Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
MÉMOIRES
1)U
MUSÉUM NATIONAL
D’HISTOIRE NATURELLE
Source : MNHN, Paris
Pv KoL
MÉMOIRES
DU
MUSÉUM NATIONAL
D’HISTOIRE NATURELLE
SÉRIE A
ZOOLOGIE
TOME 11
PARIS
ÉDITIONS DU MUSÉUM
36. rue Geoffroy-Saint-Hilaire (V«)
1951
Source : MNHN, Paris
TABLE DES MATIÈRES
Fascicule 1
K. Jeannel, Géonémie des Psélaphides de l'Afrique intertropicale. 1-48
Fascicule 2
E. Roman, Etude écologique et morphologique sur les Acantho-
céphales et les Nématodes parasites des Rats de la région
lyonnaise. 49 270
Source : MNHN, Paris
y
y
/
MÉMOIRES
DU
MUSÉUM NATIONAL
D’HISTOIRE NATURELLE
NOUVELLE SÉRIE
Série A. Zoologie
TOME II
FASCICULE 1
Dr René JEANNEL
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES
DE L’AFRIQUE INTERTROPICALE
PARIS
ÉDITIONS DU MUSÉUM
36, rue GeofTroy-Saint-Hilairc (V«)
1950
Prix : 200 Ir.
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
MEMOIRES DU MUSEUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
Série A. Zoologie. — Tome II, fascioule 1. — Pages i à 48
GEONEMIE DES
PSELAPHIDES DE L’AFRIQUE INTERTROPICALE
parle D r René JEANNEL
SOMMAIRE
Paléogéographie (p. 3).
Les lignées africano brésiliennes (p. 7). - Les lignées gondwanicnnes orien¬
tales (p. 14). — Les lignées africaines (p. 28). - Les lignées d'origine aus¬
trale (p. 30).
La faune forestière (p. 33). — Le peuplement des hautes montagnes (p. 37) —
L'évolution souterraine (p. 41) - La xénophilie (p. 42) - Conclusions géné¬
rales (p. 47).
J’ai maintes fois insisté sur la méthode qu’il convient d’appliquer dans
toute étude biogéographique. L’inventaire des espèces d’une faune donnée
ne peut apporter d’informations utiles que lorsque ces espèces ont été sérieu¬
sement revisées, lorsqu’une étude taxonomique approfondie en a mis en
relief la phylogénie. Le principal souci du systématicien n’est pas tant de
faire connaître des espèces nouvelles que de rattacher entre elles celles qui
sont proches parentes et descendent par conséquent d’une souche com¬
mune. Ainsi sont mises en évidence des « lignées homogènes », et ces lignées
sont les véritables unités biogéographiques. Leurs distributions actuelles
rendent nécessaires des reconstructions paléogéographiques et il est possible
d’envisager non seulement leur origine, mais aussi leur âge et les voies
qu’elles ont suivies dans leurs migrations.
C’est dans cet esprit que j’ai entrepris des recherches sur les Psélaphides
de l’Afrique chaude, parallèlement à celles que j’ai poursuivies sur ceux de
la France (1950).
Après avoir révisé, dans un premier mémoire sur les Psélaphides de
l’Afrique orientale (1949), les espèces décrites par A. Raffray de l’Abyssi¬
nie, du Kénya, du Tanganyika et de la Rhodésie, espèces auxquelles se sont
ajoutées celles que j’ai recueillies moi-même avec Ch. Au.uaud (1911-12) et
avec P.-A. Chappuis (mission de l'Omo, 1932-33), j’ai pu successivement
entreprendre l’étude des Psélaphides de la Côte d’ivoire récoltés par R. Pau-
lian et Cl. Delamare dans la Réserve du Banco (1949), celle des Psélaphides
du Congo Belge, accumulés en nombre immense dans les collections du
Mémoires du Muséum, Zoologie, II, 10 décembre 1950. 1
Source : MNHN, Paris
R. JEANNEI.
Musée de Tervuren (1950), enfin celle des Psélaphides recueillis par M. de
Barros Machado dans l’Angola (1951). A cela se sont ajoutées enlin, plus
récemment, les récoltes faites par M. Hugh Scott et ses collaborateurs, d’une
part sur les hauts sommets méridionaux de l’Abyssinie, d’autre part dans
le sud de l’Arabie (1).
Tout ce matériel, très considérable, m’a fourni près de 500 espèces, la
plupart nouvelles, dans quelque 130 genres. Ce nombre ne représente cer¬
tainement pas encore, de beaucoup, la totalité des espèces vivantes. Il suffit
toutefois pour se faire une idée assez précise du peuplement par les Psé¬
laphides de ce que j’appelle ici l’Afrique intertropicale, c’est-à-dire l'ensem¬
ble des contrées, au sud du Sahara, qui s’étendent à la fois dans la zone
équatoriale et ses deux bordures tropicales.
Si l’on veut bien considérer qu’avant mes recherches on ne connaissait
absolument aucune espèce de Psélaphide des immenses territoires du Congo
Belge et de l’Angola, on mesurera davantage l’intérêt que peuvent présenter
des études systématiques, lorsqu’elles font connaître un groupe particulière¬
ment instructif du point de vue biogéographique.
Les Psélaphides sont de petits carnassiers qui vivent à terre, générale¬
ment dans l’humus. Si la plupart sont capables de voler, ils n'ont certaine¬
ment pas un grand pouvoir de dispersion, et leurs localisations géographi¬
ques sont presque toujours très restreintes. D’autre part, beaucoup se sont
réfugiés dans les termitières ou les fourmilières, et certains subissent l’évo¬
lution souterraine qui leur fait coloniser le domaine endogé et parfois les
cavernes. Toutes ces particularités biologiques soulignent l’importance que
les lignées des Psélaphides peuvent avoir pour une étude du peuplement
du continent africain.
Le but de ce travail sera donc de mettre en œuvre nos connaissances
récemment acquises sur les lignées des Psélaphides de l’Afrique intertro¬
picale. Les faits biogéographiques qui en découleront permettront certai¬
nement d’éclairer l’histoire de nombreux autres groupes zoologiques ou
botaniques peuplant les mêmes régions. Mais avant d’entrer dans le vif de
notre sujet, il ne sera certainement pas inutile de résumer brièvement ce que
nous savons aujourd’hui sur la paléogéographie de l’Afrique.
(t) 1949. Les Psélaphides de l'Afrique orientale. ( Mém. Mus. nul. /fis/, nat., XXIX,
p. 1-226, 103 fig.).
1949. Psélaphides de la Côte d'ivoire, recueillis par MM. R. Paulian et Cl. Dela-
mare Deboutteville. (Rev. /r. d'En/., XVI, p. 99 127, 35 fig.J.
1950. Coléoptères Psélaphides. ( Faune de France, 53, 421 p , 169 fig.).
1950. Faune du Congo Belge et du Ruanda, II, Pselaphidae (Ann. Mus. Congo
Belge , sér. in-8°, Zool., Il, 276 p., 121 fig.).
195t. Psélaphides recueillis par M. A. de Barros Machado dans l'Angola. (Publica-
çâes cul/urals, Muséum de Dundo) (sous presse).
1951. Pselaphidae, in Entomological Expédition to Abvssinia. (Ann. Mag. Sa/.
Sis/.) (en prépara/ion).
1951. Pselaphidae, in Expédition to soutb west Arabia. ( Bri/. Mus., Sa/. Sis/.) (en
prépara/ion).
Source : MNHM, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES AFRICAINS
PALEOGEOGRAPHIE
L’Afrique est un fragment de l’ancienne Gondwanie. Elle n’a trouvé sa
configuration géographique actuelle qu'à la fin de l’ère Secondaire.
Pendant le Jurassique et le Crétacé, l’Afrique formait la partie centrale
d’un vaste continent que j’ai appelé 1’ « Inabrésie », premier fragment de la
Gondwanie, étendu depuis le massif Brésilien jusqu’à l’Indo-Malaisie ; son
isolement de la Paléantarctide (Amérique australe, Antarctide et Australie)
s’est produit au Jurassique inférieur. Ce fait explique d’une part que la
faune actuelle soit formée par la descendance de nombreuses lignées dont
les souches primitives ont eu une répartition « inabrésienne », et d’autre
part, que l’Afrique australe ait conservé quelques lignées d’origine paléan-
tarctique, mais celles-ci très peu nombreuses en raison de leur grande
ancienneté.
La fragmentation de l’Inabrésie date de la fin du Crétacé. C’est alors
que l’ébauche de l’océan Atlantique sud isole l’Afrique du massif Brésilien,
Fig. 1. — Les continents du Montien (rassemblement des socles d'après Kôppen et Wecener)
produisant la scission des nombreuses lignées crétacées dites « africano-
brésiliennes ». Au Montien, c’est-à-dire pendant la longue période géocra-
tique qui s’étend entre la fin du Crétacé et le début du Tertiaire, Madagascar
se sépare de l’Afrique australe et celle-ci restera, sans doute pendant tout
le Nummulitique, prolongée vers le sud par des terres subantarctiques aux¬
quelles l’archipel des Crozet a été rattaché. Pendant cette même période du
Montien, l’Afrique orientale se prolongeait, sans discontinuité, par l’Arabie,
jusque dans i’Indo-Malaisie et on sait qu'une jonction continentale à travers
la Méditerranée orientale, sans doute par l’Arabie et l’Egéide méridionale.
Source : MNHN, Paris
SAN N EL
a livré passage vers l'hémisphère nord à de nombreuses lignées « gondwa-
niennes orientales ».
Ces lignées gondwaniennes orientales, qui forment la majeure partie
de la faune africaine actuelle, sont celles qui s'étaient individualisées pen¬
dant le Secondaire sur la partie orientale de l’Inabrésie, c’est-à-dire sur le
massif indo-malais uni à l’Afrique et à Madagascar. Leur répartition dans
la faune actuelle permet de dater leur ancienneté. Certaines, — et ce sont
les plus anciennes, — peuplent aussi toute l’Australie, la Tasmanie et par¬
fois la Nouvelle-Zélande. Elles se sont donc répandues sur le continent aus¬
tralien avant que celui-ci se soit séparé du bloc malais, avant le Jurassique
supérieur. Je les ai appelées « préjurassiques ». D’autres lignées gondwa¬
niennes orientales se sont individualisées bien plus tard, au Crétacé ou pen¬
dant le Tertiaire. Ces lignées « postjurassiques » font défaut sur le conti¬
nent australien ou bien ne s’y trouvent que dans la Nouvelle-Guinée ou le
Queensland, qu'elles ont pu atteindre au Pliocène, lorsque des connexions
continentales tardives se sont rétablies entre l’archipej malais et le bloc
australien.
Pendant la durée du Tertiaire, le continent africain n’a plus subi de
grandes modifications. Les terres subantarctiques se sont effondrées sous
l’océan à une époque indéterminée, ne laissant comme résidus que les lies
Crozet. Au Pontien, une jonction précaire avec Madagascar semble s’être
rétablie par les Comores. Enfin le Miocène et le Pliocène ont été témoins
des grandes cassures qui ont affecté l’Afrique orientale et ont déterminé la
surrection des grands volcans et surtout des chaînes méridiennes bordant
les « graben », le long desquelles des lignées paléarctiques et des lignées
australes ont pu se propager jusque dans la zone équatoriale. Et la barrière
de la mer Rouge, constituée par un de ces graben envahi par les eaux océa¬
niques, date elle aussi de la fin du Tertiaire ou même du Quaternaire.
Comme on le voit, par ce rapide exposé de la paléogéographie africaine,
certains faits permettent de dater avec quelque précision l’ancienneté des
lignées peuplant l’Afrique.
L’origine des lignées australes venues de la Paléantarctide remonte au
Jurassique inférieur, c’est-à-dire à quelque 150 millions d’années.
Les lignées gondwaniennes orientales préjurassiques se sont dispersées
avant le Jurassique supérieur, il y a 100 millions d'années, et la scission
des lignées africano-brésiliennes s’est produite au Crétacé supérieur, 60 mil¬
lions d'années avant l’époque actuelle.
Le Montien, pendant lequel Madagascar s'est isolé et d’autre part où
se placent les migrations transméditerranéennes des lignées gondwaniennes
orientales, a duré sans doute pendant 5 à 10 millions d’années avant le
début du Tertiaire qui se place à 50 millions d’années avant nos jours. On
verra que certaines lignées de Psélaphides africains ( Bryaxls , Pselaphus,
Tmesiphoms, Tgrus) sont représentées dans l’ambre de la Baltique dont le
dépôt date de 30 millions d’années environ. Et le peuplement des monta-
Source : MNHM, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES AFRICAINS
gnes de l’Afrique orientale par des lignées paléaretiqucs ou australes ne
peut remonter guère au delà de quelque 10 millions d’années.
L’évolution du climat de l'Afrique pendant le Tertiaire et le Quater¬
naire apporte un élément qu’il convient de connaître pour expliquer la
distribution géographique actuelle des lignées. Personne ne peut douter rai¬
sonnablement aujourd’hui qu’il y ait eu de tous temps sur la terre des zones
climatiques, réparties selon les latitudes comme de nos jours. Les travaux
des paléoclimatologistes modernes, et particulièrement ceux de W. Kôppen,
ont établi qu’il y a eu de tous temps une zone équatoriale chaude et humide,
avec, dans chaque hémisphère, une zone de hautes pressions, chaude et
sèche (steppique), une zone de basses pressions, tempérée, et une zone
subpolairc et polaire. S’il y a eu peut-être des périodes géologiques à ré¬
chauffement ou refroidissement généralisés, dépendant de causes astrono¬
miques, tous les faits paléobotaniques concordent pour établir la réalité
de zones climatiques par rapport à l’équateur et aux pôles. Mais ces zones
se sont déplacées au cours des temps géologiques, en liaison avec les dépla¬
cements des pôles. Il n’y a pas lieu de revenir ici sur la démonstration de
ces déplacements, Rappelons seulement l’évolution de la flore fossile du
Spitzberg et de celle, antagoniste, de l’Afrique australe, située à une dis¬
tance de 90° de latitude. Cette évolution fait la preuve que la zone équa¬
toriale, qui englobait le Spitzberg au Carbonifère, s’est peu à peu déplacée
vers sa position actuelle pendant le Secondaire et le Tertiaire.
Au Crétacé et pendant la première moitié du Tertiaire, la zone équa¬
toriale chaude et humide occupait l’emplacement du Sahara. La région
méditerranéenne était tropicale et toute l’Afrique située au sud du Sahara,
c’est-à-dire l’Afrique occidentale et équatoriale françaises, le Congo Belge
et le nord de l’Afrique orientale se trouvaient dans la zone des hautes pres¬
sions, à climat steppique. Plus au sud, régnait un climat tempéré et même
un climat subpolaire dans la partie la plus méridionale de l’Afrique aus¬
trale prolongée dans l’océan antarctique jusqu’aux Crozet.
Ainsi, l’Afrique intertropicale actuelle, dont nous avons entrepris d’étu¬
dier ici le peuplement en Psélaphides, se trouvait sous un régime step¬
pique, chaud et sec, pendant le Crétacé et la première moitié du Tertiaire.
Ce régime a duré jusqu’au Miocène, à la fin duquel le climat est devenu
celui, chaud et humide, de la zone équatoriale actuelle. On sait aujour¬
d’hui que la grande forêt africaine ne s’est constituée qu’au Pliocène. Les
affinités étroites que les espèces végétales forestières de la grande forêt
du Congo présentent avec celles de la Malaisie ont établi que le régime
forestier équatorial s’est propagé en continuité depuis la Malaisie, à tra¬
vers l’Inde, l’Arabie et l’Afrique, jusque dans la Côte d’ivoire, et que la
forêt congolaise actuelle n’est qu’un résidu de celle, bien plus étendue,
qui a dû primitivement exister. Aujourd’hui détruite par l’évolution du
climat dans l’Inde, l’Arabie, l’Afrique orientale, elle a conservé quelques
Source : MNHN, Paris
R. JEANNE!.
restes dans les galeries forestières de l’est et du sud du Congo Belge, ainsi
que dans celles de l’Angola.
