ; Bros-
set & Erard, en préparation). Ces nids concer¬
nent généralement des espèces qui participent
ensemble aux rondes d’insectivores et, souvent,
ils subissent en même temps la visite des préda¬
teurs, lesquels paraissent d’ailleurs plus prospec¬
ter des sites particuliers que rechercher des types
de nids donnés (Brosset, 1974).
Un autre point à envisager quant à la structu¬
ration des peuplements est le rôle éventuel des
« catastrophes », événements aléatoires ayant un
impact important et brutal sur les populations
d’une espèce donnée, voire de toutes les espèces
du peuplement. Dans le cas présent, il pourrait
s’agir de phénomènes météorologiques (violentes
tornades) ou climatiques (par exemple grande
saison sèche pluvieuse). Dans le Nord-Est du
Gabon, les tornades se produisent classiquement
en mars, lors du retour des pluies après la petite
saison sèche et leur effet, même quand il est
important, est imprévisible, n’apparaît que très
localisé et contribue surtout à accroître l’hétérogé¬
néité des formations secondaires (action particu¬
lièrement nette sur les peuplements de Paraso-
liers Musanga cecropioides). En revanche, les
variations de la saisonnalité climatique peuvent
être importantes et influer directement et/ou
indirectement (par la nourriture) sur la ciné¬
tique des populations, en modifiant les époques
de reproduction (en 1981, plusieurs espèces
nichèrent de manière tout à fait inhabituelle
durant la grande saison sèche; en 1985, durant
la petite saison sèche, il n’y eut qu’une très
faible reproduction et les oiseaux ne s’étaient
manifestement pas reproduits depuis au moins la
petite saison sèche précédente).
Un autre facteur à considérer, mais sur lequel
nous ne disposons d’aucun renseignement précis,
est la part des divers endo- et ectoparasites, et
agents pathogènes, dans la variabilité des taux de
mortalité des adultes et des jeunes, et donc leur
contribution éventuelle au maintien des popula¬
tions à des niveaux de densité relativement bas.
Cette remarque sur les faibles densités nous
ramène aux problèmes de répartition et d’abon¬
dance des ressources dans le milieu. En effet, nos
Muscicapinae sont territoriaux alors que sous de
telles densités, ils pourraient fort bien ne pas
l’être, notamment les espèces qui se fixent sur de
petites surfaces (ex. Muscicapa) ; manifestement,
ils défendent des ressources limitantes, très vrai¬
semblablement alimentaires.
Ceci nous amène à une remarque finale, en fait
une conclusion résultant à la fois de notre tra¬
vail sur le terrain et du dépouillement de la
littérature écologique. Toutes les discussions
relatives à la structuration des peuplements, et
à l’évolution des traits d’histoire naturelle, s’ap¬
puient largement, d’une part, sur les ressources et
la qualité de l’habitat et, d’autre part, sur la
prédation. Or, très rares sont les études basées
sur une parfaite connaissance des régimes ali-
Source : MNHN, Paris
MUSC1CAP1NAE DU N.-E. DU GABON
221
mentaires des espèces étudiées (sur le site même)
permettant de confronter ces données sur des
exigences biologiques fondamentales à celles
relatives à l’abondance et à la distribution des
ressources telles qu’elles sont disponibles et,
surtout, accessibles à chacune de ces espèces. De
même, comme nous le faisions remarquer plus
haut (cf. aussi Erard, 1988b), on ignore prati¬
quement tout des prédateurs et des modalités de
leur action. Ainsi que l’ont souligné avec raison
Henry (1979) et Bourlière & Harmelin-Vivien
(1988), le système socio-écologique étudié est à
trois niveaux interactifs (les espèces en question,
leurs proies et leurs prédateurs) qui sont tous
composés d’éléments dont les populations possè¬
dent leur dynamique propre et leurs cortèges
spécifiques de caractéristiques éco-éthologiques.
Nous sommes en présence de réseaux d’interac¬
tions extrêmement complexes, dont l’étude dé¬
passe les capacités d’un seul chercheur. Il serait
donc important et éminemment souhaitable de
voir se développer davantage de concertations
pluridisciplinaires à long terme pour étudier les
conditions de milieu et mieux comprendre les
interactions biotiques au sein de ces écosys¬
tèmes si complexes que sont les forêts tropicales
humides.
Source : MNHN, Paris
REMERCIEMENTS
Ma gratitude va en premier lieu aux orga¬
nismes qui m’ont permis de réaliser ce travail :
Fecotrop (cnrs), le Muséum national d’Histoire
naturelle et Tiret (cenarest).
Je remercierai plus particulièrement André
Brosset qui m’a toujours fait amicalement
bénéficier de sa grande expérience pratique et
théorique de l’éco-éthologie des vertébrés des
forêts tropicales humides et qui a mis à ma
disposition toutes ses notes sur les gobe-mouches
gabonais, Claude Chappuis et Jean-Pierre Gau¬
tier qui m’ont constamment aidé et conseillé en
matière de bioacoustique, ainsi que Alain Devez
qui a photographié pour moi des nids et des
biotopes et qui, au cours de ses affûts, a recueilli
une série d’observations intéressantes et utiles.
Je reste aussi fort redevable à Basile Allang,
Alfred Ekwaka, Nestor Moaladembo, François
Mouboumba et Augustin Moungazi dont l’aide
me fut singulièrement précieuse sur le terrain.
Je demeure très reconnaissant à MM. les
Professeurs François Bourlière et Jean Dorst,
ainsi qu’à Robert-Daniel Etchécopar et Annie
Gautier qui m’ont toujours encouragé et utile¬
ment conseillé.
J’ai également bénéficié, à des titres divers, du
concours de Guy Caballé, M llc Castellango,
Mireille et Pierre Charles-Dominique, Prof.
Yves Coineau, Roger Darchen, Jean-Paul
Decoux, Michel Dontskoff, Gérard Dubost,
Louise Emmons, François Feer, Prof. Jean-Yves
Gautier, Jean-Baptiste Hérissé, Annette et
Claude-Marcel Hladik, Odile Lacan, Prof.
Jean-Claude Lefeuvre, Jean Legrand, Chris¬
tophe Lehoucq, Jean-Marc Lernould, Sylvie
et Georges Michaloud, Éric Pasquet, Jean-
Jacques Petter, Marie-Claire et René Quris,
Monique Van Beveren.
Source : MNHN, Paris
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Christian ERARD, Professeur au Muséum national d’Histoire naturelle, est un spécialiste des
avifaunes des forêts tropicales humides. De 1968 à 1990, il a passé au total 56 mois sur le terrain, dans
divers pays d’Afrique et en Guyane française. Le présent volume rend compte des résultats obtenus au
Gabon, dans le cadre d’ECOTROP (c.n.r.s.), pendant plus de 5 000 heures d’observation sur une famille
d’oiseaux particulièrement mal connus. Ce travail s’inscrit dans une problématique relative aux causes de
la diversité avienne tropicale et à l’organisation socio-écologique des peuplements d’oiseaux forestiers, qui
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ÉDITIONS
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Source : MNHN, Paris