Cette extension pliocène de la forêt équatoriale africaine a chassé les
espèces steppiques qui existaient auparavant. On verra qu’elle a été ac¬
compagnée d’autre part par la venue de Psélaphides forestiers d’origine
malaise qui donnent à la faune congolaise un caractère très particulier.
Pendant la fin du Pliocène et le Quaternaire, on sait que les hautes mon¬
tagnes de l’Afrique orientale ont subi l’influence d’une période glaciaire
qui a fait descendre les glaciers à des altitudes très basses (Jeannel, Hautes
Montagnes d’Afrique, 1950, p. 189). Cette période très humide a permis le
peuplement des montagnes par des lignées venues de la région paléarctique
ou de l’Afrique australe. Elle a dû aussi déterminer une extension plus
grande de la forêt congolaise vers le sud. Mais l’aridité du climat postgla¬
ciaire a fait reculer la grande forêt dans ses limites actuelles, en même
temps que des déserts s’établissaient à la fois dans l’Arabie, le sud de
l’Ethiopie, le Soudan et toute la région saharienne.
A l’époque actuelle, le grand désert du Sahara établit une séparation
totale entre la faune des Psélaphides tropicaux et celle de la région paléarc¬
tique. 11 est bien probable qu’avant son assèchement, le Sahara devait être
une aire de mélanges, où les lignées méditerranéennes se mêlaient aux
lignées tropicales. Il ne subsiste plus aujourd’hui que bien peu de lignées
tropicales dans l’Afrique du Nord, témoins d’une extension ancienne très
vaste sur la région saharienne.
Pour terminer cet exposé préliminaire, il est bon de préciser la répar¬
tition des domaines forestier et steppique dans l’Afrique intertropicale ac¬
tuelle.
La grande forêt équatoriale, chaude et très humide, forme un vaste bloc
dense qui couvre le (îahon et le Congo Belge, mais dans ce dernier seule¬
ment les provinces de Léopoldville et de l’Equateur, ainsi que l’ouest de la
Province orientale. Cette grande forêt se prolonge encore vers l’ouest, dans
le Cameroum, le Gold Coast et la Côte d’ivoire, mais ici interrompue par
de vastes étendues de savanes.
A la périphérie du bloc forestier dense, dans le nord, l’est et le sud du
Congo Belge, ainsi que dans une grande partie de l’Angola, s’étendent des
savanes entrecoupées de galeries forestières le long des cours d’eau. Ces
galeries forestières sont pour la plupart des résidus de la grande extension
de la forêt dense du Pliocène. Elles ont donc souvent conservé des reliques
de la faune forestière. Mais celles-ci y sont mêlées aux formes steppiques
qui trouvent dans les forêts-galeries des biotopes particulièrement favo¬
rables.
Toute l'Afrique orientale enfin est soumise au régime steppique. Si la
grande forêt équatoriale en a couvert les parties septentrionales au Plio¬
cène, l’assèchement du climat et le régime subdésertique qui s’est installé
à l’époque actuelle sur les territoires du Turkana, de l’Ethiopie méridio-
Source : MNHN, Paris
FRICAINS
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES
nale et de l’Arabie, ont détruit tout reste de la grande forêt. Depuis l’Abys¬
sinie jusqu’à la Rhodésie, toute l’Afrique orientale est steppique. Mais les
hautes montagnes entretiennent, au-dessus de 2.200 m., des ceintures de
forêts froides, dont le peuplement résulte en majeure partie d’une colo¬
nisation récente par les lignées steppiques environnantes.
LES LIGNEES AFRICANO-BRESILIENNES
Pendant Père Secondaire, des Psélaphides ont peuplé toute l’Inabrésie.
Sur cet immense continent ancien, des centres d’évolution se sont consti¬
tués en différents endroits ; l’un d’eux, à l’est, a été le centre d’origine
des lignées gondwaniennes orientales, et un autre, à l’ouest, formé par le
massif Brésilien uni à l’Afrique dans le golfe de Guinée, a été peuplé par
les souches des lignées africano-brésiliennes. L’ouverture de l’océan Atlan¬
tique sud, qui s’est produite au Crétacé supérieur, a scindé en deux ces
lignées africano-brésiliennes.
Relativement peu nombreuses, les lignées africano-brésiliennes des Psé¬
laphides datent donc du Crétacé et ont été primitivement des éléments de
faune steppique. Les espèces actuelles sont pour la plupart restées xéro-
philes, mais quelques-unes se sont secondairement adaptées aux conditions
forestières.
Ces lignées africano-brésiliennes appartiennent aux quatre tribus des
Pyxidicerini, Goniacerini, Balrisini et Arhytodini.
Pyxidicehini. — Ces Faronitae sont caractérisés par une structure très
particulière des palpes maxillaires, qui sont rétractiles, se repliant dans
de vastes fosses des côtés de la tête. Ils forment un groupe très homogène,
qui occupe toute l’Inabrésie. J’avais hésité jusqu'ici à savoir si le groupe
constituait une lignée africano-brésilienne ou une lignée gondwanienne
orientale ( Psél. Congo Belge, p. 26). Un nouvel examen des formes décrites
montre qu'en réalité, il faut distinguer deux lignées principales : l’une
(lignée de Zctliopsus), à massue antennaire d'un seul article, est une lignée
africano-brésilienne typique ; l’autre (lignée de Pyxidicerus), à massue
antennaire de deux articles, est originaire de la Gondwanie orientale. Toutes
deux se sont mêlées en Afrique.
La distribution africano-brésilienne de la lignée de Zethopsus est tout
à fait comparable à celle des Carabiques de la famille des Hiletidae, dont
j’ai plusieurs fois présenté la géonémie (La Genèse des faunes terrestres,
p. 286).
L’élément brésilien actuel est constitué par le genre Bythinoplectus
Raffr., avec deux espèces au Brésil et deux autres émigrées vers le nord,
l’une dans l’ile de la Nouvelle-Grenade, l'autre au Mexique. Il est bien pro¬
bable que ce genre doit être largement distribué dans tout le nord-est de
Source : MNHN, Paris
H. JEANNEL
l’Amérique du Sud, dont la faune des Psélaphides est encore assez mal
connue.
En Afrique, la lignée est représentée par le genre Zelhopsinus Jeann.,
très largement distribué avec de nombreuses espèces depuis la Côte d’ivoire
jusqu’à Zanzibar, principalement dans les galeries forestières des contrées
steppiques ; le Z. Pauliani Jeann. a été découvert dans un sol suspendu
en haut d’un grand arbre, en Côte d’ivoire, et plusieurs espèces cohabitent
Fig. 2. — Carte de la répartition des Pyxidicerini.
Lignée africano brésilienne de Zeihopsus : Bylhinopleclus (Brésil. Nouvelle Grenade.
Mexique) ; Zelhopsinus (Afrique et Madagascar) ; Zeihopsus (Malaisie).
Lignée gondwanienne orientale de Pyxidicerus \ Pyxidicerus (Malaisie, Nouvelle-Gui¬
née) ; Scollia et Cerennia (Sécheltes) ; Zothinus (Ceylan et Afrique occidentale).
En marge : Zelhopsinus cavivenlris Raffr.. de Léopoldville (X 32).
à Dundo, dans l’Angola, et dans l’île de Zanzibar, dans les mêmes biotopes
du sol. Enfin, le genre Zelhopsinus, encore présent dans le Maslionaland,
se trouve aussi à Madagascar, où M. Vadon a recueilli une espèce, encore
inédile, aux environs de Maroansetra. Par contre, il est remplacé dans
l’Indo-Malaisie par un genre très voisin, Zeihopsus Rafl'r., ne différant que
par l’absence d’une fovéole prothoracique qui est constante chez le genre
africain.
Cette répartition africano-brésilicnne est tout à fait la même que celle
des Hilelidae (La Genèse des faunes terrestres, p. 288, fig. 124), dont le
genre Neohilelus Jeann. est brésilien, le genre Hilelus est représenté par
un sous-genre Eucamaragnathus Jeann. dans l’Afrique chaude et à Mada¬
gascar, et par un sous-genre Parahiletus Jeann. dans l’Indo-Malaisie.
C’est encore à cette lignée de Zeihopsus qu’il faut rattacher quelques
genres africains qui ont subi un degré avancé d'évolution souterraine.
Le Jeannelia microphthalma Raffr. est endogé, vers 3.000 m. d’altitude, sur
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES AFRICAINS
9
le mont Kénya et l’Aberdara, et M. de Barros Machado a découvert aux
environs de Dundo, dans l’Angola, des formes entièrement privées d’yeux,
parmi lesquelles l’extraordinaire Anomozelhus caecus Jeann., allié à
Zethopsinus.
Quant à la lignée gondwanienne orientale de Pyxidicerus, son histoire
sera examinée plus loin.
Goniacerini. — Tribu constituée par des espèces souvent de très grande
taille, caractérisées par une structure particulière de la tête et par leurs
antennes génioulées. Elle forme un groupe très homogène, tout à fait isolé
dans la section des Bylhinomorphi. Quatre genres sont connus de l’Amérique
du Sud (Brésil, Venezuela, Mexique), six de l’Afrique chaude, depuis la
Côte d’ivoire jusqu’à Zanzibar et l’Abyssinie.
Les genres sudaméricains sont remarquables par leurs antennes extrê¬
mement volumineuses, mais à nombre d’articles réduit à 6, 5 ou même 4.
repartition des Goniacerini.
(Abyssinie).
En marge : Ogmocerodes Machadoi Jeann., mâle, de Dundo (X 10).
Les genres africains, souvent de grande taille, ont généralement conservé
des antennes de 11 articles, mais ce nombre est réduit à 8 chez VIpsimus
fraciicornis Rallr. de l’Abyssinie, à 7 seulement chez le Parasimus pachy-
cerus Jeann., de la Côte d’ivoire, ce dernier rappelant ainsi davantage les
Goniacerus brésiliens par l’épaisseur de ses antennes et la réduction du
nombre des articles.
Le genre de vie des genres sudaméricains n’est pas connu. En Afrique,
plusieurs indices font pressentir que les espèces, généralement décrite?
Source : MNHM, Paris
10
R. JEANNE!.
sur des individus isolés pris à la lumière, sont en réalité termitophiles.
On les a rencontrées dans les régions steppiques de l’Afrique orientale,
dans l’Abyssinie, l’Ituri et le Katanga, à Zanzibar, dans les galeries fores¬
tières du nord de l’Angola, d’autre part dans la Côte d'ivoire, le Cameroun
et le Gabon. J'ignore si les Ogmocerodes du Cameroun et du Gabon vivent
dans des localités forestières ou steppiques. Mais l 'Ogmocerodes Hulslaerti
Jeann. a été pris à la lumière à Longa, en pleine forêt congolaise ; et le
Bredoella gracilis Jeann., remarquable par sa très petite taille, a été décou¬
vert dans les mêmes conditions à Eala. Ces deux espèces montrent que ces
Psélaphides, originairement xérophiles, ont pu s’adapter parfois au régime
forestier.
Batrjsini. — Cette grande tribu occupe tous les restes de l'Inabrésie.
Elle est constituée aujourd’hui par quelques grands genres dont les nom¬
breuses espèces, toujours localisées, couvrent de vastes territoires, et par
une multitude de petits genres, parfois monospéciiiques, dont l’extrême
diversité résulte de variations intenses de la morphologie externe. Chez les
uns, l’organe copulateur mâle atteint un haut degré de complexité ; chez des
lignées entières, par contre, on assiste à une simplification progressive de
cet organe qui devient parfois tout à fait rudimentaire ( Batrisodes).
Pour mettre de l’ordre dans le chaos des genres peuplant l’Afrique, j’ai
subdivisé la tribu en trois sous-tribus. Deux d’entre elles, Oropygiina et
Trabisina, sont spéciales au continent africain et seront examinées plus
loin. La troisième, Batrisina, a une répartition bien plus vaste et groupe
deux catégories de lignées.
Chez les unes, toutes gondwaniennes orientales, les élytres ne portent
que deux fossettes basales. Chez d’autres, au contraire, il existe trois fos-
Fig. 4. — Carte de la répartition du genre Syrbatus Reitt. ( Batrisini).
En marge : Syrbatus fifacbadoi Jeann., mâle, de Camissombo (X 20).
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES AFRICAINS
settes basales aux élytres el ces lignées ont une répartition africano-bré-
silienne. Comme on le voit, il semble que la divergence dans le nombre
des fossettes élytrales date de l’époque ancienne du Secondaire où les
souches des Batrisina se sont diversifiées sur les deux extrémités de l’Ina-
brésie.
Les Batrisina trifovéolés se groupent autour d'un grand genre Syrba-
lus Reitt. qui est un exemple des plus typiques de lignée africano-brési-
lienne. Ce genre est en eiret représenté aujourd’hui par de nombreuses
espèces sudaméricaines et d’autres répandues dans les régions steppiques
de l’Afrique chaude, sans qu’il ait été possible de découvrir quelque carac¬
tère constant pour séparer les espèces des deux côtés de l’Atlantique. Les
Syrbalus américains se rattachent assez directement aux Arihmius peuplant
les mêmes territoires, mais les formes africaines, isolées de leurs congé¬
nères depuis la fin du Crétacé, n’ont subi aucune diversification générique.
Alors que très généralement les lignées africano-brésiliennes sont repré¬
sentées par des genres toujours très caractérisés sur les deux continents,
la fixité du type générique des Syrbalus se présente comme un cas très
exceptionnel.
Tous les Syrbalus africains présentent le même développement de carac¬
tères sexuels secondaires sur les antennes ou sur le front que les espèces
sudaméricaines ; certains mâles arrivent même à présenter un développe¬
ment el une sculpture de la tête quasi-monstrueuses (unicornis Raffr., mons-
Iruosus Jeann.). Tous sont localisés dans les régions steppiques de l’Afrique
intertropicale, en Côte d’ivoire, dans les galeries forestières de l’Angola,
dans l’Ituri et le Katanga, dans le Kénya et le Tanganyika. Aucun n’est
connu de la grande forêt congolaise.
Les espèces vivent dans les accumulations de débris végétaux et se
prennent dans les tamisages. Elles ne doivent guère voler, n’étant jamais
attirées'par les lumières. Beaucoup montrent une tendance à se réfugier
sous terre. Le S. Leleapi Jeann. a été pris dans la grande grotte de Lubudi,
au Katanga. Et les espèces de l’Afrique orientale se sont élevées sur les
hautes montagnes à la fin du Tertiaire. Le S. laliceps Jeann. vit à 2.600 m.
sur l’Aberdare, le S. morts!ruosus Jeann. à 2.500 m. sur l’Elgon, et le S. uni¬
cornis Rafi'r. a colonisé les prairies subalpines, à 3.200 m. sur le Kilimand¬
jaro.
A côté des Syrbalus africains se groupent quelques genres, manifeste¬
ment de même souche mais différents par la répartition des caractères
sexuels. Ce sont encore des formes humicoles, mais beaucoup se sont adap¬
tées au régime de la grande forêt équatoriale. Balrisochorus Jeann. a deux
espèces, l’une dans l’Abyssinie, l'autre sur le Kilimandjaro. Mais Batristcrus
Jeann., Eleodtmerus Jeann. et Hulstaertites Jeann. ont envahi la grande
forêt équatoriale. Eleodimerus, par exemple, si curieux par l’étrange défor¬
mation des fémurs postérieurs chez les mâles, occupe le grand bloc forestier
central du Congo Belge et les galeries forestières de la périphérie, tant dans
Source : MNHN, Paris
12
R. JEANNEL
le nord de l’Angola que dans la Province Orientale, le Kivu et le Katanga.
Deux espèces survivent en Abyssinie méridionale sur le Chillalo et le Gughé,
mais aucune n’a jamais été rencontrée au Kénya, au Tanganyika, ni en
Rhodésie. Cette extension de l’aire géographique occupée par les Eleodi-
merus montre bien qu’ils ont dû peupler au Pliocène tout le massif forestier f
équatorial, alors bien plus étendu qu’aujourd’hui.
C'est encore autour de Syrbalus que gravitent une série de petits genres
de Batrisina trifovéolés, répartis dans toute la faune steppique. L ’Exallo-
morpha Leleupi Jeann. est cavernicole dans le Bas-Congo, à Thysville.
Fig. 5. — Carte de la répartition du genre EUodimerus Jeann. (Bat ri sim ).
En marge : E/eodimerus tortiscelis Jeann , mâle, de Camissombo (X 24).
Leleupia globicepliala Jeann. est termitophile dans le Katanga. D’autres
sont devenus pholéophiles : YExallus pholeophilus Jeann. a été trouvé
par R. Paulian dans le terrier d’un Cricetomys gambianus au Banco, et
les Cliarthrinus elaphoides J. et P. et C. elgonensis J. et P. sont les hôtes
des terriers du Tacliyoryctes splendens, ou Rat-Taupe, qu’ils accompagnent
sur l’Elgon jusqu’à 3.500 m. d’altitude.
Comme on le voit par cet exposé, les Batrisina trifovéolés de l’Afrique
chaude représentent la survivance d’une lignée africano-brésilienne, et ont
évolué de façon diverse. Si la plupart sont restés nombreux dans la faune
steppique, les Syrbalus tendent à coloniser des stations de refuge et toute
la série des Balristellus, Eleadimeras et Huhtaertltes, dérivés indiscuta¬
blement de souches steppiques, ont proliféré pendant le Pliocène dans la
grande forêt équatoriale.
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉI.APHIDES AFRICAINS
13
Arhytodini. — C’est une découverte bien remarquable que M. H. Schou-
teden a faite, à Luebo dans le Kasaï, d’un représentant de la tribu des
Arhytodini. Elle est venue confirmer la façon dont j’avais interprété la
distribution géographique de lignées d’insectes, comme celle des Cicin-
délides du groupe des Ctenoslomalini, actuellement localisés dans l’Amé¬
rique du Sud et à Madagascar. Cette répartition anormalement disjointe
m’avait paru ne pouvoir être expliquée que comme celle d’un reste de
lignée africano-brésilienne dont tout l’élément continental africain avait
disparu.
Les Arhytodini sont une tribu très isolée de Psélaphites macroscélides,
qui était représentée d’une part dans l’Amérique du Sud par le genre
Arhytodes Reitt., d’autre part à Madagascar par l'unique Holozodus Raffrayi
Fairm., sans doute myrmécophile dans les savanes occidentales de la Urande-
Fig. 6. — Carte de la répartition des Arhytodini.
Arhytodes (Brésil) ; Holozodinus (Kasaï) ; Holozodus (Madagascar).
En marge : Holozodinus Schoutedeni Jeann., de Luebo (X 20).
Ile. Les deux genres présentent de nombreux caractères communs et ne
diffèrent guère que par le plus grand développement des antennes chez les
Arhytodes. J’avais montré qu’il n’y avait aucune raison d’en faire les
types de deux tribus comme le voulait Raffray, que leur réunion dans une
même tribu devait exprimer davantage qu’il fallait les considérer comme
deux termes d’une même lignée.
L’ Holozodinus Schoutedeni Jeann., découvert à Luebo, dans le Kasaï,
sous une écorce, en compagnie d’Histérides du genre Epiechinus, montre
que le type Holozodus a été largement répandu en Afrique avant d’avoir
passé à Madagascar pendant le Montien. Les différences qui séparent Holo¬
zodinus d’Holozodus sont secondaires ; les deux genres présentent d’autre
Source : MNHN, Paris
14
R. JEANNEL
part des ressemblances mimétiques avec le^Histérides du genre Epicchinus,
qui sont myrmécophiles, ce qui fait penser que tous deux doivent avoir le
même genre de vie.
Ainsi la distribution africano-brésilienne des Arhytodini se montre
comparable, dans une certaine mesure, à celle des Carabiques de la famille
des Hlletidae, qui ont passé à Madagascar ( La Genèse des fuîmes terrestres,
p. 288). La rareté de 1 ’Holozodinus Schoutedeni, très localisé dans le Kasaï,
fait comprendre que l’élément africain de certaines lignées africano-brési-
liennes ait pu s’éteindre. L’énigme biogéographique posée par certains végé¬
taux et surtout par les Pogonostoma, si nombreux à Madagascar et étroite¬
ment apparentés aux Ctenostoma sudaméricains, se trouve ainsi expliquée
par l’extinction pendant le Tertiaire des formes intermédiaires ayant vécu
sur le continent africain.
LES LIGNEES GONDWANIENNES ORIENTALES
Bien plus nombreux que les précédents sont les Psélaphides de l’Afrique
intertropicale qui relèvent de lignées gondwaniennes orientales. Leurs
espèces ont encore plus gardé le caractère de formes steppiques ; très peu
se sont installées dans la grande forêt.
Parmi ces lignées gondwaniennes orientales, il en est qui sont très
anciennes, préjurassiques, comme l’indique leur extension sur le continent
australien. C’est le cas en particulier des Brgaxini, des Psetaphini et des
Tmesiphorini. 11 n’est pas possible de préciser en quel point de l’Inabrésie
orientale ces lignées anciennes ont eu leur origine. Mais le plus grand
nombre des lignées gondwaniennes orientales sont plus récentes, postjurassi¬
ques, et il semble que la plupart soient nées sur le vieux massif malais, a
partir duquel elles se sont propagées à la fois par l’Inde et l’Arabie sur
toute l’Afrique, puis à Madagascar, et par la Lémurie sur les Séchelles et la
région malgache. Au Pliocène, ces lignées postjurassiques ont pu gagner la
Nouvelle-Guinée.
Quelle que soit leur ancienneté, toutes les lignées gondwaniennes orien¬
tales sont abondamment représentées dans l’Afrique orientale et cela les
distingue au premier abord des lignées pliocènes qui ont suivi l’extension
de la grande forêt équatoriale de la Malaisie vers l’Afrique. Presque toutes
encore ont franchi la Méditerranée orientale au Montien et se sont répan¬
dues non seulement sur toute l’Europe, mais aussi jusque sur l’est de
l’Amérique du Nord. La faune de l’ambre de la Baltique montre qu’un bon
nombre de ces lignées vivaient encore dans le nord de l’Europe à l'Oligo¬
cène et se sont ultérieurement éteintes.
L’examen successif de ces lignées gondwaniennes orientales va per¬
mettre, chemin faisant, de noter certaines particularités intéressantes de
leur évolution biogéographique.
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES AFRICAINS
15
Faiionini. — La répartition de certaines lignées de ce groupe de Faro-
nitae laisse supposer qu’elles sont originaires de la Paléantarctide ( Psel.
Afr. or., 1949, p. 16) ; mais des révisions systématiques serrées seraient
nécessaires pour le confirmer. En tous cas, le genre Octomicrus Schauf.,
très différent des Faronus paléarctiques (alliés aux Sugola néo-zélandais)
et aussi des Faronidius sud-africains, constitue assurément une lignée
gondwaniennc orientale. Les espèces africaines sont souvent devenues
endogées ; le petit genre allié, Leptomicrus Jeann., a été fondé pour une
espèce presque anophthalme, L. rostratus Jeann., du nord de l’Angola.
Pyxidicerini. — On a vu ci-dessus que cette tribu est constituée en Afri¬
que par un mélange d'espèces relevant de deux grandes lignées dont l’une
est typiquement africano-brésilienne (lignée de Zethopsus). L’autre lignée,
que j’appelle ici lignée de Pyxidicerus, est formée d’espèces dont la massue
de l’antenne est formée par deux articles, libres ou plus ou moins coa-
lescents ; elle est certainement originaire du massif malais et s'est répandue
dans la Gondwanie orientale.
Pyxidicerus Motsch. a sept espèces en Malaisie et dans la Nouvelle-
Guinée et il faut rapprocher de ce genre deux autres, assez aberrants, qui
ont gagné les Séchelles ( Scotlia Raffr. et Cerennia Raffr.). D’autre part le
genre Zethinus Raffr. a deux sous-genres : l'un à Ceylan ( Zethincllus
Jeann.), l’autre en Afrique ( Zethinus s. str.), avec deux espèces du Bas-
Congo et de l'Angola, et le genre nouveau Octozethus Jeann., découvert par
M. de Baruos-Maciiado à Dundo, est voisin de Zethinus. Enfin, le genre
Proboscites Jeann., dont l’unique espèce, P. Ghesyuiérei Jeann. occupe
la grande forêt aux environs de Coquilhatville, se rattache plutôt à Pyxi¬
dicerus par le nombre des articles de ses antennes.
Les galeries forestières de Dundo, dans l’Angola, ont fourni enfin à
M. de Barros-Machado des espèces anophthalmes et endogées qui se ratta¬
chent à Zethinus ; Octozethus Jeann. a une étrange espèce aveugle, O. (Ty-
phlozelhus) unophlhalmus Jeann., qui ressemble par convergence à l’Ano-
mozethus caecus Jeann., et le Typhlolcptus Machadoi Jeann., de môme forme
générale étroite et allongée que le Jeannelia du Kénya, est encore dérivé
de la souche du Zethinus.
Clavigkritae. — Cette sous-famille, entièrement constituée par des
espèces myrmécophiles (rarement termitophiles à Madagascar) est large¬
ment répandue sur toute la région gondwanienne orientale. Les espèces sont
très nombreuses, souvent réparties indûment dans une trop grande quan¬
tité de genres. Leur étude systématique n'est pas encore assez avancée pour
qu’il soit possible d’en tirer des déductions biogéographiques.
Euplectini. — Cette tribu, réunissant un très grand nombre de Psela-
phitae primitifs, est certainement originaire de la Gondwanie orientale.
Source : MNHN, Paris
I. JEANNEL
Elle est abondamment représentée en Europe, mais aussi dans toute l’Afri¬
que, en dehors de la grande forêt équatoriale, par des espèces de petite ou
très petite taille, toutes humicoles, pouvant voler, mais ne venant presque
jamais à la lumière.
Les genres Chaelorrhopalus Raffr., Bibloporellus Jennn., Microptectus
Raflr., Philiopsis RalTr., Periplectus Ralfr. sont localisés dans les régions
tropicales, connus d’une part de l’Indo Malaisie et de la Nouvelle-Guinée,
d’autre part de toute l’Afrique orientale et des galeries forestières de l’est
du Congo Belge et de l’Angola. D'autres, de même origine, comme Biblo-
pleclus Reitt., Pscudopleclus Reitt., Euptectus Leach, se sont largement
répandus dans la région liolarctiquc. D’autres enfin, Anoplectus Raflr. et
Asymoplcctus Raflr., dont l’édéage est d'un type assez particulier, ont dû
s’individualiser de bonne heure sur l’Afrique australe avant de se propager
vers le nord pendant le Tertiaire. Toutes ces lignées, assez diverses, sont
manifestement postjurassiques.
Le genre Pseudoplectus Reitt., auquel j’ai rattaché les Hypoplectus Raffr.
[Psel. Congo Belge, 1950, p. 263), montre une évolution régressive des
soies sur les styles de l’édéage, en liaison avec la migration transméditer¬
ranéenne de la lignée, évolution comparable à celle qui sera signalée chez
les Bryaxini. Toutes les espèces orientales et africaines ont les styles armés
de soies qui ont disparu chez le P. perplexus J. Duv. de la région méditer¬
ranéenne.
Quant au grand genre Euplectus Leach, si abondamment représenté dans
la région paléarctique, sa répartition dans la Gondwanie orientale suggère
quelques observations.
On ne connaît jusqu’ici qu’une seule espèce de la région orientale, VE.
annamita Raflr. Cette déficience s'explique sans doute parce que les Euplec¬
tus ne viennent pas à la lumière et que des tamisages de détritus végétaux
n’ont guère été faits dans l’Asie tropicale. Mais la parenté manifeste de
VE. annamita avec VE. africanus Raffr. de l’Abyssinie et les quelques espèces
nouvelles découvertes par M. H. Scott dans le sud de l’Arabie, rendent fort
probable que bien d’autres espèces d 'Euplectus doivent exister dans toute
I’Indo-Malaisie.
Dans l’Afrique orientale, les recherches de Raffray et les nôtres ont fait
connaître de nombreux Euplectus. A ceux-ci se sont ajoutées plus récem¬
ment toutes les espèces découvertes par N. Leleup et A. Co écart dans le
Katanga et à Stanleyville, ainsi que celles recueillies par M. de Barros
Machaoo dans l’Angola. Le genre est donc aujourd’hui assez bien connu de
toute l’Afrique intertropicale.
Toutes les espèces de l’Afrique chaude se sont placées dans le sous-
genre Euplectus s. sir., qui est largement répandu en Europe. Par contre,
l’Afrique australe a fourni une espèce, tuberculiceps Raflr., qui paraît bien
représenter le sous-genre Diptecteltus Reitt., existant dans la région médi¬
terranéenne. Il semble donc se trouver ici, chez les Diptecteltus, un cas de
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES AFRICAINS
17
disjonction géographique comparable à ceux qui sont déjà connus dans les
genres Reicheia et Mastigus (La Genèse des faunes terrestres, p. 313).
Les Euplectus s. str. de l’Afrique intertropicale ont été répartis dans
des groupes d’espèces, qui sont en quelque sorle de petites lignées secon¬
daires. Certains groupes sont localisés dans l’Angola (groupe d’incisifrons,
groupe de Machadoi). Le groupe afrlcanus et le groupe agijmsibanus sont
plus largement distribués, mais surtout représentés dans l’Afrique orientale.
Enfin une série d’espèces du groupe fasciculatus ont contribué au peuple¬
ment des hautes montagnes de l’Afrique orientale et leur répartition sera
examinée plus loin.
Tanypi.kurini. — Il s’agit ici d’un groupe de Psélaphites Bythinomor-
phes, répandu dans les régions tropicales et sans doute allié à la souche
angarienne des Bythlnini paléarctiques. Les divers genres des Tanypleurini
occupent toute l’étendue de l’Inabrésie du Secondaire. Les Globa Raffr.
Fig. 7. — Auchenotropis torticornis Jeann., mâle, de Dundo (X 32) ( Tanypleurini ).
sont sudaméricains et s’apparentent aux Globosulus Jeann. de la grande
forêt congolaise, qui sont ainsi, peut-être, un élément africano-brésilien.
Mais les Tanyplenrus Raffr. et Auchenotropis Raffr. constituent assurément
une lignée gondwanienne orientale très homogène.
Les Tanyplenrus, avec le petit genre allié Nedarassus Raffr., sont distri-
bués da “ l’ïndo-Malaîsie ; le. Auckenolropl » sont connus par quelques
especes occupant des points très distants les tins des autres dans toute
l’Afrique Intertropicale steppique. I.a grande discontinuité des aires géo¬
graphiques et le tait que tous les Auch'nolrapi, connus habitent des bio¬
topes très particuliers donnenl à croire que ces Psélaphldes sont en voie
d'extinction. L’A. denlimana Ralîr. est réfugié à l’entrée des grottes de
Mémoires du Muséum, Zoologie, II, 10 décembre 1950. 2
Source : MNHN, Paris
18
». JEANNE!,
Shimoni, sur la côte de l’océan Indien ; VA. Leleupi Jeann. vit dans des
microcavernes endoxyles sur le Kundelungu, au Katanga ; les A. torticornis
Jeann. et A. simplex Jeann. sont le premier humicole, le second peut-être
termitophile dans les galeries forestières de Dundo, dans le nord de
l’Angola ; l’A. Pauliani Jeann., enfin, a été découvert dans un sol suspendu
en haut de grands arbres, dans la Réserve du Banco, en Côte d’ivoire.
Bryaxini. — Cette grande tribu, très nombreuse en espèces, est actuel¬
lement distribuée presque dans le monde entier. Ses souches ont certaine¬
ment peuplé toute l’Inabrésie du Secondaire. Des genres spéciaux survivent
dans l’Amérique du Sud, mais tous ceux qui sont répandus en Afrique appar¬
tiennent à des lignées gondwaniennes orientales, parfois très anciennes,
dont la plupart se sont secondairement étendues sur toute la région holarcti-
que. Il est remarquable que la faune africaine n’ait conservé aucun élément
africano-brésilien de la tribu des Bryaxini.
Tous les Bryaxini africains sont essentiellement des formes steppiques,
qui pullulent souvent en grand nombre d’individus dans les accumulations
de débris végétaux des galeries forestières. Quelques-uns cependant vivent
Fig. 8. — Carte de la répartition du genre Bryaxis Leach {Bryaxini).
En marge : Bryaxis sanguinea Leach. mâle, de Met* (X 20).
dans la grande forêt équatoriale, mais leur mode d’existence y est inconnu,
toutes les espèces ayant été capturées à la lumière.
Le genre Bryaxis Leach est une lignée gondwanienne orientale préjuras¬
sique. Les espèces sont nombreuses dans la région orientale et toute l’Aus¬
tralie. En Afrique, les deux espèces connues, circumflexa Raffr. et africana
Rafi'r., sont strictement localisées dans les steppes de l’Afrique orientale,
depuis l’Abyssinie jusqu’au Natal, sans dépasser vers l’ouest la région des
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPH1DES AFRICAINS
grands lacs. Mais la lignée a franchi la Méditerranée orientale au Montien
et s’est propagée à travers l’Europe jusque dans l’Amérique du Nord, où les
espèces sont nombreuses.
Les Reichenbachia Leach et Trisscmus Jeann. ont sans doute la même
origine préjurassiqud. Leur migration transméditerranéenne a aussi cou¬
vert l’Europe, sans atteindre toutefois l’Amérique du Nord. Mais l’extension
des deux genres en Afrique a intéressé toute l’Afrique intertropicale, sans
rester limitée aux steppes orientales. Les espèces sont toutefois bien plus
nombreuses dans l’est que dans l’ouest. On en trouve plusieurs dans le Gold
Coast, mais aucune n'a jusqu’ici été signalée de la Côte d'ivoire.
Les Reichenbachia africains ont été classés dans deux sous-genres diffé¬
rant par la présence ou l’absence de soies sur les styles de l’édéage. Les
Reichenbachella Jeann., tous africains, ont des styles sétifères ; les Reichen¬
bachia s. str. ont des styles sans soies et ce sont des formes de ce type qui
ont passé dans la région paléarctique.
Une évolution semblable a été constatée à propos d’un autre genre de
Bryaxini : Baxyris Jeann. Ce genre, connu de l’Afrique intertropicale et de
Madagascar, diffère de Reichenbachia par le développement de la fovéole
basale du prothorax, semblable à celle des Brachygluta Thoms. paléarcti-
ques. Ceux-ci dérivent d’ailleurs de la souche des Baxyris. En Afrique, les
Baxyris sont répartis dans l’Ituri, le Katanga et l’Angola, et une de leurs
lignées, constituant le sous-genre Speobaxyris Jeann., s'est fixée dans les
grottes des environs de Thysville, dans le Bas-Congo, les espèces devenant
aptères et plus ou moins microphtalmes. Tous ces Baxyris, lucicoles ou
cavernicoles, ne portent pas de caractères sexuels sur les tergites abdomi¬
naux et ont des édéages à styles sétifères. Mais les Brachygluta paléarcti-
ques, dérivés de souches Baxyris qui se sont installées dans l’Abyssinie et
toute l’Afrique du Nord, franchissant en outre la Méditerranée, au Montien,
ont tous perdu les soies de leurs édéages et la plupart ont développé des
caractères sexuels réalisant des sculptures souvent compliquées de leur
premier tergite abdominal.
Il n’est pas douteux que la présence de soies sur les styles des organes
copulateurs mâles soit un caractère primitif. 11 est donc naturel de la
constater chez les espèces restées sur la Uondwanie orientale, et cela autant
chez les Pseudoplectus dont il a été question ci-dessus que chez les Reichen¬
bachia du groupe Reichenbachella et que chez les Baxyris. Mais il est
curieux que dans toutes ces lignées l’évolution régressive de l’appareil
sétal de l’édéage soit en corrélation avec leurs migrations vers l’hémisphère
septentrional.
J’ai signalé comme très vraisemblable que des cas de parthénogénèse
soient présentés par certains Trissemus africains : T. Chappuisi Jeann.,
de l’Elgon, T. kalanganus Jeann. du Katanga. La même constatation s’étend
au genre Acamaldes Reitt., répandu dans les forêts occidentales, du Gold
Coast, du Gabon, de Léopoldville et du nord de l’Angola. Par contre, le
Source : MNHN, Paris
H. JEANNE!,
Ghcsquièrites spinicornis Jeann., seul représentant d’un genre confiné dans
la grande forêt congolaise, à Eala, montre un égal pourcentage des deux
sexes.
Batrisini. — On a vu ci-dessus que la sous-tribu des Batrisina réunit
d’une part des lignées trifovéolées (fi trois fossettes basales aux élytres)
qui sont africano-brésiliennes et, d’autre part, des lignées bifovéolées
d’origine gondwanienne orientale. Ce sont ces dernières qui seront exa¬
minées ici. Toutes se présentent avec les caractères de lignées postjuras¬
siques.
Les nombreux genres bifovéolés de l’Afrique intertropicale se grou¬
pent dans plusieurs lignées principales qui sont étroitement localisées
dans la faune tropicale. La plupart des espèces sont distribuées dans le
domaine steppique, vivant dans l’humus, peut-être bien plus souvent qu’on
ne le croit dans les fourmilières ou les termitières. Mais des lignées entières
sont devenues silvatiques, pullulant parfois en nombre immense dans la
grande forêt congolaise.
Toute une série de genres africains s'apparentent étroitement aux Batris-
terus Jeann. de la région Orientale, genre que j’ai dû séparer des Batri-
sodes (sensu Mo) de Raefray IPsel. Afr. or., p. 133). Ce sont Batristites
Jeann., Batristidius Jeann., Microbatrisodes Jeann., Pseudobatrisus Ratlr.,
Coryphomns Jeann., C.amplomites Jeann. et quelques autres. La plupart
peuplent l’Afrique orientale. Microbatrisodes arboricolu Jeann. et Cory-
phomtis denticollis Jeann. vivent dans les sols suspendus en haut des
grands arbres du Banco, en Côte d’ivoire. Le genre Coryphonws présente
une distribution remarquablement discontinue, ayant, en outre, une espèce
humicole à Shimoni, sur la côte de l’océan Indien. Quant à Camptomites,
il paraît grouper surtout des espèces termitophiles de la partie occiden¬
tale de l’Afrique chaude.
D’autres genres, localisés en divers points de l’Afrique intertropicuie,
n’ont pas de parenté directe avec les précédents, mais relèvent sans doute
de lignées gondwaniennes orientales dont l’élément indo-malais n’est pas
connu.
Les deux Conogastridius Jeann. et Conuridius Jeann. renferment quel¬
ques espèces myrmécophiles, vivant dans les nids des Odontomachus aux
environs de Stanlcyville. Panaphysis Reitt. a deux espèces humicoles dans
le Gold Coast et le Kasaï. Leptobalrisus Jeann. est localisé près de Dundo,
et l’étrange Batrisiotes claviyeroides Jeann., seule espèce de toute la sous-
famille des Pselaphilae qui présente des trichomes sur les élytres et le
premier tergite abdominal, est certainement myrmécophile dans l’extrême
nord de l’Angola. Une motion spéciale enfin doit être faite du genre Para-
batrisus Jeann., à abdomen entièrement rebordé et prothorax souvent al¬
longé. Une espèce est connue d’une grotte près de Thysville, deux des gale-
Source : AANHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES AFRICAINS
21
ries forestières de Dundo, et une quatrième a été récemment découverte
par H. Scott dans le sud de l’Arabie.
Tous ces Batrisina bifovéolés sont répandus dans les régions steppiques,
à l’exception du seul Balristidius [ossulalus Jeann., pris à la lumière à Kala.
Mais les genres Adiastulus Raffr. et Exechophyes Jeann., remarquables par
la forme grêle et déliée des espèces, par la saillie de leurs tubercules
antennaires et le développement de leurs épines pronotales, sont étroite¬
ment localisés dans la grande forêt équatoriale. Leur seul proche parent,
Xenadiastus Vanboveni Jeann. est termitophile à Stanleyville. Les quatre
espèces du genre Adiastulus occupent les forêts du Gabon, de Léopoldville
et de Coquilhatville ; les deux Exechophyes vivent autour de Coquilhat-
ville. Tous viennent en nombre incroyable à la lumière pendant la saison
des pluies et les naturalistes belges, J. Ghesquière, H. J. Bredo et le
R. P. Hui.staert, en ont rassemblé des milliers d’exemplaires. La capture
de VAdiastulus angolanus Jeann., par M. de Barros Marchado, dans les
détritus végétaux du sol d’une galerie forestière du nord de l’Angola sem¬
ble indiquer que toutes les espèces des deux genres doivent être humicoles.
Il reste enfin à examiner, parmi les Batrisina bifovéolés, le genre Arthro-
melus Jeann., qui constitue à lui seul une lignée gondwanienne orientale
Fig. 9. — Arthrometus anomalus Jeann., mâle, de Vila Luso (X24) ( Batrisini).
très homogène. Ce genre s’est certainement isolé de Batrisocenus RalTr.,
qui peuple l’Indo-Malaise et la Nouvelle-Guinée, par une évolution ortho¬
génétique de l’organe copulateur mâle, réalisant un type nouveau, très
original par la transformation d’un style en une pièce articulée creuse,
renfermant l'abouchement du sac interne (Psel. Afr. or., p. 150). Des for-
pies de transition, essais évolutifs incomplets, existent encore dans la Nou-
Source : MNHN, Paris
22
». JEANNEL
velle-Guinée (B. serralicomis Raiïr.), mais tous les Arthromelus ayant
réussi leur orthogénèsc, les uns par la transformation du style droit, les
autres par celle du gauche, se sont répandus dans toute l'Afrique intertro¬
picale. Peut-être en trouvera-t-on encore dans l’Indo-Malaisie.
Quoiqu’il en soit, les Arthromelus sont déjà connus en grand nombre
dans toute l’Afrique orientale, l’Ituri, le Kivu, le Katanga, l’Angola, le Ga¬
bon et la Côte d’ivoire. Quelques espèces seulement pénètrent dans la
grande forêt congolaise. A peu près tous (sauf le simplex Jeann. de l’An¬
gola) présentent des caractères sexuels mâles sous forme de bosses ou d’ex¬
cavations de la partie postérieure du premier tergite abdominal, réalisant
des sculptures particulières à chaque espèce.
Psei.aphini. — Cette grande tribu a des souches certainement très an¬
ciennes. Des genres primitifs, Curculionelliis Westw., Tyraphus Sharp,
occupent le continent australien, la lignée des Pselaphellas RalTr. est sud-
américaine ; mais les genres représentés en Afrique relèvent assurément
de lignées gondwaniennes orientales préjurassiques.
Les quatre genres connus de l’Afrique intertropicale sont formés d’es¬
pèces humicoles, réparties surtout dans les régions steppiques, mais s’ac¬
commodant aussi parfois aux biotopes silvatiques. Pselaphaulax Reitt. et
Pselaphns Herbst, répandus dans l'Australie, la région Orientale et l’Afri¬
que, ont tous deux une espèce paléarctique, et la lignée des Pselaphus a
donné naissance à plusieurs genres méditerranéens, Pselaphogenius Reitt.,
Pselaphopsis Jeann., formés d’espèces aptères dont la répartition est en
rapport avec l’histoire géologique de la Tyrrhénidc et des Egéides. Répan¬
dus dans l'Afrique du Nord, les Pselaphogenius ont laissé une espèce dans
le sud de l’Abyssinie, où le P. ( Afropselaphus ) Scolli Jeann. persiste à l’état
de relique à haute altitude sur le Gughé.
Quant aux Pselaphoxys RalTr. et Mentraphus Sharp, ce dernier remar¬
quable par ses palpes pénicillés rappelant ceux des Cteaistes, ce sont des
endémiques africains à la fois répandus dans l’Abyssinie et les savanes
orientales ainsi que dans la grande forêt congolaise.
Odontalgini. — J’ai créé cette tribu de Psélaphites macroscélides pour
rapprocher deux genres, dont l’un, Ephimiu Reitt., occupe les Antilles,
l’autre, Odonlalgus RatTr., est abondammment représenté dans toute la
Gondwanie orientale. On pouvait croire a priori qu’il s’agisse d’une grande
lignée africano-brésilienne, mais le grand nombre et la diversité des es¬
pèces se trouvant en Indo-Malaisie montrent que les Odonlalgus ont vrai¬
semblablement pris naissance sur le massif malais et se sont ultérieurement
propagés en Afrique. Sans doute, les Ephimia des Antilles sont-ils les sur¬
vivants d un rameau de la souche Odonlalgus ayant franchi la région médi¬
terranéenne et atteint l’Amérique du Nord sous le climat chaud du début
du Tertiaire. On sait qu’une telle migration explique la présence dans
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE
PSÉLAPHIDES AFRICAINS
23
l’Amérique centrale des nombreuses lignées « trans-atlantiques » signalées
par R. F. Scharff (La Genèse des faunes terrestres, p. 367). En tous cas,
si des Odontalgus ont existé dans la faune méditerranéenne de l’Europe,
à l’Eocène ou à l’Oligocène, ils ont été détruits par le refroidissement de
la fin du Tertiaire qui aurait en même temps chassé vers le sud les Ephi-
mia jusqu’aux Antilles.
On connaît aujourd’hui une vingtaine d’espèces d 'Odontalgus réparties
en Afrique, depuis l’Abyssinie jusque dans la Côte d’ivoire. La plupart peu-
Fig. 10. — Carte de la répartition des Odontalgini.
Odontalgus (Afrique, Indo-Malaisie) ; Eximia (Antilles).
En marge : Odontalgus gracilipcs Jeann., mâle, d'Eata (X 24).
plent les savanes, quelques-uns se trouvent dans la grande forêt. Un petit
groupe d’espèces à antennes bicolores est localisé à la fois dans l’île de
Zanzibar et dans l’ouest, à Léopoldville et au Gold Coast.
Toutes les espèces de l’Afrique intertropicale sont ailées et viennent à
la lumière. Mais il existe, dans l’Afrique australe, un O. costalus Ratt'r.,
aptère, à élytres très courts, qui ressemble par cela beaucoup aux Ephimia
des Antilles.
Ctenistini. — Ce groupe renferme les espèces les plus xérophiles de
toute la famille des Psélaphides. Certaines sont même réparties dans les
contrées les plus désertiques. Il en est aussi, comme le Ctenistes imilalor
Reitt. ou VEpicaris ventralis Rafl’r. dont la distribution est extrêmement
vaste sur toute l’Afrique intertropicale et ce fait est d’autant plus notable
que les espèces des Psélaphides tropicaux sont généralement très étroite¬
ment localisées.
Bien caractérisés par leurs palpes pénicillés et la pubescence squameuse
de leurs téguments, les Ctenistini sont répartis dans toutes les régions
Source : MNHN, Paris
21
H- JEANNEL
steppiques de la Gondwanie orientale. Très peu d’espèces (Steclenis Simoni
Reitt. à Léopoldville, Desimiella antennala Jcann. à Borna et à Coquilhat-
ville) se trouvent dans la grande forêt congolaise, sans d’ailleurs que les
biotopes qu’ils occupent aient été précisés.
En fait, la plupart des genres de Clenistini africains sont surtout dis¬
tribués dans l’Afrique orientale, ne dépassant que rarement vers l'ouest
les savanes du Kivu et du Katanga.
Clenisles Reichb. a de nombreuses espèces dans la région Orientale,
d’autres dans l’Abyssinie, l’Arabie et l’Afrique orientale. Seul, le C. imita-
tor Reitt. s’étend vers l’ouest jusque dans le Gold Coast. Des espèces sur¬
vivent dans l’Afrique du Nord, au nord du Sahara, et le C. palpalis Reichb.
couvre une aire extrêmement étendue dans la région palénrctique, puis¬
qu’elle va depuis la France jusqu’à la Birmanie.
Ctenisomorphus Raffr., allié à des formes malaises, est représenté par
une espèce en Abyssinie (major Raffr.) et une à Lokitang, dans le désert
du Turkana (turkanensis Jeann.). Une troisième espèce est connue de la
Palestine.
Enoplostomus Schaum est plus largement répandu dans l'Afrique orien¬
tale. A côté d’espèces indo-malaises se placent une série d’autres de l’Abys¬
sinie, du Kenya, de la Rhodésie et même de Madagascar. D’autre part, plu¬
sieurs especes ont survécu dans la région méditerranéenne, dans l’Afrique
du Nord et les péninsules européennes. La lignée méditerranéenne a atteint
les îles Canaries, où VE. W’ollasloni Schaum existe encore à Ténériffe et à
Gomera.
Desunia Reitt. est un autre genre spécial à l’Afrique orientale ; il a
atteint la Perse. Quant à Desimiella Jeann., qui en est voisin, ses espèces
se sont propagées dans les savanes jusque dans l’Angola et le Gold Coast,
deux survivent dans la grande forêt congolaise.
A ces genres de l’Afrique tropicale, il faut encore ajouter Epicaris Reitt.,
dont une espece vit dans l’Arrique australe (crassicornis Raflr.), l’autre est
très largement répandue dans toute l’Afrique intertropicale, surtout dans
les contrées subdésertiques ; cet E. ventrulis Raflr.. dont les yeux sont va¬
riables de taille, semble s’être installé dans les fourmilières d’Euponera
sennaarensis. Enfin, Clenisominns Raflr. s'est différencié sur l’Afrique
australe et a secondairement colonisé le sud de l’Angola.
Tmesiphorini. — Cette tribu, que j’ai séparée des Tyrini de Raffhay,
est très bien caractérisée par ses caractères morphologiques externes ; les
téguments sont glabres et sculptés, les palpes sont pénicillés comme chez
les Clenistini. mais d’un type bien différent. Telle qu’elle se présente
aujourd hui. la tribu est un des exemples les plus complets de lignée
gondwanienne orientale préjurassique.
Des genres formés d’espèces de petite taille, primitives, sans carènes
saillantes sur l’abdomen, occupent l’Australie (Leanymus Raffr.), Sumatra
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPH1DES AFRICAINS
25
(Clcnolillus RalFr.), la région Orientale Œaphilreus Raffr., Aphanithrix
Rairr., Dacnolillus RalTr.) et l'Afrique australe (Pselaphoeerus Raffr.). Un
groupe de genres formé d'espèces de plus grande taille, et dont l’abdomen
est pourvu de carènes discales, comprend Synleclodes Reitt. de la région
Orientale et les genres africains dont il est question ci-après.
Tmesiphorus Lee. est le plus nombreux en espèces. Plusieurs occupent
1 Indo-Malaisie, la Nouvelle-Guinée et l’Australie; une dizaine d’autres
Fïjj. 11. - Carte delà répartition du genre Tmesiphorus Lee. ( Tmesiphorini).
hn marge : Tmesiphorus rugicolHs Raffr , mâle, de Kilcma (X 16).
sont connues des régions steppiques de l’Afrique orientale, de l’Angola et
de la Côte d’ivoire. Toutes présentent de curieux caractères sexuels sur
la massue des antennes des inùles, sauf cependant le T. myrmecophilus
Jeann., inféodé aux Megaponera foetens dans le Katanga, dont les antennes
du mâle ne diffèrent pas de celles des femelles.
La lignée des Tmesiphorus a passé dans l’Europe au Montien ; elle a
atteint l’Amérique du Nord, où survivent deux espèces, dans le Kansas,
le Missouri et la Pensylvanic, espèces présentant tous les caractères mor¬
phologiques de celles de l’Afrique. Une trace de cette migration est mar¬
quée par la présence d’une espèce fossile de l’ambre de la Baltique, datant
ainsi de l’Oligocène. Mais tous les Tmesiphorus qui ont vécu en Europe
pendant le Tertiaire se sont éteints. Comme on le voit, on a ici la certitude
que cette lignée gondwanienne orientale s’est propagée jusque dans l’Amé¬
rique du Nord, à la faveur du climat relativement chaud qui régnait sur
le nord-ouest de l’Europe au début du Tertiaire. Bien d’autres propaga¬
tions semblables de lignées gondwaniennes orientales, actuellement loca¬
lisées dans les régions tropicales, ont dû se dérouler pendant le Tertiaire,
mais sans avoir laissé de traces dans l’hémisphère septentrional.
Dans l’Afrique chaude quelques petits genres se sont détachés de la
Source : MNHN, Paris
26
t. JEANNEL
souche des Tmesiphoriis. Tropeogasler Jeann. a trois espèces connues des
régions de savanes, denticornis Raffr. de l’Abyssinie, excaoalus Jeann. du
nord de l’Uélé, Décor se i Jeann. de la région du Tchad. D’autre part, des
formes termitophiles se sont spécialisées en Afrique australe. Gasterotropis
Peringueyi RalTr. est commensal du Termes trinervius dans la Colonie du
Cap, le Machadoites lermitophilus Jeann., remarquable par sa très grande
taille, sa dépigmentation et l'effacement de sa sculpture, habite les hautes
termitières de Bellicositérmes, dans le sud de l’Angola.
Tyrini. — Groupe immense, comprenant une soixantaine de genres
répartis dans toutes les contrées chaudes, mais jusqu’ici très incomplète¬
ment révisé. J’y ai toutefois défini deux sous-tribus, Centrophthalmina et
Tyrina, qui constituent deux lignées gondwaniennes orientales.
La structure de leurs palpes, à massette réduite et subulée, ainsi qu’un
faciès particulier tenant en partie au grand développement de la pubes-
Fig 12. — Centroplithalmus acutispina Raffr., de l'Abyssinie (X 20) (Tyrini) — b. palpe
maxillaire droit.
cence, caractérisent nettement les Cenlroplilhalmina, qui semblent bien
être postjurassiques. Le genre Centrophthalmina Raffr. est spécial à la
Malaisie, mais les trois genres très voisins, Cenlrophlhalmus Schm.-Gœb.,
Camaldus Fairm., Cenlrophlhalmosis Raffr. sont abondamment représentés
dans la faune indo-malaise ainsi que dans celle de toute l’Afrique inter¬
tropicale, peuplant principalement les biotopes steppiques. Des espèces
ont passé à Madagascar ; un Camaldus, le C. villosulus Fairm. subsiste dans
l’Afrique du Nord, montrant ainsi que la lignée a peuplé la région saha¬
rienne, avant son assèchement. Le Camaldites gracilis Jeann. et quelques
espèces des trois genres cités ci-dessus ont été pris à la lumière dans la
grande forêt congolaise.
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES AFRICAINS
27
Dans la sous-tribu des Tyrina prennent place deux genres, Tijrus Aubé
et Marellus Motsch. qui sont encore gondwaniens orientaux.
On connaissait depuis longtemps le genre Tyrus comme formé par
quelques espèces de la région Orientale, trois paléarctiques et d’autres
de l’Amérique du Nord. Une espèce fossile a été décelée dans l’ambre de
la Baltique. La découverte récente d’une espèce, T. (A [rot y rus) glabratus
Jeann., dans le Kivu, complète la distribution gondwanienne orientale du
genre qui se montre maintenant tout à fait analogue à celle des Tmesi-
phorus.
Les espèces sont toujours rares, vivant dans les régions montagneuses,
sous les pierres ou les vieilles souches des arbres.
Tout autre est le genre Marellus Motsch., localisé dans les régions step¬
piques de l’Afrique orientale, mais apparenté aux Subulipalpus Schauf. de
la région Orientale. Les espèces africaines connues, remarquables par leur
forme grêle, la longueur des pattes et des antennes et l'étirement des pal¬
pes, peuplent la Rhodésie, le Tanganyika, le Katanga et l’Ituri, l’Abyssinie.
Le M. aegypliacus Motsch. vit en Egypte, le M. biskrensis Reitt. dans l’Al¬
gérie. La lignée est une de celles qui ont dû s’étendre largement autrefois
sur la région saharienne.
Conclusions sur i.es lignées gondwaniennes orientales. — Dans la
faune des Psélaphides de l’Afrique intertropicale, ces lignées sont de beau¬
coup les plus nombreuses. Toutes ont été primitivement des éléments d’une
faune steppique qui couvrait toute la région considérée à la lin du Crétacé
et pendant la plus grande partie du Tertiaire.
La plupart de ces lignées se sont propagées dans l'hémisphère septen¬
trional par des migrations transméditerranéennes qu’il faut placer au
Montien et qui ont été favorisées par le climat chaud régnant sur le nord
de l’Europe pendant les premières périodes du Tertiaire. Beaucoup for¬
ment encore un fonds important de la faune paléarctique actuelle. Mais
certains exemples, comme ceux fournis par les Tmesiphorns et T y rus,
dont des représentants fossiles sont connus de l’ambre de la Baltique,'
montrent que bien des lignées actuellement confinées dans l’Afrique chaude,
ont dû avoir la même extension dans la région paléarctique, mais s'y sont
éteintes.
En Afrique, des lignées gondwaniennes orientales se sont adaptées au
climat désertique (i Ctenisles . Marellus). La plupart des espèces ont survécu
dans les régions de savanes, trouvant toutefois dans les galeries forestières
des conditions particulièrement favorables à leur développement.
L’extension de la grande forêt équatoriale, qui s’est installée au Plio-
cène, a influencé les espèces steppiques de façon diverse. Certaines ont
reculé devant l’envahissement du régime forestier, et il s’est produit des
répartitions discontinues de groupes d’espèces, comme les Octomicrus s.
str., les Coryphomus, les Odontalgus à antennes bicolores, qui sont aujour-
Source : MNHh-1, Paris
28
I. JEANNEL
d’hui reléguées d’une part à Zanzibar, d’autre part dans l’ouest africain.
D’autres ont survécu, à l’état sporadique, dans certains biotopes de la
grande forêt. Il est même remarquable que des genres entiers s’y sont indivi¬
dualisés. C’est le cas d'Acamaldes Reitt. et Ghesquierites Jeann. ( Bryaxini ),
d’Adiaslulus Raffr. et Exechophyes Jeann. ( Hatrisini), de Camaldites Jeann.
(Tyrini). Tous ces genres forestiers ne sont malheureusement connus que
par des exemplaires capturés à la lumière, souvent d’ailleurs en nombre
prodigieux.
Enfin ce n'est certainement pas un effet du hasard si presque tous les
Psélaphides découverts par R. Paulian dans des sols suspendus en haut
des plus grands arbres de la Réserve du Banco, en Côte d’ivoire, relèvent de
lignées gondwaniennes orientales. L’Auclienotropis Pauliant Jeann. (! Tany -
pjeurini), le Microbalrisodes urboricola Jeann. et le Coryphomus denlicollis
Jeann. ( Balrisini ) sont tous des éléments de lignées gondwaniennes orien¬
tales répandues dans les régions steppiques.
Ces sols suspendus explorés par R. Paulian au Banco, jusqu'à 45 m. de
hauteur sur les grands arbres de lu forêt, sont constitués par des amas
d’épiphytes et des accumulations d’humus souvent très profondes à l’ais¬
selle des plus hautes branches. Il s’agit de biotopes particuliers, très peu¬
plés, fréquentés par les Termites et les Fourmis. Paulian a constaté dans
scs recherches que le peuplement de la voûte de la forêt est bien différent
de celui du sol ; le premier est une prolongation de celui des clairières.
Or les sols suspendus font partie de la voûte et l’observation de Paulian
se trouve confirmée par le fait que les Psélaphides recueillis sont tous des
éléments de faune steppique. Sans doute ces biotopes aériens ont-ils été des
sortes de refuges où se sont conservées certaines espèces qui peuplaient les
savanes avant l’installation de la grande forêt.
Celte constatation est intéressante, car elle laisse entrevoir l’hypothèse
que tous les Psélaphides gondwaniens orientaux d’origine steppique qui
ont survécu dans la grande forêt équatoriale et ne sont connus que par
d’innombrables individus capturés à la lumière, pourraient peut-être pro¬
venir de biotopes aériens. Mais ce n’est ici qu’une supposition, en attendant
que des recherches soient faites, avec un outillage approprié, en haut des
arbres de la grande forêt congolaise.
LES LIGNEES AFRICAINES
Si les lignées africano-brésiliennes cl gondwaniennes orientales se sont
individualisées sur deux centres d’évolution, aux deux extrémités de l’im¬
mense continent qu’était l’Inabrésie du Crétacé, il n’est pas douteux que
d’autres lignées ont eu leur origine sur l'Afrique même, mais celles-ci pen¬
dant le Tertiaire, après la formation de l’océan Atlantique et l’isolement de
Madagascar, car le propre de ces lignées est d’être restées strictement con-
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉI.APHIDES AFRICAINS 29
linées sur le continent africain. Ces lignées africaines sont encore des élé¬
ments de faune steppique.
Les unes se sont individualisées dans la région tropicale et sont actuelle¬
ment surtout réparties dans les steppes de l’Afrique orientale, et leur
répartition est comparable à celle des Carabiques, Anlhia et Graphipte-
rus. D’autres, par contre, sont originaires de l’Afrique australe et l’his¬
toire de celles-ci sera examinée dans le chapitre suivant.
Batrisini. — C’est surtout dans celte tribu des Psélaphites que se trou¬
vent des endémiques africains. Des trois sous-tribus représentées sur le
continent, on a vu que les Batrisina étaient formés de lignées, les unes afri-
cano-brésiliennes, les autres gondwaniennes orientales, mais les Oropygiina
et les Trabisina sont strictement africains, probablement d’ailleurs tous
xénophiles.
Le fait que leurs élytres sont généralement trifovéolés les rapproche
davantage des IMrhina atricano-brésiliens, mais il n'existe aucune espèce
sudaméricaine qui puisse leur être rattachée.
Les Oropygiina sont d’étranges Psélaphides, souvent de très grande
Fig. 13 . — Connoilontus acuminatus Raffr., de l’Abyssinie (X 16) (Batrisini).
Espèce inféodée aux BeUicosiiermes.
taille, dont l’abdomen a conservé une structure très primitive, comparable
à celle des Staphylinidcs. Les segments ne sont pas contractés, le pygidium
est resté tubuleux. D’autre part les tarses portent une épine paronguéale
très développée, presque aussi robuste que l’ongle lui-mêine, ce qui donne
à leurs tarses un aspect biongulé.
Connodontus Raffr. et Xenopygia Jeann. sont tous deux formés d’espèces
Source : MNHN, Paris
30
». JEAN N El,
termitophiles, connues de l’Abyssinie, du Kivu, des environs de Stanley-
vüle et de Dundo. Les Connodonlus semblent tous inféodés aux Termites
supérieurs du genre Bellicositermes, mais l’hôte du Xenopygia Uni g ni cri
Jeann., de Stanley ville, n’a pas été déterminé.
Le Xenobalrisus myrmicariae Wasin. est fréquent dans les nids souter¬
rains des Myrmicaria natulensis et accompagne ces Fourmis dans leurs
colonnes. Répandu dans les environs de Stanleyville et dans l’Ituri, il a
aussi été signalé du Cameroun, à Douala. Il est curieux que l'espèce ne soit
pas strictement inféodée aux Myrmicaria, car deux femelles ont été trou¬
vées par Burgeon dans une colonne d'A nomma, à Moto, dans l’Ituri.
Quant aux deux genres Conopygidia Jeann. et Pachypygidia Jeann.,
le premier du Katanga, le second de Dundo, ce sont d’extraordinaires Insec¬
tes assurément xénophiles, niais dont l’hôte n’est pas connu. Le Pachy-
pygidia alifera Jeann. a été découvert sous l’écorce d’un grand arbre, sans
doute au voisinage de quelques Termites.
On est bien moins fixé sur le mode de vie des Trabisina, dont les genres
sont nombreux dans toutes les régions steppiques de l’Afrique intertropi¬
cale, depuis l’Abyssinie jusque dans l’Angola, le Gabon, le Cameroun et la
Côte d’ivoire. La plupart des espèces sont décrites sur des individus isolés
pris a la lumière, mais quelques-unes ont été capturées soit en compagnie
de Termites, soit avec des Fourmis voyageuses. Les Trabisus Raffr. et Pro-
batrisus Raffr. sont nombreux dans les savanes orientales, les Apobatrisns
Raffr., Neolrabisus Jeann. et Trabisoslenus Jeann. plutôt localisés dans
l'ouest de l’Afrique intertropicale. Tous ont les élytres nettement trirovéo-
lés. Mais le genre Trabisotus Jeann., le seul de la sous-tribu dont les élytres
sont bifovéolés, est représenté au Cameroun et aux environs de Stanley¬
ville, où ses espèces pullulent dans les nids et les colonnes des Myrmicaria.
LES LIGNEES D’ORIGINE AUSTRALE
Il existe dans la faune intertropicale un certain nombre de Psélaphides
manifestement dérivés de souches originaires de l’Afrique australe. Les uns
sont de véritables endémiques africains ; d’autres appartiennent à des
genres relevant de lignées gondwaniennes orientales qui se sont indivi¬
dualisés de bonne heure sur l’Afrique australe. Tous se sont propagés vers
le nord pendant le Tertiaire et cette migration est intéressante à considérer.
Les souches de ces lignées australes ont certainement vécu sous un cli¬
mat froid, tempéré ou même subpolaire, au début du Tertiaire. Il y a donc
tout lieu de penser que leur propagation vers le nord se soit produite aux
époques du plus grand refroidissement du continent, c’est-à-dire au Plio¬
cène et pendant les périodes glaciaires. On sait qu’alors des lignées oro-
philcs australes, les Carabiques du genre Plocamolrcclius Jeann., les Culo-
pidac du genre Oritocalops Jeann. et bien d'autres, se sont propagés le long
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES AFRICAINS
31
des jeunes chaînes méridiennes de l’Afrique orientale jusque sous l’équateur
et subsistent aujourd’hui relégués sur les plus hauts sommets. Les Pséla-
phides austraux n’ont pas pris part à cette migration le long des monta¬
gnes ; mais beaucoup se sont largement répandus dans les steppes, et sans
doute le réchauffement du climat actuel les a-t-il décimés. 11 en reste
aujourd’hui dans l’Afrique orientale, sur l’Abyssinie, dans les forêts froides
du pied des hautes montagnes, mais dans l’ensemble leur limite septen¬
trionale actuelle se situe environ sur la latitude du nord de l’Angola et du
sud du Congo Belge.
Trogastrini. — J’ai rapproché sous ce nom deux sous-tribus (Pset. Afr.
or., p. 75). Celle des Trogastrina s. str. groupe des genres australiens et néo-
zélandais ( Mesoplatus Raffr., Adalmus Raffr.) avec un autre sudaméricain
(Rhexitis Lee.). Le genre Oropus Casey vit en Californie et les Trogasler
Fig. 14. - Carte de la répartition du genre Raffrayia Reitt. ( Trogastrini).
En marge : Raffrayia troglophüa Jeann., de la grotte de Kakonlwé (X 28).
Sharp sont localisés en Europe, sur les restes de la Tyrrhénide. La sous-
tribu représente une très vieille lignée paléantarctique dont certains élé¬
ments ont atteint la région méditerranéenne. D’autre part, les Raffrayina,
tous sudafricains, se sont détachés de la souche primitive au Jurassique
inférieur, en même temps que les Catopides de la tribu sudafricaine des
Oritocatopini s’est isolée des Agyrtodini paléantarctiques (La Genèse des
faunes terrestres, p. 324).
Les Raffrayina sont aujourd’hui représentés par deux genres. Dalmina
Source : MNHN, Paris
32
R. JEANNEI,
Rilfrr. est resté localisé sur l’Afrique australe : Raffrayia Reitt., qui a déve¬
loppé sur les articles antennaircs des couronnes d’apophyses boutonnées
très caractéristiques, est représenté par une trentaine d’espèces très diverses
sur l’Afrique australe et quelques-unes dans l’Afrique intertropicale.
D après Raffray et Péringuey, les Raffrayia d’Afrique australe se trou¬
vent surtout au pied des arbres, dans le sol et sous les débris végétaux. Les
espèces de l’Afrique intertropicale semblent ne survivre que dans des
stations de refuge. Les deux R. clgonica Jeann. et R. antennata Raflr., très
voisins, sans doute même simples sous-espèces, sont caractérisés par la
forme quadrangulaire de la capsule basale de l’édéage. Le premier vit dans
les débris végétaux de la forêt de l’Elgon, à 2.400 m. d’altitude et a été
retrouvé dans l’Ituri, près du lac Albert ; le second a subsisté en Abyssinie,
sur les hauts plateaux de l’Hamacen. Trois autres espèces se distinguent net¬
tement par la forme triangulaire de la capsule basale de l’édéage. Les R.
Machadoi Jeann. et R. obesa Jeann. ont été trouvés dans les détritus végé¬
taux du sol de galeries forestières de l’Angola, le R. troglophila Jeann. pul¬
lule par centaines d’individus dans le sol humide d’un biotope particu¬
lièrement froid, dans la grande grotte de Kakontwé, au Katanga (Psel.
Congo Relge, p. 17) ; il y est étroitement localisé mais ne présente aucun
caractère d’évolution souterraine.
D autres Psélaphides de l’Afrique inlertropicale appartiennent encore
a des lignes australes ; mais celles-ci dérivent de groupes gondwaniens
orientaux.
Eupi.ectini. — Les deux genres Anopleclus Raflr. et Asymopleclus Raflr.
s’écartent de tous les autres genres africains de la tribu par le très grand
développement du style gauche de l’édéage (Psel. Afr. or., p. 52). Tous deux
sont représentés dans l’Afrique australe, le second par une dizaine d'espèces.
Un Anopleclus, A. elgonicus Jeann., occupe le même biotope de la forêt de
l’Elgon que le Raffrayia elgonica ; le genre Asymoplectus a donné trois
espèces dans l’Afrique chaude : A. irrcguluris Raflr. est connu du Masho-
naland ; l’A. antennatus Raflr. vit sur les hauts plateaux de l’Hamacen,
comme le Raffrayia antennata ; enfin l’A. Machadoi Jeann. n’est pas rare
dans le sud de l’Angola, à Tchivinguiro.
Ctenistini. — J’ai signalé ci-dessus, à propos de cette tribu gondwa-
nienne orientale, que le genre Clenisomimus Raflr. s’était spécialisé sur
1 Afrique australe. Son ancienneté est assez grande pour qu’il ait pu passer
a Madagascar. Une espèce, C. anyolanus Jeann., a gagné le sud de l’Angola,
où M. de IUrros Machado l’a recueillie à Boca do Humpata.
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉI.APHIDES AFRICAINS
33
LA FAUNE FORESTIERE
On a vu précédemment que des espèces de genres taisant partie de
lignées africano-brésiliennes et gondwaniennes orientales se sont accom¬
modées du régime forestier. L’hypothèse a été émise que ces espèces de
lignées steppiques pourraient peut-être vivre en forêt dans les biotopes
aériens de la voûte. Mais le fait que des genres entiers sont spéciaux à la
grande forêt équatoriale impose l’idée que ceux-ci doivent être bien plus
anciens que le Pliocène, époque à laquelle la forêt actuelle s’est constituée.
Il est bien probable que ces genres forestiers ont jadis vécu dans les
forêts tertiaires qui ont précédé la forêt équatoriale actuelle. A l’Oligocène
et jusqu’à la fin du Miocène, la zone équatoriale couvrait le Sahara. Lorsque
la grande forêt du Pliocène s’est étendue depuis la Malaisie sur toute la
zone équatoriale africaine, des lignées tertiaires venues du nord l’ont sans
doute colonisée, en même temps que des lignées indo-malaises effectuaient
leur migration de l’est vers l’ouest.
Cette hypothèse explique non seulement l’existence de genres particu¬
liers dans le bloc forestier actuel, qui ne date que du Pliocène, mais aussi
qu il s y trouve des lignées dont l’origine-est incertaine ou même dont celle-
ci se révélé comme extrêmement ancienne. Parmi ces très vieilles lignées
se placent des Tanypleurini et les deux tribus des Machadoini et Cyathige-
rtm ; les lignées indo-malaises récentes sont celles des Hybocephalini.
Tanypleurini. — Dans cette tribu, dont les souches ont peuplé toute
l’étendue de l’Inabrésie, se place le genre Globosulus Jeann., étroitemeht
localisé dans la grande forêt congolaise et les galeries forestières de
l’extrême nord de l’Angola. Ces très petits Psélaphites, remarquables par
leur forme globuleuse qui les fait ressembler à des Corylophides et dont la
Fig. 15. - Globosutus cavifrons Jeann., mâle, de Dundo (X 40 ) (Tanypleurini).
Mémoires du Muséum, Zoologie, II, 10 décembre 1950.
Source : MNHN, Paris
34
R. JEANNEL
structure du pronotum et des élytres est insolite, s’apparentent aux Globa
Raffr. de l’Amérique du Sud et sont sans doute un reste d’une très vieille
lignée africano-brésilienne. Mais à l’opposé de tous les représentants de
lignées ayanl cette origine, les Globosulus sont strictement silvatiques. Les
espèces de l’Angola, dont le mode d’existence est connu, se tiennent dans
les détritus végétaux du sol des galeries forestières. Toutes celles vivant
dans la grande forêt congolaise ont été prises à la lumière.
Cyathigerini. — Ce sont encore de très petits Psélaphides, très remar¬
quables par la fusion presque totale de leurs segments abdominaux et sur¬
tout par la structure de leurs antennes, dont le dernier article, énorme
et transverse, a une forme en marteau chez les femelles et est le plus souvent
évidé en large cupule chez les mâles. Toutes les espèces sont aptères ou
brachyptères, en tous cas incapables de voler. La tribu doit être placée
auprès de celle des Hybocephalini, dans la section des Psélaphites macro-
scélides.
Comme les Hybocephalini, les Cyathigerini étaient connus depuis long¬
temps de l’Indo-Malaisie. Deux espèces ont été découvertes en Afrique,
Fig. 16. — Cyathigcrodes Machadoi Jeann., de Dundo | X 24) ( Cyathigerini).
a et b, mâle ; c., antenne droite de la femelle.
Delamarei Jeann. dans la forêt du Banco, en Côte d’ivoire, Machadoi Jeann.
à Dundo, dans l’Angola. Le fait qu’il s’agit d’espèces aptères, confinées dans
les débris végétaux du sol, explique qu’on n’en ait pas encore rencontré
d’autres dans le Congo Belge, où elles doivent certainement exister.
J’avais pu supposer tout d’abord ( Psél. Congo Belge, p. 13) que les Cya-
thigerini aient fait partie des lignées indo-malaises venues en Afrique au
Pliocène. Une révision récente (Psél. de l'Angola) m’a montré qu’il n’en
est rien. J’ai été conduit à répartir les espèces de l’ancien genre Cyalhiger
Ring dans plusieurs genres, caractérisés à la fois par le nombre d’articles
des antennes et la structure des édéages. Le genre Cyalhiger s. str. n’a plus
aujourd'hui qu’une seule espèce, C. punclatus Ring, des Blue Mountains,
en Australie ; les genres Paracyalhiger Jeann. et Denicyathiger Jeann. sont
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES AFRICAINS
35
spéciaux a la Malaisie et la Nouvelle-Guinée ; les deux espèces africaines
forment le genre Cyathigerodes Jeann.
Or, le genre africain n’a pas de parenté directe avec les deux genres
malais, tandis qu’il est manifestement allié au Cyathiger de l’Australie. On
ne peut donc pas le considérer comme un rameau venu de la région Orien¬
tale avec l’extension pliocène de la grande forêt équatoriale. En réalité,
Cyathigerodes paraît bien être une relique d’une très vieille lignée préju-
rassique, antérieure aux premières cassures de l’Inabrésie. C’est, comme
on le voit, un élément forestier très ancien.
Machaiioini. — Une des plus remarquables découvertes de M. de Bah-
ros Machado dans l’Angola est assurément celle des deux genres Macha-
dous Jeann. et Rarrosellus Jeann., pour lesquels j’ai dû créer une tribu
nouvelle. Ce sont de très petits Insectes, aptères, sans trace d’yeux, que
leur forte sculpture fait ressembler, par convergence, à certains Curculio-
Fig. 17. — Rarrosellus sphaeroides Jeann.. de
a., face dorsale ; b., profil ; c., tète, face dorsale.
Dundo (x 32) ( Machadoini).
nides endogés de la région méditerranéenne, comme les Troglorrhynchus
ou les liaytnondioiiymus. Leurs caractères les rapprochent du Hybocepha-
lini, mais avec des différences fondamentales tenant à la forme du crâne
et à celle des antennes qui sont géniculées. Les deux Macliadous punctatus
Jeann. et M. cribratus Jeann., ainsi que le Barrosellus sphaeroides Jeann.
ont été recueillis dans les détritus végétaux du sol de galeries forestières
aux environs de Dundo, mais sont certainement des endogés. Sans doute,
d’autres représentants de la tribu seront-ils découverts dans la grande forêt
congolaise, lorsqu’on y effectuera des recherches appropriées.
Il s’agit certainement, ici encore, d’une lignée très ancienne. L’état
d’évolution des espèces exclut qu’elles soient venues de la Malaisie en Afri¬
que au Pliocène. Mais les affinités que ces Machadoini présentent avec les
Hybocephalini montrent que leurs souches ont dû se différencier en Afri- ,
Source : MNHN, Paris
H. JEANNEI.
que en même temps que celle des Hybocephalini sur le massif malais. Il
ne peut pas être question ici de grande lignée gondwanienne orientale
comme celles qui ont été étudiées ci-dessus. On est plutôt en présence de
deux groupes qui se sont individualisés séparément en deux points éloi¬
gnés de l’ancienne Inabrésie. On va voir maintenant que la migration plio¬
cène des Hybocephalini a conduit ceux-ci dans les biotopes occupés aupa¬
ravant par les Machadoini.
Hybocephalini. — Il s’agit ici d’espèces ailées, toujours attirées en
nombre par les lumières. A l’exception de trois genres localisés à Bornéo
et à Singapore, tous ceux déjà décrits de la Malaisie ont été retrouvés dans
la grande forêt africaine. Ces genres, au nombre de cinq, groupent déjà
une vingtaine d’espèces connues d’Afrique. Les espèces vivent dans les
Fig. 18. — Fi/igerodes verrucosus Jeann , de Bamania (X 32) ( Hybocephalini ).
a., face dorsale ; b., le même, de profil, replié dans l'attitude de repos.
détritus végétaux du sol des galeries forestières, dans le nord de l’Angola ;
toutes celles décrites des environs de Léopoldville et des stations d’Eala,
Bamania et Flandria, dans la province de l’Equateur, au Congo Belge, l’ont
été d’après de très nombreux exemplaires pris à la lumière.
Filigerinus Jeann., sans doute identique à Hybocephalus Schauf., genre
très insuffisamment décrit de l’Indo-Malaisie, est représenté par deux es¬
pèces dans la forêt congolaise. Il a laissé dans l’Abyssinie, sur le mont
Aladjé et à Addis-Abeba, une relique endogée, F. veslitns Raffr., qui jalonne
la voie suivie par la lignée dans sa migration vers l’ouest, lorsque l’Abys¬
sinie était encore couverte par la grande forêt. Filiger Schauf., dont les
espèces sont nombreuses dans la région Orientale, a donné six espèces à
l’Afrique. Filigerodes Jeann., qui en est voisin, n’est jusqu’ici connu que
de la forêt congolaise.
Source : MNHM, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAI'HIDES AFRICAINS
37
Meslogaster Schra.-Gœb. et Apharina Reitt. sont encore deux lignées
parallèles d'Hybocephalini, depuis longtemps connues de l’Indo-Malaisie.
Le Mestogasler gibbicollis Jeann. a été pris à la lumière, à Eala, le M. ango-
lanus Jeann. au sol, à Dundo. Quant au genre Apharina, nombreux en es¬
pèces dans les forêts indo-malaises, il est .actuellement connu par six
espèces réparties dans la forêt congolaise et à Dundo.
Dans tous ces genres, les espèces africaines ne diffèrent des indo-ma¬
laises que par de légers caractères. L’absence complète de divergences
génériques chez les Hgbocephalini d’Afrique contirme que leur isolement
est très récent, ne datant que du Quaternaire.
LE PEUPLEMENT DES HAUTES MONTAGNES
Dans mon livre sur les « Hautes montagnes d’Afrique » (1950), j’ai mon¬
tré que le peuplement végétal des hautes altitudes de l’Afrique orientale
était formé de lignées de trois origines bien différentes. L’ericetum de la
zone subalpine est constitué par un mélange d'espèces originaires de la
région méditerranéenne, ayant accompagné la grande Bruyère blanche,
Erica arborea, avec d’autres venues de l’Afrique australe, formant cortège
aux Philippin et aux Helychrysum. L’une et l’autre de ces deux migrations
ont largement dépassé l’équateur dans les deux sens. D’autre part, les endé¬
miques si remarquables, Senecio arborescents et Lobelia géantes qui peu¬
plent toutes les altitudes élevées jusqu’à 4.500 m., dérivent de souches ori¬
ginaires de la très vieille chaîne du Ruwenzori, qui se sont dispersées dans
toute la région montagneuse pendant le Glaciaire. La diversification des
espèces actuelles résulte de l’établissement de climats particuliers sur les
massifs montagneux isolés et de la répartition altitudinale des colonies
de ces végétaux.
Le peuplement entomologique des hautes montagnes s’est fait par des
migrations comparables. Les T rechus, d’origine méditerranéenne, ont suivi
la route de la Grande Bruyère blanche. Ils se sont propagés du nord vers
le sud le long des forêts et subsistent aujourd’hui dans l’Abyssinie, sur
l’Elgon et le mont Méru, c’est-à-dire sur les montagnes de climat relative¬
ment sec. Les Plocamotrechns et les Orilocatops ont accompagné la migra¬
tion des Philippin ; encore abondants dans l’Afrique australe, ils ont atteint
les hauts sommets équatoriaux, où les espèces actuelles des Plocamotre-
chus se sont maintenues surtout sur les plus humides, sur le Ruwenzori,
le Kénya et l’Aberdare. D’autre part, toutes les hautes montagnes ont été
colonisées par des lignées autochtones, venues des steppes environnantes,
et une des plus typiques est celle des Carabomorphus et Orinodromus qui
peuplent le système de la Rift Valley.
Sur toutes ces hautes montagnes de l’Afrique orientale, il n’existe aucun
Psélaphide qui relève de lignées venues de la région méditerranéenne ou
Source : MNHN, Paris
n. JEAN N EL
de l’Afrique australe, par conséquent comparables à celles des Trechus ou
des Plocamotrechus. Tons appartiennent à des genres autochtones. Ils n’ont
d’ailleurs guère colonisé que la zone des forêts, n’atteignant que rarement
1 ’ericelum subalpin.
On ne connaît absolument aucun Psélaphide de la chaîne du Ruwenzori.
Sans doute, cette déficience ne tient-elle pas seulement à la pauvreté des
récoltes effectuées jusqu’ici par les missions qui ont exploré le massif. Les
invraisemblables bourbiers constitués par les accumulations de Mousses
et de Lichens qui recouvrent la terre ferme sur des mètres d’épaisseur, ne
sont pas des biotopes favorables pour des Psélaphides. Si ces Insectes
existaient en quelque endroit, de cette très ancienne chaîne de montagnes,
ce seraient sans doute des types orophiles très particuliers et ceux-ci se
seraient vraisemblablement propagés sur les grands volcans de la Rift Val¬
ley, ainsi que les Senecio et les Lobelia. Mais nos recherches, pourtant si
minutieuses sur le Kénya, n’ont guère fait connaître que le Jcannelia Rail'r.
qui puisse être dans ce cas.
La faune humicole des grands volcans du Virunga n’a jamais encore
été explorée. Peut-être trouvera-t-on des Psélaphides dans la zone des forêts
des volcans éteints, comme le Karisimbi et ceux du groupe oriental. Les
seuls connus proviennent des pentes du Nyamuragira, volcan actif et par
conséquent très jeune. Ce sont trois espèces de Batrisini, découvertes vers
1.800 m. d’altitude : Buacoritcs Wittet Jeann., Eleodimerus Bnrgeoni Jeann
Exallus grandipalpis Jeann. Tous trois relèvent de lignées steppiques et
n’ont aucun caractère orophilc ; tous trois aussi sont des Balrisina trifo-
véolés, c’est-à-dire de groupes africano-brésiliens.
La faune des hautes montagnes du système de la Rift Valley est bien
mieux connue. Les Psélaphides y sont presque tous des représentants de
lignées gondwaniennes orientales.
Les quelques espèces de groupes africano-brésilien, sort encore ici des
Batrisina trifovéolès ; on les voit s'élever à très hantes altitudes. Ce sort
d abord de, Sprfrtta, avec le S. laticep, Jeann. à 2.600 m. sur l'Aberdare,
J “ n "' à 2M “ et le S. unieornl, Rattr. è
. ni. dans 1, prairie subalpine du Kilimandjaro. I.es deux derniers
sont proches parents et se présentent comme des vicariant, isolés sur les
deux volcans a climat relativement sec du domaine de la Rift Valley D’au¬
tre part, les terriers des Rats-Taupes de l’Elgon sont peuplés par des Cliar-
thnnus et suivent ces Rongeurs depuis la base de la montagne jusqu’à
L500 m. dans Vericetum. La faune des terriers des Rats-Taupes du versant
oriental du Kénya et du Kilimandjaro n’a malheureusement pas été explo-
r e , il est bien probable qu’elle fera connaître d’autres Cliarthrinus.
L analyse des Psélaphides gondwaniens orientaux des hautes monta-
gnçs bordant la Rift Valley met en évidence un certain nombre de fait,
intéressants.
La lisière inférieure de la forêt de l'Elgon, sur le versant oriental dorni.
Source : MNHM, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES AFRICAINS
nant les plateaux du Laikipia, s’est montrée très riche en Psélaphides. Ses
biotopes humides ont été des stations de refuge où des lignées très diverses
se sont mêlées. Ils sont en effet peuplés à la fois d’espèces venues des
steppes environnantes ( Pselaphus clgonicus Jeann., Centrophlhalmus cras-
sus Jeann.), de reliques de lignées d’origine australe ( Anopleclus elgonicus
Jeann., Raffrayia elgonica Jeann.) et d’espèces de caractère plus nettement
orophile ( Bibloporellus microphthalmus Jeann., plusieurs Euplectus). Ces
biotopes mis à part, on voit que toutes les espèces qui se sont installées
dans la zone des forêts sur les divers massifs, depuis la base jusqu’à
3.000 m. sont des Faroniles et des Psélaphites des deux genres Eupleclus
Leach et Arthromelus Jeann.
Parmi les Faronini se place YOctomicrus ( Oclomicrellus) angustatus
Raffr., endogé dans la forêt à Podocarpus du mont Kénya. On sait que les
autres espèces du sous-genre Oclomicrellus vivent à basse altitude dans
la Côte d’ivoire et les galeries forestières de Dundo, dans l’Angola. Bien
Fig. 19. — Jeannelia microphthalma Raffr., Fig. 20. — Euplectus Leleupi Jeann. de la
mâle, du Kénya (X 45) (Pyxidicerini). Kisanga (X 32) ( Euplectini).
plus remarquable est le Jeannelia microphthalma Raffr., endogé à 2.800 m.
dans la forêt de Bambous du Kénya et à 3.000 m. dans Vericetam de l’Aber-
dare. Quoique allié à Zethopsinus, ce Jeannelia se présente comme un genre
très ancien. Si l’hypothèse émise ci-dessus qu’il puisse exister de vieilles
lignées orophiles comparables à celles des Senecio arborescents et des hau¬
tes Lobelia, c’est-à-dire survivantes de la faune tertiaire du Ruwenzori,
le Jeannelia microphthalma pourrait bien être une de celles-là.
Les Euplectus orophiles forment un petit groupe très homogène, celui
de fasciculalus. On n’en connaît aucun de l’Aberdare, mais l’E. fascicula-
tus Raffr. vit à 2.400 m., dans la forêt du Mau Escarpment qui fait vis-à-vis
Source : MNHN, Paris
40
H. JEANNEL
à l’Aberdare de l’autre côté de la Rift Valley. Le mont Kénya a fourni
deux espèces dans les forets inférieures, E. sulcicollis RafTr. et E. trifo-
veatus Jeann., une dans la zone des Bambous, à 2.800 m. ( E. dubius Raflr.),
-une autre enfin à 3.500 m., dans Vericetum ; cet E. allipeta Raflr., très
remarquable par ses caractères morphologiques, est l’espèce du genre qui
s’élève le plus haut en Afrique.
Deux espèces d 'Euplecltis sont connues de la limite supérieure de la
forêt du Kilimandjaro, à 2.800 m. d’altitude au Bisinarkhügel. Ce sont les
E. caviceps RafTr. et E. monta,ms RafiTr. Ce dernier est étroitement appa¬
renté à VE. elgo nie us Jeann. de la forêt de l’Elgon. Et cette affinité doit
etre comparée à celle des deux Syrbatus unicornis Raflr. et monstruosus
Jeann. dont il a été question plus haut. Elle montre que, comme pour les
Senecio arborescents, les deux massifs de l’Elgon et du Kilimandjaro, à
climat bien plus sec que celui du Kénya dont la situation géographique est
intermédiaire, ont conservé des espèces proche parentes sous l’intluence
du même climat local.
Le genre Arthromelus Jeann. est enfin le seul des Psélaphites, avec Eu-
plectus, qui ait atteint le haut des forêts. On n’en connaît toutefois qu’une
seule espece, représentée par deux sous-espèces, l’une sur le Kénya, l’autre
sur le Kilimandjaro. L’A. sinuatipes RafTr. occupe la forêt de Bambous du
Kénya a 2.800 m., sa sous-espèce dubius RafTr. la limite supérieure de la
foret du Bismarckhügel, à la même altitude sur le Kilimandjaro.
Quant a l’Abyssinie, sa faune de Psélaphides est complexe. Elle est for¬
mée par des lignées steppiques diverses, africano-brésiliennes ou gondwa-
niennes orientales, largement répandues dans toute l’Afrique intertropicale.
Quelques reliques méditerranéennes, comme le Brachygluta foveiuentris
Raflr. du Bogos, et le Pselaphogenius Scotti Jeann. du Gughé, et des reli¬
ques forestières, comme les deux Eleodimcrus du Chillalo et Gughé ou le
Fihgerinus nestitus RafTr., endogé connu du mont Aladjié et d’Addis Abeba,
donnent un aspect assez particulier à la faune des hauts plateaux. Mais
on ne sait absolument rien des espèces qui doivent peupler les plus hauts
sommets, ceux du Semiène, du Tchokke ou du Lasta.
Comme on le voit, les Psélaphides n’apportent qu’une faible contribu¬
tion a la connaissance du peuplement des hautes montagnes dont la surrec-
tion date de la fin du Tertiaire. Aucune lignée paléarctique ni australe n’a
pris part aux longues migrations vers l’équateur accomplies par les Végé-
aux et certains Insectes. Tous les Psélaphides orophiles connus sont au¬
tochtones. Parmi eux, seul le Jeannelia microphthalma parait être un sur¬
vivant de la faune montagnarde tertiaire. Tous les autres sont des colons
récents et le genre Euplectus Leach paraît être le seul qui ait pris part à
cette colonisation des jeunes montagnes avec quelque envergure,
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES AFRICAINS
41
L'EVOLUTION SOUTERRAINE
Un assez grand nombre de Psélaphides ont été découverts dans les
grottes du Katanga et du Bas-Congo par N. Leleup. Il s’agil, dans presque
tous les cas, d’espèces trogloxènes qui se retrouveront à l’extérieur.
Le plus remarquable de ces trogloxènes est le Raffrayia troglophila
Jeann. de la grotte de Kakontwé, dans le Katanga. Cette caverne, située
près de Jadotville, s’ouvre au fond d’une doline de 25 m. de profondeur,
par un orifice bas qui donne accès à de vastes salles descendantes, rem¬
plies d’éboulis et au fond desquelles s’étend une nappe d’eau. L’entrée
de la grotte, au fond de la doline, présente un sol argileux, très profond
et humide, et constitue un biotope restreint, à demi éclairé et très froid,
ou la température, de 12" C à dix centimètres de profondeur dans le sol,
contraste avec celle bien plus élevée (25" C) des salles profondes et celle
de l’extérieur.
Plusieurs espèces de divers genres ont été recueillies par N. Leleup
dans ce biotope particulièrement froid; mais celles-ci en petit nombre
d’individus. Par contre, le Raffrayia troglophila y pullule par centaines
d individus. On a vu ci-dessus que ce Raffrayia est une des espèces de li¬
gnées australes qui ont émigré en Afrique chaude pendant le Tertiaire ; il
a trouvé dans la grotte de Kakontwé un biotope de refuge, où il s’est main¬
tenu localisé, mais sans éprouver de modifications produites par le milieu
souterrain. Tout au plus ai-je constaté que ses ocelles frontaux tendent ù
disparaître.
On ne peut vraiment parler d’évolution souterraine qu’à propos des
Bttmlnl du genre Ba.vprb Jeann., découverts par N. Lüleov dans les "rôt¬
ies de la région de Thysville, dans le Bas-Congo. Trois espèces ont été
isolées dans un sons-geure particulier, Speobayrl, Jeann. Ces espèces peu¬
plent les salles profondes des groltes, où on les tronxe çà et là sons les
pierres ; elles présentent de plus des caractères en rapport avec le milieu
souterrain ; leur forme est grêle, les yeux sont notalilcmenl réduits, les
ailes sont atrophiées, les membres allongés. Il semble qu'on soit ici en
présence de troglobies véritables, mais encore bien peu évolués, certaine¬
ment récenls, nullement comparables aux . fossiles vivants . des caverne,
méditerranéennes.
Si le domaine cavernicole de l’Afrique intertropicale n’abrite pas de
biotes très évolués, il n’en est pas de même du domaine endogé. D’asser
nombreux Psélaphides se sont enfoncés dans les fentes profondes dn sol
perdant leurs yeux et acquérant dés caractères particuliers. Toutes ces
espèces endogées appartiennent d'ailleurs à des lignées très anciennes;
ce sont des Faronitcs et des Psélaphites des deux tribus des Hpboceplm-
hm et Machadoini. Le peu qu’on en connaît actuellement fait penser que
le nombre des espèces décrites doit être bien inférieur à la réalité.
Source : MNHN, Paris
42
)
n. JEANNEL
On n vu que le Filigerinus Destitua Raffr. (flybocephalini) des hauts pla¬
teaux abyssins est une relique endogée d’une lignée forestière venue de
l’Indo-Malaisic au Pliocène. Le Jeannelia microphthalma Rall'r. ( Ptjxidice-
rini), que j’ai découvert sur le Kénva et l’Aberdare, n’a été mis à jour qu’en
déchaussant à la pioche de très grosses pierres profondément enfoncées
dans le sol. Mais c’est par des recherches en surface, en tamisant les détri¬
tus végétaux très humides des galeries forestières du nord de l’Angola,
que M. de Barhos Machado a découvert quelques rares individus des deux
genres de Machadoini, du genre Leplomicrus Jeann. ( Faronini) et des genres
Tgphlozelhus Jeann. et Anomozethus Jeann. ( Pgxidicerini ). Il s'agit certai¬
nement ici de captures accidentelles, en surface dans des localités particu¬
lièrement favorables, d’espèces endogées qui seraient retrouvées en plus
grand nombre par les méthodes d’exploration que nous avons employées
sur le Kénva. Tout fait croire qu’une faune endogée riche doive exister
dans toutes les galeries forestières qui sont des résidus de la grande forêt
du Pliocène.
LA XENOPHILIE
On n a malheureusement que bien peu de renseignements écologiques
sur les Psélaphides de l’Afrique intertropicale. Un trop grand nombre ne
sont connus que par des captures à la lumière et les recherches systéma¬
tiques dans les fourmilières et les termitières ne sont qu’à peine ébau¬
chées. On peut cependant constater que beaucoup d’espèces doivent être
xénophiles, leurs adaptations ayant contribué d’une part à diversifier les
formes, d’autre part à les conserver dans la faune actuelle.
Tous les groupes ne sont pas également riches en formes xénophiles. La
plupart des tribus sont formées d’espèces strictement humicoles ; mais les
Clavigeritae sont tous des hôtes des fourmilières et, parmi les Psclaphitae,
ce sont des espèces des Goniacerini, des Biürisini et accessoirement des
Tmesiphorini el Centrophthalmina qui se montrent plus ou moins inféodés
à des Fourmis ou à des Termites.
Tous les Clavigeritae tropicaux sont oculés, souvent ailés, et se distin¬
guent en cela des Claviger paléarctiques qui sont tous aveugles et passent
leur existence entière dans les nids de divers Lasius. Les formes tropicales,
réparties dans toute la région gondwanienne orientale, se montrent donc
plus primitives et leur spécialisation parasitaire est loin d’être aussi étroite
que celle des Claviger.
Leurs caractères morphologiques ne sont pas aussi développés que ceux
des Claviger, qui sont de véritables symphilcs. Beaucoup d’espèces tropi¬
cales n ont pas de trichomes sur les élytres ou les tergites abdominaux.
Lorsque ces organes existent (Arlicerodes), ils n’atteignent jamais l'impor¬
tance de ceux des Claviger. Et l’état relativement primitif des caractères
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES AFRICAINS 43
d’adaptation de ces Clavigérites tropicaux s’accorde avec leur manière
de vivre.
D’abord il n’est pas rare que les Clavigérites de l’Afrique intertropicale
soient capturés le soir en fauchant les grandes herbes. Ces Insectes sortent
donc des fourmilières pour prendre leur vol. D’autre part, les espèces ont
adopté des hôtes assez divers et celles d’un même genre ne sont pas tou¬
jours liées aux mêmes types de Fourmis. Si les Xenalluaudia Raffr., inféodés
aux Cremastogaster, paraissent avoir élu domicile de préférence dans les
grands nids cartonnés que ces Fourmis bâtissent en haut des arbres, les
Articerodes de l’Afrique intertropicale (subg. Pseudoclavigerodes Reich.)
et les Commalocerus du sous-genre Fustigerinus Reich, sont des hôtes régu-
Fig. 21. — Clavigerodes (Clavige
vigeritaé).
opsis) breviceps Jeann., de Caniissombo (X 20) (C/a-
liers des colonies de petits nids cartonnés que les Tetramorium aculeatum
disséminent sur les feuilles basses d’arbustes dans des endroits humides.
Mais toutes les espèces de ces deux genres n’ont pas ce même hôte. L’Arti¬
cerodes (Pseudoclavigerodes) Vanboveni Jeann. a été trouvé avec un Cre-
mastogasler indéterminé dans le Kivu, VArticerodes (s. str.) syriacus Saulcy
vit avec des Lasius en Abyssinie et en Palestine, et le Commalocerus (s. str.)
eleganlulus Raffr. est inféodé à YAcanlholepis copensis, sur les hauts pla¬
teaux abyssins, comme d’ailleurs les deux Clavigerodes (s. str.) formicarius
RatTr. et C. (Clavigeropsis) abyssinicus Raffr. des mêmes contrées.
Comme on le voit, les Clavigérites, tous oculés, de l’Afrique intertro-
picalc sont loin d’être aussi strictement spécialisés que les Claviger paléarc-
tiques. S’ils paraissent tous inféodés à des Fourmis du groupe des Myrmi-
citae, ils ont gardé des mœurs vagabondes ; et des genres qui recherchent
les nids aériens des Tetramorium dans les régions chaudes sont représen¬
tés, en Abyssinie, par des espèces qui se sont installées dans les fourmi¬
lières souterraines des Acantholcpis ou même des Lasius, ces derniers
Source : MNHN, Paris
44
R. JEANNEL
1
étant les hôtes uniquement adoptés par les formes paléarctiques. Il semble
bien qu’on soit ici en présence de stades de l’évolution écologique qui
aboutit aux Claviger à partir des lignées gondwaniennes orientales.
Dans la sous-famille des Pselaphitac, quelques cas de xénophilie conlir-
mée sont connus, pas assez toutefois pour qu’il soit permis d’en tirer des
observations générales précises. Comme on l’a dit maintes fois ici, un trop
grand nombre d’espèces ne sont connues que par des captures à la lumière.
Il est possible toutefois de prévoir que certaines lignées doivent fournir
un contingent important de formes xénophiles. Les Goniacerini africains
sont peut-être tous des termitophiles et la grande tribu des Batrisini sem¬
ble réunir des espèces qui recherchent, soit des Termites, soit des Four¬
mis, mais avec des degrés de spécialisation très divers. En dehors des Batri¬
sini, tous les cas de xénophilie paraissent sporadiques.
On ne connaît rien de précis sur les rapports écologiques des Pséla-
phides termitophiles avec leur hôte. Le Camptomites terniitophilus Jeann.
Fig. 22. — Leteupia (s. str.) globicephala Jeann., du Kalanga (X 20) ( Batrisini ).
Termitophile sur le massif du Kundelungu, dans des termitières superficielles de Cubi
termes. — b., tête, de profil.
a été pris, au Banco, dans une termitière de YHemitermes evuncifer var.
heterocera Silv. De petites termitières superficielles d’un Cubitermes indé¬
terminé, dans le Katanga, ont donné à Lkleup une série d’espèces, dont le
Leleupites terniitophilus Jeann. ( Goniacerini ), l’extraordinaire Leleupia glo¬
bicephala Jeann. (Batrisini) et deux Camaltlus (Cenlrophthalmina). Quant
aux hautes termitières des Betlicosilermes, elles sont habités régulièrement
par des Connodontus, peut-être aussi par le Xenopggidia Baignieri Jeann,
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES AFRICAINS
45
(Batrisini Oropygidiina), et dans le sud de l’Angola par le Machadoites ter-
mitophilus Jeann. ( Tmesipltorini ), espèce certainement très spécialisée et
de très grande taille.
A ces seules indications de provenance précises, il faut ajouter encore
la série d’espèces que M. de Barros Machado a recueilli près de Dundo,
dans un tronc d’arbre mort et décomposé, percé de galeries de Passalides
et de trois espèces de Termites : Schedorhinotermes putorius, Microtermes
sp. et Trinervitermcs sp. Ces trois Termites se trouvant mêlés dans le même
biotope, il n’a pas été possible de dire auquel d’entre eux les Psélaphides
étaient inféodés. Sur les 13 espèces recueillies, on peut noter comme vrai¬
semblablement termitophiles, deux Ogmocerodes de grande taille (Goniace-
rini) et plusieurs Trabisini des genres Camptomites, Trabisostenus et
Probatrisus.
Les renseignements écologiques sont un peu plus précis en ce qui con¬
cerne les Pselaphitae myrmécophiles. La plupart recherchent la société
des Fourmis voyageuses, soit de 1 ’Anomma nigricans (Dorylite) soit des
Ponérites. Mais il doit exister sans doute aussi des Psélaphites vivant avec
Fig. 23. — Batrisiotes davigcroides Jeann., du nord est de l'Angola (X 20) ( Batrisini ).
Seule espèce de Psélaphite portant des trichomes (Fourmi-hôte inconnue).
des Myrmicites, c’est-à-dire avec des Fourmis pratiquant la trophobiose,
car le Batrisiotes davigcroides Jeann. ( Batrisini ), découvert par M. de Bar-
ros Machado, à Dundo, est pourvu de trichomes semblables à ceux des
Clavigérites et doit vraisemblablement être un symphile. Mais sa Fourmi-
hôte est malheureusement inconnue.
Un petit groupe aberrant de Batrisini, les deux genres Conopygidia
Jeann. et Conuridius Jeann., est étroitement inféodé aux Odontomachus,
ou Fourmis-tac, qui vivent sous les pierres, en colonies peu populeuses.
D’autre part, les espèces de genres de la même tribu, Xenobatrisus Jeann.
Source : MNHN, Paris
R. JEAN'NEL
40
(Oropygidina ) et Trabisotas Jeann. ( Trabisina ), pullulent dans les nids sou¬
terrains de Myrmicaria natalensis. aussi bien dans le Cameroun» qu’aux
environs de Stanleyville. Ce sont ici des myrmécophiles très spécialisés,
qui doivent se reproduire dans les nids souterrains des Myrmicaria et
accompagnent ceux-ci dans leurs déplacements en colonnes pour les raz-
Ces myrmécophiles écobics, mis à part, et en dehors de quelques cas
de myrmécophilie constatée, comme celui de VEpicaris ventralis Rallr.
(Ctenistini) avec VEuponera scnnaarensh, ou du Tmesiphorus myrmeco-
phitus Jeann. avec le Metaponera foctens, tous .les Psélaphites observés en
compagnie de Fourmis voyageuses ont été rencontrés dans les colonnes des
Anomma ou des Myrmicaria. Tous sont de type morphologique « non mo¬
difié », ni mimétique, ni protégé. Ils entrent dans la catégorie que R. Pau-
UAN a a PP elée celle des « suivants », qui cheminent dans les colonnes où
ils sont simplement tolérés, sans qu’aucun rapport direct n’apparaisse entre
les Fourmis et eux.
Ce sont même toujours des suivants très peu nombreux, par comparai¬
son à la foule immense de Staphylinides de cette catégorie qui encombre
la queue des colonnes. Leur présence au milieu des Fourmis ne paraît être
déterminée que par un tropisme particulier qui leur fait emboîter le pas
dans les colonnes en marche. Les mêmes Xcnobalrisus myrmicariae Wasm.
et Oropygiella Burgeoni Jeann. ont été capturés aussi bien dans les colon¬
nes du Myrmicaria natalensis que dans celles de l 'Anomma nigricans. Il
semble donc que ce ne soit pas tant une attirance pour une espèce détermi¬
née de Fourmis qui détermine leur comportement. Le phénomène biologique
constitué par la formation de colonnes en marche parait jouer le rôle
essentiel. Divers Batrisini, et même parfois des Bryaxini, comme le Tris-
semus Bargeoni Jeann., ont aussi été pris parfois dans les queues de colon¬
nes des Anomma ; ils suivent la foule peut-être par simple instinct d’imi¬
tation, sans égard pour l’espèce de Fourmis qu’ils accompagnent.
Pour terminer cet exposé de nos connaissances sur les Psélaphides
xénophiles de l’Afrique intertropicale, il reste à dire quelques mots des
pholéophiles.
La faune des terriers souterrains des Mammifères n’a guère été étudiée
en Afrique. Et pourtant, l’extraordinaire abondance de commensaux que
P. A. Chappuis et moi-même, nous avons découverts dans les nids souter¬
rains des Rats-Taupes ( Tachyoryctes splendens Riipp.) sur les pentes de
l’Elgon, fait prévoir que des recherches similaires dans toute l’Afrique ré¬
serveront de belles surprises. Les Terriers des Oryctéropes, ceux des nom¬
breux Rongeurs mériteraient d’être explorés.
Les terriers des Rats-Taupes ont fourni une multitude de commensaux,
Ténébrionides, Clavicornes, Staphylinides, Scydménides et autres, qui pul¬
lulent dans le nid de l’hôte à tous les stades de leur développement. Avec
eux se sont trouvés des Batrisini : Cliarthrinus elaphoides J. et P. et L.
Source : MNHN, Paris
GÉONÉMIE DES PSÉLAPHIDES AFRICAINS 47
elgonensis J. et P. Le premier abondait à toutes les altitudes, depuis la
forêt inférieure jusqu’à 3.500 m. dans Vericetum. Seuls de tous les com¬
mensaux rencontrés, ces Cliarthrinus n’ont été recueillis qu’à l’état d’ima¬
gos. D’autres espèces du même genre ont été prises à la lumière dans
l’Afrique orientale. Sont-elles aussi pholéophiles ?
En Côte d’ivoire, stimulé sans doute par le succès de nos recherches
dans les terriers des Rats-Taupes de l’Elgon, R. Pauuan a exploré ceux
du Rat géant, Cricetomys gambianits, bien connu pour héberger dans sa
fourrure des Hemiinerus parasites. Les terriers lui ont fourni un autre
Psélaphide commensal, l 'Exaltus pholeophitus Jeann, appartenant à un
genre très voisin de Cliarthrinus.
Cette découverte encourageante fait espérer que bien d’autres Ratri-
sini pholéophiles seront découverts dans l’Afrique intertropicale.
CONCLUSIONS GENERALES
Tous les Psélaphides connus de l’Afrique intertropicale relèvent de li¬
gnées gondwaniennes qui peuplaient l’Inabrésie pendant l’ère Secondaire.
Le fonds principal de cette faune est formé de lignées primitivement
steppiques, qui s’étaient individualisées en divers points de l’inabrésie,
avant que l’Afrique ait acquis sa configuration géographique actuelle qui
date de la fin du Crétacé.
La faune actuelle a conservé un certain nombre de lignées africano-
brésiliennes. Les genres africains de ces lignées se sont dispersés sur toute
l’Afrique intertropicale, atteignant souvent la région Orientale, et passant
parfois à Madagascar ( Pyxidicerini , Arliyloiiini), au Montien. Aucune lignée
africano-brésilicnne n’a concouru au peuplement de la région méditerra¬
néenne.
Rien plus nombreuses sont les lignées gondwaniennes orientales, qui ont
surtout peuplé l’Afrique orientale, mais se sont aussi dispersées sur toute
l’Afrique chaude. Certaines sont très anciennes, préjurassiques ; d’autres
sont plus récentes, datant du Crétacé, originaires sans doute du vieux mas¬
sif malais. Quelle que soit leur ancienneté, ces lignées gondwaniennes orien¬
tales ont peuplé l’Afrique du Nord et franchi la Méditerranée orientale au
Montien. Celles des Psélaphitcs apportent des indications précises sur leur
propagation dans la zone paléarctique et l’Amérique du Nord, à la faveur
du climat chaud qui régnait sur le nord de l’Europe pendant le début du
Tertiaire.
Un troisième groupe de lignées, celles-ci très peu nombreuses, pro¬
viennent de l’Afrique australe. Leur propagation dans la zone tropicale n’a
pu se faire que sous le climat rafraîchi du Pliocène et du Quaternaire.
Quelques espèces survivent sous le climat actuel dans des stations de
refuge.
Source : MNHN, Paris
48
K. JF.ANNEI.
Les lignées africano-brésiliennes et gondwaniennes orientales ont été
d’abord largement étendues sur toute l’Afrique intertropicale, couverte de
savanes pendant la première partie du Tertiaire. L’extension de la grande
forêt équatoriale les a refoulées pendant le Pliocène ; mais des espèces se
sont adaptées au régime forestier. Des genres entiers sont devenus silva-
tiques et cette évolution s’est produite aussi bien chez des lignées africano-
brésiliennes (E leodimeras) que chez des lignées gondwaniennes orientales
( Adiastulus, Exechophyes ). Il n’est pas impossible que ces Psélaphides
d’origine steppique se soient maintenus dans les biotopes aériens de la
voûte de la forêt, dont la faune' est une prolongation de celle des clai¬
rières.
D autre part, les biotopes du sol de la grande forêt équatoriale actuelle
abritent des groupes aptères qui sont sans doute des restes de la faune sil-
vatique qui vivait plus au nord pendant le Tertiaire. ( Cyathigerini , Macha-
doini). Ces biotopes ont été de plus peuplés par des immigrants récents,
ailés, venus de la Malaisie nu Pliocène (Hybocephaiini).
Si les Psélaphides tropicaux n’ont guère colonisé les cavernes, on a vu,
par contre, que des groupes anciens se sont enfoncés dans le domaine en-
dogé, et cela surtout dans les galeries forestières qui sont des résidus de
l’ancienne grande forêt du Pliocène.
Nombreux sont les Psélaphides qui ont trouvé un abri dans les termi¬
tières et les fourmilières. Les Clavigérites tropicaux sont des myrméco-
Phües relativement primitifs. Des genres de Psélaphites, surtout du groupe
des Batrisini, sont devenus des termitophiles ou des myrmécophiles spé¬
cialisés, mais beaucoup d’espèces semblent attirées surtout par les colonnes
des Fourmis voyageuses, dont le déplacement bien plus que la nature des
Fourmis paraît déterminer leur comportement.
Enfin, les quelques Batrisini connus comme commensaux de Mammifères
dans leurs nids souterrains font prévoir que la faune des terriers, lors¬
qu’elle sera plus largement explorée en Afrique, se montrera peut-être assez
riches en Psélaphides pholéophiles.
Pierre Ani>ré, imp., Paris. — O.P.L. 40 0077. Dfpôt l<5 R al 4* trimestre 1950.
Source : MNHN, Paris